2004
Dialogue
Notes de lecture
Note de lecture
Ginette Lespine, Sophie Guillou
Surmonter le chômage en famille
Comment rebondir ?
Paris, Albin Michel, 2004
Ce livre est le fruit de la collaboration d’une psychologue et d’une
journaliste. C’est à la clinique du
traumatisme et du deuil que Ginette
Lespine nous invite à nous référer
pour penser le chômage. La perte du
travail est une expérience déstabilisante qui affecte la vie privée et les
relations familiales en ce qu’elle
touche à la construction de soi et de
l’identité forgée grâce aux premiers
liens. Le sentiment d’exister est
atteint réactivant la peur de l’abandon et les failles de la relation à soi-même et à autrui. Si l’on subit cet
événement, on peut agir sur la façon
de le vivre et de le penser. Envisagé
comme une crise, le chômage recèle
dans sa dynamique le moyen de le
surmonter grâce à un décryptage des
messages dont elle est porteuse et
qui réfère toujours aux avatars de
l’histoire de chacun.
Le déni est le mécanisme de
défense dominant face à l’angoisse.
Il maintient l’illusion de maîtrise de
la situation, permet de fuir la réalité,
évite la culpabilité liée au conflit
entre le moi et l’idéal, prévient l’effondrement narcissique et l’installation dans un statut de victime.
L’auteur suggère la mise en mots du
ressenti pour soi-même et son entourage pour réduire la tension émotionnelle, déposer son fardeau, ne
pas s’enfermer dans la plainte.
Si la femme réinvestit temporairement son rôle traditionnel,
l’homme est affecté durablement
dans son identité masculine le portant vers la protection des siens. Le
non-travail ravive l’angoisse d’une
position féminine, menace sa puissance masculine garante de son
emprise sur le monde. Il est ainsi
renvoyé à une impuissance et à un
déséquilibre réveillant d’anciennes
rivalités. Il importe de les nommer
afin de les dépasser, d’inventer un
nouveau mode relationnel, de dire la
vérité aux enfants pour leur épargner
angoisse, culpabilité, toute-puis-sance. Les informer dédramatise,
rassure, empêche une permutation
des places, favorise une réflexion
sur les valeurs à transmettre et une
redécouverte des échanges.
C’est vrai pour l’adolescent
enclin à la toute-puissance et en
quête de limites. La fragilité du père
génère de l’angoisse, amplifie le
conflit d’affirmation de soi, entrave
le travail intérieur de séparation.
Trouver du répondant et découvrir
les ressources du père face à l’obstacle peut aider l’adolescent à mûrir
et renforcer les liens. Si c’est un
jeune adulte qui se retrouve en chômage, il convient de le soutenir, de
le rassurer sur sa valeur et sur son
identité qui passe par une inscription
professionnelle. Resté dépendant, il
peut être envahi par un sentiment de
culpabilité. Par un effet de miroir,
ses sentiments négatifs rejaillissent
sur la famille. Celle-ci a les moyens
de lui redonner confiance en ses
qualités et compétences d’adulte
responsable.
À côté de la chute de l’estime de
soi doublée d’un sentiment de honte,
celui qui perd son emploi subit une
perte concernant le rapport au temps,
qui n’est plus scandé par une alternance d’activité et de repos. On se
structure en fonction du temps qui
s’écoule, et, « si le temps s’immobilise trop longtemps, il y a quelque
chose en soi qui meurt ». Il est donc
primordial de se fixer un emploi du
temps, des objectifs et des buts afin
de remplir le vide. Cela relance aussi
l’énergie du corps mis au ralenti par
la cessation d’activité. Retrouver le
plaisir de l’effort donne la satisfaction d’accomplir quelque chose, de
remettre le corps en route, de se réapproprier l’estime de soi, de se sentir
exister, de concevoir des projets.
Cela suppose le deuil de ce qui
est perdu. Face au conjoint, le chômage réveille l’ambivalence des
sentiments liés au besoin de l’autre
pour combler le manque. On peut
nier sa fragilité par crainte de la
contamination en se valorisant à son
insu. Cela crée un déséquilibre susceptible de s’inverser quand le
conjoint retrouve un travail. Celui
qui soutenait l’autre risque de s’effondrer si la reprise du travail n’est
pas anticipée. Le conjoint écoute,
mais ne peut faire office de tiers.
Seul un thérapeute peut restaurer
estime et confiance en soi. Il favorise le travail de liens entre la situation actuelle et l’histoire passée.
Vécu comme une exclusion
après 50 ans, le chômage peut
aiguillonner le désir de changement
et d’évolution inhérent à l’être
humain en perpétuel mouvement.
Cela ne se fait pas sans renoncement : « Pour gagner quelque chose,
il faut apprendre à perdre. » À lire
cet ouvrage, on gagne une vision
optimiste des capacités de chacun à
rebondir.
Florence Bécar