Dialogue
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I.S.B.N.2749202779
128 pages

p. 111 à 122
doi: en cours

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no 165 2004/3

 
Bruno Ribes L’accompagnement des parents Paris, Dunod, 2003
 
 
Sous ce titre assez général, l’auteur, philosophe et sociologue, s’attache à décrire la mise en place des Réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents ( REAAP ) dans notre pays. Prenant acte de la nécessité de resserrer les liens entre le familial et le social et d’épauler les parents désorientés, Lionel Jospin s’était engagé à promouvoir « les initiatives propres à soutenir les parents dans leurs fonctions éducatives et à inciter les animateurs de ces actions ou expériences (publiques, associatives ou privées) à se concerter et à conjoindre leurs activités en travaillant en réseaux, à l’échelle locale, départementale ou nationale » (p. 2-3).
L’auteur dresse un état des lieux parfois décapant du fait d’« être parent aujourd’hui ». Il insiste sur les effets – et non plus les causes, bien connues – de l’allongement du séjour des jeunes adultes chez leurs parents : développement de « passades », relations sexuelles sans engagement, coupées de la procréation, « génératrices de plaisir mais non d’histoire », et maintien des jeunes hommes dans une situation de responsabilité insuffisante, véritable « crise du masculin » qui donne lieu à une « explosion de la violence comme unique preuve de la virilité » et se traduit par une augmentation des séparations ou des divorces au cours des premières années de vie commune. L’auteur souligne également les transformations de la fonction paternelle : « le père n’est plus celui qui assure la place de l’enfant d’une manière déterminée d’avance et par transmission » ; il a désormais pour rôle « d’inventer avec l’enfant son devenir ». Se sentant « dépassé », voire « déplacé », de sa position de référent, le père continue toutefois d’incarner – c’est l’essentiel – celui qui amène l’enfant à dépasser le stade fusionnel de la dyade psychoaffective mère-enfant, qui limite le plaisir et le pulsionnel en posant l’interdit et la loi et qui, corrélativement, inscrit dans l’ordre des générations, de la lignée. Bruno Ribes dégage finement les difficultés psychosociales auxquelles sont confrontés les parents qui avoisinent ou dépassent la quarantaine : « entrée dans l’âge adulte, après une jeunesse dorée, quand s’abattait la crise économique, cette génération est apatride de son temps ». Les « quadras » ont subi « une dévalorisation de leur passé » (erreurs et injustices politiques, économiques et écologiques en héritage, dont ils paient lourdement le prix sociétal et psychique) et une « réduction du présent » qui les voue à le vivre « au conditionnel futur », le tout engendrant « le désenchantement devant l’impossibilité d’une véritable alternance sociale, économique, politique » (p. 53). Les parents d’aujourd’hui ont beaucoup de mal à dégager un sentiment d’identité générationnelle, à mettre en avant des valeurs à transmettre, à « partager une même conscience anticipante ». Dans ce contexte, la tentation réactionnelle (au vu de l’actualité, nous ajouterions celle du communautarisme ethnico-religieux) est forte, et parents comme enfants risquent fort d’avoir pour seule attitude commune « la haine » face aux seniorset au « système ».
La partie technique du livre s’appuie sur le fait qu’une majorité de parents admet que l’éducation n’est pas exclusivement leur affaire, mais aussi celle de professionnels. Statistiquement, pères et mères considèrent désormais que les enseignants et les animateurs ont (un peu) plus d’influence que la famille et les proches sur l’éducation de l’enfant (p. 101). Cette opinion n’exprime pas une quelconque démission dépressive ou rageuse, elle entérine le partenariat éducatif existant. Remarquant après d’autres que les pères font volontiers preuve de réserve – sauf en cas de « coup dur » – quant à l’éducation de leurs enfants et hésitent à rencontrer les professionnels du soutien à la parentalité, l’auteur analyse en détail ce phénomène : les pères redoutent d’être jugés à l’aune des stéréotypes (couple uni, professionnellement actif, ouvert, attentif) dont les médias affublent le métier de parent et ont l’impression « d’être dépossédés de leurs enfants par l’école (qui sait), l’appareil juridique (qui impose), le système sanitaire (qui prescrit), les éducateurs ou assistants sociaux (qui soupçonnent) ». Les REAAP se sont dotés d’une charte où les intervenants s’engagent à valoriser les compétences parentales, à privilégier les supports où les parents sont présents, à renforcer à cet effet les liens entre le secteur public et le secteur associatif et, concrètement, à animer des rencontres auprès de parents en laissant à ces derniers l’initiative des thèmes qu’ils souhaitent voir aborder. Le dispositif a pour chevilles ouvrières les Comités d’animation départementaux, composés de représentants d’institutions ( DDASS, municipalités, UDAF, CAF, DDJS, CIDF, Éducation nationale, PJJ, etc.) et d’associations « développant une action reconnue dans le domaine de l’accompagnement de la fonction parentale » (p. 132).
Cet ouvrage souffre de deux omissions. L’une concerne le livre du regretté René Clément, Parents en souffrance (1993), cet auteur ayant été l’un des premiers cliniciens à marteler la nécessité d’associer les parents à la prise en charge de leur progéniture. L’autre omission concerne les « points-écoute jeunes et parents » mis en place à partir de 1997 – donc avant les REAAP – qui soutiennent les adolescents et leurs parents en leur proposant des prises en charge psycho-éducatives souples de type « guidance ». Aujourd’hui au nombre d’une centaine et ayant fait l’objet d’une évaluation positive (en 2000) des pouvoirs publics, ces structures associatives jouent désormais un rôle majeur dans la prévention des complications de la crise adolescente, qui prennent souvent la forme d’usages de drogues et autres engagements excessifs dans le risque chez les jeunes, et d’un mélange d’agressivité et de découragement aux effets désorganisateurs chez les parents. Les points-écoute sont une première marche pour l’écoute du mal-être adolescent (en amont et en complémentarité des professionnels de la santé mentale) et leurs équipes travaillent en très large partenariat ; bien entendu, elles participent activement à l’animation des CAD.
Ces lacunes n’entachent toute-fois pas les qualités de ce livre fouillé, pragmatique et intelligent, à mettre entre les mains de tous les professionnels qui sont en contact avec des parents.
Pascal Hachet
 
Maurice Berger L’échec de la protection de l’enfance Paris, Dunod, 2003
 
 
Le propos de ce livre est clairement explicité dans son titre : il s’agit de montrer, d’expliquer, l’échec de la protection de l’enfance telle qu’elle est menée en France. Sur 270 000 enfants et adolescents concernés par le dispositif de protection de l’enfance, une moitié environ est séparée de sa famille, placée en foyer ou en famille d’accueil. Maurice Berger, professeur de psychologie, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Étienne, psychanalyste, travaille depuis plus de vingt-cinq ans avec ces enfants-là, ces familles-là…
De ce livre extrêmement dense, on pourrait dire qu’il en contient trois. Première partie, voix du praticien chercheur : « La vie psychique de l’enfant confronté à des parents inadéquats ». Deuxième partie, voix du professeur pédagogue : « Dispositifs de prise en charge et d’écoute ». Troisième partie, voix du militant : « L’irréversible désastre ? »
Dans la première partie, des pages émouvantes d’intelligence, de sensibilité, de pudeur et de passion rapportent ce que des enfants en souffrance montrent de leur monde intérieur à qui sait les écouter. Analyse de cas, descriptions, constats, comparaisons, référence à des pratiques voisines, montrent la précocité et la spécificité des processus de défense pathologique mis en place dès les premiers mois par l’enfant en souffrance. On y perçoit ce qu’il en est de l’idéalisation des parents et de son corollaire, la culpabilité primaire, de la honte ressentie pour le parent inadéquat et de son versant, le désir de sacrifice de soi dans l’espoir fou de le protéger, on y voit l’impossible tentative d’identification et son basculement dans la « contamination », cette façon d’incorporer l’autre et sa folie dans une ultime tentative pour être enfin « avec ». On y voit les effets pervers de la séduction malsaine du parent, les désorganisations profondes générées par la peur d’être oublié, l’irrépressible besoin de l’enfant d’amadouer le parent au point d’adhérer à sa violence. On y voit enfin comment ces désorganisations psychiques ont pour inévitables conséquences l’instabilité psychomotrice et les difficultés d’apprentissage.
L’exemple de Carine est très démonstratif. 25 pages minutieuses de faits précis, datés, montrent que le dispositif d’écoute mis en place a permis des réponses qui ont spectaculairement amélioré l’état psychique de cette enfant. Mais (et ce mais va courir tout au long de ce livre), « il aura fallu pour cela s’opposer constamment aux principes généraux qui, inscrits dans la loi, privilégient la défense et le maintien du lien familial… Si la loi française nous l’avait permis, nous aurions pu en grande partie éviter à Carine de vivre ces tourments ».
Dans la deuxième partie, « Les dispositifs de prise en charge et d’écoute », M. Berger tente de mettre au service de tous ceux qui sont professionnellement impliqués dans la protection de l’enfance l’expérience et les savoirs que lui ont apportés sa pratique. C’est le praticien désireux de transmettre, de partager, qui commente, explique, guide. D’où un soin extrême dans la description de ces dispositifs de prise en charge : la séparation – le dispositif d’écoute individuelle de l’enfant – les visites médiatisées.
Quand il s’agit de séparation, rien ne peut se faire sans précaution, prudence, attention, mais la séparation peut alors être bénéfique, protégeant à la fois enfants et parents. « Nous considérons que séparer un enfant de ses parents, imposer si besoin des visites médiatisées, est une forme de respect profond à l’égard des parents. Les respecter, cela signifie, entre autres, respecter la filiation ». Cependant, pour que le placement puisse aider au mieux la croissance psychique de l’enfant, « nous devons nous donner les moyens d’un suivi et d’une évaluation clinique cohérents ». La fiabilité d’un suivi dans la durée est seule garante de l’efficacité d’une séparation. « Et la question de fond revient alors. Si un placement long se révèle nécessaire, sa stabilité sera-t-elle possible malgré les changements de juges, le positionnement éventuel de la cour d’appel ? Avec la loi actuelle, tout juge « issu du droit » peut briser la cohérence du dispositif de prise en charge… beaucoup d’enfants, retirés d’un milieu d’accueil où ils se sentaient en sécurité, perdent toute confiance dans les capacités protectrices de la société… ». Obstacles majeurs : l’absence de coordination institutionnelle entre le judiciaire et le psychiatrique, le tout-pouvoir du judiciaire.
Les « dispositifs d’écoute individuelle de l’enfant » sont décrits dans ce même souci d’expliquer et de transmettre. Berger dit, redit, au plus près, au plus loin, au plus juste, convaincu que les dispositifs expérimentés peuvent servir de référence : le cadre de l’écoute, les processus mis en œuvre pour l’écoute, sont décrits, analysés, commentés. « Une écoute attentive par une personne qualifiée peut permettre à l’enfant de s’engager pour la première fois de son existence dans une relation fiable, résistante, attentive, avec une personne adulte. L’enjeu est alors que l’enfant puisse vivre un lien satisfaisant, expérience qu’il pourra transférer sur d’autres personnes. La personne de référence devient alors un « objet-cadre »… dont l’enfant va accepter de dépendre ». Mais cela suppose une relation régulière et continue dans le temps. Rien n’est possible au thérapeute sans la coopération de l’institution garantissant une permanence des personnels… Même minutie, même souci du détail pour décrire le dispositif des « visites médiatisées », leur préparation, leur cadre, leur déroulement, leurs objectifs, leur évaluation. Ces visites n’ont de sens que si elles favorisent le développement psychique de l’enfant, que si elles l’aident à devenir capable de traiter en lui la violence et l’inadéquation des parents intériorisés. D’où l’importance de l’éducateur ou du travailleur social présent en permanence aux côtés de l’enfant, depuis le début de la rencontre jusqu’au départ des parents. « La dénomination de « visites protégées » paraîtrait plus adéquate que celle de visites médiatisées » (p. 125). Mais « un enfant ne se sentira protégé que s’il existe une continuité des intervenants. Un changement de travailleur social ou d’éducateur tous les dix ou douze mois entraîne une dégradation du contenu des visites, une perte de leur sens, et un sentiment d’insécurité chez l’enfant ». Comment faire entendre cette logique à l’ordonnance administrative ?
Reste l’évaluation des ces dispositifs : « L’évaluation, concept essentiel et pourtant pratiquement absent du champ de la protection de l’enfance… ». Comment apprécier si l’on se trouve dans une situation qui nécessite une séparation ? Comment effectuer l’évaluation du développement de l’enfant pour apprécier son évolution ? Ces évaluations sont possibles, faisables, affirme Berger. Pour évaluer la nécessité d’une séparation, il présente un ensemble de « jalons » (terme emprunté à Steinhauer, qui « désigne un guide précis tout en faisant appel à l’expérience clinique de son utilisateur »). Ces jalons ne sont pas établis sur des opinions mais sur des faits, et « recoupent ceux utilisés par d’autres pays, Italie, Pays basque espagnol, Angleterre, Canada ». Ils peuvent déterminer des critères d’appréciation objectifs. Les indicateurs à repérer ont trait à la structuration psychique des parents, à la manière dont la pathologie parentale se manifeste dans l’interaction parents/enfants ou à la manière dont l’enfant réagit face à la pathologie parentale. Quant à l’évaluation de l’évolution de l’enfant, elle prend en compte quatre critères : cognitif, social, affectif et familial.
La conclusion de cette deuxième partie reste décourageante : « Il serait possible d’affiner ce dispositif en s’inspirant de certains modèles étrangers, mais… nous avons constaté que la majorité des juges pour enfants et des acteurs de la protection de l’enfance (étaient) indifférents aux progrès proposés par les équipes impliquées en France ou à l’étranger. Cette absence d’évaluation permet de justifier toutes sortes de « nouveaux » dispositifs… puisqu’il n’y a pas à prouver leur efficacité et leur capacité protectrice par rapport à l’enfant. Et nous considérons que tout dispositif d’aide à la parentalité qui ne s’accompagne d’une évaluation précise de l’état de l’enfant est potentiellement maltraitant. Il en sera ainsi tant que notre loi ne sera pas modifiée ».
« Pourquoi l’irréversible désastre ? » C’est ici le militant déterminé qui refuse de censurer sa colère, son indignation devant l’arbitraire et l’insuffisance de la loi, son déni de la réalité. C’est ici la voix d’un homme qui, incapable de dissocier dignité personnelle et dignité professionnelle, n’accepte pas de « renoncer à donner sens à cet irrémédiable gâchis ou à laisser tomber les enfants dont (il) a la charge », parce que, et ce sont les derniers mots de ce texte, « il y en a qui éprouvent de la honte ».
Ce qui doit être changé, modifié, attaqué, c’est la loi. Cette loi est « hors réalité », contraire à l’intérêt de l’enfant. « Tout se passe comme si le lien parents-enfants était l’objet d’un respect “religieux” ». Le texte sacré qui incarne ce dogme est la loi de 1970. « Cette loi est nocive, car en prévoyant des remises en cause rapprochées de chaque décision elle ravive en permanence des plaies ». Les mots sont forts, et, portés par les multiples exemples qui ont nourri les pages précédentes, ils prennent leur juste sens. Déterminée par « l’idéologie du lien familial, cette loi a rendu la protection des enfants beaucoup plus difficile à effectuer… L’idée qu’un certain nombre de parents présentent une incapacité éducative définitive, reconnue dans de nombreux pays, est chez nous souvent impossible à faire admettre… Nous avons le devoir de communiquer ce que nous savons et de ne pas accepter que l’ignorance fasse force de loi. Nous affirmons que l’enfant a le droit d’être protégé pour développer une activité de pensée adaptée au monde réel, et, si leurs enfants ont un destin meilleur que le leur, les parents seront également gagnants. »
Propos incisifs, sarcastiques, polémiques, douloureux aussi, mais qui à aucun moment ne cèdent à la facilité. Berger veut dénoncer, témoigner mais aussi démontrer et convaincre ; viennent en appui les exemples de ce qui se fait dans d’autres pays : au Québec, en Italie, en Angleterre. Tout concourt à prouver l’inadéquation de la loi française. Il ne restait plus qu’à proposer des modifications concrètes, c’est ce que fait le texte donné en annexe « Proposition de réforme législative de l’assistance éducative ». Le travail du militant est mené jusqu’au bout, avec autant de soin que celui du psychanalyste clinicien…
Dans l’extraordinaire richesse de ce livre, chacun, thérapeute, personnel soignant, juge, magistrat, éducateur, simple parent ou profane lecteur, peut retrouver ses interrogations quand il s’agit de comprendre ce qui « fabrique » ou « invalide » un être humain… et peut aussi trouver quelques réponses. Pour notre part, parent adoptif, nous avons été particulièrement intéressée par l’importance que Berger donne au « maternage adéquat » des tout débuts. Avant toute chose, affirme-t-il, il y a le « maternage adéquat… qui va procurer au bébé… un sentiment de sécurité… un sentiment d’estime de soi…un plaisir partagé… un sentiment d’identité… et va permettre à l’enfant de mettre en place des processus d’attachement et d’identification corrects ». S’il n’a pas eu lieu, c’est l’accès au registre du symbolique qui est barré. « Ce qui va introduire le symbolique, c’est l’écoute de l’enfant par l’intervenant, et les paroles des ce dernier… La question de la place symbolique des parents ne se pose pas en pratique. Au moment du placement la pensée des enfants ne se situe pas dans le registre du symbolique ». Discrètement, mais sans hésitation, on s’éloigne, semble-t-il, ici, de nombre d’idées reçues… Pas de structuration possible sans la sûreté du lien premier, le symbolique vient après…
Cette idée n’est pas nouvelle chez Berger. Dans ce livre comme dans ses précédents ouvrages, de façon directe ou indirecte, Berger réexamine sans cesse ce qu’il en est du lien primaire (cf. « La pathologie du lien » in L’enfant et la souffrance de la séparation, Dunod, 1997). De ce lien primaire dépendrait la capacité d’attachement ultérieure de l’enfant, son aptitude à entrer dans une relation d’échange et de réciprocité, de se constituer en sujet autonome. D’où la place donnée en annexe de ce livre à plusieurs études sur les interactions mère-enfant, parents-enfant, les conditions et les possibilités de l’attachement : « Observations des interactions mère-enfant à risques en maison maternelle » (Mouhot, 2001), « Extraits du guide d’évaluation des capacités parentales » (Centre jeunesse de Montréal et Institut de recherche, 2003). « Les trois à cinq premières années dans la vie d’un enfant sont fondamentales pour se construire comme individu à partir d’un processus d’attachement significatif… le processus de séparation et d’individuation survenu chez l’enfant entre l’âge de douze à trente-six mois… permet à l’enfant qui a établi un lien d’attachement significatif avec sa mère de faire le passage vers des capacités plus 118 grande d’autonomie ». Ce commentaire de deux experts, sollicités pour avis dans un jugement rendu par les tribunaux québécois, n’a rien à première vue de particulièrement audacieux ou novateur. Il se pourrait cependant qu’il porte plus d’originalité qu’il ne le semble…
Ce n’est pas si souvent que le travail spécialisé d’un universitaire chercheur suscite admiration et émotion. Au terme de cette présentation, le rapporteur tenait aussi à témoigner de sa lecture.
Annette Carayon
LIVRES REÇUS
 
Isabelle Grellet, Caroline Kruse Des jeunes filles exemplaires Dolto, Zaza, Beauvoir Paris, Hachette Littératures, 2004
 
 
Au début du XXe siècle naissaient presque la même année Françoise Marette – la future Françoise Dolto – et Élisabeth Lacoin, dite Zaza – la grande amie d’enfance de Simone de Beauvoir, immortalisée dans Les mémoires d’une jeune fille rangée. Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, et pourtant leur jeunesse se ressemble étrangement. Isabelle Grellet et Caroline Kruse analysent à travers correspondances et mémoires ces deux trajectoires parallèles qui, comme un miroir grossissant, reflètent ce que fut l’éducation intellectuelle de jeunes filles bourgeoises avant la Seconde Guerre mondiale. D’une écriture sensible, les auteurs suivent le parcours, la formation de ces jeunes filles qui conquirent le droit d’étudier malgré des contraintes aussi féroces que subtiles liées à leur milieu : étudier, oui, mais utiliser ses études pour prendre une place dans la société, non. Prises dans la douleur de la contrainte paradoxale et la menace de léthargie, Françoise, Simone et Zaza inventent des stratégies. D’hésitations en révoltes, de compromis en ruptures, elles tentent d’échapper aux pressions et de s’approprier leur vie, mais Zaza ne résistera pas et mourra à 22 ans, épuisée et malade.
Le parcours fulgurant de ces jeunes filles en avance sur leur temps nous offre un point de vue privilégié sur les transformations du statut des femmes avant la publication du Deuxième Sexe.
 
Jean-Claude Kaufmann L’invention de soi Une théorie de l’identité Paris, Armand Colin, 2004
 
 
Comment parvenons-nous à inventer notre vie, à rompre avec les pesanteurs sociales ? Être sujet de son existence est en réalité un travail, complexe et fatigant. Jean-Claude Kaufmann nous ouvre les portes de cette petite fabrique de soi. Où l’on trouve beaucoup de rêves, d’images et d’émotions. Où l’on trouve aussi beaucoup de désarroi, d’implosions individuelles et d’explosions collectives. Car donner sens à sa vie est un art difficile dans notre société qui a perdu ses repères. Qui a perdu ses repères justement parce que chacun peut et doit désormais donner lui-même sens à sa vie. Délivré des cadres traditionnels, l’individu moderne tombe en panne quand il ne croit plus à sa propre histoire : cette analyse originale ouvre sur la question de l’identité. Omniprésente tant dans les sciences humaines que dans le débat social, l’identité n’est pourtant jamais clairement définie. L’auteur dresse un tableau critique de l’histoire de ce concept, et propose une théorie ancrée dans le quotidien et l’actualité la plus vive.
Une révolution est en marche, et comprendre où elle nous entraîne est une urgence vitale. Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes entrés dans l’âge des identités.
 
Sylvain Missonnier La consultation thérapeutique périnatale Un psychologue à la maternité Toulouse, érès, 2004
 
 
Quel est le rôle d’un psycho-logue à la maternité ? Après dix ans d’exploration en terres périnatales, Sylvain Missonnier fait retour sur son carnet de bord. Il propose une analyse critique des principaux outils conceptuels qui balisent son travail auprès des usagers et avec les professionnels de la maternité et du réseau : parentalité, anticipation, prévention, psycho(patho)logie psychanalytique de la grossesse, de la naissance, du post-partum… Ces repères théoriques prennent vie et sens dans des récits cliniques détaillés. De nombreuses thématiques transversales sont ainsi concrètement abordées à travers le prisme d’histoires singulières : l’infertilité, la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement, le diagnostic anténatal, les grossesses à risque biopsychique, les dysharmonies relationnelles périnatales, l’accueil d’un fœtus/bébé malade, handicapé… La consultation thérapeutique périnatale est un cadre privilégié pour accueillir la diversité des signes de souffrance du « devenir parent » et du « naître humain » et elle constitue un outil de prévention efficace des troubles relationnels père-mère-bébé. L’auteur en élargit le champ d’application en jetant les bases d’une consultation thérapeutique parents/fœtus.
 
Pascal Hachet Du Trauma à la créativité Essais de psychanalyse appliquée Paris, L’Harmattan, 2003
 
 
À la suite de Freud, la plupart des psychanalystes ont considéré que la créativité correspondait à la sublimation de pulsions sexuelles détournées de leur but et affectées à des activités sociales valorisées. Bien que la théorie de la sublimation ait été insuffisamment élaborée par son concepteur, plusieurs générations de psychanalystes l’ont utilisée pour ouvrir – souvent en forçant la serrure ! – la porte du sens de nombreuses œuvres littéraires et artistiques.
Mais, parallèlement à cette conception sublimatoire de la créativité, d’autres approches – amorcées notamment par les travaux d’Abraham et Torok – suggèrent que les processus créateurs ne sauraient être analysés de manière strictement psychosexuelle. Explorant les liens entre la mélancolie et le thème du crâne dans certaines œuvres picturales et dramaturgiques, les rapports entre le trauma sexuel, la toxicomanie et l’abandon de la littérature chez Rimbaud ou encore les ressorts psychiques du « démonique » selon Goethe, cet essai souligne ce que la créativité doit aussi à l’élaboration psychique d’expériences traumatisantes, personnelles ou familiales.
 
Sophie de Mijolla-Mellor Le besoin de croire Métapsychologie du fait religieux Paris, Dunod, 2004
 
 
Freud a consacré une partie importante de son œuvre à analyser les sources de la croyance religieuses, ses mécanismes et ses mises en acte, voire son avenir. Si son propos comporte une dimension scientiste qui peut paraître réductionniste, il montre aussi un prodigieux intérêt pour les représentations qui en résultent, les affects qui l’accompagnent et les pulsions qui s’y trouvent mobilisées.
Ce livre se donne pour objectif de réexaminer les arguments qu’il développe dans son combat militant pour opposer vision religieuse du monde et vision « scientifique » et laïque – à quoi se rattacherait la psychanalyse. Le fonds pulsionnel qui constitue la source de la croyance ne se prolonge pas uniquement dans la foi en une divinité. Il peut infiltrer le fait religieux en le dénaturant en politique, voire en fanatisme, et susciter la construction de prothèses de certitude allant jusqu’à la conviction délirante. Dans le domaine du savoir, ce fonds pulsionnel alimente des liens passionnels avec l’enthousiasme de la découverte, comme le montrent les échanges entre Freud et les premiers psychanalystes. L’analyse de certaines ivresses, profanes aussi bien que sacrées, dévoile une notion centrale, celle du « besoin de croire ». La prise en compte de ce besoin est nécessaire pour éviter que l’aspiration spirituelle ne sombre dans les divers fondamentalismes qui menacent la liberté de pensée.
 
Alain Braconnier, Colette Chiland, Marie Choquet Idées de vie, idées de mort Paris, Masson, 2004
 
 
Les adolescents manifestent souvent avec passion une quête d’exister et de se faire reconnaître. Leur fougue et leur ardeur se trouve soutenue par une nécessaire illusion. À l’inverse, certains adolescents peuvent brusquement plonger dans une déception et une désillusion qui ravive des failles narcissiques inscrites dans leur enfance. La destructivité d’actes individuels ou d’actions collectives peut être sous-tendue de pensées et de mouvements dont la négativité insidieuse ou explosive n’échappe à personne. Les auteurs de cet ouvrage analysent ce dualisme : idées de vie, idées de mort, que filles et garçons peuvent manifester sous de multiples formes. Ils abordent aussi les sentiments dépressifs, voire la dépression, qui peuvent en découler.
 
Didier Lauru La folie adolescente Psychanalyse d’un âge en crise Paris, Denoël, 2004
 
 
L’adolescence est-elle une pathologie ? Pris entre deux mondes, ni enfant, ni adulte, l’adolescent est par nature un mutant instable. Entre normal et pathologique, il accède difficilement à un statut de sujet à part entière. Aujourd’hui, la représentation de cet âge en crise est d’autant plus brouillée que l’image des « ados » est mise au centre de la culture, de la mode et de la communication, instrumentalisée. L’ouvrage s’appuie sur de nombreux cas cliniques d’adolescents suivis en psychothérapie ou en psychanalyse. Dans une langue claire et accessible, l’auteur en trace des portraits en les reliant à des références freudiennes et lacaniennes. Analysant les grandes interrogations des adolescents sur la vie, la mort et le sexe, Didier Lauru dresse un tableau clinique de cet âge compliqué.
 
Gérard Bonnet Symptôme et conversion Paris, PUF (Bibliothèque de psychanalyse)
 
 
On reproche à la psychanalyse son indifférence à l’égard du symptôme et de la guérison. C’est pourtant la première préoccupation de Freud, qui considère le symptôme comme la production de l’inconscient la plus énigmatique et la plus révélatrice. Pour lui rendre ce rôle fondateur, Gérard Bonnet revient sur l’une des premières notions utilisées à son propos, la conversion. Il dépasse pour ce faire le sens restreint que lui a donné Freud sous la dictée de l’hystérie. Le véritable défi que nous lance le symptôme n’est pas de le guérir, mais de le rendre convertible. L’auteur le montre à partir de sa clinique, puis de deux ouvrages de Claude Louis-Combet, il relit le cas de névrose démoniaque analysé par Freud, et analyse enfin la conversion de Paul sur le chemin de Damas. On découvre alors que le symptôme a cinq fonctions : il est réparateur, transformateur, séducteur, révélateur et aiguillon, et il n’évolue vraiment que si on le respecte.
 
Sous la direction de Claude Schauder, avec Annemarie et Nazir Hamad, Eva-Marie Golder, Gérard Guillerault, Pierre Kammerer, Marie-Hélène Malandrin, Catherine Mathelin, Alain Vanier Lire Dolto aujourd’hui Toulouse, érès, 2004
 
 
L’œuvre de Françoise Dolto reste aujourd’hui aussi mal connue et difficile à comprendre qu’hier. La dimension éthique qui imprègne son travail, la complexité de certaines de ses constructions théoriques et la surmédiatisation de ses prises de position en matière d’éducation (avec les engouements comme les inévitables revers répulsifs qui les ont suivis) sont autant d’obstacles à une lecture attentive de ses élaborations. Pourtant, alors que se brouillent les repères sur lesquels les enfants doivent se construire et que se défont les cadres sur lesquels se tendent et se croisent les fils de la subjectivité naissante, les propositions de Dolto sont plus pertinentes que jamais. Elles sont un socle précieux pour les praticiens qui ont à faire face aux transformations de certaines symptomatologies comme à des situations inédites. Dans cet ouvrage, des psychanalystes poursuivent, enrichissent, critiquent les voies ouvertes par une femme qui ne s’est jamais reposée sur sa notoriété et qui a poursuivi des recherches théoriques à l’écoute de ses patients. L’ouvrage approfondit également, à travers une lecture critique, les principaux concepts de son enseignement.
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