Dialogue
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I.S.B.N.2749201381
128 pages

p. 101 à 112
doi: en cours

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no 162 2003/4

2003 Dialogue Et aussi ...

Effets psychiques de la demande d’asile

Abdelnasser Al saad egbariah pédopsychiatre. « Racines aériennes », rue des Steppes, 28 4000 Liège, Belgique
Cet article tente d’éclairer l’obscurité qui entoure la réalité dans laquelle vivent ou survivent les demandeurs d’asile pendant des mois, voire des années. Si, pour beaucoup d’entre eux, cette réalité reste « humainement supportable », pour d’autres, elle constitue un environnement pathogène propice à la production de la maladie mentale et physique. L’auteur souligne ici l’importance de ne pas réduire un sujet à ses appartenances culturelles ni de faire de lui uniquement un être exilé. Il est primordial de prendre en considération l’ensemble du parcours subjectif et collectif qui se dessine avant, pendant et après le voyage vers la terre promise. Ce parcours s’éclaire autant des représentations du réel du sujet exilé que de la réalité du pays d’origine et du pays d’accueil. Mots-clés : Demandeur d’asile, accueil, traumatisme, exclusion, Histoire.
On croit souvent que le phénomène migratoire se restreint aux pays occidentaux, alors qu’il concerne aussi bien le Sud que le Nord. Actuellement, les statistiques comptent 170 millions de migrants légaux et réfugiés dans le monde et évaluent à 30 millions ceux qui ont tenté leur chance dans la clandestinité ( PNUD, 1999). Ces études montrent aussi que le phénomène migratoire est un véritable défi social et humain, surtout pour les pays du Sud, vu leur manque de moyens pour faire face à l’accueil.
L’histoire de la migration en Europe témoigne de changements dans l’origine, la nature ou le nombre des migrants, mais aussi dans les politiques d’accueil. Celles-ci aboutissent à la fermeture des frontières face aux vagues incessantes de demandeurs d’asile.
La politique de fermeture des gouvernements européens depuis les années 1970 comporte plusieurs paradoxes.
Elle survient en effet après une période de politique d’ouverture et de construction (de l’Europe) adoptée depuis la fin de la Première Guerre mondiale, appuyée sur des contrats entre plusieurs pays européens et des pays du sud pour la réglementation de flux migratoire, de ce qu’on a appelé « jadis » la migration de travail. Des centaines de milliers de personnes partout dans le monde s’embarquent dans le « bateau de l’espoir » pour entamer le voyage rêvé ! Par leur départ, les émigrés laissent derrière eux, dans le pays d’origine, ce même rêve chez des centaines de millions de personnes et de familles désespérées. Le flux migratoire prend alors un souffle continu et « jette » sur la mer des barques peuplées de futurs noyés ou de futurs demandeurs d’asile. L’espoir est entretenu par l’image que l’Occident donne de lui-même et la diffusion vertigineuse de cette image dans le monde. Comme le montre le rapport mondial sur le développement humain ( PNUD, 1999) : « La disparité économique est de plus en plus alarmante : le Nord qui abrite environ un quart de la population mondiale, consomme 70 % de l’énergie de la planète, 75 % des métaux, 85 % du bois et 60 % de la nourriture produite ( UE, 2000). De quoi souffre l’Occident alors ?
La réalité démographique de l’Europe est l’autre paradoxe de cette politique de fermeture. Les rapports de l’ONU sur les besoins de rajeunissement de l’Europe révèlent que, chaque année, l’UE a besoin pour maintenir son équilibre démographique de 1,6 millions d’immigrés (Kosakai, 2000). La source essentielle de rajeunissement reste l’immigration et l’intégration de nouveaux citoyens, car la baisse régulière de la natalité et l’allongement de la durée de vie sont en train de bouleverser le rapport entre actifs et inactifs dans les régions les plus développées de la planète (Morelli, 1998). On peut alors se questionner sur les logiques qui sous-tendent la politique de fermeture et de protectionnisme de l’Europe aux citoyens de ses anciennes colonies et des pays dévastés par la misère et les guerres. Guerres souvent importées pour servir les intérêts des pouvoirs pourris en place autant que pour protéger les projets économiques et politico-stratégiques des instances étrangères.
Ouvrir les frontières ou éradiquer la misère partout dans le monde, c’est notre défi d’avenir, car la dialectique de la disparité met clairement en évidence que la misère dans le monde n’est que le revers de la médaille d’un euro et d’un dollar forts et prospères. »
 
Quand les migrants étaient des Belges
 
 
Travaillant en Belgique, j’ai trouvé intéressant de « chatouiller » la mémoire collective. Au lendemain de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, les citoyens belges fuient la mort et la misère (comme le font aujourd’hui les Afghans) pour se réfugier dans les pays voisins, France, Pays-Bas, Angleterre et Suisse. Selon Anne Morelli, « au début du mois de novembre 1914,1 300 000 à 1 500000 Belges, soit un cinquième de la population, se sont réfugiés à l’étranger » (Sibony, 1992). Je me suis penché sur les récits du vécu des migrants d’origine belge et le type d’accueil qui leur a été réservé. Pierre-Alain Tallier nous montre les contraintes dans lesquelles vivaient les réfugiés belges en Angleterre : « D’une part les réfugiés qui travaillaient seront accusés de voler le travail des nationaux, d’être responsables de la hausse générale des prix, et particulièrement ceux des loyers des habitations. D’autre part, ceux qui ne travaillaient pas seront traités de “paresseux”, de “profiteurs” vivant aux crochets de la société […]. La xénophobie, la peur de l’étranger sont également présentes. Les réfugiés n’échappèrent pas aux éternels griefs faits à tous les immigrés. Il leur sera reproché de se concentrer au sein de ghettos, de refuser de s’intégrer (parler la langue, vivre les traditions locales) et de créer leurs propres écoles. » Mais il semble que la cause principale de l’accentuation du fossé entre réfugiés et populations du pays d’accueil soit la lassitude. Personne n’avait imaginé qu’ils resteraient aussi longtemps (Sibony, 1992).
Quel écho ce témoignage éveille-t-il aujourd’hui ?
L’analogie entre l’accueil fait aux migrants d’origine belge et la situation actuelle des migrants en Belgique fait penser que la nature de l’accueil ne dépend pas uniquement de l’étranger, de sa couleur, de son sexe, de sa culture ou de sa religion. Elle dépend aussi de la construction imaginaire et réelle née de la rencontre entre l’étranger, l’indigène (la personne née dans le pays qu’elle habite) et l’autochtone (qui est originaire du pays qu’il habite et dont les ancêtres ont toujours habité le pays). Rencontre qui fait découvrir l’autre et naître le désir tel que le définit D. Sibony : « Un espace où l’un passe par l’autre, doit passer par l’autre pour être lui-même et repasse par lui-même pour être autre que lui-même c’est-à-dire pour désirer » (Élias, 1997). La rencontre de l’étranger éveille dans la population d’accueil des inquiétudes et des angoisses qui poussent au « protectionnisme », au rejet et au mépris de l’autre et même à son anéantissement (comme en témoigne l’histoire des juifs en Europe et la guerre de survie en Palestine). Qui est l’étranger (ou l’autre) de qui ? Si, pour l’indigène et l’autochtone, l’immigré est l’étranger ou l’étrange, pour le migrant, la même logique existe. L’un n’est-il pas toujours l’étranger de l’autre ?
 
D’autres facettes de l’exclusion
 
 
Les sentiments de haine, les discours de stigmatisation et les conduites de rejet ne sont pas réservés aux immigrés. Le travail clinique avec la population belgo-belge me laisse percevoir, comme beaucoup d’autres praticiens, que nos sociétés en Occident souffrent et cachent d’autres plaies. La honte, la stigmatisation et le rejet touchent beaucoup de gens. La maladie mentale (toxicomanie, alcoolisme, dépression, psychose) et les conditions de vie précaires et/ou traumatiques (chômage, invalidité, appartenance au quartmonde) créent de nouveaux étrangers et migrants, mais indigènes et autochtones. La définition de l’étranger a d’autres dimensions que raciales, culturelles ou religieuses. Quelles valeurs partageons-nous avec les exclus de nos sociétés ? Vivons-nous réellement dans le même monde ?
Une troisième forme de discrimination et d’exclusion se niche dans les communautés d’immigrés. Entre les diverses communautés comme au sein d’une communauté, une certaine hiérarchie se dessine, donnant aux personnes et aux communautés les plus anciennes une place plus confortable. Dans son livre Logiques de l’exclusion (Elias, 1997), Norbert Elias étudie la nature des rapports établis au sein d’une petite communauté anglaise entre une population relativement ancienne et les deux populations plus récentes. Un des quartiers avait un taux de délinquance plus élevé que les deux autres. Entre les résidents des trois zones, il n’y avait pas la moindre différence de nationalité, d’origine ethnique, de « couleur », de « race » ou de classe sociale. La seule différence était qu’un groupe était formé de résidents installés depuis deux ou trois générations (established) et l’autre de nouveaux venus (outsiders). L’examen sociologique de la situation montre que l’un des deux groupes est plus soudé et que ce différentiel d’intégration contribue à son excédent de pouvoir ; sa plus grande cohésion lui permet de réserver à ses membres des positions sociales qui représentent d’autres formes de pouvoir, ce qui renforce en retour sa cohésion et lui fait exclure les membres des autres groupes. L’exclusion et la stigmatisation des intrus étaient ainsi des armes puissantes aux mains du groupe installé pour perpétuer son identité, affirmer sa supériorité et maintenir les autres à leur place […] Ils, les anciens, vivaient l’afflux des nouveaux venus dans leur voisinage comme une menace pesant sur leur mode de vie, alors même que les nouveaux venus étaient des compatriotes.
Face à ce groupe bâti sur l’exclusion, les enfants appartenant au groupe des intrus, des nouveaux venus, cherchaient à prendre leur revanche en s’appliquant à se conduire mal. Ils se vengeaient de ceux qui les accablaient et éprouvaient un malin plaisir à faire les choses qu’on leur reprochait.
En psychopathologie, ces conduites pourraient être considérées comme des conduites d’affirmation de soi autour d’une identité collective. Elles prennent le sens d’un « rite de passage » entre le monde de l’enfant et le monde des adultes chez des adolescents qui célèbrent leur « communion » dans un climat social pollué par le regard rejetant et le sentiment de non-appartenance aux valeurs de l’autre.
Le clivage des valeurs collectives entre le monde des exclus et « incapables » et le monde des « bons » et des puissants creuse le fossé entre les deux mondes et amplifie le sentiment d’injustice sociale. L’inégalité entre les groupes et l’inaccessibilité des plus démunis à « la place publique » nous rassure, nous les non-exclus, apaise nos angoisses de l’étrange et rend nos paysages urbains plus civilisés. Et ce malgré l’effroi et parfois la honte qui surgit en nous lorsque dans l’ombre d’une poubelle nous percevons les traces d’un SDF, d’un toxicomane, d’un délirant ou « d’un fou du village », comme on les appelle, aussi, chez nous en Palestine.
Ces hypothèses nous interrogent sur le narcissisme de chacun et l’image de soi construite depuis la naissance ainsi que l’image collective formée par le sentiment d’appartenance à des valeurs, à une historie et à des mythes communs. Vivre avec l’étranger ou l’étrange passe par la négociation entre le soi et le non-soi, dans un espace transitionnel tel que le définit Winnicott. Un espace commun fabriqué du réel et de l’imaginaire est construit par le bébé et sa mère, entre l’ego et l’alter ego, pour apaiser l’angoisse de l’un et de l’autre et leur permettre de vivre ensemble et avec leurs différences subjectives. Intégrer l’autre, le migrant, le malade, l’exclu… ne signifie pas le « phagocyter » et le dévorer, dénudé et « débarrassé » de sa couleur, de son identité sexuelle, religieuse ou culturelle. Il ne signifie pas non plus l’emprisonner dans « des ghettos » culturels et sociaux au sein d’une société démocratique et multiculturelle. L’intégration de l’autre, pour moi, représente la place qu’on crée pour l’autre, pour lui permettre de participer et de s’impliquer, avec sa différence, à la construction du projet commun de l’avenir et à la création de la culture de demain. Culture qui ne sera celle ni des autochtones ni des indigènes ni des étrangers, mais des nouvelles générations métisses.
 
Les demandeurs d’asile : clinique de la rencontre avec la terre d’accueil
 
 
Le sentiment de lassitude, d’ennui, d’inutilité, d’angoisse, éprouvés dans les ombres de la période d’attente entre l’introduction de la demande d’asile et l’obtention d’une réponse définitive figent la personne et la famille dans un « hors temps » et un espace sans contours. Le piétinement de l’horloge et la défaillance du cadre, du contenant, sont deux facteurs pathogènes qui menacent l’intégrité psychosomatique de la personne et bouleversent les relations au sein de la famille et ses rapports avec le monde social.
À travers trois situations cliniques, j’essaierai d’expliciter la nature de l’ambiance et les contraintes que connaissent les demandeurs d’asile.
L’attente de la bénédiction !
Pour beaucoup de demandeurs d’asile, l’attente est une épreuve insupportable qui peut durer des mois et des années. La réaction extrême de certains immigrés dans cette période de latence peut être qualifiée de folle ou de suicidaire car elle met la personne et parfois la famille en danger de mort. Conduite qui peut être pensée comme une tentative de rompre le « temps figé » et de s’inscrire à nouveau, via le corps, comme l’acteur de son destin, même si cela contredit le mektoub (le destin prévu et « écrit » par Dieu). Elle peut encore représenter le désir de la personne de retrouver des repères qui dessinent les contours de l’espace et lui permettent de fuir l’espace de « non-appartenance » et d’anomie sociale. Ou il s’agit tout simplement d’un acte de rupture avec l’insupportable.
Cette consultation clinique s’est réalisée avec l’aide d’une interprète dont le rôle a dépassé largement sa fonction de traductrice. La place qu’elle prenait au cours des entretiens et en dehors de ceux-ci m’était très utile et a offert aux consultants un cadre rassurant et une source vitale de repères culturels. J’espère pouvoir parler d’une manière plus détaillée de la collaboration avec les interprètes lors d’une autre occasion.
Quelques semaines après l’arrestation de son mari et de son fils aîné, la mère fuit le pays, emmenant trois enfants. Les raisons de l’arrestation du père et du frère aîné ne nous sont pas connues, mais leur sort dans le pays est une source d’inquiétude pour la famille et surtout pour la mère.
Tiraillée par la culpabilité d’avoir abandonné son mari et son fils à leur destin et la crainte de ne pas pourvoir aux besoins de ses trois autres enfants en exil, la mère se sent dépassée par les événements et la période d’attente devient doublement angoissante. Pas de contact possible avec le pays d’origine, de crainte de se dévoiler aux autorités de là-bas et d’être expulsée d’ici. Dans ce climat d’insécurité et de stress, une deuxième réponse négative à sa demande d’asile plonge la mère dans un état de décompensation totale, qui se manifeste par des conduites agressives envers les enfants et elle-même. Dans son imaginaire, elle a la conviction que son mari et son fils sont morts et elle erre pendant quelques semaines à la recherche de l’espoir. Dans chaque jeune qu’elle croise, elle voit son fils, et de retour à la maison, elle se trompe souvent et ses maladresses la conduisent à des incidents avec l’entourage. Les accidents domestiques se multiplient et manifestent la défaillance de la coordination psychosomatique et spatio-temporelle. Le corps devient, par la douleur, une source de vie et procure le sentiment d’exister. L’anxiété envahissante et le stress continu l’ont rongée de l’intérieur, avec comme conséquence un ulcère gastrique et une conduite d’arrachement de la peau autour des ongles. Devant son refus d’hospitalisation, un traitement médicamenteux est instauré pour apaiser les angoisses et l’état de stress.
Au cours de cette année, la situation familiale se dégrade et les conflits éclatent entre la mère et la fille aînée. La famille, comme la majorité des familles en attente, vit dans un temps « suspendu » et dans un no man’s land. Ni occupation, ni loisirs. Impossible de construire un projet de vie, sauf pour le fils cadet, qui bénéficie d’une scolarité ordinaire. Dans un sentiment d’ennui, de révolte, de déception et de désespoir, la fille aînée décide, à l’insu de la famille, d’entamer des démarches pour retourner dans le pays d’origine. Retour qui pourrait être fatal, car il mettrait en danger à la fois l’avenir de la jeune fille et celui de son père et de son frère prisonniers. Il pourrait aussi faire échouer la demande d’asile, ce qui forcerait la famille au retour dans le pays d’origine. Chez la mère, cette conduite de sa fille aînée provoque désarroi et honte. Elle est incapable de protéger sa famille et de faire respecter son autorité par ses enfants.
Dans ce temps « figé », la fille aînée est en proie à un sentiment de non-appartenance et d’abandon produit par la perte de repères et le désespoir de ne pouvoir réaliser son rêve. Le rêve est, désormais, irréalisable, même dans le pays d’accueil ! Un déni de la réalité familiale aussi bien à l’étranger que dans le pays d’origine et une fuite imaginaire dans un projet d’évasion « suicidaire » sont nées de ce temps d’attente d’une réponse définitive.
Le refus du Conseil d’État au dernier recours vient proclamer que la demande d’asile a échoué. Cette fois, il n’y a plus de recours, ce qui signifie concrètement qu’il faut quitter immédiatement le logement appartenant à l’aide sociale, perdre de l’aide financière et surtout se préparer au retour dans le pays. Le désespoir touche à son paroxysme et la mère décompense à nouveau. Elle a des conduites et des idées suicidaires.
Réaction de chantage, symptôme hystérique ou tentative de disparition devant l’impensable et l’inimaginable ?
Si, par la maladie, elle a une chance de gagner la bataille ou d’arracher le cadeau de saint Nicolas ou du père Noël, le prix à payer risque d’être élevé. Car la bénédiction de rester en Belgique ne viendra pas de la miséricorde d’un Dieu tout puissant, ni de l’amour et des promesses à une Belgique inaccessible, mais de l’inscription dans une nouvelle identité, celle de la maladie mentale. La voie vers l’asile s’ouvre ainsi toute grande, car l’entrée dans l’aliénation ne nécessite pas de faire une demande.
L’asile, c’est un mot que je connais !
Parmi les demandeurs d’asile, beaucoup ont vécu des situations traumatisantes et en gardent des traces indélébiles et des plaies ouvertes. Un parcours pénible les prédispose à revivre dans certaines conditions qui semblent banales à d’autres des angoisses et des souffrances paralysantes.
Le manque d’information sur la procédure et les droits du demandeur d’asile, l’interrogatoire, le vécu dans les centres d’asile, la qualité de l’accueil social, la durée de l’attente, les multiples déplacements arbitraires (changements d’écoles, d’habitats, de centres), font partie du climat de stress qui tapisse le parcours. Ils sont susceptibles d’induire un état de décompensation psychique et de désarroi chez la personne ou toute la famille.
Cette histoire a commencé dès la demande d’asile et le cortège des symptômes post-traumatiques n’a pas tardé à se manifester. Il s’agit d’une jeune fille d’origine africaine âgée de vingt et un ans qui a fui son pays d’origine sans destination claire. Elle est arrivée en Belgique il y a un an et vit dans un foyer.
À la première consultation, elle est accompagnée d’une éducatrice, qu’elle dit sa confidente dans le foyer. Elle parait inquiète et méfiante et demande à sa « confidente » d’introduire la demande.
Après un long silence, elle dit qu’elle souffre de troubles du sommeil et n’arrive pas à dormir à cause des souvenirs et des cauchemars. « C’est toujours lié à mon histoire et c’est toujours la reproduction de ce qui s’est passé dans la réalité. » Elle souffre de vertiges et d’angoisses qui apparaissent quand elle se trouve seule, surtout avant d’aller dormir. De ses vécus traumatisants, elle n’évoque pas les détails et tente sans succès de cacher ses sentiments.
Sa relation avec l’éducatrice-confidente semble bonne et rassurante.
Cela lui a redonné une image de soi positive et la confiance nécessaire pour s’ouvrir au monde extérieur et tisser des nouveaux liens sociaux. Avec son aide, elle suit depuis quelques semaines une formation scolaire.
Elle décrit son voyage entre le pays d’origine et la Belgique, traumatisant, pénible et long : elle ne souhaite pas en dire plus. Elle regarde sa « confidente », puis s’adresse à moi : « C’est de ce que j’ai vécu ici dont j’ai envie de parler. En arrivant ici, je ne savais pas ce qu’était la demande d’asile. Je pensais que l’asile, c’est pour les fous, alors je me suis dit, maintenant, c’est pour les réfugiés ! »
Demande d’asile ? Une petite confusion de mots, de lieux et d’identité met la jeune fille dans le brouillard. De son interrogatoire à l’office des étrangers, elle garde des sentiments d’étrangeté et d’effroi. « J’arrive après ces traumatismes et ce voyage, je me trouve devant une femme à qui je dois dire des choses que je n’ai jamais dites à personne dans mon pays, je parle à une femme étrangère à moi des choses les plus intimes de ma vie. C’était difficile, car, chaque fois que je pense à ces choses-là, j’éprouve un sentiment de honte et de haine. La haine contre ma famille, ma culture et contre moi-même. »
Après ce qui lui semble être trois heures d’interrogatoire, elle est envoyée vers un centre d’asile. Mais, quelques heures après son arrivée, elle a des conduites bizarres, qui nécessitent son transfert en psychiatrie. C’était pour elle le dépaysement total. « Je ne peux pas dire que c’était bien, après tout ce que j’ai traversé, je ne pouvais pas être dans un centre où je ne connaissais personne. Tout était difficile, l’endroit, les personnes. Je ne pouvais pas avoir confiance, je ne savais plus où j’étais. » Envahie de sentiments d’étrangeté, de perte de repères, de perte de confiance, elle perd pied. La confusion s’amplifie et la crainte de basculer dans la folie est la nouvelle réalité dans laquelle elle vit pendant cinq semaines à l’hôpital psychiatrique. Là, dit-elle, « c’était le vrai asile, c’était très mal, une réalité que je n’arrive pas à encaisser. Est-ce que je suis folle ? »
Cet état de confusion et d’angoisse transparaît dans le rapport psychiatrique de l’hôpital, la description et l’interprétation des troubles observés à l’admission et au cours de l’hospitalisation : « L’anamnèse révèle un trouble du sommeil important, une agitation accrue depuis quelques semaines, troubles de la mémoire, changement du comportement avec retrait social, nervosité en présence d’autre personne, très faible tolérance au stress (en présence d’autres patients), perte d’intérêt et d’élan, fatigue, moment de dissociation, affects inappropriés, et pensées négatives. » Et : « Lors de son admission, elle semblait détachée de la réalité et on avait pensé à un épisode psychotique. Cette hypothèse a été abandonnée après quelques jours car on hésitait entre le diagnostic d’une psychose de type schizophrénie avec des symptômes “négatifs” tels que l’émoussement des affects, affects inappropriés, retrait social, etc. et des symptômes psychotiques pouvant s’expliquer dans le cadre d’un syndrome post-traumatique. » En conclusion, le rapport précise que c’est l’hypothèse post-traumatique qui a été adoptée.
Dans cette histoire clinique, la dynamique qui sous-tend les conflits psychiques est d’un autre ordre que dans la précédente. La fragilité de cette personne, son désarroi devant des personnes et des lieux inconnus et l’enchaînement des situations vécues comme traumatisantes confirment que « les personnes souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique décompensent en règle générale lorsqu’elles doivent faire face à un stress important ».
 
La maternante « suffisamment bonne » !
 
 
C’est l’histoire d’une femme originaire d’Afrique et de sa petite fille née en Belgique et âgée de huit mois.
Le traumatisme s’est produit dans le pays d’origine et la conséquence en est l’éclatement du couple et l’exode forcé de chacun des conjoints.
Après avoir subi des agressions physiques et des menaces de mort, monsieur quitte le pays à destination de l’Europe. L’avion s’arrête aux Pays-Bas et il y reste pour introduire sa demande d’asile. Quelques semaines après le départ de son conjoint, madame devient la cible des agresseurs. Elle est agressée à plusieurs reprises et violée, alors qu’elle est enceinte de cinq mois. Dans ce climat d’insécurité et de danger de mort, elle quitte le pays, toujours à destination de l’Europe. Mais l’avion, cette fois, s’arrête en Belgique et madame y reste pour introduire sa demande d’asile.
Bien que L’Europe paraisse de loin sans frontières et devienne la terre d’accueil du couple selon la législation de la communuté européenne, monsieur doit rester aux Pays-Bas et madame en Belgique pour pouvoir introduire l’un et l’autre une demande d’asile.
L’état dépressif que madame manifeste au cours du premier entretien a débuté, d’après elle, quelques jours après l’accouchement de sa fille. Elle se sentait seule et avait beaucoup de mal à s’occuper de son bébé. La situation s’est améliorée par la suite grâce à des travailleurs sociaux et médicaux et grâce aux retrouvailles de la famille. Le couple mère-enfant a pu retrouver le mari-père pendant quelques mois aux Pays-Bas. Mais, après deux réponses négatives à sa demande d’asile, madame revient en Belgique avec sur le dos une fille de sept mois.
Le couple mère-enfant n’a pas de résidence et subit quatre déplacements entre centres d’accueil et foyers. Ces six semaines de déplacements et leur vécu, crainte d’être expulsée, angoisse de retourner dans le pays d’origine, perte des repères, absence de liens humains rassurants et continus et sentiments d’insécurité et d’abandon, provoquent chez cette femme une décompensation psychique. À la différence des deux situations précédentes, la décompensation n’est pas de profil psychotique. Elle est plutôt psychothymique et madame souffre d’une dépression sévère. Elle souffre de troubles de sommeil, de perte totale de l’énergie physique et psychique, d’anxiété générale, de perte d’appétit et d’indifférence affective.
L’épuisement des ressources d’énergie physique et psychique a produit l’état dépressif, et l’appauvrissement des relations affectives affecte la symbiose entre la mère et son bébé. La maladie de la mère impose une distance entre elle et son bébé et se transmet à lui par la fermeture des canaux de communication corporelle et l’identification du bébé à sa mère. Identification qui prend ici le sens d’une contamination psychique ou imaginaire. L’enfant ressent la détresse de sa mère et emploie ses ressources avec l’espoir d’animer sa mère et lui rendre la vie. Ces conduites de réanimation se poursuivent jusqu’à l’épuisement de l’enfant, avec comme conséquence un désintérêt pour le monde extérieur et l’étouffement de la pulsion de vie. L’absence de soins apportés à la mère et au bébé fait que le couple mère-bébé lutte seul pour survivre.
C’est autour de cette période de la vie du sujet que Lacan situe le stade du miroir. Stade pendant lequel l’enfant découvre sa propre image et l’image de sa « mère » ou du grand autre (A). La sécurité retrouvée dans ce « miroir » est nécessaire au développement de l’être et l’intégration de l’autre, l’étranger. À cette période aussi, les interactions mère-bébé et la qualité des soins de maternage procurés au bébé sont tributaires de l’état physique et psychique de la « mère », comme l’écrit Winnicott. Et la distorsion de la relation mère-bébé par absence de maternage et de relation affective peut conduire l’enfant à divers états dépressifs, dont la dépression anaclitique et l’hospitalisme décrits par Spitz (Rivolier, 1992) chez des enfants internés dans les orphelinats en Angleterre pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Les différents déplacements fragilisent de plus en plus la mère et la rendent incapable de métaboliser les angoisses et d’établir une relation de contenance et de « pare-excitation » avec son bébé, ce qui pourrait conduire celui-ci à l’épuisement et à la mort.
Au cours des déplacements du couple mère-bébé, l’enfant présente des troubles digestifs avec diminution de l’appétit et des insomnies importantes. Sa santé s’aggrave et présente un tableau clinique alarmant, qu’on peut qualifier de dépression grave. Il se manifeste par une anorexie totale, l’enfant refuse de boire et de manger avec une perte importante de poids (le tiers de son poids), des troubles de sommeil graves et des pleurs incessants. L’enfant ne quitte pas sa mère et reste accroché à elle, refusant tout contact avec le monde extérieur. Devant ce tableau clinique d’un enfant angoissé et en danger de mort, l’hospitalisation de l’enfant en pédiatrie permet son rétablissement physique après dix jours de perfusion et de gavage. L’état de la mère n’a pas changé et la crainte d’une rechute de l’enfant angoissé alerte la soignante du foyer.
Grâce au bon accueil du foyer dans lequel se trouvait madame et son enfant à la fin de leur parcours et grâce aux soins de maternages apportés à la mère, au bébé et au couple mère-bébé par le personnel du foyer, l’état de l’enfant et de la mère s’améliore, malgré la persistance de quelques symptômes chez l’un et l’autre.
Les cinq premières séances de consultation pédopsychiatriques se déroulent en présence de la soignante et c’est grâce à celle-ci que le contact avec la mère et surtout avec le bébé peut naître, prendre un sens thérapeutique et permettre un suivi du couple mère-bébé.
Les bons soins, la chaleur humaine et la relation de confiance et d’apaisement dans lesquelles baignent désormais l’enfant et sa mère avec une soignante « suffisamment bonne » ont construit autour du couple mère-bébé une enveloppe psychique qui leur a permis de survivre.
 
Une « situation extrême »
 
 
Le travail clinique avec les demandeurs d’asile dans le cadre de notre association Racines aériennes me permet d’affirmer que la procédure de demande d’asile est une situation traumatisante et « extrême ».
Une situation peut être considérée comme traumatisante ou « extrême » dans la mesure où l’individu y est placé dans des circonstances à potentiel intense ou réclamant de lui une réponse adaptative qu’il vit comme dépassant ses moyens (Marty, 2001). Les « situations extrêmes » peuvent être volontaires (hivernage polaire, vols spatiaux, plongée sous-marine) ou involontaires (catastrophes naturelles, situations carcérales, agressions, précarité sociale et aliénation), mais elles induisent toujours un état de stress aigu et chronique, qui se traduit par la rupture de l’ajustement ou l’épuisement des capacités adaptatives. Les conséquences en sont des troubles biologiques, psychiques et sociaux (Marty, 2001 ; Audet et Katz, 1999).
Ici, les facteurs d’agression et de stress sont : l’isolement avec ses frustrations affectives et sociales, le danger avec un état de vigilance extrême jusqu’à son épuisement sous forme d’abandon de lutte, les changements et la défaillance du cadre de vie sous tous ses aspects, formes, couleurs, odeurs, etc. Le sentiment d’étrangeté et l’absence de repères personnels, sociaux et culturels, sont la réalité quotidienne dans laquelle survivent beaucoup de demandeurs d’asile, ainsi qu’une grande partie des exclus dans le monde.
La procédure de demande d’asile fait donc partie des situations « extrêmes » et constitue un terrain fertile pour la production ou la reproduction du traumatisme et pour l’éclosion de la maladie bio-psycho-sociale.
Par contre, « l’accueil suffisamment bon », les relations de confiance et de respect de la personne et son droit de vivre dans la dignité sont le terrain sur lequel nous pouvons réaliser, ici comme ailleurs, aujourd’hui et demain, l’intégration de l’autre, de l’étranger, du migrant et de l’exclu.
Quelle politique d’accueil faut-il adopter ? Celle de la reproduction de l’identique et l’étouffement dans l’amour infini de soi, ou celle de l’intégration de l’autre et l’enrichissement de l’un et de l’autre au sein d’une altérité constructive ? C’est dans notre miroir que la réponse à cette question est à chercher.
 
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