2003
Dialogue
L’adolescent, un sujet récalcitrant dans l’histoire de la pratique psychanalytique
L’originalité de l’approche d’August Aichhorn
Florian Houssier
psychothérapeute, enseignant rattaché à l’équipe de recherche sur l’adolescence, Laboratoire de psychopathologie fondamentale et psychanalyse, université Paris 7.
A. Aichhorn a été le premier psychanalyste à avoir une pratique clinique régulière auprès
d’adolescents, souvent délinquants. À l’examen de ses travaux, dont certains inédits en français, nous considérons qu’il existe des ouvertures thérapeutiques essentielles dans son traitement des adolescents. À partir de la mise à plat de sa pratique et d’un mode d’investigation
historico-clinique, nous faisons retour sur l’après-coup d’une pratique pour en comprendre les
anticipations et les limites à la lueur des conceptions actuelles concernant la psychothérapie de
l’adolescent.Mots-clés :
Psychothérapie, adolescence, Aichhorn, actes transgressifs.
La découverte et la compréhension du processus d’adolescence sont historiquement liées à l’interrogation sur les conduites déviantes de l’adolescent
(Houssier, 2003b). Lorsque Anna Freud lance en 1958 un « appel historique »
pour que la recherche consacrée à l’adolescence soit développée par les psychanalystes, elle constate que les travaux publiés jusque là sont insatisfaisants. Cette situation s’explique notamment par le fait que, comme elle, peu
d’analystes ont une pratique de la cure avec les adolescents ou d’un traitement dans la durée. Parmi les obstacles que les premiers psychanalystes rencontrent, notons l’idée selon laquelle une des visées de l’analyse, assouplir
les défenses, s’oppose à la mobilisation des défenses propre à l’adolescence
(Fraiberg, 1955), ou encore le fait que la difficulté majeure du traitement de
l’adolescent réside dans l’impossibilité d’entrer en contact avec lui (Gitelson,
1938). Ces problématiques seront abondamment reprises par les auteurs spécialistes de l’adolescent dans la continuité de l’échec thérapeutique de
S. Freud avec Dora, celle-ci étant considérée comme un cas paradigmatique
de l’adolescence, comme Hans l’avait été pour les psychanalystes de l’enfant.
Il existe une autre raison à l’état des lieux négatif qu’établit A. Freud
concernant la psychanalyse de l’adolescent. On peut considérer qu’A. Aichhorn est le premier psychanalyste à avoir eu une pratique régulière auprès
d’adolescents, souvent délinquants. Or, en France notamment, les travaux
d’A.Aichhorn ont été oubliés, dans le sens où ils n’ont pas contribué de façon
significative à l’élaboration d’une pratique psychanalytique auprès des adolescents – même si, aux États-Unis, ses deux principaux élèves se sont
appuyés sur ses travaux pour tenter d’innover dans la prise en charge des adolescents, délinquants (K. Eissler) ou non (P. Blos). Les raisons de cet oubli
sont diverses. On peut mettre en évidence le fait qu’A.Aichhorn, comme l’indique A. Freud (1997) lorsqu’elle rédige sa notice biographique, n’a jamais
été un théoricien. De plus, le courant psychopédagogique, qui était une partie essentielle du mouvement psychanalytique en Europe dans les années
trente, s’est dispersé dans le monde à la suite de la montée du nazisme.
Aujourd’hui cependant, à la lueur des travaux d’A. Aichhorn, dont certains
inédits en français, nous considérons qu’il existe chez cet auteur des ouvertures thérapeutiques essentielles pour la prise en charge des adolescents, difficiles ou non.
À partir de la mise à plat de sa pratique, nous examinerons en quoi il a
anticipé sur les avancées actuelles de la prise en charge psychanalytique de
l’adolescent et comment cette pratique a été innovante. Nous tenterons d’en
comprendre après-coup les anticipations et les limites à la lueur des pratiques
actuelles, et ceci sans entrer dans le débat concernant les différences entre la
cure-type et la psychothérapie.
A.Aichhorn et le transfert in situ
Est-ce parce qu’A.Aichhorn n’était pas analyste au début de sa pratique
mais pédagogue de formation qu’il a pu plus aisément remettre en cause le
cadre de la cure classique dans le traitement des adolescents ? On peut le penser : la psychanalyse n’est pas chez lui un dogme, seulement un outil pour
étayer théoriquement ce qu’il met en jeu intuitivement dans sa pratique psychoéducative, enrichie et étayée par la psychanalyse.
Dans le foyer d’Oberhollabrunn dont il eut la charge (1919-1921), plutôt que d’annihiler les instincts des jeunes délinquants, il était question pour
A.Aichhorn de les contenir et de les transformer par :
- la relation à l’éducateur référent du groupe ;
- la relation au groupe des pairs par identification. L’attachement de l’adolescent aux adultes se traduit par une identification aux pairs et une « relation
émotionnelle mutuelle » qui constituent le ciment du groupe ;
- le cas échéant, la relation duelle à l’autorité institutionnelle, à savoir
A.Aichhorn lui-même.
Dans cette méthode, le transfert est utilisé de façon élargie; le cadre thérapeutique ne se conçoit plus dans une perspective externe, comme un lieu (le
cabinet) ou un dispositif (fauteuil-divan) fixes. Il y a là un modèle d’intériorisation du cadre qui paraît aujourd’hui toujours pertinent lorsqu’il est question de travailler avec des patients non névrosés, les choses se déroulant ici
dans le contexte d’un foyer éducatif pour enfants et adolescents.
Ce qui nous paraît fondamental est l’effet de surprise qu’A. Aichhorn
sollicite en prenant le contre-pied de ce qu’attend l’adolescent. Le caractère
imprévisible et spontané de cette pratique donne toute sa richesse et sa créativité à la dynamique relationnelle qu’il instaure. Celle-ci est marquée par la
précipitation de l’adolescent dans le transfert positif vis-à-vis de l’adulte référent. Alors que le jeune délinquant s’attend généralement à une sanction et à
une punition consécutivement à un forfait, A.Aichhorn se positionne à l’inverse de ce que l’enfant a vécu dans son milieu familial, par une attitude compréhensive et tolérante. Une fois le transfert établi, l’adolescent est prêt à
laisser émerger les affects tendres que cachent les conduites délinquantes.
L’acte transgressif est le début du processus thérapeutique ; le constat d’impuissance vécu par le jeune quant à l’obtention d’une punition provoque une
décharge émotionnelle (crise, rage) qui ouvre sur l’élaboration de la reconnaissance du lien tendre envers le pédagogue ; dans ce retournement en son
contraire, une autre issue advient que celle de la décharge de l’excitation par
l’acte : derrière l’acte, l’affect.
L’Idéal du Moi, instance essentielle dans les remaniements à l’adolescence dans le sens où elle mobilise massivement la libido homosexuelle pour
aboutir à une reprise de l’identification au parent de même sexe, est une des
visées de la modification de la psyché de l’adolescent. En effet, l’Idéal du
Moi défaillant est remplacé, grâce aux expériences correctrices psychopédagogiques, par « l’intégration de nouveaux traits de personnalité » repérés par
l’adolescent chez l’éducateur ou le pédagogue-analyste. Un nouveau modèle
intérieur s’impose, créant une possibilité de répondre d’une autre façon aux
conflits internes qui surgissent. Il ne prétend donc pas utiliser un traitement
psychanalytique, mais emprunter le transfert et son maniement pour comprendre les enjeux inconscients qui provoquent la conduite inadaptée du
jeune, et orienter la pédagogie thérapeutique en fonction de ses découvertes.
Par l’identification au pédagogue-analyste, l’appel à la sanction par le passage à l’acte diminue en fréquence ; les gratifications instinctuelles cèdent
progressivement le pas pour ouvrir la voie aux investissements culturels.
Le jeune abandonné devient sensible à la guidance et à l’influence
d’A.Aichhorn. Celui-ci confia ainsi à P. Blos (Perner, 1993, p.90): « Je comprends si bien ces jeunes à l’abandon car je suis au fond l’un d’eux. La différence est que je n’en suis pas devenu un. J’utilise ma compréhension de
cette manière pour les aider, mais s’il y a bien quelque chose qui n’intéresse
pas les jeunes à l’abandon, c’est qu’on les aide. Beaucoup trop de gens pensent que les jeunes à l’abandon voudraient volontiers changer : non-sens
complet ! […] On ne leur rend aucun service avec des interprétations. […] Le
jeune à l’abandon n’est intéressé que par la satisfaction immédiate à n’importe quel prix. »
Un court exemple illustre la technique d’A.Aichhorn. Il reçoit un jour un
jeune qui avait volé et s’était fait appréhender. Très vite, A. Aichhorn s’intéresse à son plan pour commettre son vol. Bientôt, l’adolescent raconte dans le
détail comment il a pensé à ce plan. A.Aichhorn intervient alors pour montrer
à l’adolescent ce qu’il a négligé dans l’élaboration de son plan, lui désignant
les points où il n’a pas bien manœuvré, où il s’est de la sorte mis lui-même en
difficulté en omettant ces détails. L’effet recherché par A.Aichhorn fut atteint :
l’adolescent s’intéressa de près à son discours et, lorsqu’ils se séparèrent, il
indiqua qu’il pourrait apprendre quelque chose de lui. La conclusion
d’A.Aichhorn est la suivante : « Avec ces paroles, je savais que j’étais en lui
et qu’il ne pouvait maintenant plus m’échapper » (Perner, 1993, p. 90).
Avec le jeune délinquant, il s’agit donc au début de la relation de laisser
le narcissisme du jeune envahir la relation au pédagogue-analyste, pour créer
une relation de dépendance totale comparable à la dépendance qui existe
entre le Moi du jeune et son Idéal du Moi. Le pédagogue prend ainsi la place
de l’Idéal du Moi grandiose et immature du jeune. En se substituant à son
Idéal du Moi, on le prive de son pouvoir critique. Le développement de ce
lien ressemble à un certain asservissement, mais il est toujours transitoire.
Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire de jouer le jeu sans restrictions en
acceptant les valeurs du jeune et son univers, quitte à faire comprendre que
l’adulte est capable de commettre un vol aussi astucieusement que lui. L’important n’est donc pas de penser avec les valeurs de la société, mais de comprendre comment le jeune délinquant ressent la société et ses règles
(Aichhorn, 1948).
Le pédagogue devient alors un personnage vivant à l’intérieur de la psyché du jeune. Une image parentale suffisamment bonne se substitue à (ou
recouvre à la façon d’une seconde strate ?) l’image paternelle ou maternelle
défaillante. On voit là l’importance donnée au milieu : c’est l’environnement
qui est la source de soins, de par cette possible identification nouvelle au
pédagogue. Il ne s’agit pas de régler le conflit inconscient sur le modèle
névrotique, où le Ça s’oppose au Moi; A.Aichhorn renforce les potentialités
conflictuelles intra-psychiques pour que les actions et tendances du Ça ne
s’opposent pas au monde extérieur, le Moi s’en trouvant alors raffermi. Il
n’est pas question de lever le refoulement mais de mobiliser une identification inconsciente chez le jeune, qui sera à l’origine du refoulement de ses
désirs transgressifs.
Actes transgressifs et positionnement thérapeutique
Si on considère aujourd’hui que l’acte n’est plus l’ennemi de la cure, il
n’en était pas de même dans les premiers temps de la psychanalyse : S. Freud
en effet avait positionné l’acte comme une forme aiguë de résistance, le sujet
agissant ses passions pour éviter de se souvenir (1914).
Actuellement, certains auteurs considèrent que l’analyste agit lui aussi
dans le transfert, ces réactions agies contrastant avec l’effet souhaité par la
position de neutralité. Mais, au lieu de porter un regard critique sur cette involontaire – car inconsciente – subjectivité de l’analyste, ils estiment que ces
agirs (ou contre-agirs, si on considère qu’ils constituent une réaction contre-transférentielle à un agir de l’analysant) donnent une vitalité particulière au
processus de la cure (Godfrind-Haber, Haber, 2002). Il en va de même pour
la pratique avec les adolescents. La remise en cause de la position de neutralité, mais surtout la prise de recul par rapport aux éléments contre-transféren-tiels mobilisés par l’adolescent, ont été essentielles pour comprendre son
mode de fonctionnement. L’exemple d’A. Freud est édifiant : au début de sa
carrière, elle jette un regard plutôt critique sur l’adolescent, son égoïsme,
l’impossibilité de l’analyser et sa tendance aux acting de rupture. Ce n’est que
lorsqu’elle accepte de plonger dans ses souvenirs d’adolescente qu’elle peut
s’identifier au sujet adolescent et penser une thérapeutique qu’elle n’envisageait pas jusque-là (1966). Le constat négatif par rapport au sujet adolescent
se transforme en une position dynamique à partir de l’identification à son
vécu. Voie ouverte quarante ans plus tôt par A.Aichhorn.
La question concernant les difficultés relationnelles se déplace alors : on
passe de l’examen du (mauvais) comportement de l’adolescent à l’examen de
la position de l’analyste.
A. Aichhorn s’inscrit dans l’orientation de S. Freud, pour qui l’investigation de la psyché de l’enfant (incluant l’adolescent) a pris le relais de l’investigation de celle du névrosé ; et pour qui, lorsque le plein développement
des structures psychiques n’est pas atteint, ce qui est le cas de l’enfant, du
jeune carencé et du criminel impulsif, « il convient de mettre en œuvre une
pratique autre que l’analyse, pratique qui convergera toutefois avec elle dans
son intention » (Freud, 1925, p. 8). Il s’agit donc d’une forme de psychanalyse appliquée aux particularités que la situation clinique impose.
C’est ce point de vue que reprend D.W. Winnicott lorsqu’il souligne
«[…] les dispositions spéciales et techniques quand le patient est un cas antisocial. […] Aujourd’hui, on peut constater qu’Aichhorn était un pionnier et
instiguait une dynamique en faveur d’une adaptation de la technique psychanalytique, justifiée lorsqu’il s’agissait de cas de psychopathie ou d’enfant
touché par une tendance antisociale » (citation de Winnicott reprise dans un
ouvrage du petit-fils d’August Aichhorn : T.Aichhorn, 1976, p. 53).
Là où nous introduirions une nuance dans le propos d’A.Aichhorn, c’est
lorsqu’il évoque la dynamique du transfert. Il nous apparaît, à la lumière de
ces dernières considérations et des exemples cliniques qu’il livre, qu’avant
même qu’A.Aichhorn ne précipite le transfert par ses procédés de séduction
ou de surprise, le transfert est déjà là. En effet, dès le moment où l’acte qu’il
a commis est posé dans un milieu bordé par les adultes, le jeune se situe dans
« l’adresse à », il fait d’ores et déjà exister l’adulte intériorisé auquel il
adresse son acte. La relation à ceux à qui il s’adresse dans la réalité est donc
déjà transférentielle, car il s’agit d’un déplacement réactualisé. Cette dimension de répétition du conflit infantile n’exclut en rien l’idée d’une possibilité
de créer du nouveau dans la relation et dans la psyché du jeune ; celui-ci met
au contraire son environnement – notamment lorsqu’il est nouveau – à
l’épreuve afin d’en connaître les modalités de fonctionnement.
La tendance à l’acting out chez l’adolescent pose un problème technique
dans la cure qui n’est pas si éloigné de certains exemples d’actes transgressifs cités par Aichhorn. Ils témoignent de la tendance à exprimer les conflits
par l’acte chez l’adolescent. A.Aichhorn considère l’acte transgressif adressé
à l’environnement comme un matériau qui fait levier pour aboutir à une situation d’abréaction, à l’origine du transfert positif. Il cherche avant tout à instaurer un lien dont il sait qu’il représente un lien à une figure parentale
substitutive. Venir du dehors pour prendre une place au dedans et mobiliser
les capacités identificatoires en relayant les idéaux et les interdits, tel est le
projet thérapeutique d’A. Aichhorn. Il soutient le Moi fragilisé de l’adolescent – étayage narcissique – et mobilise l’identification – relation d’objet.
On pourra toujours s’interroger sur le devenir et la pérennité de ce traitement. Par exemple, quelles représentations se rattachent-elles à la personne
d’A. Aichhorn pour les adolescents dont il a eu la charge : une idole, une
figure parentale substitutive ? Et la « réussite » du traitement psychopédagogique (1936) quant à ses effets sur la conduite socio-professionnelle de l’adolescent qu’A. Aichhorn constate est-elle suffisante pour assurer le maintien
durable de la modification du Moi ? La question reste ouverte. Toujours est-il qu’au moment de l’adolescence, les Idéaux du Moi sont encore précaires et
n’ont pas encore pris le relais des images parentales ; en ce sens, l’intuition
clinique d’A.Aichhorn touche un point central, qu’il méconnaît toutefois, car
il envisage la question sous l’angle du sujet carencé plutôt que sous celui de
l’adolescence.
L’acte n’est pas seulement représentatif de ce qui ne peut se mettre en
mots chez le jeune, il est également représentatif des affects réprimés qui
émergent lorsque l’acte est rendu inopérant. Il s’agit là d’une première
esquisse de ce qui sera élaboré ultérieurement : la prédominance dans le traitement du vécu sur le pensé et le traitement par le vécu, qui est de type prépsychanalytique dans la mesure où l’abréaction se rapproche de la technique
hypnotique. Comme dans le cas d’Anna O. (Breuer, Freud, 1895), la situation
où l’adolescent est amené par A.Aichhorn fait ressurgir des affects liés à des
modalités relationnelles infantiles d’ordre traumatique ; cette abréaction, si
elle suffit parfois pour faire disparaître le symptôme, n’est pas le but en soi ;
elle constitue une étape permettant d’assouplir les défenses et d’engager un
transfert positif massif.
L’adolescent en souffrance est aussi désigné, surtout le garçon, comme
un sujet qui a tendance à agir ses conflits à défaut de pouvoir les mentaliser
et les mettre en mots : « Comme en psychanalyse, les conflits quotidiens permettent de pénétrer la vie profonde des élèves et de saisir les motivations les
plus profondes de leurs actes. » Le langage de l’acte est considéré comme
aussi valide sur le plan clinique que celui de la parole. L’acte est ainsi analysé comme un symptôme qui constitue un matériel d’appel.
De quelques déplacements
dans la pratique avec les adolescents
Historiquement, le traitement de l’adolescence suit le même cheminement que la découverte et le traitement des problématiques dites limites. Pour
ce type de patients, au fil des difficultés cliniques, il est apparu nécessaire de
modifier le cadre thérapeutique que Freud avait défini à partir de patients
névrosés adultes ou considérés comme tels. Le cadre serait donc sans cesse à
recréer ou à co-créer, pour paraphraser D.W. Winnicott. Cette nécessité s’inscrit comme une des exigences vitales du processus thérapeutique, afin d’éviter sa chronicisation, voire son instrumentalisation, laquelle le vide de son
sens, et assujettit le patient à des règles absconses.
Soulignons que S. Freud lui-même est favorable à des aménagements du
cadre : il indique que, pour la plupart des patients, le psychanalyste est obligé
d’adopter parfois des positions éducatives ou de conseil, voire même la suggestion hypnotique (1919). S. Freud considère alors que la variété des situations cliniques engage des problématiques qui ne peuvent être traitées par la
seule technique psychanalytique.
Sans doute la pratique d’A. Aichhorn est-elle représentative de ce
mélange d’alliances qui a rendu possibles ces modifications du dispositif
devenues des modèles pour penser la pratique psychothérapique aujourd’hui
(Brusset, 2002).
A. Aichhorn, dans sa pratique, remet en question l’idée selon laquelle
seule la cure psychanalytique serait à même de provoquer un changement
profond de la personnalité. Il déplace les fondements de la cure. Là où la
levée du refoulement doit permettre la découverte des complexes et fantasmes inconscients, voire l’atténuation de l’amnésie infantile, il met en évidence l’importance de l’affect – le langage de l’enfant – et de son abréaction.
Pas de réminiscences ou d’investigation des processus inconscients par la
parole : la décharge de l’affect remplace l’élaboration par la parole, et la
conduite directive de l’entretien se différencie de la relative passivité de
l’analyste à l’écoute des associations libres. Ce traitement est comparable au
modèle hypnotique tel que J. Breuer et S. Freud l’ont élaboré (1895) à partir
de l’abréaction et de la décharge cathartique. Une différence importante
émerge cependant : à la recherche du souvenir infantile se substitue le vécu
du drame intérieur dans l’actuel. A.Aichhorn déplace la pratique psychanalytique en même temps qu’il fait travailler le champ de la pédagogie.
Sa pratique est également liée à un fait clinique toujours d’actualité : le
jeune délinquant consulte rarement un psychanalyste. C’est la pédagogie qui
devient alors une forme de thérapie psychanalytique, qui s’appuie sur
d’autres ressorts que le dispositif fauteuil-divan, tout en conservant son élément fondamental : le transfert et son maniement.
D.W. Winnicott se positionne plus précisément lorsqu’il évoque la psychothérapie de l’adolescent seulement comme une des voies possibles : « Il
faut fournir la possibilité à l’enfant de redécouvrir des soins infantiles qu’il
pourra mettre à l’épreuve et au sein desquels il pourra revivre les pulsions
instinctuelles. C’est la stabilité nouvelle fournie par l’environnement qui a
une valeur thérapeutique » (1956, p. 157). La relation à l’environnement
détermine selon lui la capacité à engager dans un second temps un travail
psychothérapeutique, dont il signale qu’il n’est pas nécessaire si l’environnement donne une réponse adéquate.
Dans le traitement psychothérapique de l’adolescent, l’importance de
l’environnement est centrale : le lien qu’il entretient avec le dehors est considéré comme une réflexion du monde interne de l’adolescent. Ainsi, Pierre
Mâle considère que, pour l’adolescent, ce qui est travaillé au dehors avec le
thérapeute à partir du matériel clinique l’est au-dedans pour l’adolescent
(1964). Aujourd’hui, les consultations parents-adolescent, qu’A.Aichhorn et
A. Adler ont été les premiers à mettre en place dans le champ psychanalytique, constituent une donnée clinique ; les prises en charge bi ou plurifocales développées par Ph. Jeammet sont une illustration de ce modèle
thérapeutique où la prise en considération de l’environnement social et la diffraction du transfert sont considérées comme des facteurs qui facilitent la
prise en charge des adolescents. Le discours de l’adolescent sur son entourage n’est plus entendu comme du banal mais plutôt comme du matériel clinique au même titre qu’une association libre. De même, la position du
thérapeute s’en est trouvée modifiée : la neutralité et la passivité ne peuvent
soutenir le transfert avec le sujet adolescent. La discussion avec lui,
l’échange centré sur ses difficultés actuelles sans chercher à élucider ses
conflits infantiles (Gutton, 2000) est représentative de ce que, dans un autre
contexte que la psychothérapie, A. Aichhorn préconise : un contact authentique, sans interprétation, permettant de régler la distance au fur et à mesure
de l’instauration de la relation.
Sa directivité dans l’échange est cependant une différence radicale avec
la relation psychothérapique, tandis que la précipitation du transfert à partir
d’une situation psychodramatisée s’en rapproche. Cette dernière modalité
d’approche propose un modèle induisant le but – actif – du thérapeute : favoriser la mise en place d’une relation de confiance et ouvrir sur l’assouplissement des défenses. C’est, selon F. Richard, ce « style dialogique » (2002,
p. 123) qui permet à l’adolescent de reconnaître la fonction parentale étayante
de l’interlocuteur.
Avec l’adolescent et sa famille, la souplesse du cadre est nécessaire et
elle introduit à une pédagogie de la relation où se discutent les positions
de chacun dans les conflits actuels. D’une façon plus globale, la position du
psychothérapeute vise à instituer la primordialité de la fonction paternelle
(Gutton, 2000, p. 158) au moment où le surmoi se trouve affaibli : le désengagement de la libido des figures parentales implique l’affaiblissement de la
libido liée à l’investissement des interdits parentaux. N’est-ce pas là ce que,
sans le théoriser et d’une façon plus directe, propose A.Aichhorn ? En favorisant l’auto-élaboration de l’adolescent plutôt que l’interprétation, il donne
la clef d’une possible relation thérapeutique où l’adolescent ne subit pas l’effraction des interprétations de l’analyste, interprétations qu’il peut vivre
comme un désir d’emprise sollicitant le noyau incestueux pubertaire.
Cet abord est déjà l’hypothèse de travail que propose L. Spiegel en 1951,
à partir d’A.Aichhorn : il évoque la possibilité d’un temps initial de la prise
en charge psychothérapique qui serait consacré à l’éducation de l’autoobservation de l’adolescent. Cette ouverture est reprise aujourd’hui, essentiellement sous l’angle d’une nécessaire discrétion interprétative au profit d’une
mobilisation des associations en récit où l’adolescent finit par se trouver lui-même, sans effraction du dehors. La narration discursive, à partir des éléments apportés par le vécu actuel mis en mots par l’adolescent, est la trame
de son traitement psychothérapique. La mise en mots place le vécu dans un
contexte de matériel clinique en soi, et de mise en fiction à la jonction entre
le dedans et le dehors : elle instaure un espace psychique intermédiaire. La
reprise verbale et émotionnelle de l’événement actuel – compris aussi dans
un espace intermédiaire entre le nouveau de l’adolescence et la répétition
d’éléments infantiles – provoque sa transformation. Cette mise en mots, à travers l’expérimentation sécure de la distinction et de l’alliance entre le dehors
et le dedans, met au travail la limite psychique (Houssier, 2003a). Par sa mise
en récit, le vécu de l’adolescent vient à trouver une voie de représentation.
On pourra se demander si A.Aichhorn, dans sa pénétration psychique de
l’adolescent (« J’étais en lui »), ne fait pas un forçage pour obtenir ce qui,
aujourd’hui, dans les psychothérapies d’adolescents, s’instaure progressivement au fil du processus thérapeutique. L’objectif est comparable, dans la
mesure où il s’agit de donner à l’adolescent la capacité d’être seul en présence de l’autre. Mais cela implique un second temps : le temps d’intériorisation idéalisante de la figure parentale appelle un second temps
d’élaboration post-traitement qui passe par une désidéalisation permettant à
l’objet de rester intériorisé sous forme de référence sans prendre la place de
l’ensemble des idéaux. Pour A. Aichhorn, le traitement a lieu in situ, dans
l’affect et l’inventivité du moment. Outre ses intuitions quant à la psycho-thérapie psychanalytique de l’adolescent, sa pratique reste aujourd’hui, au
moment où l’adolescent est stigmatisé comme une source de dangerosité, un
modèle pour penser l’adolescent dans le social et dans les institutions qui en
ont la charge.
·
AICHHORN, A. 1925. Jeunes en souffrance, Lecques, Les Éditions du Champ social, 2000.
·
AICHHORN, A. 1936. « On the technique of child guidance : the process of transference », dans
Delinquency and Child Guidance, New York, International Universities Press, 1964,
101-192.
·
AICHHORN, A. 1948. « Delinquency in a new light », dans Delinquency and Child Guidance,
New York, International Universities Press, 1964,218-235.
·
AICHHORN, T. 1976. Wer war August Aichhorn, Briefe, Dokumente, Unveröffentlichte Arbeiten, Vienne, Verlag Löcker & Wögenstein.
·
BREUER, J. ; FREUD, S. 1895. Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956.
·
BRUSSET, B. 2002. « L’or et le cuivre », dans F. Richard (sous la direction de), Le travail du
psychanalyste en psychothérapie, Paris, Dunod, 35-70.
·
EISSLER, K. 1958. « Traitement psychanalytique des jeunes délinquants », dans F. Marty (sous
la direction de) Le jeune délinquant, Paris, Payot, 2002,117-153.
·
FRAIBERG, S. 1955. « Some considerations in the introduction to therapy in puberty » The Psychoanalytic Study of the Child, 10,264-286.
·
FREUD, A. 1951. « Notice nécrologique August Aichhorn (27 juillet 1878 - 17 octobre 1949) »,
Adolescence, 14,2,267-277.
·
FREUD, A. 1958. « L’adolescence », dans F. Ladame, M. Perret-Catipovic (sous la direction de)
Adolescence et psychanalyse : une histoire, Paris-Genève, Delachaux et Niestlé, 1997,
69-100.
·
FREUD, A. 1966. « Adolescence as a developmental disturbance », dans The Writings of Anna
Freud, Vol. 7, New York, International Universities Press, 1971.
·
FREUD, S. 1914. « Remémoration, répétition et élaboration », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953,105-115.
·
FREUD, S. 1919. « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953,131-141.
·
FREUD, S. 1925. « Préambule à la première édition », dans A.Aichhorn, Jeunes en souffrance,
Lecques, Les Éditions du Champ social, 2000,7-9.
·
GITELSON, M. 1948. « Character synthesis : the psychotherapeutic problem in adolescence »,
American Journal of Orthopsychiatry, 18,422-431.
·
GODFRIND-HABER, J. ; HABER, M. 2002. « L’expérience agie partagée », Revue française de
psychanalyse, LXVI, 5,1417-1460.
·
GUTTON, P. 2000. Psychothérapie et adolescence, Paris, PUF.
·
HOUSSIER, F. 2003a. « Émergence du concept de « limite » à partir des premiers travaux psychanalytiques », dans R. Scelles (sous la direction de), Limites et interfaces : approches
cliniques, Paris, Dunod, 21 p. (à paraître).
·
HOUSSIER, F. 2003b. « De la puberté au processus d’adolescence dans l’histoire de la psychanalyse », dans P. Givre, A. Tassel (sous la direction de) Métapsychologie de l’adolescence dans l’histoire de la psychanalyse : les pionniers, Paris, In Press, 22 p. (à paraître).
·
MÂLE, P. 1964, Psychothérapie de l’adolescent, Paris Payot, 1980.
·
PERNER, A. 1993. « Man muss für die Jugendlichen interessant sein. Ein Interview mit Peter
Blos über August Aichhorn », Arbeitshefte Kinderpsychoanalyse, 17,89-95.
·
RICHARD, F. 2002. « Le travail du psychanalyste en psychothérapie », dans F. Richard (sous la
direction de), Le travail du psychanalyste en psychothérapie, Paris, Dunod, 93-140.
·
SPIEGEL, L. 1951. « A review of contributions to a psychoanalytic theory of adolescence »,
Psychoanalytic Study of the Child, 6,375-393.
·
WINNICOTT, D.W. 1956. « La tendance antisociale », dans Déprivation et délinquance, Paris,
Payot, 1994,145-158.