2003
Dialogue
La cohérence du cadre
Philippe Robert
psychanalyste, président de PSYFA, 32, bd de la Reine, 78000 Versailles
Aujourd’hui, les domaines d’intervention des psychanalystes se sont élargis. Les dispositifs
sont aménagés en fonction des situations rencontrées. Mais les adaptations nécessaires risquent d’entraîner un relâchement du cadre et de le faire dévier de sa qualité d’invariant et de
contenant. Les sujets, dans le pire des cas, pourraient être considérés comme victimes et non
plus comme acteurs de leurs mouvements inconscients.Mots-clés :
Cadre, évitement du processus, compréhension.
À travers bon nombre de supervisions, mais aussi de discussions informelles avec certains collègues, il me semble voir apparaître un certain effacement du cadre. Ce n’est pourtant pas faute d’en connaître l’importance, en
particulier en pratique groupale. Mais il est courant d’entendre dire : « Il faudrait être plus souple », « dans cette situation on ne peut pas appliquer un
cadre trop rigide », « là, quand même, il faudrait pouvoir s’adapter… »
Cette tendance ne se limite pas aux pratiques des thérapies de couple et
de famille. Le cadre est bien souvent perçu comme froid, déshumanisé et risquant non plus de protéger le patient, mais de lui faire du mal. Le patient
serait une victime ayant subi un certain nombre de traumatismes qu’il faudrait aider à se reconstruire.
Pourtant, le cadre n’est pas tombé du ciel, ni de Freud, comme un intangible arbitraire. Il s’est édifié sur une pratique clinique et une métapsychologie. Quels que soient les dispositifs thérapeutiques, la cure type reste le
prototype et la référence sur laquelle nous pouvons nous appuyer.
Prenons un exemple à partir d’un aspect très souvent discuté : le paiement des séances manquées. Il est assez paradigmatique de la « philosophie »
du cadre. À ce propos, Freud écrit : « Chacun de mes malades se voit attribuer une heure disponible de ma journée de travail. Cette heure lui appartient
et est portée à son compte, même s’il n’en fait pas usage […] Quand cette
convention est strictement respectée, l’on constate que les empêchements
accidentels ne se produisent pas et que les indispositions intercurrentes
deviennent fort rares. » Freud précise plus loin qu’en cas de force majeure
l’analyse sera interrompue, et reprise quand l’analyste aura à nouveau une
place.
Les patients objectent souvent que c’est injuste. La situation analytique
est, en effet, asymétrique. Le patient peut la vivre comme une castration et
une nouvelle dépendance. Nous savons quant à nous que nous sommes sur le
terrain de la répétition de la névrose infantile et de sa mise au jour. Bien
entendu, si l’analyste profitait de cette situation « dominante », cela poserait
un sérieux problème. Mais il doit être à même d’assumer sa position, y compris, et peut-être surtout, narcissiquement parlant.
II y aurait pourtant des cas où « l’analyste, quand même, devrait comprendre… » Mais de quoi l’analyste pourrait-il avoir peur ? Derrière la
détresse du patient et sa quête de reconnaissance peut se cacher le transfert
négatif. Il est alors difficile pour l’analyste d’accepter d’être identifié à un
parent défaillant, froid, distant… et plus facile d’être « compréhensif ».
On dit beaucoup aujourd’hui que les patients ont changé et qu’il y a un
plus grand nombre de problématiques narcissiques ; c’est sans doute vrai,
mais on peut surtout noter que les analystes eux-mêmes font des cures plus
approfondies et modifient leur forme d’écoute. Cela dit, la solidité du cadre,
avec son caractère intangible, me paraît tout à fait indispensable à des
patients fragiles narcissiquement. Sous couvert d’un soulagement apparent et
immédiat, l’analyste, en faisant des concessions, risquerait de les fragiliser
plus profondément. Le patient et l’analyste risqueraient d’entretenir
ensemble l’illusion que les manques du passé peuvent se combler.
Une de mes patientes a dû partir plus de deux mois à l’étranger pour son
travail. À son retour, elle a dû me payer – non sans protestation – l’intégralité de ses séances manquées. Quelques années plus tard, dans l’analyse, elle
me dit avoir songé à me téléphoner à l’heure de ses séances quand elle était
partie. Elle ajoute : « Mais j’y pensais surtout tel jour, parce que je savais
que j’étais votre dernière patiente et que vous n’étiez plus là. » À ma réaction de surprise, elle comprend que, bien entendu, j’avais été toujours là pendant tout le temps des séances où elle était absente. Un « événement » de cet
ordre lui a permis tout un travail sur un vécu d’abandon qu’elle avait connu
étant enfant.
Il est frappant de constater à quel point le cadre est vécu par certains thérapeutes dans une dimension surmoïque – ou plus exactement interdictrice –
et pas comme un contenant du processus. Rappelons également que le cadre
est valable pour le patient, mais aussi pour l’analyste. Au début d’une cure,
l’engagement est réciproque et renvoie à la pertinence de l’indication. J’y
reviendrai.
Le cadre analytique posé au départ s’inscrit dans une filiation. Si l’analyste en est le garant, il n’en est pas l’auteur. Une forme de dépendance – à
ne pas confondre avec la soumission – doit être admise et intégrée par l’analyste lui-même. C’est bien la reconnaissance de sa propre dépendance (à ses
parents – y compris analytiques –, à ses pairs, à la théorie…) qui lui permet
d’appréhender la cohérence du cadre.
C’est dans cette perspective qu’on comprend que le cadre n’est pas
limité aux aspects matériels du dispositif.
Psychothérapeute ou psychanalyste ?
Pour toute une série de raisons, psychanalyste représenterait la plus
haute marche du podium. En France tout du moins, il y a beaucoup de cliniciens qui commencent par faire une formation de psychothérapeute d’enfants
et/ou de couples et/ou de familles… Or, nous savons bien aujourd’hui, à
l’usage, que ces pratiques sont extrêmement complexes, tant d’un point de
vue théorique que clinique. Pourtant, on utilisera plus volontiers le terme de
psychothérapeute que celui de psychanalyste pour qualifier ces praticiens.
Même si ces approches requièrent des compétences techniques spécifiques, la question concerne davantage le positionnement interne de l’analyste.
Sans vouloir relancer l’éternel débat sur la guérison et en pensant personnellement qu’une psychanalyse est la forme la plus aboutie d’une psychothérapie, force est de reconnaître la spécificité d’« être » analyste. Le
psychanalyste va non seulement ne rien donner à son patient, mais également
accepter de représenter un manque et pendant tout un temps une aire d’illusion.
Le travail avec les couples et les familles, s’il nécessite une écoute groupale, ne change pas fondamentalement la donne. Nous ne sommes pas en
situation d’aider, de soutenir, ni même de comprendre. Nous sommes simplement plus exposés en raison de la configuration groupale, mais aussi de
l’origine des indications. Il est admis que nous avons, dans ces situations,
davantage affaire à l’archaïque, c’est-à-dire à la mise en commun de parties
du Moi non psychisées. L’analyste peut alors être tenté de remplir le vide
auquel chaque protagoniste se confronte lorsque des mouvements de réappropriation subjective commencent à apparaître. De ce point de vue, le cadre
est précisément ce qui permet de ne pas se laisser entraîner dans le déni du
vide.
Cela repose bien entendu la question des indications et de l’évaluation
qui nous conduit à les poser. Temps primordial, dans la mesure où il déterminera le type de changements attendus et potentiellement réalisables. C’est
bien à partir de là que se fixera le cadre indissociable du processus.
Il va de soi que certaines structures et/ou situations nécessitent un autre
cadre ; sous réserve toutefois qu’il tende à « l’extension » des processus de
symbolisation. Je souscris tout à fait à ce que dit André Green : « La fonction
essentielle de toutes les variantes de l’analyse classique, tant décriées, n’a
pour but, en faisant jouer l’élasticité du cadre analytique, que de rechercher
et de préserver les conditions minimales de la symbolisation » (Green, 1974).
Le psychanalyste a considérablement élargi son champ d’intervention et
est sorti, à juste titre, de son cabinet. Mais je veux seulement attirer l’attention sur un risque de dérive qui consisterait à penser qu’en définitive seul un
petit nombre de patients pourrait bénéficier d’un cadre analytique « classique », y compris dans un dispositif groupal.
Le risque de la compréhension
Il y a une bonne vingtaine d’années, je travaillais dans un service socio-éducatif sous mandat judiciaire. Confronté à une situation difficile, un éducateur me demandait de recevoir une famille. Je proposais alors une date de
rendez-vous, à mon bureau. L’éducateur me fit savoir qu’il faudrait les
accompagner pour venir, puisque le père ne se déplacerait pas. Après en avoir
discuté, j’ai souhaité que cet accompagnement n’ait pas lieu. La famille s’est
présentée à l’heure le jour du rendez-vous, et le père m’a remercié de lui
avoir fait confiance.
Cette situation, dans un contexte de grande carence, m’a fait réfléchir.
Au-delà du côté quelque peu « magique » et sans doute dans un mouvement
d’opposition à l’éducateur, cette famille a montré une certaine compétence.
Dans la suite de ma pratique, j’ai souvent constaté qu’avec certains
patients le poids de la réalité servait, pour les psy comme pour les patients,
d’écran au fonctionnement psychique. L’identité de malade, voire de victime,
vient gommer la part active des personnes avec lesquelles nous travaillons.
Un certain type de compréhension vient alors empêcher – ou du moins courtcircuiter – tout processus élaboratif.
Dans une institution de jeunes adultes très délinquants, l’un de ceux-ci
avait commis des actes qui justifiaient son renvoi. Au cours d’une réunion,
nous avons pu comprendre les raisons de ces actes et ce qu’ils représentaient
pour lui. C’est tout naturellement qu’en fin de réunion le directeur voulut
conclure en disant : « Alors, bien entendu, on ne peut plus le renvoyer. » Cette
pseudo-compréhension, en faisant éclater le cadre, vient en fait obturer le
sens. Même si l’équipe pouvait avoir envie de « garder » ce jeune, elle ne le
pouvait pas, sauf à pervertir toute prise en charge.
Ces deux exemples montrent, me semble-t-il, la nécessité du caractère
invariant du cadre. Ce n’est que de cette façon qu’on peut lui voir jouer un
rôle de tiers et de contenant. Le « pauvre patient » risque de pâtir d’une bonne
mère soi-disant compréhensive, mais en définitive séductrice.
Les modifications du cadre peuvent masquer une attaque contre lui, dans
une alliance plus ou moins consciente de l’analyste avec le patient. Il est possible que l’analyste lui-même ait des comptes à régler avec son propre analyste, se mettant alors lui-même dans une position infantile de résistance à la
dépendance et la filiation.
Bon nombre d’aménagements peuvent être un évitement du processus.
Or nous savons – particulièrement en pratique groupale – que la réalité psychique a tendance à « s’agir » sur le cadre. De ce point de vue, le cadre est
un excellent « analyseur » des processus inconscients à l’œuvre.
Aujourd’hui, les patients ont de plus en plus recours au « zapping » dans
leur demande et cherchent les techniques les plus rapides; de ce point de vue,
ce ne sont pas les propositions qui manquent. Il y a lieu pour les analystes de
considérer, au-delà de la demande manifeste, ce dont les patients ont le plus
besoin pour qu’un véritable changement interne puisse advenir…
·
Freud, S. 1953. La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 85.
·
GREEN, A. 1990. La folie privée, Paris, Gallimard, p. 89.