Dialogue
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I.S.B.N.2749201381
128 pages

p. 3 à 8
doi: en cours

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no 162 2003/4

Les limitations qu’opposent les patients aux compétences des soignants ont des effets traumatiques sur ces derniers. Les réflexions menées dans ce numéro montrent la nécessité d’envisager ce traumatisme sous sa double face – côté effraction et côté remède –, les symptômes qu’il génère comportant deux pôles : l’un progrédient, signe d’une transformation en cours ; l’autre mortifère, défense contre la mise en place d’un travail de pensée via, entre autres, le déni, le clivage, l’arrêt du mouvement et du temps (Marty, 2001).
Les patients dont il est question dans ce numéro, bien souvent, ne demandent rien, n’évoluent pas, pire, régressent, ou mettent en danger le système, et sont source de souffrance pour les thérapeutes. Mais ils les contrai-gnent aussi à innover pour réussir, et à transformer les effets sidérants et dénarcissisants de l’échec en une dynamique de créativité. Dès lors, le patient devient celui qui permet au professionnel de faire évoluer sa pensée et sa pratique.
Pour cela, le praticien doit accepter de se laisser bousculer et de quitter les chemins balisés de ses théories et de ses pratiques. Et ce, sans se réfugier dans le dogmatisme pour se protéger ni renoncer à la théorisation, ce qui le conduirait à se laisser doucement bercer par un laxisme complaisant. Dans la dynamique de cette mise en mouvement de la pensée et des pratiques va naître un temps d’incertitude aux forts pouvoirs créatifs, où le praticien doit, pour un temps, accepter de se laisser guider au gré des flots par le patient ; tout en gardant la certitude que sa compétence en matière de natation lui permettra de ne pas se noyer et de ne pas entraîner l’autre dans la noyade. Il sera alors dans des conditions qui lui permettront de reconnaître que son patient a recours à des nages dont lui-même ignore tout, et qu’il devra mieux connaître avant d’affirmer que sa manière à lui de nager est préférable.
Certains sujets ne peuvent reconnaître leur propre souffrance sans se mettre gravement en danger. Dès lors, pour se protéger, ils refusent toute aide qui chercherait à les guider vers une exploration qu’ils perçoivent comme dangereuse parce qu’elle menace les défenses qu’ils sont parvenus à construire pour se protéger d’une réalité intérieure et/ou extérieure persécutrice – au prix parfois de grande souffrance.
Il leur sera probablement plus facile d’accepter l’idée d’une nage « commune » où chacun, sans le savoir, influencera l’autre dans sa manière singulière de nager. De cette « co-construction » naîtront des questions, un désir de découvrir alimentés par une volonté de savoir ou de comprendre soi-même et l’autre.
La rencontre proposée doit se faire dans un cadre « suffisamment bon », pour reprendre l’expression winnicottienne, afin que ce qui y est dit et fait ne soit vécu ni comme une intrusion ni comme une tentative d’aliénation. Dans cette scène, le savoir scientifique a une fonction positive, pour peu qu’il ne fasse pas obstacle à la découverte et à l’écoute de l’inattendu et soutienne le praticien dans l’évolution de ses pratiques, qui doivent rester indissociées de ses élaborations théoriques.
Cela suppose la mise en place d’un cadre qui favorise chez le thérapeute et ses patients une élaboration des expériences et permette de contenir et de donner un sens à ce qui se passe sur la scène de leur rencontre. Ce cadre doit aider le soignant à ne pas se laisser submerger par l’impuissance et garantir au patient un espace et un temps où il puisse, sans crainte, tenter de formuler, avec le soutien du soignant, ce que ce dernier doit savoir et comprendre pour l’aider. C’est dans ce temps fécond que Bion appellerait « d’incertitude anxiogène » que pourra se lier une alliance thérapeutique – alliance indispensable à toute possibilité de transformation de la souffrance, dans le cadre d’un lien à l’autre.
La violence véhiculée et vécue par les patients dont il est question dans ce numéro découle le plus souvent de conflits graves des liens entre le dedans et le dehors, ce qui peut renforcer les mécanismes de clivage et créer un espace de manipulation où s’exercera la toute-puissance du patient comme celle du soignant.
D’où la nécessité de réfléchir à la création-conception de cadres qui permettent de prendre en charge les conflits « dedans-dehors » et de favoriser un processus d’élaboration et de transformation des représentations culturelles et des expériences psychiques de l’altérité. Ces cadres aideront à contenir et à donner sens à ce qui se passe entre le patient et celui qui prétend lui venir en aide, alors même que, parfois, le patient n’a spontanément rien demandé.
De fait, il s’avère que, plus que les autres, ces situations cliniques exigent que l’on se penche sur les fonctions et la dynamique de construction du cadre : sur la fonction du thérapeute dans la relation singulière à son patient, sur celle de l’institution, sur celle du cadre théorique, lequel doit aider à penser sans jamais devenir un « prêt à penser ».
 
Du conflit mythique à la danse mythique
 
 
La façon de penser les dispositifs de soin est toujours le résultat de l’histoire de l’institution, du parcours des professionnels qui y travaillent, de leurs références théoriques plus ou moins explicitement énoncées, et de leurs mythes.
L’institution soignante a son propre fonctionnement, qui dépend d’éléments conscients, préconscients et inconscients. Sur le plan individuel, chacun doit avoir un minimum de respect et d’estime pour les autres membres du groupe. Sur le plan de l’équipe, il est indispensable qu’émerge une conscience collective qui englobe l’ensemble des éléments. Ce qui donne la certitude à chacun d’appartenir à un groupe, qui, en échange, lui offre une certaine protection (Kaës et al., 1997).
Les patients et leurs groupes d’appartenance ont leurs propres mythes, qui constituent l’un des ciments de leur identité individuelle en créant des différences structurantes. Ces croyances concernent tous les niveaux de réalité. Elles organisent pour partie la pensée et l’action des sujets et de leurs groupes d’appartenance.
Mais que se passe-t-il lors de la rencontre entre les mythes des patients et les mythes des professionnels ?
À propos des mythes, Neuburger (1995) souligne ceci : « Chacun, sans y croire tout à fait, y adhère avec une certaine complaisance ; d’autres, au contraire, tentent de dénoncer le caractère mythique de certaines croyances et des pratiques dérivées de ces croyances, avec violence parfois, mais cette passion même a souvent, comme effet, un renforcement du groupe après une crise salutaire, un renouvellement de croyances tout aussi mythiques que les précédentes » (p. 12-13).
De fait, connoter négativement le mythe des patients et de leurs groupes d’appartenance conduit souvent à le figer. Le connoter positivement lui donne davantage de chances d’évoluer.
Certains patients, repérés comme résistants au traitement, ne font que tenter, avec leurs propres difficultés, augmentées parfois des souffrances infligées par certains professionnels, de trouver une manière de construire leur devenir ou tout simplement de survivre. Ils estiment alors qu’ils tentent de « s’en sortir », alors que les professionnels, qui se référent à d’autres mythes, considèrent qu’ils sont dans un état pathologique ou pathogène.
Les mythes des institutions et les mythes des patients répondent à des logiques différentes et sont issus de contextes différents. Plutôt que de les opposer, il convient de les faire reconnaître dans leur utilité et leur valeur respective par chacune des parties en présence. Il s’agit, pour chacun, d’acquérir une sensibilité suffisante aux mythes de l’autre – et un respect suffisant – pour pouvoir composer avec eux sans se sentir mis en danger dans ses propres bases identitaires.
Si le mythe du professionnel et celui de son institution sont validés par le savoir « scientifique » et par les pouvoirs publics qui financent, le mythe des patients et de leurs groupes d’appartenance n’est validé que par eux-mêmes et peut de ce fait se voir disqualifié. Si le patient accumule les difficultés, les professionnels peuvent être tentés de lui imposer leur propre mythe éducatif ou thérapeutique plutôt que de prendre le temps de saisir les ressorts de son fonctionnement. La rébellion ou la soumission risque alors d’apparaître.
Neuburger (1995) parle des risques que l’on court à procéder à une greffe mythique, en particulier dans le cas de familles dont les mythes sont particulièrement pauvres ou toxiques. Cette prise de pouvoir d’un mythe sur l’autre peut notamment être vécue sur le mode paranoïaque.
Dans le cas du groupe familial, notre pratique auprès de familles touchées par le handicap nous a maintes fois confirmé l’analyse de Gaillard (1999). Selon cet auteur, face au traumatisme que représente la naissance d’un enfant handicapé, chaque famille se construit des « bouées de survie » et élabore des mythes qui mettent de la familiarité dans l’étrangeté de ce vécu. Vus sous cet angle, les mythes des parents ne sont plus des symptômes, mais des manières de gérer le traumatisme. Le professionnel qui voudrait trop rapidement faire changer les modes d’interactions et transformer les liens familiaux risque fort de percer la « bouée de survie » de la famille ou de certains de ses membres. Aussi Gaillard propose-t-il la mise en place de ce qu’il appelle joliment une « danse mythique », danse au cours de laquelle les mythes des soignants et ceux de la famille pourraient interférer et s’influencer mutuellement. Dans cette danse, les familles n’ont pas moins de pouvoir et de compétence que les professionnels pour imprimer le rythme, la forme, la tonalité et l’évolution d’un nouveau mythe, qui se co-construit.
De fait, le mythe peut être pensé comme ayant une fonction défensive visant à aider un sujet à vivre avec une réalité traumatique à laquelle il est confronté. Le tout est d’évaluer la plasticité au changement de ce mythe et de le considérer dans ses dimensions intergénérationnelles (transmission des mythes dans l’histoire du sujet et de ses groupes d’appartenance) et intragénérationnelles (création et évolution des mythes par le sujet et ses groupes d’appartenance).
 
Penser la complexité
 
 
Les problèmes des patients ou des groupes qui mettent en échec les dispositifs de soins sont le plus souvent complexes et pas seulement compliqués. Or, si ce qui est compliqué peut être simplifié pour être compris et traité, ce qui est complexe doit être traité dans sa complexité.
La vision cartésienne de la science cherche le simple derrière le complexe, l’ordre derrière le désordre. Cependant, nous suivrons Edgar Morin (1990), qui refuse de réduire la complexité du réel à un principe de cohérence et de simplicité absolue. Il préconise de forger des outils pour affronter cette complexité lorsque la connaissance des éléments qui la constituent ne suffit pas pour penser l’ensemble. Il propose d’articuler plusieurs niveaux de réalités qui, bien qu’autonomes, sont reliés entre eux de façon circulaire et complémentaire.
Il précise que : « La complexité est effectivement le tissu d’événements, actions, interactions, rétroactions, déterminations, aléas, qui contituent notre monde phénoménoménal » (p. 21).
La complexité des problèmes que posent les patients évoqués dans ce numéro impose un regard qui ne soit pas de type photographique, mais cinématographique. Plutôt qu’une analyse fixiste (il est ceci, il vit là, il a dit cela), on fera une analyse dynamique aidant à saisir le mouvement, l’évolution et les processus dans leurs multiples registres et dimensions.
Lorsqu’il parlait de relativité universelle, Einstein ne voulait pas dire que tout était relatif, mais que ce qui est perçu dépend de la position de l’observateur et de son instrument. Le soignant ne regarde pas un cliché qui serait d’ores et déjà fixé. Il doit saisir comment et avec quels effets lui-même, son cadre institutionnel et ses outils théoriques impressionnent le « film » tel qu’il lui est présenté, tel qu’il parvient à le voir, à l’entendre et à y trouver-créer un sens. C’est grâce à ce recul qu’il lui sera possible de créer, pour ces patients, un espace qui les aidera à se penser dans le contexte de leur histoire passée et leur rendra pensable un devenir dans lequel une partie de leurs souffrances aura pu être transformée.
Dans différents contextes, les auteurs de ce numéro sont parvenus à mettre en place des dispositifs qui tiennent compte de la complexité des questions que leur posent leurs patients. On verra dans ces pages à quel point il est heuristique que les théories et les pratiques s’adaptent à ces derniers plutôt que l’inverse, et fondamental que les interventions des professionnels ne discréditent pas ceux qu’ils veulent aider en les installant dans le rôle du « mauvais patient » qui confronte douloureusement le soignant à son impuissance.
Rappelons ce que Deleuze, au cours d’un entretien avec Foucault, disait :
« Une théorie, c’est exactement comme une boîte à outils. Il faut que ça serve. Il faut que ça fonctionne. Et pas pour soi-même. S’il n’y a pas des gens pour s’en servir, à commencer par le théoricien lui-même, [qu’il cesse] alors d’être théoricien, c’est [que sa théorie] ne vaut rien, ou que le moment n’est pas venu. On ne revient pas sur une théorie, on en fait d’autres, on en a d’autres à faire » (Foucault et Deleuze, 1972).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FOUCAULT, M. ; DELEUZE, G. 1972. « Introduction à la schizo-analyse », dans L’anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit.
·  GAILLARD, J.-P. 1999. L’éducateur spécialisé, l’enfant handicapé et sa famille, Paris, ESF.
·  KAËS, R. et al. 1997. Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod.
·  MARTY, F. 2001. « Traumatisme, une clinique renouvelée », dans F. Marty et al., Figures et traitements du traumatisme, Paris, Dunod, p. 1-10.
·  MORIN, E. 1990. Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF.
·  NEUBURGER, R. 1995. Mythe familial, Paris, ESF.
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