2004
Dialogue
Notes de lecture
Notes de lecture
La morale de la question sociale
Paris, La Dispute, 2003
Dans le foisonnement des publications en sciences humaines, cet ouvrage
se distingue par une ambition très importante : rendre compte de la dimension
subjective de ce que l’on a appelé la
question sociale, et éclairer « l’univers
moral de la responsabilité et de la faute
qui habite le rapport que les perdants
entretiennent avec eux-mêmes » (p. 10).
Les moyens mis en œuvre pour y
répondre sont également très importants. Le premier est une réflexion critique sur la question sociale initiée dès la
fin des années 1970 et nourrie par plusieurs recherches qui font une analyse
originale de la dimension la plus
« cachée » de cette question, la dimension éthique et morale. À cette approche
réflexive s’ajoute l’utilisation de la
méthode biographique et des récits de
vie pour rendre compte du monde vécu
des « perdants » du jeu social. Perdants
que certains désignent comme les losers
d’une compétition dont la principale
caractéristique est de dénier ce qui
fonde son arbitraire : les rapports
sociaux et leurs expressions dans les
psychismes individuels. Dans ce monde
vécu des personnes prises dans des
processus d’exclusion ou de désaffiliation qui les dépassent, l’auteur dégage
plusieurs moments fondamentaux : l’autonomisation subjective et le passage à
l’âge adulte, la conjugalité et ses
dilemmes, la parentalité et ses
impasses, le vieillissement et ses injonctions, la ségrégation sociale et les stratégies d’évitement qu’elle met en œuvre.
L’auteur analyse les contradictions qui
traversent chacune de ces dimensions
en faisant la recension des principaux
travaux à leur sujet et en présentant de
multiples histoires de vie. Le propos se
déploie ainsi tour à tour de façon thématique et de façon générale pour rendre
compte de la multitude des angles d’approche d’une question dont la complexité
décourage bien des analyses. L’enjeu
est d’articuler l’analyse des dimensions
individuelle et celle des dimensions collectives, de conjuguer des méthodologies différentes, et, à partir de là,
d’élaborer une compréhension transversale de la situation des plus démunis et
des phénomènes sociaux et psychologiques de légitimation et de justification
de leur situation ; et, enfin, de tenter de
concilier la dimension morale et la
dimension politique. L’approche se veut
donc tout à la fois sociologique, philosophique, historique et anthropologique,
sans dédaigner pour autant les apports
de références psychologiques dans une
optique qui s’inscrit dans la perspective
d’une sociologie subjective ou d’une
sociologie du sujet qui rencontre à
l’heure actuelle de nouveaux développements.
La première partie du livre, centrée
sur l’analyse d’histoires de vie particulièrement exemplaires, montre l’impossibilité pour certains d’endosser « l’idéal de
la bonne parentalité » du fait de leur précarité objective et subjective. Elle met en
scène les « inégalités d’amour » qui
caractérisent les situations relationnelles
du fait aussi bien des différences de
position socio-économique que des différences de sexe, lesquelles placent irrémédiablement les individus dans des
rapports asymétriques, si ce n’est bien
souvent inégalitaires. D’où la formule qui
étonnera bien des personnes non averties des jouissances de la sociologie :
« l’amour est une composante des rapports sociaux […], une ressource inégalement distribuée et même une
ressource rare » (p. 54), et pas seulement une expérience ineffable et éminemment personnelle. Sur cette base
qui remet en question l’illusion d’autonomie qui fonde la vie privée, c’est-à-dire
les rapports conjugaux et les rapports
parentaux, se développe une analyse
des processus d’entrée dans la vie
active (« le devoir d’autonomie ») et de
sortie de celle-ci (« le travail de devenir
vieux »). Chapitres qui rappellent avec
finesse, par les touches successives
qu’illustrent les biographies, que les rapports familiaux sont non seulement
générationnels mais aussi historiques, et
qu’aux différents âges de la vie la structure des relations se modifie dans la
famille selon de multiples dynamiques
qui président à des changements d’état
(de la petite enfance au quatrième âge)
qui aujourd’hui ne sont plus ni stables ni
toujours irréversibles. Il ne reste dès lors
plus à l’auteur qu’à évoquer les stratégies « pour sortir de la condition
ouvrière » pour que soient mis en place
les éléments du puzzle que la deuxième
partie va assembler.
Le titre de celle-ci, « Étatprovidence et subjectivités », trace les
grandes lignes du propos. De quelle
façon le dispositif qui s’est mis en place
de prise en charge des marginaux, des
défavorisés, puis des exclus… traite-t-il –
ou sollicite-t-il – la subjectivité des individus censés entrer dans les catégories
définies par l’action sociale comme
publics cibles ? Dans cette histoire de la
confrontation de l’État social aux subjectivités, la clé de lecture est la question de
la responsabilité et de son attribution
progressive aux victimes par une problématique républicaine qui n’arrive pas à
dépasser la contradiction suivante : vouloir appliquer les principes de la démocratie dans un contexte néo-libéral, et ce
sous l’égide d’une figure qui métaphorise
l’impact antérieur de l’imaginaire religieux de l’assistanat, à savoir la Providence.
À la question posée par la nécessité du contrôle des populations potentiellement dangereuses répond tout au
long du XX e siècle le passage de la
contrainte à l’adhésion des populations :
et ce comme principe de gestion sociale
parallèle à la transformation de l’État disciplinaire en État-Providence, puis, selon
l’expression de certains, en État animateur, et au transfert de la responsabilité
de l’échec de l’idéal égalitaire sur les
perdants eux-mêmes, subjectivement
désavoués au bénéfice d’une culture
moderne de la culpabilité. Contre la prégnance d’une telle culture, l’auteur dissipe un certain nombre d’illusions
interprétatives sur la responsabilité
qu’auraient les perdants du jeu social
quant à leur situation. La plus manifeste
de ces illusions est sans doute la psychologisation de leur situation, qui les
renvoie aux failles et aux impasses de
leurs histoires personnelles sans identifier ce qui participe de déterminations
plus collectives. Si bien que l’allocataire
devient « une personne qui doit gérer les
deux problèmes de l’utilité sociale et de
la condamnation morale pour assurer
une contrepartie à un revenu qui ne permet pas de vivre décemment » (p. 194) –
comme pour le revenu minimum d’insertion. Ce que résume le titre non dénué
d’ironie du dernier chapitre, « La culpabilité des innocents ».
L’auteur s’attache à essayer de
trouver des solutions à un problème qui
semble bien ne pas en avoir, compte
tenu de la faillite conjointe des systèmes
libéraux et des systèmes socialistes en
la matière, si ce n’est à penser que les
progrès de la réflexivité seront suffisants
pour faire pencher la balance du côté
d’une rationalité morale. Ce qui rendrait
réaliste l’hypothèse qu’il fait sienne :
« nous avons la capacité, le besoin et le
désir de créer le pouvoir, la possibilité et
la puissance de réponses humaines et
démocratiques à la question sociale ».
Hypothèse qu’avec l’aide de l’auteur
nous invitons à méditer…
Gérard Neyrand
Florence Giust-Desprairies
L’imaginaire collectif
Toulouse, Erès, 2003
L’auteur différencie la notion d’imaginaire collectif des notions voisines de
représentation et d’idéologie, et même
de celle d’imaginaire social. L’imaginaire
collectif est l’ensemble des éléments qui,
dans un groupe donné, s’organisent
pour ce groupe en une unité qui fait
sens, et ce à son insu. L’imaginaire collectif n’épuise pas les significations imaginaires du groupe ni celles des individus
qui le composent, mais il se présente
comme un principe d’ordonnancement,
une force liante, qui est déterminant pour
le fonctionnement groupal car il assure
une cohérence entre les projets, les
objectifs, les volontés d’agir, les diverses
conduites professionnelles.
Psychosociologue clinicienne, Florence Giust-Desprairies pratique la
recherche et l’intervention depuis de
longues années dans différents milieux
professionnels. Elle nous propose ici une
théorisation originale de la notion d’imaginaire collectif en l’articulant aux travaux
de nombreux auteurs et à son expérience des groupes des organisations.
Comme l’écrit Eugène Enriquez dans sa
préface, elles nous fait pénétrer dans
l’univers « des écoles, des centres de
formation, d’une entreprise industrielle, à
la rencontre de sujets saisis individuellement ou en groupe. On les voit s’affronter, agencer les éléments pertinents de
leurs constructions collectives, découvrir
des scénarios méconnus qui fondent
leurs actions, élaborer de nouvelles
significations. […] Ces sujets bougent,
désirent, se protègent et s’affrontent
devant nous dans de véritables courts
métrages où l’on voit se faire et se
défaire “l’imaginaire collectif” ».
Gérard Decherf
avec Laurence Knera et Elisabeth
Darchis
Souffrances dans la famille
Thérapie familiale psychanalytique
d’aujourd’hui
Préface de Serge Tisseron
Paris, InPress, 2003
La famille est souvent un lieu de
souffrance où l’individu ne trouve ni
place ni possibilité d’autonomisation. De
ces défaillances de la contenance et de
l’environnement familial peuvent naître
plusieurs pathologies : insuffisance de
protection (On ne peut pas vivre avec
moi), excès de protection (On a besoin
de moi pour vivre) ou alternance des
deux (A-t-on besoin de moi ? À quoi je
sers ?). Pour assurer la survie psychique
se développent des réactions de
défense, des constructions individuelles
et familiales.
Cet ouvrage étudie ces défaillances
familiales et montre comment la thérapie
familiale psychanalytique permet de
dénouer les liens de souffrance pour
faire naître les liens d’autonomie et de
créativité qui caractérisent le développement normal de la famille. La thérapie
permet le passage de la survie à la vie
psychique.
L’ouvrage fait un état des lieux de la
thérapie familiale psychanalytique. Il présente les concepts de base nécessaires
à la compréhension du fonctionnement
groupal et familial à travers une étude de
Freud et un panorama détaillé de l’apport des auteurs contemporains pour
penser la psyché groupale et familiale.