2005
Dialogue
Notes de lecture
Notes de lecture
Stephen Eliot
La métamorphose
Éd. Bayard,
préface de G. Jurgensen
Voici un livre à la fois étonnant,
brillant, passionnant et décapant.
Eliot a passé treize ans à l’École
orthogénique de Bettelheim, à Chicago. Il avait été placé dans cet
endroit « de la dernière chance »
pour des angoisses incessantes et un
comportement insupportablement
agressif. Des tests l’avaient classé
comme psychiquement très perturbé, probablement psychotique.
Son livre relate les souvenirs de
son arrivée, du déroulement de sa
vie, de son évolution. Il montre sa
reconstruction psychologique avec
ses désespoirs, ses rages, ses
espoirs, ses régressions. Il raconte
aussi ses relations avec les éducateurs, avec Bettelheim et avec ses
camarades.
Le style est alerte, familier parfois, violent à d’autres moments,
plein d’humour et d’opiniâtreté. On
sent qu’il veut à la fois régler ses
comptes, surtout avec Bettelheim, et
en même temps témoigner de l’aide
indéfectible qu’il a reçue.
Ses rapports avec sa première
éducatrice, Diana, sont fascinants.
Elle fait preuve d’une fidélité sans
faille dans l’amour inconditionnel
qu’elle porte à Stephen pendant des
années. En même temps elle le
contient du mieux qu’elle peut. Les
discussions ou disputes sont racontées de façon homérique. Il est
évident qu’elle a été l’élément primordial de sa reconstruction psychique, mais elle a été constamment
soutenue par Bettelheim.
Les relations de l’auteur avec
Bettelheim sont beaucoup plus
ambiguës qu’avec Diana. Stephen
en a eu très peur, il recevait parfois
des gifles, des remarques ironiques.
Mais en même temps, malgré sa rancune, il admet que Bettelheim a été
sa référence absolue, le pôle
infaillible sur qui s’appuyer. Il perçoit très bien qu’il en était ainsi
aussi pour les éducateurs.
Nous voyons comment fonctionne cet homme dont Eliot dit
qu’il est vraiment un génie, qu’il a
des trésors de compréhension des
êtres, qu’il a construit son école de
manière à être à l’opposé de l’entreprise de démolition des êtres
humains qu’il a connue à Dachau. Il
passe treize heures par jour à son
travail, il est attentif à tout.
Mais en revanche il peut être
dur, même brutal : Stephen n’ose
pas lui parler de peur qu’il ne lui
« sape le moral » en se moquant de
lui devant les autres. L’auteur s’est
senti plusieurs fois humilié par
« Dr B. » comme il l’appelle : en
voulant rendre Stephen lucide, il lui
balançait des remarques aigresdouces dont il avait du mal à se
remettre. Il a pensé après coup
que « DrB. » voulait l’aider à se
trouver capable de surmonter cela,
mais que c’était une mauvaise idée.
Ce témoignage est capital car il
n’a rien d’hagiographique, il est
même sévère par moments. Pourtant
Eliot maintient que « Dr B. », malgré tout, l’a sauvé. Il s’élève avec
violence contre « la meute » qui est
tombée sur Bettelheim bien après sa
mort, « quand il ne pouvait plus se
défendre » contre des accusations
absolument fausses.
On voit dans ce livre que
lorsque Bettelheim prend sa retraite,
l’École se désagrège lentement et
sûrement. L’auteur en a beaucoup
souffert avant de la quitter.
On pourra retenir que l’œuvre
de Bettelheim est morte assez vite
après lui, ce qui veut dire qu’il n’a
pas pu ou su transmettre vraiment
ses idées et ses façons de faire. Il
faut dire que ce qu’il demandait à
lui-même et aux éducateurs était
proprement surhumain, comme nous
le disent Geneviève Jurgensen dans
sa préface et Stephen Eliot lui-même
au cours du livre.
Pourtant nous avons ici le
témoignage bouleversant d’une
reconstruction affective grâce à une
équipe soudée, des éducateurs infiniment patients, et des efforts inouïs
de l’auteur contre une angoisse
implacable et insoutenable. Nous le
voyons émerger et devenir capable
de vivre. Il n’y aurait eu qu’Eliot
pour « s’en sortir » que ça valait la
peine que l’École ait existé…
Hélène Brunschwig
Gérard Neyrand et Patricia Rossi,
Monoparentalité précaire
et femme sujet
[1],
Toulouse, érès, 2004,236 p.
G. Neyrand poursuit dans
Monoparentalité précaire et femme
sujet le travail qu’il avait engagé
dans son précédent ouvrage L’enfant, la mère et la question du père et
qui se prolonge depuis peu par un
autre écrit intitulé Préserver le lien
parental. Dans le premier tome de
cette « trilogie », G. Neyrand avait
déjà le souci de débattre avec
d’autres champs disciplinaires pour
approfondir notions, concepts et
théories en matière de système familial, parental et conjugal. Dans les
deux suivants, le débat subsiste et
s’élargit puisque c’est dorénavant
avec des auteurs cliniciens et psychanalystes qu’il poursuit son œuvre
et, notamment pour celui-ci, avec
P. Rossi, psychologue clinicienne,
psychanalyste. La démonstration
réalisée par G. Neyrand et P. Rossi
qui recourt à plusieurs champs disciplinaires, dont la sociologie et la psychanalyse mais aussi la psychologie,
l’histoire et l’anthropologie suscite
de nombreuses interrogations. Le
débat contradictoire au sein des psychanalystes et/ou entre les disciplines et sous-disciplines est-il
seulement le « révélateur d’un changement de paradigme en matière
d’analyse familiale » comme le proposent les auteurs ? N’est-il pas aussi
le révélateur de notre obligation à
œuvrer de manière conjointe pour
traiter de la complexité familiale ? Il
est vrai que les profonds bouleversements qui affectent le système familial dans notre société nous incitent à
analyser, de façon récurrente, la
nature, les structures, les fonctions,
les fonctionnements, les statuts de la
famille… et au-delà les fondements
théoriques explicatifs du système
familial. La densité des concepts
abordés, l’articulation osée et argumentée de logiques contradictoires
font que le socle de cet ouvrage se
fonde sur une pensée construite et
complexe.
La partition à quatre mains que
G. Neyrand et P. Rossi nous proposent s’organise autour de deux parties qui abordent successivement
l’analyse théorique de la « constitution de la femme en sujet social », et
l’examen attentif des « femmes,
chefs de famille, en situation précaire » à partir d’éléments issus
d’une recherche action réalisée à
Marseille. Plume aiguisée et sensibilité clinique se conjuguent sans
concession tout au long de cet
ouvrage. Les auteurs ont relevé le
défi d’examiner une réalité sociale
par des prismes différents, voire dissonants, au travers de la sociologie
et de la psychanalyse. Les regards
croisés d’un sociologue et d’une
psychanalyste pourraient avoir fonction d’oxymore. Objectif réussi par
les auteurs de faire de cette apparente contradiction, une mise en
perspective de paradoxes qui rend
compte de l’ouverture intelligente
des deux auteurs. Les éclairages
sont nombreux, argumentés et au
travers de cette situation monoparentale précaire se développent plusieurs concepts qui abordent la
parentalité, la conjugalité, la place
des mères et des pères, des hommes
et des femmes, les rapports sociaux
et affectifs qui les assemblent ou les
dissocient, y compris ceux qui les
lient à l’enfant. Pas de dogme mais
une construction de pensée, pas
d’idéologie mais une argumentation
serrée, pas de doxa mais une
connaissance à transmettre, même si
parfois la lecture s’avère ardue.
Les auteurs examinent les liens
entre le social et le psychologique et
les confrontent aux perspectives historiques et aux exigences économiques. Les risques sociaux et
psychiques de la monoparentalité,
nouvelle fracture sociale, sont développés et ils nous montrent combien
les liens intrafamiliaux, conjugaux
et parentaux sont aussi subordonnés
aux exigences professionnelles et
aux situations économiques qu’elles
engendrent. Après la séparation
conjugale, à l’origine de la spirale
de précarisation des femmes ou
concomitante de celle-ci, les auteurs
étudient les relations qu’entretiennent les femmes avec le féminin et
le maternel, les rapports qui les lient
à l’enfant et la place accordée au
père et celle qu’il s’octroie.
Les femmes en situation mono-parentale sont marquées par des
conjugalités douloureuses qui s’ancrent dans l’histoire personnelle,
familiale, sociale et culturelle. Les
vignettes cliniques, décrites avec
justesse, mettent en évidence les
nœuds « socio-psychologiques » tels
que les définit de Gauléjac (1999),
témoins de la puissance des liens
intergénérationnels, là où il est question de filiation et de transmission.
La violence conjugale, présente
dans la majorité des récits, signe
souvent la dépendance affective
dans laquelle la mère se situe par
rapport à son conjoint, dépendance
empreinte d’humiliation voire de
masochisme. Ces femmes en situation monoparentale (plutôt monoconjugale pour être plus exacte)
assument la lourde charge de porter
plusieurs contraintes issues des
groupes minoritaires : être femme,
être seule, être précaire, être sans
soutien au plan social, être souvent
d’une culture d’appartenance différente. Quand monoparentalité rime
avec féminité, précarité, minorité,
socialité, on ne peut que craindre
une « désaffiliation » majeure
comme le souligne Castel, un chaos
dans les trajectoires de vie.
Les auteurs mettent en évidence
que ces femmes, mises en situation
monoparentale et subordonnées à
elle, présentent une dépendance à un
rôle, à un statut et qu’elles se doivent de se déprendre de l’emprise du
maternel pour exister. Les entretiens
mettent en exergue une position de
femme agie à laquelle se substitue
peu à peu celle d’une femme active
et sujet dès lors qu’un espace de
parole lui est offert. Tout un travail
de deuil est nécessaire pour qu’elle
élabore sa position subjective de
femme qui n’est pas toute pour l’enfant et pour que le conjoint retrouve
une position subjective de père.
Cette nouvelle position amène à ce
que la femme au féminin se substitue à la mère assujettie au maternel.
Le surinvestissement de l’enfant qui
apparaît comme un élément constitutif de leur vie psychique crée, en
réciprocité, une relation de dépendance voire fusionnelle. Portraits de
femmes pour qui la séparation
constructive est impossible et qui
empêche tout autant leur autonomisation en tant que mère, femme et
amante que celle de l’enfant. Enfant
qu’elles ont peur de perdre pour
« déchéance parentale » et qui est
aussi un enfant perçu comme un
prolongement sinon un accomplissement d’elle-même. Cette centration/fusion sur l’enfant reflète bien
le surinvestissement maternel tel
qu’il est décrit mais on est en droit
de se demander s’il est seulement
relatif à cette situation. Le règne de
l’enfant roi n’entraîne-t-il pas de fait
et dans tous les milieux un tel surinvestissement maternel décrit ici
comme spécifique de la monoparentalité précaire ?
Un regret que nous nous permettons d’exprimer ici, correspond
au fait que le point de vue de l’enfant n’ait été ni examiné ni développé dans cette recherche action. Il
aurait sans doute amené des éléments essentiels à la réflexion
menée auprès de ces mères « chefs
de famille » sur les relations qu’elles
entretiennent avec l’enfant et comment celui-ci s’en saisit ou s’en
déprend. Ces éléments nous auraient
permis de mieux saisir leur position
subjective mais aussi, sans doute, la
position de dépendance voire d’aliénation dans laquelle l’enfant se
trouve à l’égard de sa mère et de son
histoire…
Bien que centré sur les femmes
et les mères, la question du père
n’est bien sûr pas absente de l’ouvrage et elle ne peut l’être. Elle examine comment la mère peut exclure
le « père relationnel et éducateur » et
comment le père peut aussi s’exclure lui-même. Les auteurs examinent tant sur le plan théorique qu’au
travers des récits de vie des femmes
rencontrées la problématique paternelle au travers de son absence symbolique et réelle, de sa carence qui
l’affecte autant qu’elle affecte le
développement de l’enfant mais
aussi au travers des crises qui atteignent la filiation, leur appartenance
identitaire paternelle et leur identité
propre.
Se pose aussi la question de la
transformation des rapports des
rôles de sexe entre hommes et
femmes, entre pères et mères. C’est
ainsi que les auteurs expriment, en
maints endroits, les mises en perspective et les mises en tension des
conflits de référence, théoriques et
culturelles qui constituent, de notre
point de vue, le cœur de l’ouvrage.
Le sous-titre que nous pourrions
proposer « controverses et paradoxes » illustre les propos tenus par
les auteurs.
G. Neyrand et P. Rossi montrent
comment, dans les milieux populaires, l’unité familiale fusionnelle
qui se sépare entraîne des catastrophes identitaires car la gestion
« démocratique » et « individualisante » telle que le préconisent les
couches favorisées n’existe pas. Ce
faisant, la « démocratisation de la
famille » et le modèle d’« individualisation » de ce début de siècle dont
nous parlent Fize, de Singly et Neyrand, s’inscrit dans l’habitus bourgeois, dans lequel nous faisons
l’hypothèse que la parentalité
répond au « principe de réalité » (en
réponse ou en réciprocité au « principe de plaisir » dans lequel s’inscrit
la conjugalité) et que force est de
constater que les milieux fragiles,
précarisés, populaires butent de
façon douloureuse sur ce principe-là. Le rapport à la norme, en matière
de parentalité et de conjugalité,
réfère à « l’habitus bourgeois » et
non à « l’habitus populaire ».
Sommes-nous aliénés dans nos
modes de pensée mais aussi dans
nos actes politiques et citoyens à une
position de la famille « ordinaire »
bien nantie, bien pensante, bien normée ? Dit autrement, nos représentations de la « bonne » famille
« idéale », de la « bonne » éducation, nos représentations de la séparation « idéale » et de son corollaire
la « bonne co-parentalité » ne sont-elles pas le reflet d’une position
dominante qui reviendrait à enclaver
davantage celles et ceux qui vivent
dans des situations économiques
douloureuses aux plans social et
psychique ? Ne sommes-nous pas
les vecteurs, d’une certaine manière,
des brisures, des cassures de la
parentalité par les représentations,
les pratiques voire les savoirs que
nous transmettons ? L’habitus bourgeois n’est-il pas le vecteur d’une
construction sociale de la déparenta-lisation à l’instar de ce que d’autres
auteurs ont exprimé en termes de
déscolarisation ?
L’intérêt de cet ouvrage réside
aussi dans ce que nous amène cette
recherche action, type de recherche
peu prisée en France par les milieux
universitaires, tout au moins en psychologie, comme éléments réflexifs
et théorisés et les applications qu’ils
suscitent. Il témoigne aussi de l’importance à accorder aux récits de vie
des femmes rencontrées et du travail
d’élaboration qu’elles sont capables
de réaliser.
Pour terminer, nous exprimerons deux remarques. La première
est que la monoparentalité n’est pas
précaire en soi comme pourrait le
laisser supposer le titre de l’ouvrage : soit c’est la situation
« monoparentale » qui induit une
précarisation qui affecte chaque
membre de la famille « initiale »,
soit c’est, en amont, la précarité
(économique et/ou psychique et/ou
sociale) qui fragilise les foyers
monoparentaux. Autrement dit, il
s’agit davantage d’un processus « de
précarisation » que d’un état « de
précarité ». Notre seconde remarque
réfère à l’emploi du singulier ; or,
les vignettes cliniques illustrent bien
que la monoparentalité précaire
pourrait s’avérer réductrice tant la
diversité des situations rencontrées
témoignent de monoparentalités
plurielles. À l’évidence, ces appréciations ne concernent que le titre
lui-même et non le corps de l’ouvrage dans la mesure où les auteurs
s’attachent, avec force, à expliciter
la situation monoparentale précaire
et l’accession à une position de
femme sujet en termes de processus.
Les auteurs interrogent aussi les
cadres institutionnels et soulignent
la position inconfortable voire le
désarroi dans laquelle ils se trouvent
en matière de monoparentalité précaire. Il convient aussi de souligner
que des axes sont développés en fin
d’ouvrage pour optimiser des fonctionnements socio-institutionnels
(présentés seulement en annexe).
« Quand un système est incapable de traiter ses problèmes
vitaux (et la monoparentalité précaire en est un), ou bien il se désintègre ou bien il arrive à susciter en
lui un métasystème capable de
résoudre les problèmes ». Espérons,
avec E.Morin (1997), que la « métamorphose » advienne avant « la
grande régression » et même si nous
abandonnons l’hypothèse utopiste
du « meilleur des mondes », espérons avec lui en un « monde
meilleur ». Nous souhaitons que cet
ouvrage qui propose un examen
attentif et rigoureux de la monoparentalité précaire et l’advenue de la
femme sujet pourra induire un début
de métamorphose, et que les politiques sociales sauront se saisir,
s’approprier et transformer les
savoirs, les savoir-faire, les savoir-être qui nous sont transmis ici avec
finesse, précision et discernement.
Fait à Toulouse,
le 23 décembre 2004
Chantal Zaouche-Gaudron,
professeur de psychologie
du développement,
Université Toulouse II-Le Mirail
[1]
La Fondation Mustela a attribué à cet
ouvrage son prix honorifique 2004.