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Dialogue

2005/1 (no 167)

  • Pages : 128
  • ISBN : 2749204275
  • DOI : 10.3917/dia.167.0099
  • Éditeur : ERES


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Suite à cette communication de Jean Gréchez au colloque d’Anglet 2004 intitulé « La filiation à l’épreuve de la séparation » il nous a semblé intéressant de demander à l’auteur son point de vue sur les rencontres concernant les situations d’enfants placés venant rencontrer leurs parents dans ces structures.

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Ce qui caractérise les situations de placement et leur prise en charge dans un Espace rencontre réside dans le fait que nous sommes ici en présence de situations un peu particulières, car il s’agit la plupart du temps de placements liés à la maltraitance, à l’abus sexuel, à la mise en danger de l’enfant pour lesquels le travailleur social qui suit la famille et l’enfant ou bien le juge des enfants, a décidé d’organiser les rencontres entre enfants et parents dans un lieu neutre et tiers.

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Concrètement, la famille d’accueil amène l’enfant à l’Espace-Rencontre, le laisse ; nous organisons la rencontre entre l’enfant et son ou ses parents, puis l’assistante maternelle revient chercher l’enfant. La durée de la visite est très variable. Tout dépend aussi du motif de la désignation de l’Espace-Ren-contre comme lieu de visite. L’évaluation est faite par le travailleur social qui suit l’enfant et par le juge des enfants.

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Dans la mesure où le motif du placement est essentiellement le danger, il est rare qu’il puisse y avoir des sorties hors de l’Espace-Rencontre. Quand le juge, non seulement place l’enfant mais décide de cadrer ses rencontres avec ses parents dans un lieu tiers, il est exceptionnel qu’il accorde une autorisation de sortie.

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La visite va demander de notre part soit une présence tierce constante, soit une présence tierce plus importante que dans d’autres situations. Le danger a été constaté dans la réalité et nous sommes obligés d’appréhender ce droit de visite en fonction de la spécificité de cette situation.

Prendre en compte la situation du danger pour l’enfant placé que peut représenter la mise en présence avec ses parents

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Nous serons en outre vigilants sur l’opportunité de ces rencontres. En effet, dans ces situations-là, nous nous posons souvent des questions : est-ce qu’il faut que la rencontre ait lieu ou non ? Est-ce que cette rencontre est possible et souhaitable ?

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Le juge, lui, part du principe que cette rencontre pourrait avoir lieu, puisqu’il est sûr qu’il n’y aura pas de mise en danger physique de l’enfant dans l’Espace-Rencontre. Mais il nous arrive plus d’une fois de nous interroger sur le danger qu’il peut y avoir à mettre en relation l’enfant et le parent. Dans ce cas, nous demandons souvent au magistrat un complément d’investigation ou une expertise pour savoir si la mise en présence de l’enfant et du parent n’est pas préjudiciable à l’enfant, et au parent quelquefois.

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Je pense notamment à un enfant placé à la suite d’un abus sexuel du compagnon de sa mère. Les faits étaient avérés. L’homme avait été condamné pour attouchements. Le juge avait procédé à un placement de l’enfant en considérant que cette mère n’avait pas su protéger son enfant. Mais, dans les rencontres, la mère a tout fait pour dénier ce qu’avait dit l’enfant, « ce n’est pas vrai, tu es un menteur ». Elle ne pouvait pas entendre que cet enfant ait pu dire ce qu’il avait vraiment vécu. Dans notre travail avec cette famille, nous avons repéré que cette mère ne venait voir son enfant que pour le faire revenir sur sa parole. Or, comme je l’ai dit, les faits étaient avérés. Non seulement l’enfant avait souffert d’abus sexuel, mais en plus il subissait pendant la rencontre une pression énorme de la mère qui lui disait : « Tu es un menteur, ce que tu as dit est faux, c’est à cause de toi qu’il est en prison. » L’enfant victime était donc ramené à un rang d’enfant coupable.

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La mère était sans doute de bonne foi, car elle ne pouvait pas imaginer que cet homme, qu’elle aimait, ait pu faire cela. Mais cette incapacité de la mère à entendre quoi que ce soit de ce que disait son enfant nous a conduits à remettre en question ces visites.

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Nous avons demandé au juge des enfants une investigation. Elle a été faite par un pédopsychiatre qui a montré que l’enfant revenait très mal en point de ses rencontres avec sa mère car maintenu à un rôle de coupable. Cela s’est soldé par une suspension du droit de visite.

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Un travail psychologique a été fait par ailleurs, séparément, avec l’enfant et avec la mère, qui a fait que la mère a pu entendre quelque chose de la position de victime de son enfant. Après quoi, les visites ont repris dans d’autres conditions, et nous avons pu travailler alors sur d’autres niveaux de relation.

Travailler avec la famille d’accueil

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Dans le cas des enfants placés, souvent, la famille d’accueil est dans un refus complet de ce qui se passe dans nos murs. Elle vit, elle, au quotidien la souffrance de l’enfant et elle dit : « Mais comment peut-on le confronter à ce parent qui l’a maltraité ? »

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Pour nous, la famille d’accueil occupe une position très importante auprès de l’enfant. Nous n’essayons pas de la convaincre que ces rencontres sont importantes pour l’enfant, mais nous l’invitons à parler, à exprimer ce qu’elle sent, ce qu’elle vit, ce qu’elle trouve injuste. Nous la prenons en compte dans ce qu’elle nous dit. Nous évitons peut-être ainsi à l’enfant d’être soumis au jeu des questions « comment ça s’est passé ? qu’est-ce qu’il t’a dit ? », etc. Ce jeu des questions est à mon avis souvent provoqué par l’angoisse énorme de ce qu’on va faire revivre à cet enfant.

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Si nous permettons à l’assistante maternelle de dire ses appréhensions et si nous la reconnaissons dans sa capacité de famille d’accueil (comment a été l’enfant pendant les quinze jours précédents ?), son angoisse s’atténue.

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Nous essayons toujours d’accueillir la famille d’accueil avant que ne commence la prise charge de la situation à l’Espace-Rencontre afin de lui permettre de nous communiquer les choses qu’il nous semble essentielles de savoir pour envisager ces rencontres. En revanche, par la suite elle sera considérée comme les autres usagers de la structure, et si nous désirons parler avec elle ou si elle désire le faire, nous la recevons ensuite, de manière à ne pas empiéter sur la visite elle-même et rien ne lui sera communiqué de son déroulement.

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J’ai participé à des formations et à des supervisions de familles d’accueil et je pense qu’on demande à la famille d’accueil un travail excessivement compliqué. On demande à des gens d’être dans une position professionnelle tout en permettant un investissement affectif à l’enfant. Et ce travail professionnel a pour cadre leur espace privé. L’enfant est considéré comme faisant partie de la famille, de la maison. Cela va parfois très loin, les enfants placés occupent les chambres qu’ont occupées leurs propres enfants, etc… Comment trouver la bonne distance ?

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Dans les situations que nous voyons, nous repérons la personne qui investit trop et celle qui n’investit pas assez. Mais il me semble que les « parents d’accueil », s’ils sont respectés et si on les considère comme des professionnels, sont de vrais interlocuteurs.

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La tendance que nous pourrions être tentés d’avoir au Point Rencontre, ce serait de les prendre comme des professionnels « comme nous » et d’être amenés parfois à leur confier trop de choses, d’être moins dans la confidentialité sur ce qui se passe dans nos murs. Donc, pour nous, le risque serait de les prendre pour des professionnels, ce qu’ils ne sont pas du fait de l’investissement affectif que nécessite leur fonction auprès de l’enfant.

Un parent à temps très partiel

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Ce qui est également très caractéristique des situations d’enfants placés pour lesquels la question du danger est omniprésente. Si l’enfant est placé, c’est qu’il a été quelque part reconnu mis en danger. Le risque est donc que nous n’accueillions pas ces parents comme d’autres parents, ni même en tant que parents. Mais comment s’y prendre ?

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Ce n’est pas toujours simple, mais nous nous efforçons de travailler avec le parent tel qu’il est, avec ses capacités et ses manques, comme avec tout parent, et de l’accueillir dans sa capacité d’être parent. Comment peut-il être parent avec son enfant ?

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Nous ne raisonnons pas en termes de neutralité bienveillante, mais nous nous disons : « Eh bien ! il est parent comme il peut être parent ! Il ne peut pas peut-être plus ». Si nous l’accueillons dans cet esprit, en prenant en compte ses limites autant que ses capacités, si nous parvenons à l’accueillir tel qu’il peut être, avec ses capacités parentales limitées mais non inexistantes, nous réussissons alors à l’accompagner dans la rencontre avec son enfant. Par contre, si nous voulons le changer, la rencontre sera très factice, et ne permettra pas à l’enfant d’entrer en relation avec ce parent. C’est un parent à temps très partiel, qu’il ne faut pas pour l’instant vouloir transformer en parent à plein temps.

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Il a été maltraitant, il a été dangereux, on doit le prendre en compte, et on peut peut-être l’aider à être autrement avec son enfant.

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Les actes qu’il a commis, nous n’en parlons pas forcément, mais nous ne les occultons pas. Nous en parlons si l’enfant les met sur le tapis. Si ces actes refont surface, ils seront parlés, mais nous serons très vigilants sur ce que cela veut dire de « parler de ça ». Très vigilants à nous demander : comment est-ce que ça peut-être travaillé ?

Deux écueils concernant les rencontres entre les enfants placés et leurs parents

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Ce qu’on peut constater, et qui m’inquiète un peu, est que, peu à peu, on voit dans certains départements des dérives autour de ces situations-là. Un enfant est placé parce qu’un des parents a été maltraitant, parce qu’il y a eu une mise en danger ou parce qu’il y a eu une insuffisance de soins. Ce qu’on voit se généraliser et c’est un des effets pervers du succès des points-rencontres : la systématisation de visites dans des lieux tiers, style point-rencontre, style salle à l’intérieur de l’Aide sociale à l’enfance. Autant c’est une bonne chose dans des cas de mise en danger, autant il me semble que, dans d’autres cas, cela correspond à une tentation sécuritaire chez certains professionnels, dont la tendance serait de priver le parent de tous ses droits. Il y a beaucoup de parents qui ne peuvent pas l’être à temps plein, mais qui se montrent d’excellents parents une demi-journée ou une journée, chez eux. Cependant, peu à peu, on voit un glissement et, dans certains départements, il n’y a plus de rencontres au domicile du parent.

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À l’occasion d’un rapport pour le ministère des Affaires sociales avec Benoit Bastard, notre rencontre avec les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance nous avait bien montré ce risque de dérive. À partir du moment où il y a placement, on cesse toute rencontre au domicile des parents.

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Deuxième écueil : ce n’est pas parce qu’il est possible de faire des rencontres dans un lieu sécurisé comme le point-rencontre qu’il faut être pour le maintien de la relation à tout prix. Il existe des situations où il vaut mieux suspendre, plus ou moins longtemps, les rencontres. L’enfant n’est pas forcément en capacité, à un moment donné, d’être confronté à un parent qui l’a maltraité. Comme dans des cas de pathologie mentale, de structure perverse, etc., je pense qu’il y a une évaluation à faire. On doit demander un complément d’expertise de façon à évaluer ce que peut vivre l’enfant quand on le confronte au parent. Certains pédopsychiatres ont attiré notre attention à ce propos et nous ne devons pas être des militants de la relation à tout prix.

Le lien et la relation ne se confondent pas

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Ce sont deux choses distinctes. Le lien, c’est celui de filiation. Ce lien perdure, c’est l’inscription de l’enfant dans sa généalogie. On peut travailler en le symbolisant, à partir du génogramme par exemple, et si un parent et un enfant ne peuvent pas être en présence, il y a peut-être d’autres modes de symbolisation et de tissage de la relation qui restent possibles : les lettres, le téléphone, bien d’autres moyens sont encore possibles pour maintenir l’inscription de l’enfant dans sa généalogie.

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Dans les points-rencontres, nous travaillons sur la relation verbale et visuelle. Et nous considérons qu’il est très important de maintenir la relation de l’enfant avec son parent mais dans les conditions de sécurité qui lui sont dues. Or, parfois, la mise en présence peut être une mise en insécurité. À nous donc d’y veiller.

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L’essentiel est que, dans certains cas d’enfants placés, s’il n’y a pas l’intervention de professionnels pour accompagner cette mise en présence, celle-ci pourrait être préjudiciable. C’est pourquoi nous insistons beaucoup sur notre positionnement qui est un positionnement d’intervention.

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Concernant les enfants placés, comme je l’ai dit, de plus en plus se multiplient des lieux spécifiques pour ces rencontres, notamment dans les services de l’Aide sociale à l’enfance. L’intérêt qu’il y a à ce que ces rencontres aient lieu au point-rencontre, qui accueille aussi des situations liées au divorce, c’est que ce contexte permet de considérer ce parent comme un parent parmi d’autres. Et c’est aussi peut-être une façon de le ramener à quelque chose de l’ordre de sa place de citoyen. Le regard des autres ne le catégorise pas comme un parent maltraitant, et, pour l’enfant également, le fait d’être avec des enfants qui sont dans d’autres situations est moins stigmatisant. Il est moins marqué à ses propres yeux comme « enfant ayant été victime de mauvais traitements ». C’est un élément à ne pas négliger.

Plan de l'article

  1. Prendre en compte la situation du danger pour l’enfant placé que peut représenter la mise en présence avec ses parents
  2. Travailler avec la famille d’accueil
  3. Un parent à temps très partiel
  4. Deux écueils concernant les rencontres entre les enfants placés et leurs parents
  5. Le lien et la relation ne se confondent pas

Pour citer cet article

Gréchez Jean, MATHIS M.-N., « Quand des enfants placés voient leurs parents dans un Espace rencontre », Dialogue 1/ 2005 (no 167), p. 99-99
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2005-1-page-99.htm.
DOI : 10.3917/dia.167.0099

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