Dialogue
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I.S.B.N.2749201373
128 pages

p. 97 à 103
doi: en cours

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En conseil conjugal et familial

no 161 2003/3

2003 Dialogue En conseil conjugal et familial

On bat une mère

Anne-catherine Cassin conseillère conjugale et familiale
Les premiers pas d’une conseillère conjugale et familiale suscitent en elle de nombreux questionnements sur sa pratique professionnelle. Nécessité d’une supervision, recours à la psychanalyse, choix de compléments de formation : elle devra se prononcer en fonction de ses attentes et de sa conception personnelle de son métier. Au fil des consultations, elle doit se familiariser avec les notions cliniques concernant les diverses formes de personnalités pathologiques, illustrées ici par l’exemple d’Aline. Tout en acceptant une remise en question de son cadre de travail et de ses interventions, elle apprend peu à peu à être utilisée dans la relation d’aide sans pour autant être manipulée ni entraînée hors de son domaine de compétence.Mots-clés : Conseil conjugal, adolescence, violence intra-familiale, forclusion du père.
Titulaire de ma soutenance de mémoire en conseil conjugal et familial depuis octobre 2002, il n’est pas de jour sans que j’aie envie de coucher sur le papier mes impressions mêlées, ma découverte quotidienne de ce métier mal connu, au statut encore précaire, à la définition si floue, de conseillère conjugale et familiale.
Déjà il me colle à la peau, et déjà j’en touche les limites. Il n’est pas de jour sans que je me heurte au cadre si étroit qui m’a été enseigné-assigné, et que la réalité de terrain me force régulièrement à faire voler en éclat.
J’en veux pour preuve ma rencontre avec Aline. Elle est pour moi l’illustration même d’une certitude : la nécessaire contenance d’un cadre de travail ne va pas sans une souplesse de tous les instants, une adaptabilité à la singularité de l’autre. Respecter cette originalité pour mieux la faire triompher, retraduire la demande pour mieux l’appréhender, se laisser guider par la parole du patient et saisir l’intuition lorsqu’elle se présente à nous, est-ce encore du conseil conjugal et familial, ou, semblable à « Maurice », le poisson rouge qui fait vendre des mousses au chocolat, ne suis-je pas en demeure de repousser toujours plus avant « les bornes des limites » de la thérapie ?
Au cours de ma formation, j’avais rejoint une structure associative qui regroupe des bénévoles de tous les horizons et les met à contribution, chacun dans son domaine professionnel, pour réaliser des activités à visée communale qui vont de la brocante de quartier aux ateliers de contes en passant par les conférences-débats et les groupes de paroles de parents.
C’est à l’issue d’une de ces soirées consacrée aux troubles du comportement chez l’adolescent et réalisée en partenariat avec la brigade des mineurs du secteur que j’ai rencontré Aline. Elle m’avait été présentée à l’issue de l’exposé par le lieutenant de police qui semblait bien la connaître. La cinquantaine, grande, blonde, charpentée, un regard de poupée de porcelaine, d’un bleu presque translucide. Je la crus hollandaise ou belge. Elle est plus simplement bretonne, et en est très fière.
L’association, gérée par deux employés de mairie, se charge aussi d’écouter et d’orienter ses visiteurs vers des professionnels de secteur en fonction des besoins détectés.
Deux jours après cette soirée, le secrétariat m’informait que j’avais ren-dez-vous avec Aline.
J’avoue avoir peu de goût pour les « urgences ». Si ce n’est en matière de violences conjugales, les demandes impératives sont sujettes à caution, et ma courte expérience m’a enseigné qu’elles s’éteignent souvent aussi brutalement qu’elles sont apparues, parfois même avant la première entrevue.
Il en va tout autrement dans le cas d’Aline.
Rigoureusement exacte dans ses horaires, d’une précision de dentellière dans les éléments de son récit, chacun de nos échanges allait faire l’objet d’une programmation minutieuse, étoffée par une prise de notes régulière sur un cahier d’écolier bleu ciel qui lui sert de journal hebdomadaire ainsi que de listings « des choses à réaliser impérativement ».
L’exiguïté des locaux et les habitudes des membres de l’association aidant, Aline n’avait eu aucun mal à retenir mon prénom. Elle l’utilisa très naturellement dès notre première rencontre, et je n’eus plus qu’à faire de même, en essayant de laisser de côté mes questionnements angoissés face à une telle entorse au sacro-saint cadre de travail… La suite devait m’enseigner très vite que je devrais, dans cette rencontre, abolir toute tentative de maîtrise. J’avais été choisie, dûment sélectionnée, et il ne me restait plus qu’à être utilisée par ma patiente, ce qui dans mon esprit ne signifie pas manipulée…
La demande d’Aline est motivée par des difficultés relationnelles insolubles avec son fils Camel, âgé de dix-neuf ans.
Le problème ne date pas d’hier. La montée en puissance de la violence du jeune homme est apparue dès ses treizeans. Toutefois, depuis trois années, cette violence est devenue agie, et, à la grande honte d’Aline, elle est aujourd’hui une mère battue. Les colères de Camel ne se limitent pas aux bordées d’injures échangées avec sa mère, se terminant régulièrement en pugilat. Le contenu de l’appartement est immanquablement brisé, les objets de prix ou préférés d’Aline, défenestrés. Ces scènes n’échappent naturellement pas à la sagacité des voisins, et sont fréquemment interrompues par les agents de police. Lorsque le calme tarde à revenir, Camel finit la nuit au poste, et tout recommence de plus belle le lendemain.
La durée des faits m’interpellant, Aline ne fit aucune difficulté pour m’expliquer qu’elle avait tout tenté pour y mettre un terme. Ainsi, dès que Camel avait atteint l’âge de raison, Aline, poussée par des angoisses incompréhensibles, avait commencé un travail sur elle, d’une durée de cinq années, avec l’aide d’un psychiatre. Elle avait cessé, et repris une psychothérapie lorsque la violence physique de son fils était apparue. Cette fois pendant deux années, avec une psychologue du CMPP local. De nouveau, elle s’était découragée.
Ma profession, qu’elle ne connaissait pas, ainsi que mes propos lors de la conférence à laquelle elle avait assisté, l’avaient décidé à chercher de nouveau de l’aide, mais, et elle tenait bien à ce que ce soit très clair entre nous dès le départ, auprès de moi et de personne d’autre ! Et surtout que je ne vienne pas lui parler de psychiatre ou de psy machin-chose…
Ainsi investie, que pouvais-je faire ?
Il m’a semblé qu’il ne me restait plus qu’à procéder à une « évaluation » de la situation familiale, en espérant arriver malgré tout, la confiance transférentielle aidant, à effectuer en temps utile une orientation judicieuse…
Deux éléments m’ont interpellée très rapidement dans les propos d’Aline. Tout d’abord, cet impossible adulescent ne manifeste sa violence que dans le cadre strictement intra-familial. À l’extérieur, c’est un étudiant en économie appliqué et courtois, titulaire du BAFA, très apprécié de ses enseignants et de ses occasionnels employeurs. En outre, ses crises de rage, sa violence verbale d’une grossièreté sans limite et visant plus particulièrement la sexualité de sa mère, ne se déchaînent jamais contre son père, Omar, époux d’Aline, et présent au domicile conjugal.
Ce dernier est apparu si tard dans le récit de son épouse que je ne l’y attendais plus. Tout dans ses propos m’amenait à penser avoir à faire à une famille monoparentale. Pourtant, Aline et Omar sont unis pour le meilleur, et surtout le pire, depuis dix-sept années. Leur union est certes orageuse, mais ils n’envisagent pas d’y mettre un terme.
À l’issue de ces rendez-vous, très empreints des récits des violences endurées et de nombreux pleurs, j’avais surtout en tête deux chiffres, 17 et 19, respectivement la durée de l’union des deux époux et l’âge de Camel. Durées apparemment illogiques, que je notais rapidement à l’issue de l’entrevue.
Lors du rendez-vous suivant, Aline ne sachant par où commencer, je suggérai ces chiffres, qui lui permirent d’ouvrir le coffre aux souvenirs, véritable boîte de Pandore de cette histoire familiale.
Ainsi qu’elle l’avait fait précédemment, Aline écarta son mari de son récit pour ne parler que de son fils. L’enfant idéal tant rêvé, le merveilleux nourrisson qu’il avait été, faisaient écran devant l’adolescent tyrannique. Très désiré par sa mère, Camel avait vu le jour en l’absence de son père, retenu pour des raisons professionnelles et politiques en Kabylie.
De ce fait, il vécut les deux premières années de sa vie en totale symbiose avec sa mère. Allaitement maternel tardif (jusqu’à dix-huit mois), lit et bains communs, aucune séparation de corps et de lieux n’était envisageable pour ce couple formé d’une jeune mère de dix-neuf ans, qui travaillait à temps partiel « en culpabilisant à mort », et d’un bébé « exigeant, capricieux, mais câlin ». Selon l’expression d’Aline, pendant deux années, ils furent « siamois ».
C’est avec une ambivalence toujours sensible qu’Aline évoque l’arrivée d’Omar à Paris. D’un côté, le bonheur de ce couple d’amoureux longtemps séparés. De l’autre, la nécessité de « faire désormais ménage à trois ».
À l’arrivée de son père, Camel dut emménager dans sa chambre d’enfant jusqu’alors inoccupée, dans un lit neuf et vide de toute chaleur maternelle. Son dépit se traduisit en protestations sonores qui durèrent plusieurs mois. Le calme revint, et ce jusqu’aux sept ans de Camel. La première psychothérapie d’Aline avait été motivée en partie par de solides raclées, émaillées d’injures, données à l’enfant par une mère excédée par ses caprices et son désordre. À l’heure actuelle, les soins du ménage arrivent encore en tête des motifs de disputes qui opposent soit la mère et le fils, soit le mari et la femme.
Toutefois, un examen plus précis des éléments déclencheurs des querelles révèle que les propos racistes et les rancœurs prennent appui sur le refus de cette mère de voir son fils porter le nom de son père. Elle-même n’utilise pas son nom de mariage. Aline justifie ce refus par le fait que Camel étant un enfant « métissé », ses noms et prénoms doivent rendre compte de ce partage racial. Par ailleurs, elle avoue avoir redouté que son père n’enlève le bébé pour le confier à sa famille kabyle, qu’elle aime et redoute à la fois.
Arrivée à ce stade du récit, il est impossible pour la conseillère conjugale et familiale de prendre ses repères en dehors des références psychanalytiques, qu’elle est certes encouragée, mais non contrainte à connaître.
Pour ma part, je poursuis une analyse débutée quatre ans avant ma soutenance de mémoire, et j’ai rejoint l’année passée un cartel de lecture lacanien. Ce choix d’une orientation psychanalytique, ainsi que d’une supervision régulière, me paraît incontournable pour garantir non seulement une qualité de la prise en charge des patients, mais aussi un équilibre psychique pour la conseillère conjugale et familiale, à plus forte raison non encore aguerrie.
L’éviction de la personnalité paternelle, que Jacques Lacan appelle « forclusion du Nom du Père », n’a pas besoin d’être inscrite dans la réalité des faits pour exister dans l’esprit d’un sujet. En ce qui concerne Camel, cette disparition symbolique du père est triple. Tout d’abord, elle apparaît dans la réalité physique, dans ce quotidien de la petite enfance où n’entrait pas Omar. Elle surgit ensuite dans le discours même d’Aline, qui « évitait de parler ou de montrer des photos du papa, de peur de fondre en larmes ». Enfin, la boucle se refermant, elle éclate dans l’absence de transmission du patronyme. Cette décision avait été encouragée par les grands-parents maternels de Camel, qui avaient peu d’amitié pour leur futur beau-fils et témoignaient beaucoup de réticence vis-à-vis de sa nationalité et de sa religion.
Camel devait grandir dans le climat fantasmatique du père dangereux susceptible de commettre un passage à l’acte imprévisible du fait de ses origines et de ses croyances supposées. Son héritage génétique faisait de lui un barbare potentiel, qu’il valait mieux tenir à l’écart de ses ancêtres kabyles – qu’il connaît encore aujourd’hui assez peu. Est-il donc si surprenant qu’il devienne dans les affrontements avec sa mère le champion de cette lignée méprisée, le justicier protecteur d’un père muet et rabaissé ?
Lorsque son fils atteignit treize ans, Aline prit la résolution d’interrompre les échanges tendres qui les unissaient entre deux prises de bec et qu’elle jugeait trop intimes en raison de l’apparition de la puberté.
Dès lors, la violence physique éclata au grand jour. Leurs disputes prirent des allures de scènes de ménage, joutes d’amour et de haine, passionnels et jaloux, au cours desquelles Camel découvrit sa supériorité physique.
Au tout début d’un de mes entretiens avec Aline, j’eus un jour la surprise de voir arriver Omar. Très grand, très brun, doté de traits qui n’étaient pas sans rappeler ceux de son célèbre homonyme hollywoodien, cet éducateur spécialisé d’adolescents en difficultés souhaitait, avec l’accord de son épouse, rencontrer la conseillère conjugale et familiale dont elle lui parlait depuis peu.
Je ne m’opposai pas à cette nouvelle entorse au cadre de travail, et ce rendez-vous improvisé fut un des plus éclairants, mais aussi des plus douloureux, parmi ceux auxquels j’ai pu assister à ce jour.
Cet homme distingué, instruit, qui s’exprime sans le moindre accent dans un français châtié tel qu’il était enseigné dans les lycées français d’Afrique du Nord, avait surtout une idée en tête : comprendre d’où pouvait bien venir l’idée subite de son épouse consistant à souhaiter faire résider Camel hors du domicile familial.
Interrogé sur son sentiment face à ce projet non dépourvu de logique, mais irrecevable pour ce groupe familial, Omar invoqua tout d’abord le coût de l’opération pour s’y opposer fermement. Puis, devant les arguments pratiques développés par Aline, il décida soudainement, après un court silence et contre toute attente, d’avoir recours à une totale franchise.
En quelques instants, devant une Aline prostrée, le visage enfoui dans ses mains, il résuma « dix-sept années d’enfer » auprès d’une épouse atteinte de névrose obsessionnelle.
Tout aussi placidement, il décrivit les aménagements qu’il avait mis en place pour supporter un quotidien dévoré par les rituels d’Aline : horaires de travail décalés, systématiquement opposés à ceux de son épouse, sorties en solitaire avec des amis, congés séparés. À mi-mot, avec une précision implacable, tout fut dit : les infidélités occasionnelles, les mensonges, et surtout une solidarité sans faille avec Camel contre la « persécutrice ».
Tout ce que les thérapeutes familiaux nomment dans leur jargon « bénéfices secondaires » se révélait dans la lumière crue de cette parole masculine. Une rancœur sourde vouée à l’épouse maltraitante, sexuellement rejetante, raciste et tyrannique, se devinait dans cette voix posée et unie, qui ne s’élevait que pour refuser le départ de son fils.
Au terme de ce récit, il ne me restait plus qu’à me faire l’avocate de l’absent, ce jeune homme pris en otage dans le désir de ses parents, et le sien propre, dans ce que les psychanalystes appellent l’impossibilité d’intégration de la castration symbolique.
Je tentai alors par la reformulation d’amener Omar à réfléchir sur le rôle qu’il déléguait à Camel. Au bout de quelques instants, sa voix calme s’éleva pour articuler : « Vous pensez que je trouve mon compte dans les agressions de ma femme par mon fils ?… Oui, oui, vous avez sans doute raison. Il m’ôte la charge d’avoir à hurler moi-même… – Il va pourtant falloir, et cela dans l’intérêt de Camel, que cela cesse… » Un long silence suivit ma dernière intervention.
Le rendez-vous touchait à sa fin et Omar, après m’avoir remerciée, me fit part de sa décision de ne plus revenir, motivée par son incapacité à pardonner à son épouse ces années de « reniement ».
Il souhaitait néanmoins qu’Aline continue seule un travail sur elle. Elle en a accepté le principe, mais refuse farouchement la moindre orientation.
À la suite de l’entrevue avec Omar, le père et le fils partirent ensemble aux sports d’hiver. À leur retour, les violences physiques ne reprirent pas. Le couple se querelle moins violemment, et entretient, à l’initiative d’Omar, une vie sociale distante mais supportable, avec de nouveau des sorties nocturnes et des week-ends ensemble.
Les agressions verbales continuent malheureusement entre la mère et le fils, mais elles n’entraînent plus la destruction du mobilier ni le recours aux forces de l’ordre. Lorsque le ton monte trop, Omar exige le calme et semble l’obtenir, à la grande satisfaction de son épouse, pourtant réduite sans ménagement au silence.
Pour compléter ce récit, il me reste à préciser l’importance que j’attache à la réalisation d’un génogramme lors de telles interactions familiales. Cette technique, que j’ai acquise par le biais d’une formation courte, me paraît constituer un outil technique précieux.
En ce qui concerne Aline, le génogramme met en évidence l’absence de présence paternelle sur quatre générations. Aline n’a connu son père qu’à l’âge de dix-huit mois, à son retour de la campagne d’Algérie. Elle avait été entre temps élevée chez ses grands-parents maternels, par sa mère âgée de seize ans. Cette jeune mère avait elle-même cinq ans lorsque son père lui avait été présenté, au retour de sa captivité en Allemagne. Le couple ne s’entendait pas, et Aline garde de son père l’image d’un personnage falot, alcoolique rudoyé par son épouse. La mère d’Aline n’avait pas elle non plus connu son père, emporté l’année même de sa naissance par la tuberculose.
En dépit de la demande de ses parents, j’ai refusé de recevoir Camel.
L’absence réitérée des pères dans la transmission transgénérationnelle fait peser sur cette famille un climat inquiétant aux allures de psychose, sur lequel je ne peux pas intervenir sans risquer d’entraîner une décompensation. La flexibilité et la conception personnelle d’une pratique professionnelle touchent là à leurs limites, et ne doivent jamais conduire à répondre à toute demande…
À l’heure actuelle, tandis que mon choix professionnel se fixe un peu plus chaque jour sur une pratique libérale, les questions se font plus pressantes à mon esprit.
Et si le conseil conjugal et familial était pour moi, comme certainement pour d’autres conseillères, un passage obligé, formateur, enrichissant, mais qui nécessite d’être aménagé et complété pour déboucher sur un ailleurs professionnel à réinventer ?
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