2005
Dialogue
Introduction
Nathalie Chapon-crouzet
GÉRARD NEYRAND
60 000 enfants sont aujourd’hui concernés par le placement familial
[1],
60 000 enfants qui vivent une situation particulière d’être élevés par une autre
famille sans pour autant que leurs parents les aient abandonnés. Ce mode de
prise en charge interroge inévitablement les dimensions familiales et parentales, ainsi que les relations affectives émergeantes au sein de la famille d’accueil. Malgré l’importance du sujet, les recherches portant sur ces questions
restent encore peu nombreuses en sciences humaines, alors qu’elles s’inscrivent au centre d’un débat sur la place et les fonctions de la famille d’accueil.
Pour Paul Durning
[2], « beaucoup de recherches restent à conduire sur les
relations affectives parents-enfants, mais aussi sur l’incidence de la présence
d’autres adultes au sein du groupe familial… ». Tout l’enjeu de ce dossier
thématique « Parentalité et famille d’accueil » est de rendre compte des dernières recherches et réflexions dans le champ en abordant avec minutie la
complexité de ces interventions socio-éducatives. Les auteurs interrogent les
discours et les pratiques institutionnels, les difficultés, les résistances et les
non-dits au sujet des relations affectives et de la recomposition de la parentalité en accueil familial. Notre regard se portera ainsi sur la question de la
parentalité d’accueil et de ses modes de suppléance. L’accueil d’un enfant
placé peut-il être exclusivement familial sans être parental ? Quelles relations
affectives et plus largement quels modes de suppléance peut-on repérer en
placement familial ? Comment les professionnels font-ils face à l’émergence
de situations complexes ?
Premier article de ce dossier thématique – celui de Gérard Neyrand –, se
penche sur la signification de la dénégation de la dimension parentale du placement familial, à partir de l’analyse de l’aspect affectif en jeu dans la configuration relationnelle des familles d’accueil. Rendre compte des
contradictions normatives des discours juridico-institutionnels et psycho-éducatifs amène à réaffirmer l’importance de la parentalité comme cadre
d’analyse. Ce qui permet de mieux identifier la complexité du dispositif de
parentalité de l’enfant accueilli, en différenciant les niveaux, social, juridique, relationnel, psychologique, où il se situe, et conduit à prendre toute la
mesure des enjeux relationnels au sein des familles d’accueil.
L’article de Nathalie Chapon-Crouzet s’inscrit dans une démarche semblable. Son cadre d’analyse, par la mise en évidence d’une pluralité de modes
de suppléance, s’articulant dans une sorte de continuum (suppléance substitutive, partagée, investie, incertaine), introduit une perspective innovante, qui
permet de rendre compte de la diversité des formes de placement et de la
richesse des liens en famille d’accueil. Une telle analyse, en mettant en évidence cette pluralité des modes de suppléance permet de mieux appréhender
la complexité du réseau des liens en accueil familial et donne des pistes pour
dépasser les clivages persistants sur la question du maintien du lien.
Par cette analyse du dispositif de parentalité et des modes de suppléance,
les enjeux institutionnels et relationnels des différentes situations d’accueil
familial se dégagent plus clairement : comment dépasser l’opposition caricaturale entre une famille d’accueil qui serait trop possessive et aurait tendance
à investir l’enfant de façon substitutive à ses parents et une famille trop désinvestie, qui interpréterait la position professionnelle comme une mise à distance des affects et des relations impliquées ? L’actualité, toujours présente
d’une telle opposition, indique la persistance dans l’imaginaire social et dans
certaines pratiques d’accueil de cette tentation de la substitution parentale,
que Vincent Cornalba identifie sous le terme de « modèle adoptif » et qui
vient servir de repoussoir à bien des positionnements. L’auteur dénonce la
difficulté pour l’institution d’appréhender et de concevoir cette dimension
adoptive, alors même qu’elle existe, sans doute parce qu’elle est basée sur un
sentiment d’altérité ignoré par les travailleurs sociaux, qui ne peut fonctionner que par l’action conjointe des trois acteurs : la famille d’accueil, l’institution et l’enfant placé. N’y a-t-il pas là le signe d’une réelle difficulté pour
le dispositif institutionnel à reconnaître l’existence d’une parentalité d’accueil, demandant à être pensée sous une autre forme que l’exclusivité des
filiations et des attachements, une véritable pluriparentalité ?
Alors que ce modèle adoptif décrit par Vincent Cornalba est décrié en
France au nom du respect de la filiation d’origine et au détriment des liens
affectifs existant au sein de la famille d’accueil, au Québec c’est une autre
logique des liens qui est développée. Notre attachement en France au maintien et à l’exclusivité des liens d’origine avec les parents ne se retrouve pas
au Québec. Il s’agit d’abord là-bas de mettre en avant un projet de vie pour
l’enfant, dont l’objectif est de mettre fin rapidement à la situation d’instabilité et d’attachement insécurisant vécue par les enfants placés, en leur permettant de vivre dans une famille d’accueil des liens affectifs permanents,
quitte à déboucher sur une adoption. Ainsi, la reconnaissance de l’importance
pour l’enfant de développer un attachement sécurisant et stable est devenue
le premier principe d’intervention. L’article d’Esther Montambault et de
Geneviève Paquette nous éclaire sur ces politiques et pratiques d’intervention
méconnues en France, où la notion de temps pour l’enfant prend toute sa
dimension dans les interventions en « projet de vie ». Ce qui, comme le
montre le premier bilan des enfants concernés par ce processus d’intervention, se traduit par une augmentation importante du nombre d’adoptions québécoises. C’est donc au nom d’une permanence et d’une stabilité affective
pour l’enfant, que ces nouvelles pratiques institutionnelles induisent des
changements de filiation par une rupture de la filiation biologique. Ce qui ne
manque pas de soulever un certain nombre de questions quant aux différentes
conceptions de la protection de l’enfant et incite à creuser un peu plus la
question de la parentalité et ses différentes dimensions.
Toute cette complexité de l’accueil familial est mise en évidence par
Catherine Sellenet, notamment autour du malaise soulevé dans le champ de
la protection de l’enfance par la notion de « partenariat ». Si la complexité a
plusieurs visages, l’auteur focalise son analyse sur le travail avec les familles
d’origine – les parents des enfants placés –, en montrant que malgré la bonne
volonté manifestée, les résistances demeurent multiples et varient selon les
contextes et les professionnels. Il est clair que travailler avec les parents suppose la mise en place d’une nouvelle alliance entre les professionnels et les
parents, qui s’avère souvent difficile, tant elle demande une évolution des
représentations de chacun des acteurs.
Se pose alors avec insistance la question du ressenti de l’enfant dans de
telles situations. L’article d’Arlette Pellé vient y répondre, en nous plongeant
dans l’univers de la famille d’accueil et l’exercice de ses différentes fonctions
parentales et de ses liens affectifs complexes. Cette analyse psychanalytique
des ruptures et des liens d’attachement dévoile toute l’ambivalence des relations pour la famille d’accueil comme pour l’enfant placé, et vient rappeler à
quel point ce qui est demandé aux familles est un exercice extrêmement difficile à réaliser.
Si l’enfant placé devenu adulte a fait l’objet de nombreuses recherches
en accueil familial, peu d’analyse donnent la parole aux enfants de la famille
d’accueil. L’article de Dominique Legrand a le mérite de donner une place à
ce questionnement. Alors que pendant des années les enfants placés, ou non,
ont partagé le quotidien de la famille avec ses espoirs, ses doutes et ses ruptures, bien peu d’enfants de la famille d’accueil ont pu exprimer leur sentiment face au partage de leurs parents, de leur maison et de leur vie. C’est ici
chose faite.
Les précédents articles se sont attachés à analyser les contradictions et
les paradoxes entre les discours institutionnels et les pratiques de terrain dans
le champ de la protection de l’enfance. Dans la suite du numéro, afin de
mieux comprendre les situations complexes en accueil familial et les liens
affectifs développés, les derniers articles de ce dossier thématique complètent
l’analyse par une présentation d’interventions socio-éducatives adaptées à
des situations particulières. Par exemple, la crèche familiale préventive
« Enfant présent » a mis en place des espaces de rencontre pour les enfants
placés et leurs parents au sein des Points Rencontre. Au-delà des caractéristiques de ces interventions socio-éducatives, ce sont aussi des pratiques professionnelles ajustées qui se développent et une volonté pour les acteurs de
faire connaître leurs pratiques et de transmettre leur savoir-faire.
Placé au centre d’une complexification croissante des liens de parenté et
des relations de parentalité liées à notre évolution sociale, le placement familial se trouve aujourd’hui mis en demeure de prendre en compte cette complexité et d’élaborer de nouvelles réponses aux questions fondamentales dont
il se trouve investi. La clarification, aujourd’hui nécessaire, des cadres de
l’accueil devrait permettre de mieux intégrer dans la gestion de la pluriparentalité mise en œuvre avec l’accueil familial, cette dimension relationnelle
et affective constitutive de ce qui fait la chair de l’accueil et qui représente la
base du développement de l’enfant placé, autant que de l’investissement des
familles qui le prennent en charge. Ce que, nous l’espérons, ce dossier aura
permis de mettre en évidence.
[1]
Marie Ruault ; Daniel Callegher, « L’aide sociale à l’enfance : davantage d’actions éducatives et de placements décidés par le juge »,
Études et résultats, n° 46, janvier 2000.
[2]
Paul Durning, 1995,
Éducation familiale, acteurs, processus et enjeux, Paris, PUF (2
e édition
1999), p. 102.