2003
Dialogue
Travailler avec des bénévoles : l’écoute dans un lieu d’accueil de jour pour « sans domicile fixe »
Jacqueline Mégard
psychologue clinicienne thérapeute de couple AFCCC
Dans un lieu convivial, ouvert à des sans domicile fixe d’origines différentes, des bénévoles
accueillants, à l’écoute de leurs maux/mots, s’entraînent à une écoute et à une bienveillance
dénuées d’équivoques.Mots-clés :
Sans domicile fixe, accueil, écoute, bénévolat.
En 1991, autour de la gare de Perrache, à Lyon, gravite une population
de vagabonds de tous ordres : clochards alcoolisés, jeunes en rupture,
migrants cosmopolites et sans droits (discrets à cette époque), pitoyables les
jours de grand froid. Une femme généreuse se soucie d’eux, en parle à ses
amis eux-mêmes préoccupés de la situation de ces gens et se montre efficace.
Trois associations, les Petits Frères des pauvres, les Amis de la rue, Habitat
et humanisme, élaborent un projet d’accueil de jour dans un lieu non conventionnel. Ils envisagent l’achat d’une péniche. La ville de Lyon, le conseil
général du Rhône et la DDASS soutiennent leur projet. Une association voit le
jour : l’association Péniche-Accueil, régie par la loi de 1901. Deux ans seront
nécessaires pour penser, organiser, transformer et aménager la péniche. Les
premiers usagers en franchissent le seuil en avril 1993.
Le but est de venir en aide aux personnes sans domicile fixe et/ou en
grande précarité. L’accueil de jour offre un lieu convivial où l’on peut « se
poser ». Péniche-Accueil assure également une aide socio-administrative et
une consultation médicale en convention avec Médecins du monde. Les usagers bénéficient d’un service d’hygiène (cabines de douches). Tous ces services sont gratuits.
Au début, un salarié, un objecteur ou un service civil et une personne
détachée du Centre de coordination de l’Action sociale, aidés de dix bénévoles, accueillaient en moyenne quinze passagers par jour. Dix ans plus tard,
quatre salariés et quatre-vingt bénévoles, qui se remplacent et se succèdent,
accueillent journellement quatre-vingt-huit passagers. Le profil de la population accueillie a lui aussi évolué. À l’ouverture, c’étaient pour la plupart des
Français fortement désocialisés (les problèmes d’alcoolisme étaient
constants) et de jeunes marginaux qui, en plus de l’alcool, utilisaient d’autres
drogues. Ceux qui souffraient de troubles psychologiques ne se remarquaient
guère et étaient soignés comme tels.
Aujourd’hui, nous accueillons une majorité d’étrangers, de demandeurs
d’asile et de sans papiers, et des personnes plus ou moins suivies en psychiatrie. Il y a relativement peu de passagers de type « clochards ». Des jeunes
réapparaissent.
L’écoute, c’est d’abord une personne, et c’est par extension un lieu. Il en
est de même pour l’accueil. C’est une attitude et un lieu. En ce qui nous
concerne, « équipage » et « embarcation » sont étroitement liés.
Le Balajo (nom de la péniche) est amarré au quai du Rhône. On y accède
par une passerelle barrée à mi-chemin d’une porte grillagée ouverte onze
mois de l’année, du lundi au vendredi de 14 h à 17 h, et le dimanche au
moment du plan « Froid ». Avant de descendre à l’intérieur de l’embarcation,
l’arrivant est reçu au seuil du cockpit par l’agent d’accueil, Ali (salarié) ; il
est prié de déposer son sac – mesure à peu près efficace quant à l’interdiction
d’introduire alcool, drogue, armes. S’il n’est pas manifestement imprégné
d’alcool ou sous le coup d’une exclusion antérieure, l’arrivant est admis
comme passager et poursuit son chemin jusqu’au cœur du bateau : deux
marches, un palier, une porte, et il trouve au bas de l’escalier un bar, auquel
il s’accroche immédiatement. S’il se retourne, coup d’accueil glissant ou
appuyé sur l’ensemble de la salle : il redoute le contact ou cherche des
connaissances. Face à lui, deux ou trois bénévoles, derrière le comptoir, prêts
ou prêtes à lui servir la boisson qu’il désigne.
Il pourra s’inscrire auprès de Didier (salarié chargé de l’entretien) pour
une douche, demander à voir Gérard (directeur), pour avoir un entretien au
sujet de ce qu’il cherche : dépannage, demande de conseil ou d’orientation
vers un service spécialisé. S’il avance dans le couloir, il pourra aussi voir une
infirmière, un médecin, éventuellement une psychologue, le jour de la
semaine où j’occupe le bureau médical. Mais, en général, il revient sur ses
pas, dans la salle, en quête d’un siège. Des livres, des revues sont à sa disposition. Il y a parfois foule. Entre ceux qui restent debout et ceux qui jouent
autour des tables, se déplacer et s’asseoir pour lire ou consommer un second
café demande quelques calculs.
Des bénévoles sont là, qui participent au Scrabble, apprennent les échecs
avec les gens d’Europe de l’Est, s’essaient aux dames ou aux dominos avec
les Maghrébins. Les jeux de cartes règnent dans « l’espace fumeurs »…
Odeur de tabac brun, brume légère. Ici, le ton monte vite si l’on n’y prend pas
garde. Marc (emploi jeune) lâche ordinateur et photocopieuse pour s’associer, partenaire régulateur, aux joueurs de belote ou de tarot. Tatouages,
boucles d’oreilles ou piercing, crânes rasées… Parfois une femme ou deux.
Trois fois par semaine, une des tables de jeux est occupée par un atelier
de collage, d’écriture ou de peinture. Un responsable, psychologue ou artiste,
sollicite l’expression sensible des participants, des formes apparaissent,
quelques mises en mots pas faciles mais liant leur culture à la nôtre. Les jeux,
avec leurs règles précises dont les bénévoles sont les garants, et les ateliers,
découpent des espaces stables dans un ensemble mouvant.
Un grand garçon, moins de trente ans, les yeux un peu perdus, le gilet
boutonné de travers, marche de long en large entre l’escalier et le fond du
couloir ; il parle seul, refuse d’être dérangé. Il accepte de s’asseoir, mais ne
dit toujours rien, puis se met à balancer la tête comme pour se bercer. Chaque
jour ou presque, il revient. Un autre jeune, Steff, coiffé hiver comme été du
même bonnet de laine, s’assoit plus volontiers, tourne les pages d’une revue
qu’il ne lit pas. Il rit et se tait, salue du regard les bénévoles qu’il reconnaît,
mais laisse sans réponse les paroles qu’on lui adresse. En équipe, nous repérons parmi les plus jeunes passagers un nombre croissant de gens qui ont
connu l’hôpital psychiatrique. Ces malades mentaux sont peut-être, plus que
tout autre, à la recherche de lieux pour s’abriter sans être questionnés. Tentant de guérir seuls dans une proximité tolérante, ils redoutent l’intrusion
d’un soin normatif. À leur côté, les bénévoles souffrent de ne pouvoir soulager par une action pertinente une inquiétante interne envahissante. Et puis, il
y a les débordements de malades en train de décompenser… Et parfois les
agressions de psychopathes à la recherche d’une cible où déverser leur haine.
Prudence !
Que viennent chercher ici tous ces gens si différents, usagers comme
bénévoles ? C’est bien la question que je me posais quand, en 1996-1997,
j’arrivais à la Péniche dans les bagages de Médecins du monde.
Jusque-là, l’équipe du Balajo se passait fort bien de la présence régulière
d’un « psy ». Un psychanalyste psychiatre (co-fondateur de
Santé mentale et
communauté
[1] ) assistait dès 1995 à la dernière partie de la réunion mensuelle
des bénévoles. On lui parlait des cas difficiles, d’usagers trop silencieux,
énigmatiques, ou, le plus souvent, bagarreurs et agressifs. Cette heure de présence calme semblait suffire… Cependant, les médecins, si écoutants qu’ils
soient, se plaignaient d’avoir à soulager des troubles plus psychologiques que
somatiques.
Médecins du monde proposa une psychologue.
Accepter une permanence hebdomadaire à la Péniche, c’était, pour moi,
aller sur le terrain à la rencontre d’exclus semblables à ceux dont j’entendais
parler ailleurs. C’était tenter d’apprendre à connaître de nouveaux parcours
d’existence humaine, d’étranges stratégies de survie.
J’ai vite compris qu’il faudrait attendre avant qu’un des passagers du
bateau vienne frapper à ma porte. Pour beaucoup, la rencontre avec un psychologue est liée à des moments douloureux du passé, à une image surmoïque
qui ne peut que les enfoncer.
« Quand je me sentais mal, me dit Pascal bien plus tard, il m’est arrivé
de prendre rendez-vous avec un psychologue, mais, planté devant sa porte,
j’ai lu le mot psychologue, je me suis dit : “Je suis quand même pas fou !”
J’ai pas pu entrer, je suis reparti ! » Le choix est clair : le mouvement des
jambes, la fuite plutôt que les risques de la pensée libérale et ce qu’elle comporte de danger pour les narcissismes fragiles !
Comment aborder ces blessés de la vie qui camouflent leurs plaies profondes ? Ils montrent leurs égratignures et il faut nous en tenir là longtemps
avant qu’ils décident eux-mêmes de se faire soigner.
En dehors de mon bureau, bien des choses se passent dans la salle.
D’abord immergée au sein de la foule, j’ai pris le parti de consommer au bar,
jusqu’à deux fois par après-midi les premiers temps. Actuellement, je
retrouve de temps en temps cette pratique. Debout, à contre-jour, j’observe le
va-et-vient des passagers : ils se déplacent des tables au bar, se croisent, se
côtoient. Chacun semble participer à l’ensemble, sans liens organisés, bénéficiant de la chaleur, de la présence des autres.
Je pense à ce que les théoriciens du groupe ont dit des « effets de présence », à la pulsion d’interliaison repérée par Ophélia Avron
[2], à ce que
R. Kaës décrit comme « liens immédiats
[3] » : « Cet environnement traverse
les limites du Moi. Il s’agit là de liens sans fonctions séparatrices : ils se
constituent avant toute séparation et se maintiennent au-delà. Ces liens
immédiats supposent donc un état d’indifférenciation primaire nécessaire à la
transmission directe des états émotionnels inconscients; nous sommes là très
proches des formations psychiques décrites par Piera Aulagnier quand elle
parle de l’originaire, ou par José Bleger quand il parle des prémices du Moi
dans le noyau agglutiné. Nous avons à faire à des
états du lien
, non à des
structures du lien. Ce sont des liens, d’une certaine manière, sans lien, si lien
suppose une coupure, un intervalle, une discontinuité, et un partage au-delà
de la discontinuité. »
De fait, les passagers de la péniche, en rupture de liens, souffrent individuellement de problèmes graves de séparations, de deuils mal négociés, voire
innégociables.
Au bar : tout près de moi, autour d’un café ou d’un verre de sirop, les
usagers parfois se reconnaissent, se regroupent à trois ou quatre en minigroupes spontanés qui peuvent durer dix à quinze minutes. S’il s’agit de
Français, je peux plus facilement y être attentive, éventuellement marquer ma
présence par de brèves interventions visant à introduire un doute, une distance lors d’affirmations massives ou de vantardises manifestes. Chacun
cherche à se faire reconnaître à son avantage – comme au café, mais sans l’artifice de l’alcool –, en quête d’approbation. Un lien ténu peut se constituer
sous mon regard, il me faut repérer l’accrochage de type transférocontretransférentiel et marquer la distance.
Ces discussions tournent autour du travail qu’on cherche, du peu d’argent obtenu en échange de tâches éreintantes, de l’abus de pouvoir, trop fréquent, de patrons sentant l’homme aux abois. Dans ce registre revendicatif,
la haine cimente les différences individuelles, écrase l’espace de pensée, permet d’échapper à la honte en la déviant. Le ton peut alors monter comme
l’excitation si un bénévole n’intervient pas en tiers, apte à endiguer une violence potentielle.
Les usagers de la péniche, marginaux, psychopathes, fugueurs, chômeurs de longue durée ou étrangers exilés sous l’effet de la violence politique
et/ou économique, si divers qu’ils soient, ont en commun des souffrances du
même type, liées à quelque chose que l’on repère comme pathologie du préconscient. Or « la mise en faillite du préconscient a pour effet la confusion
entre le dire et le faire, l’action et la représentation : cette confusion entretient
la charge traumatique et sa répétition
[4] ».
Il faudrait, sinon traiter, du moins tenter de prendre dans le réseau de
l’accueil, comme dans un filet contenant, les troubles du narcissisme et du
lien auquel sont soumis nos passagers. C’est à quoi tendent les bénévoles
lorsqu’ils essaient d’introduire de la distance (constamment travaillée en
groupe de paroles), et de faire apparaître comme ils peuvent la dimension
symbolique de leur don (temps, énergie…) chaque fois qu’ils invoquent « le
un peu mais pas tout ». « Vous avez déjà bu quatre tasses de café, je sers un
peu les autres avant le prochain verre. » Cette allusion aux autres est essentielle. Inscrite dans la dialectique sujet-groupe, elle ne peut être entendue que
dans le climat sécurisant d’une intervention neutre et tranquille comme celle
d’une mère paisible, un peu différente de la mère censée devoir tout donner
qu’ils attendent
[5].
Paradoxalement, la structure de la Péniche où tous les services sont gratuits, où la plus grande partie du « personnel navigant » est bénévole, se prive
de l’intermédiaire, du lien social hautement symbolique que peut être l’argent. Ce qui situe d’emblée les échanges dans le registre archaïque du troc.
Comme, par ailleurs, le premier signe de l’accueil est la boisson et, parfois,
la nourriture, l’archaïque se colore d’oralité et reste omniprésent, avec sa
charge de confusion et d’agression
[6].
Au bar, je prends part à ce que vivent les bénévoles qui distribuent les
boissons. L’échange convivial inscrit dans les statuts et pour lequel ils ou
elles sont là est constamment mis à mal par la précipitation avide des
entrants. Où est le plaisir de faire plaisir quand dix personnes à la fois crient :
un café ! un chocolat ! du jus de fruit ! On voit la violence du besoin supprimer toute distance. Les serveurs, débordés, invoquent la politesse comme
tiers, et aussi comme écran à leurs peurs inconscientes d’être eux-mêmes
engloutis dans l’avide mécanisme de remplissage qui vient de se déclencher :
comme les dromadaires, ceux qui ont subi le « manque » pendant une longue
durée cherchent, au-delà de la satisfaction d’un besoin immédiat, à se faire
des réserves. La raison s’efface au profit de l’imaginaire. Les bénévoles,
poussés à bout, ne contrôlent pas toujours leur ton, dans la précipitation, ils
peuvent se mettre à tutoyer les usagers, pas toujours à bon escient. Ils prennent conscience d’être le jouet de forces qui les dépassent lorsque, au cours
de la réunion mensuelle où ils ont la parole, ils se demandent : « Pourquoi
est-ce qu’on parle tout le temps du service du bar ? de la vaisselle ? »
Qu’est-ce qu’être bénévole ?
Qu’attend-on en retour ?
Selon F. Kaës
[7], que je cite ici largement, l’engagement du bénévole se
situe paradoxalement dans une tension entre des objectifs individuels (faire
ce qu’on a envie de faire avec des gens qu’on a choisis) et des objectifs
sociaux (faire partie d’un groupe, adhérer à ses idéaux). Les motivations des
bénévoles peuvent être plus ou moins hétérocentrées (altruistes, répondant à
des obligations morales ou religieuses) ou autocentrées (obtenir quelque
chose pour soi-même). La combinaison de ces motivations donne le ton
propre à l’engagement de chacun.
En échange de ce qu’il donne (temps, énergie, lui-même), le bénévole
attend des contreparties implicites ou avouées.
La question de la gratification est inévitable : « Faute d’avoir un contrat
de travail, comment le bénévole se paie-t-il ? Et par quel type de contrat
implicite est-il lié à son association
[8] ? »
Dans son étude, F. Kaës remarque que les gratifications peuvent être de
différents ordres : valorisation personnelle, sociale, satisfaction morale.
Toutes intéressent le narcissisme du bénévole, à savoir le narcissisme fondateur de vie, qui concerne l’amour qu’on se porte à soi-même, à distinguer,
après A. Green, du narcissisme de mort, qui clôt et enferme le sujet dans la
contemplation de sa propre image.
Le contrat implicite qui lie le bénévole à son association est aussi un
contrat de type narcissique : l’association reconnaît chacun de ses membres
et lui donne une place en son sein parce qu’il sacrifie de son temps et de sa
liberté pour s’y engager.
Les « chartes du bénévole » que produisent de plus en plus souvent les
associations ont pour but de clarifier les relations entre le bénévole et son
association. À la différence de Médecins du monde, la Péniche n’a pas encore
institué de charte des bénévoles, mais l’article II des statuts de l’association
indique clairement ce qui est attendu d’eux et leur promet accompagnement
et soutien en échange.
Quelque chose se passe entre bénévoles et associations qui est de l’ordre
de l’articulation du
même quant au désir d’être « tout bon », les uns pour les
autres. Ce désir, dans une sorte d’emboîtement gigogne, se répercute sur les
relations des bénévoles avec les passagers. On peut penser à la loi d’homologie régnant dans les structures hospitalières qu’analyse J. Hochmann. Cette
loi interdit toute différence et toute différenciation : dans l’institution, tout
doit revenir au même, ce qui est bon pour l’un est bon pour tous
[9].
Périodiquement, les bénévoles semblent gagnés par l’immobilité et, corrélativement, un besoin de changement se faire jour. C’est alors que sont proposées toutes sortes d’activités visant à la culture ou au bien-être des
usagers : promenades, piscines, visites de musées, match de foot… Les passagers s’inscrivent… Et ne viennent pas. Déception des bénévoles qui finissent par constater : « Il n’y a que ce qu’on propose à l’intérieur, dans les lieux
qui marche ! » (Jolie métaphore !) En fait, qui résiste le plus au changement ?
Les usagers qui n’iront pas là où on veut les emmener ou les bénévoles qui
n’écoutent pas les réticences, qui n’entendent pas les différences, le négatif
frustrant ?
Travailler sur la différence, la séparation, le refus, le malaise ou la colère
que provoquent en nous tous ces inconnus, est bien l’essentiel de la tâche de
l’écoutant. La réunion mensuelle des bénévoles, le débriefing quotidien, le
groupe de parole sont pour cela des lieux privilégiés. Les différences de positions se précisent, les tensions s’élaborent avec l’examen des défenses sollicitées par les usagers chez les bénévoles. On repère des effets de couplage
entre les revendications identitaires qui émergent de part et d’autre.
En décembre dernier, le jeûne du Ramadan concordait avec le temps de
l’Avent et la préparation de la fête de Noël – moments emblématiques de cultures différentes. Pendant le Ramadan, le taux de fréquentation de la péniche
atteint son niveau le plus bas. Repli identitaire, fatigue côté musulman.
Vacuité, attente assortie plus ou moins de sentiments d’abandon côté bénévole. Une distribution de cadeaux autour du 25 décembre apparaît à ces derniers dénuée de sens. Ils décident que les cadeaux cette année seront
distribués lors de la célébration des dix ans de la péniche, c’est-à-dire le printemps suivant.
Dans le flot des échanges entre les berges et les barrages de cultures différentes, la réunion mensuelle, ce jour-là, nous a conduits à privilégier d’un
commun accord le caractère intimiste des cadeaux donnés à une date anniversaire, comme dans une famille.
Passage dialectique du pour nous au pour l’autre
Les différents ateliers offrent aux usagers et à ceux qui les suivent une
surface de projection où vont pouvoir s’exprimer à travers les différences la
confiance ou la méfiance des uns envers les autres.
À la fin d’un atelier de collage, Aziz demande à la stagiaire qui vient de
terminer sa présentation de coller une jupe décente sur des jambes de femme
dénudées très haut : « Je ne peux pas voir ça, ça choque ma culture ! » Hammed présente une composition où il a placé sur la bouche d’une jeune fille un
papillon. Il dit : « Comme dans Le silence des agneaux ! » Ce fantasme de
dévoration « cannibale » se prolonge par le délire d’Alexandre, qui, ce jour-là, me traite de couleuvre (qui avale sa proie ?)
Une bénévole, venue participer à l’atelier, a réalisé un collage très élaboré sur le thème du temps, on y voit des montres alignées sous des visages
marqués par l’âge : de l’enfance à la vieillesse ; elle cite Apollinaire : Passe
le temps, sonne l’heure/Les jours s’en vont, je demeure…
Aziz la coupe brusquement : « Ça c’est vous, j’y comprends rien ! »
La bénévole, d’abord tentée de justifier sa création, réussit à se taire,
pour laisser place à l’autre.
C’est ainsi que l’intermédiaire de l’atelier dégage un espace où peuvent
se dire, entre colle et arrachements, des contenus latents que leur violence
rendrait sans doute inexprimables ailleurs.
Sur le terrain, entre bénévoles, il y a des différences d’écoute avec lesquelles il faut fraterniser dans l’intérêt des passagers.
Roger, une cinquantaine d’années, est repéré par la stagiaire DESS comme
particulièrement mal à l’aise. C’est un ancien cheminot, retraité récent, passablement alcoolique. Son apparence est celle d’un clochard.
Depuis le départ traumatique de sa femme, Roger se sent « dégringoler ».
Il a un appartement en région parisienne. Mais de jeunes désœuvrés l’ont
agressé et s’en sont pris à son logement. Alors, il est parti. Il a pris le train
pour une ville où il avait de la famille. Mais, là, il n’est pas allé voir les gens
qu’il connaissait. Il a préféré coucher dehors, à l’abri d’une porte cochère ou
dans un squat.
Retour à Paris. Une assistante sociale qui le connaît l’encourage à faire
valoir ses droits. Il ne veut (ne peut) pas porter plainte.
Il repart vers le Sud. À Lyon, à la gare, il entend parler de la Péniche. Il
arrive. Gérard lui indique un logement pour la nuit. Roger dit qu’il sait ce
qu’il devrait faire : il y a, à Perrache, une assistante sociale SNCF qui l’aiderait… Au cours d’un entretien prudent où il affiche sa passivité pour que je
fasse les choses à sa place (comme le ferait une femme d’alcoolique ?), je me
contente de pointer dans son récit tout ce qu’il dit qu’il sait. Quarante minutes
plus tard, il sort de mon bureau et, à propos d’un « bobo », va trouver l’infirmière qui est là.
Comme il est de la SNCF, l’infirmière le confie à Gilles, bénévole, retraité
de la SNCF comme lui. Gilles est à son affaire avec les injonctions, il n’hésite
pas. Il écoute Roger et lui dit : « Voilà, tu sais où dormir cette nuit ; bien,
demain tu vas à O’Presqu’île
[10] laver tes affaires, tu seras propre, tu prendras
ton train, tu verras ton assistante sociale et tu toucheras ta retraite ! »
Nous n’avons pas revu Roger. Mais un bénévole qui va à O’Presqu’île
l’y a reconnu le lendemain matin, il allait prendre un train.
Ainsi, par son passage à la Péniche, Roger, en mal d’identité, hésitant à
se reconnaître « alcoolique en galère » ou « agent SNCF en retraite » et oscillant entre les deux, a pu se glisser tel un bernard-l’ermite dans le coquillage,
le contenant « retraité », retrouvant pour quelques jours, au moins, un
étayage.
Réflexion faite, le parcours de Roger me semble exemplaire. Les usagers
s’adressent à un ensemble, à un groupe, plutôt qu’à une personne particulière.
S’ils prennent une décision in fine, c’est l’aboutissement d’un cheminement
où, en passant d’une personne à l’autre, ils décoincent peu à peu la situation.
Le peu d’écoute flottante où parfois se cherche une pensée n’est là qu’une des
étapes de leur orientation.
À l’écoute des passagers dans leur singularité, leur diversité, leur étrangeté, les bénévoles affinent leur qualité d’oreille par une indispensable écoute
mutuelle. Cela ne va pas sans tension, sans d’inévitables conflits qu’il faut
prendre en compte, jusqu’aux mouvements d’exclusion que réveillent en
nous les exclus. « Pour faire lien, nous devons nous soumettre à certaines
“exigences de travail psychique” imposée par la rencontre avec l’autre, avec
plus-d’un-autre avec un ensemble intersubjectifs
[11]. » C’est, au fil du temps,
de réunions, en groupes de paroles, que se structure, pour chaque écoutant,
un cadre de références internes, gardien d’une écoute vivante et dégagée de
sentimentalité inopportune.
Au contact d’avanies sans limites, les bénévoles sont confrontés aux
limites de leurs interventions, tentés de répondre aux demandes « d’en faire
plus » et d’échapper aux exigences choisies de l’écoute et de l’accueil où peut
se greffer un début de remise en lien. Sans être « dans » le soin, ils en constituent le socle. Et ils sont aux avant-postes pour repérer les trous du filet
social, signaler ses lacunes, si possible à d’autres volontaires, jusqu’à ce que
les pouvoirs publics se chargent de ce que leur indique le travail associatif.
Bénévole comme les autres, le psychologue tente d’assurer avec l’équipage et à la demande de ce dernier une présence conviviale, participante
quoique soumise à une stricte règle de réserve (la règle freudienne d’abstinence). Il repère autant que possible la coalescence de positions narcissiques
où il risque de s’engluer s’il néglige – entre autres choses – de s’interroger
constamment sur les limites de la place qu’il occupe dans le groupe et dans
le vis-à-vis avec son interlocuteur.
Son travail s’articule à celui des éducateurs, des infirmières, des médecins, mais s’en différencie par sa prise de distance de l’action. À travers les
données immédiates, il lui revient de rechercher un sens latent – quitte à utiliser une gestuelle qui s’apparente parfois, quand il s’agit d’étrangers, au travail avec les sourds. De façon plus générale, cette interrogation sur le sens
peut se faire avec le groupe, dans le cadre de la réunion mensuelle des bénévoles, dans la responsabilité du groupe de parole, dans la formation des stagiaires au sein de l’atelier de collage. Elle survient aussi en colloque singulier
au gré de conversations avec l’un ou l’autre, dans les limites étroites du temps
imparti à ces moments d’échanges sur la recherche du symbolique.
Dans une structure d’accueil comme la Péniche, « objet flottant » entre
individu et société, pour repenser ses limites, ses mouvements internes de
flux et reflux entre intrication et désintrication, le psychologue a tout intérêt
à trouver un lieu où rendre compte de son travail : avec des collègues, des
amis, dans un groupe de recherche.
[1]
Le docteur Marcel Sassolas.
[2]
O. Avron,
La pensée scénique, Toulouse, érès, 1996, p. 58 et s.
[3]
La transmission psychique intergénérationnelle et intra-groupale, Actes des journées
d’études de psychologie sociale-clinique, hôpital Imbert, Arles, 1984, p. 5.
[4]
R. Kaës, « Les soins psychiques confrontés aux ruptures du lien social »,
Santé mentale et
communauté, Toulouse, érès, 1997, p. 44.
[5]
Cf. P. Fustier,
Le lien d’accompagnement, Paris, Dunod, 2000, p. 212 ; P. Declerck « La
mère c’est l’autre », dans
Les naufragés, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001.
[6]
P. Fustier,
op. cit., p. 44-45.
[7]
F. Kaës, conférence à
Médecins du monde, antenne de Lyon, sept. 2001.
[8]
Question que nous renvoient les usagers dans leur langage direct : « Heureusement que vous
nous avez pour gagner votre vie !» Ce que nous récusons. Mais ça les inquiète, il faut le reconnaître, car ils cherchent où nous situer.
[9]
J. Hochmann,
La consolation, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 47.
[10]
Structure associative ouverte le matin, qui propose douches, machines à laver, sèche-linge.
[11]
R. Kaës,
Revue belge de psychanalyse, 27, p. 1-23.