Accueil Revue Numéro Article

Dialogue

2005/2 (no 168)

  • Pages : 142
  • ISBN : 2749204283
  • DOI : 10.3917/dia.168.0015
  • Éditeur : ERES


Article précédent Pages 15 - 24 Article suivant

Le contexte psychiatrique d’après-guerre

1

Mon intérêt pour le problème de la filiation remonte à l’époque où, dans un premier temps, ayant travaillé comme consultant privé à Lyon, il y a bien longtemps, il persistait en psychiatrie, peut-être trop traditionnelle à Lyon à cette époque, des reliquats de la théorie de la dégénérescence. Cette théorie, qui a eu une très grande importance en psychiatrie puisque l’on y voyait l’origine de beaucoup de maladies mentales, stipulait qu’il existait une sorte d’involution qui aboutissait de génération en génération à des troubles mentaux de plus en plus importants et, en définitive, à la stérilité. L’intérêt, dans cette notion de dégénérescence, était cette espèce de marche progressive vers l’extinction de la lignée. On parlait encore à cette époque de bouffées délirantes chez un dégénéré pour faire un diagnostic chez un malade, l’on en connaît l’importance sur le plan culturel avec les romans d’Émile Zola notamment. Il y a toute une hérédité imaginaire qui a été développée à cette époque.

2

Dans les annales médico-psychologiques, à la fin du XIXe siècle, Freud écrit à peu près : « À la place de ce que Charcot appelle l’hérédité, j’ai mis le traumatisme », traumatisme de la scène primitive.

3

Depuis, en tant que consultant privé, j’ai eu l’occasion de soigner des familles chez lesquelles on s’interrogeait sur le fait qu’il y ait ou non quelque chose d’héréditaire, si comme on le disait à l’époque, il n’y avait pas un « grain » dans telle ou telle famille, qui se transmettait de génération en génération. Il est vrai qu’on rencontrait des problèmes de transmission de troubles mentaux tout à fait typiques.

4

Par la suite, j’ai quitté ma pratique privée et j’ai pris la responsabilité d’un service psychiatrique qui, à l’époque, comptait environ trois cents patients, assez fréquemment chronicisés. C’était le moment où commençaient à apparaître les problèmes de contraception (la filiation est très liée à l’évolution culturelle). Dans ce service, il y avait de jeunes patientes psychotiques pour lesquelles se posait le problème de la descendance. Lorsqu’on avait une patiente psychotique, enceinte, c’était extrêmement troublant. Au fond, on n’imaginait pas, on ne pouvait pas penser qu’il pouvait y avoir une filiation descendante, une filiation d’une patiente psychotique. Ni nous, ni l’administration, ne le pensions, parce que cela créait des problèmes sans fin avec les familles. À cette époque, le poids de la famille apparaissait plus important et les services de psychiatrie s’ouvraient peu à peu, dans le cadre de la politique de secteur, avec la possibilité de soigner des patients et des patientes en lien avec leur famille, en dehors de l’hôpital proprement dit.

La rencontre avec les thérapies traditionnelles

5

À cette même période, j’ai eu l’occasion de faire connaissance avec un collègue de Dakar, Henri Colomb, qui m’a invité plusieurs fois. Je me suis trouvé là en rapport avec des collègues, des praticiens traditionnels et des guérisseurs d’une part, et, d’autre part, avec des systèmes religieux où le problème de la filiation apparaissait comme central, de façon absolument évidente. Beaucoup de ces sociétés africaines sont bâties sur le système de la filiation. Par ailleurs, les religions dites traditionnelles ont deux caractéristiques : elles sont généalogiques et elles sont thérapeutiques. C’est comme s’il y avait un lien entre le généalogique et le pouvoir thérapeutique : le fait de travailler sur la filiation peut avoir en soi une certaine valeur thérapeutique.

6

Peu à peu, avec un interne de mon service, Bordarier, je me suis intéressé aux délires de filiation, ce qui m’a amené à prendre pour sujet d’études la notion de lien de filiation.

Le concept de filiation

7

Le lien de filiation : il faut à la fois essayer de le définir, mais aussi voir comment la notion de filiation se situe dans le langage courant. On trouve deux définitions de la filiation qui sont inscrites dans les dictionnaires. La filiation est d’abord une notion juridique, c’est le lien de droit (le droit est une institution) qui relie un enfant à ses père et mère, que la filiation soit naturelle, officielle ou adoptive. Le deuxième aspect est la notion anthropologique qui, cette fois, m’était venue évidemment par mes collègues de Dakar. J’ai trouvé une définition assez commode : la notion de groupe de filiation qui est le groupe de toutes les personnes se reconnaissant comme ayant un ancêtre en commun. On peut donc dire que la définition juridique désigne l’univers génétique des patients, alors que dans la définition anthropologique, c’est la dimension généalogique qui apparaît. Ainsi peut-on définir le lien de filiation comme étant « ce par quoi un individu se relie et est relié, par le groupe auquel il appartient, à ses ascendants et descendants réels et imaginaires ».

8

Dans cette définition, il y a un travail mental du sujet sur lui-même. J’insiste sur toute la construction que l’individu se fait de sa propre situation par rapport à ses parents : comment se relie-t-il à ses ascendants et descendants éventuels ? Si le sujet se construit lui-même, arrive à se donner un nom, à se faire appeler comme un tel – fils d’un tel ou fille de tel autre –, ce travail se fait en réponse à la façon dont ses parents conçoivent leur propre filiation, laquelle filiation est elle-même en rapport avec ce qu’ils ont reçu de leurs grands-parents. Il y a donc toute une chaîne de connexions qui se font et qui se construisent dans l’esprit de l’enfant en train de se développer mentalement.

9

Il serait intéressant, évidemment, de pouvoir développer un peu plus cette définition. Sur le plan cognitif, peut-on dire que le lien de filiation est un organisateur mental ou qu’il représente quelque chose qui a fonctionné comme un organisateur mental ? Lorsqu’on travaille ce lien avec une personne, dans le génogramme lui-même, dans l’analyse même de ce lien, on propose une organisation mentale, ce qui a donc une valeur thérapeutique.

10

Terminons par certains aspects de cette définition : « C’est le groupe auquel le sujet appartient »; le groupe auquel il appartient le nomme « fils de » ou « père de » et le groupe plus élargi le désigne par le nom, le patronyme, dont on connaît bien sûr l’importance. Ce problème de patronyme est très discuté. Il semble que, d’après certains historiens, il s’agirait d’une sorte de transmission de conceptions issues des temps de la féodalité. Il n’y a pas très longtemps, on a proposé une modification du patronyme par rapport au matronyme et cela a déclenché de vives réactions. C’est dire que le lien de filiation est extrêmement lié à l’organisation culturelle, à la signification que la culture donne à l’organisation de la société.

11

Ajoutons la question des ascendants et des descendants. Quand un malade a des idées délirantes de filiation, il faut toujours essayer de voir comment il se situe par rapport à une éventuelle descendance. Une question se pose à ce sujet. Peut-on dire que l’univers féminin se projette plus du côté de la descendance et l’univers masculin plus du côté de l’ascendance ?

12

Le dernier aspect de cette définition concerne le réel et l’imaginaire. Il est intéressant de souligner l’importance de l’imaginaire dans la filiation que j’ai qualifiée de narcissique. Au fond, on peut dire de l’imaginaire que c’est un roman en rappelant le titre de l’ouvrage de Marthe Robert : Roman des origines, origines du roman. La structure du roman est tout ce qui a trait à l’origine dans la relation, et on peut être sûr que lorsque l’on parle de filiation dans un roman ou dans un film ou dans un téléfilm, le scénario sera toujours structuré selon ce mode.

La pathologie de la filiation aujourd’hui

13

Actuellement, on peut décrire la pathologie de la filiation selon deux axes, d’une part, les filiations délirantes, et d’autre part, les filiations traumatiques, étant entendu que, assez souvent, les filiations délirantes ont un point de départ traumatique.

Les filiations délirantes

14

Quels sont les grands tableaux cliniques que nous avons rencontrés ? Dans les filiations pathologiques délirantes, il y a le fameux délire de filiation. C’est un délire où un individu remplace ses parents réels par des parents imaginaires et illustres. Ce sont des descendants de Louis XVI ou du tsar Nicolas II. Il y a quelques descendants d’Hitler, mais je n’en ai pas vu beaucoup, bien qu’on ait écrit beaucoup de choses imaginaires sur l’appareil génital d’Hitler. Dans cette filiation illustre, il y a une espèce de projection, avec une notion de mégalomanie importante. Il s’agit d’un ascendant illustre, décédé de mort violente et c’est là que nous retrouvons donc, dans la transmission, le meurtre à l’origine.

15

On peut remarquer la fécondité mentale de ces patients qui ont une imagination débordante. Ils écrivent beaucoup, font toute une série de démarches, plus ou moins logiques, quand ils sont paranoïaques, à la différence de ceux qui sont peu organisés. Ils veulent qu’on reconnaisse leur filiation et d’ailleurs, toute l’histoire des filiations délirantes ou des mythomanies filiationnelles, ordinairement des délires, intéressent beaucoup les journalistes. Dans le travail avec Bordarier, nous avons rencontré un fonctionnement mental de type assez particulier, qu’on appelle actuellement le « paranormal » ou le « paralogique ». Ce sont les médiums, la télépathie, les croyances spirites, c’est-à-dire la communication avec les morts, la télépathie, à laquelle Freud s’est intéressé. On peut dire qu’actuellement, grâce aux thérapeutiques, aux prises en charge aussi bien institutionnelles que médicamenteuses, on trouve de moins en moins de beaux délires de filiation, comme autrefois. En revanche, et c’est important de le dire, dans toute psychose – et là, je rejoins beaucoup d’auteurs psychanalystes, comme par exemple Piera Aulagnier –, il y a une atteinte du lien de filiation, et même une sorte de croyance délirante sur les mécanismes de la procréation, tout à fait imaginaires. Par ailleurs, nous apprenons beaucoup de choses des procréations médicalement assistées, dont on connaît le retentissement culturel, telles qu’elles existent de nos jours.

16

Aujourd’hui, chez les psychotiques, on ne trouve plus ces grands délires de filiation, mais très souvent des doutes sur la filiation du coté du père et des constructions imaginaires sur la procréation. Bin Kumara, psychiatre japonais, a décrit un délire de négation des origines. Le patient veut remplacer ses origines biologiques par une origine adoptive. Je peux aussi citer un cas tout à fait remarquable où le délire est projeté sur la descendance. Il s’agit d’une femme qui avait un enfant biologique de son mari et qui a fait toute une série de démarches pour déclarer que son fils n’était pas de son mari, biologiquement, mais que c’était un enfant adopté. On voit là un renversement de délire vers la descendance.

17

Il y a toute une pathologie, beaucoup plus vague, mais très intéressante, issue de la technique des empreintes génétiques. Une patiente est intervenue près d’un spécialiste des empreintes génétiques car elle se demandait si on n’avait pas substitué, autrefois, son enfant dans la crèche. Les substitutions de bébés ne sont pas absolument impossibles. Toutefois, cette pensée est arrivée au moment où son enfant a eu 18 ans et n’était donc plus légalement sous son autorité. L’idée qu’on lui avait substitué son enfant est ainsi apparue et elle en a demandé la confirmation par empreintes génétiques. C’est ainsi que fonctionne cliniquement un doute sur le lien de filiation.

18

Enfin, on peut décrire toute la pathologie de la filiation descendante. Soulignons le problème des dépressions post-partum qui sont fréquentes, de l’ordre de 8 à 10 % pendant l’année qui suit un accouchement. C’est une pathologie qui prend de l’importance sur le plan démographique et qui nécessite des prises en charge extrêmement précises. La mère, atteinte de cette dépression, réagit comme si elle ne se sentait pas à la hauteur de l’enfant qu’elle avait mis au monde, comme si tout le narcissisme partait dans l’investissement mégalomaniaque de son bébé. Ce mécanisme culmine dans ce qu’on appelle la psychose puerpérale qui est une vraie psychose avec une activité délirante, ordinairement très kaléidoscopique, projetée sur l’enfant qui vient de naître. On connaît ces meurtres d’enfants par des femmes dans les semaines, quelquefois dans les jours, qui suivent un accouchement. C’est une situation très dramatique, suivie ordinairement de suicide. On appelle cela alors le suicide altruiste. Il s’agirait pour ces femmes d’éviter à leur enfant qu’elles viennent de mettre au monde, de mener cette vie sur terre qu’elles pensent être effroyable et démoniaque. D’ailleurs, cet enfant peut parfois être vécu comme un démon.

19

En revanche, cette pathologie est très curable si on prend un certain nombre de précautions, avec quelquefois une thérapeutique par électrochocs (sismothérapie). C’est au fond une atteinte de filiation descendante, une considération par rapport à la filiation descendante qui est parfaitement mégalomaniaque, là aussi. En conséquence, on peut dire que la psychose puerpérale est un délire de filiation projeté sur la descendance.

Les filiations traumatiques

20

Le second aspect, celui des filiations traumatiques, est le thème central développé ici, mais peut-être fallait-il commencer par la description clinique de ce lien ? Peut-on décrire une structure du lien de filiation ? Le lien de filiation a plusieurs aspects qu’il est intéressant d’analyser.

La filiation instituée

21

Il y a d’abord ce qu’on peut appeler le lien de filiation institué. C’est celui qui permet de se définir à partir d’un réseau symbolique (comme ayant une place dans un réseau symbolique), la place de fils, la place de père, avec évidemment la transmission du nom mais aussi la transmission des biens, l’autorité parentale et l’appartenance. On peut parler d’une inscription symbolique instituée de la filiation, dont le droit, la définition juridique, est la plus typique. Il s’agit d’une sorte d’inscription qui est langagière par le nom, par ce qu’on dit à propos de et aussi par tout le langage. C’est le fait qu’un père ou une mère, un enfant, au fil des jours, dans la réalité quotidienne de la relation, nomment, d’un même nom, tel état, par exemple la colère : « Tu es en colère », « tu es furieux », « tu es tout rouge » ou bien « il fait beau aujourd’hui », « aujourd’hui, il fait frais. » C’est une façon de nommer, en commun, des états affectifs que l’enfant reprend ensuite pour son propre compte, pour les nommer lui-même. Cette relation entre le père et la mère, instituée par le langage, peut être décrite en termes affectifs mais aussi en termes de liens de filiation. On peut donc parler d’institutions langagières, mais il y a aussi les institutions non langagières, la plus évidente étant, par exemple, la transmission des biens. Lors d’un héritage, il y a très souvent des conflits qui sont des conflits typiques de filiation et il existe toute une pathologie de l’héritage intéressante, quelquefois, à analyser.

22

« Institutions langagières », « institutions non langagières ». Voici un exemple pour mieux comprendre la pertinence de ces hypothèses. Il s’agit d’un patient qui a décompensé dans les circonstances suivantes. Au moment de la guerre d’Espagne, il était venu en France parce qu’il avait perdu ses parents et avait été adopté par une famille. À la suite de cette adoption simple (comme il n’est pas rare), les parents ont eu deux enfants. Et puis les choses ont évolué et lorsque ce garçon a eu 20 ans, il a quitté ses parents adoptifs et les voyait moins. Il a alors mené sa vie de son côté, jusqu’au moment où il a décompensé. On le voit à cette occasion et on s’aperçoit qu’en fait, il n’a pas été informé par ses parents adoptifs de la mort d’un de ses frères biologiques, décalage dans sa filiation qui est dramatique pour lui. Ce décalage entre l’enfant naturel et l’enfant adopté est éclairé par la notion de lien de filiation.

La filiation narcissique

23

La filiation narcissique, quant à elle, offre une autre logique des liens de filiation. Elle est intéressante à considérer parce que c’est peut-être à travers elle que l’on peut comprendre la transmission des traumatismes.

24

Qu’est-ce que cette filiation narcissique ? Dans les délires de filiation, il y a donc une espèce de mégalomanie. Tout se passe comme si, au lien de filiation instituée, était étroitement intriqué un lien narcissique de reproduction du même. Ce système est un fantasme qui est une défense contre la mort : il s’agit d’un fantasme d’immortalité.

25

On retrouve cette définition de façon parfaitement indépendante dans les théories des anthropologues. Tout se passe comme s’il y avait en nous une partie qui ne peut pas mourir, qui était en quelque sorte là, à l’origine, et qui sera là, à la fin des temps. Nous sommes un petit élément de cette lignée, ce qui fait que nous ne mourrons pas puisqu’il y aura toujours une partie de nous qui persistera dans notre descendance, et nos idées. Évidemment, c’est quelque chose qui est à l’origine du sentiment religieux. C’est au fond aussi une des intuitions de la sociobiologie qui décrit des gènes qui se transmettent en prenant comme hôtes successifs les corps des individus. Tout récemment, l’histoire de la secte des Raéliens a exhibé de façon évidente cette construction. Pourquoi cette fascination face au clonage ? Les gens qui se sont occupés de procréations médicalement assistées montrent que, dans l’illusion de faire un enfant parfait, il y a un enfant cloné, un enfant qui ressemble de façon imaginaire à ses parents. Il faut donc faire un enfant qui ressemble le plus à soi. C’est une espèce de système de clonage et c’est ce qu’affirmaient, de façon évidente, les Raéliens en y associant le thème de l’immortalité.

26

Que se passe-t-il donc dans ce système de filiation narcissique ? Il y a une sorte de transmission, en direct, qui n’est plus modélisée par le symbolique de la filiation instituée. Des choses qui ont eu lieu dans les générations antérieures, notamment la génération précédente, traversent le psychisme du sujet sans être, en quelque sorte, assimilées. On peut ici reprendre les travaux de Maria Torok qui parlait du fantôme. C’est une inclusion, une incorporation, par la génération, d’une sorte d’enclave psychique. Prenons l’histoire d’une jeune femme psychotique qui ne cessait de parler de la destruction de ses organes génitaux et qui, d’ailleurs, avait des relations un peu avec n’importe qui, pour se prouver, à elle-même, qu’elle pouvait être enceinte. Lors d’une rencontre avec ses parents, qui avaient eu deux jumeaux avant elle, on apprit que, en fait, ces jumeaux étaient nés malgré une tentative d’avortement. Or, l’un des jumeaux avait une agénésie d’un bras. Cette atteinte corporelle qui était là, illustrait une anomalie à la naissance. Ainsi, cette patiente psycho-tique ne cessait-elle de vivre dans son corps l’avortement qui s’était passé à la génération précédente : c’était une transmission d’une espèce d’enclave psychique, d’une génération à l’autre.

27

La « filiation de corps à corps » est tout simplement (elle s’est beaucoup transformée depuis) celle de l’adage romain mater certifima pater incertus. Pater incertus, puisque le père c’est le mari de la mère, tandis que la mère est certaine car l’enfant sort du corps de la mère : c’est de l’ordre de l’évidence visuelle. Cet adage a géré pendant des siècles et des siècles les problèmes de filiation et il faut dire que la méthode des empreintes génétiques a transformé complètement cette conception puisque, actuellement, on recourt aux empreintes génétiques qui donnent une certitude pratiquement à 100 %, autant du côté du père que du côté de la mère.

28

Au fond, on peut dire que, dans les temps anciens, la filiation narcissique se portait sur la filiation de corps à corps. Quand on parlait de filiation de sang, le sang bleu par exemple, on faisait partie d’une famille qui était là, à l’origine des temps, et qui sera là éternellement. On parlait en terme corporel (le sang). Ceci n’existe plus à l’heure actuelle, mais, aujourd’hui, il y a dans la culture un changement qui ne dépend plus de l’évidence visuelle, mais qui est biologique. Nous sommes entrés dans une phase de biologisation des liens de filiation.

Les divers traumatismes

29

Pour en terminer avec le problème de la filiation traumatique, disons qu’elle renvoie aux problèmes de transmission qui traverse les générations, sans pour autant être symbolisée. On peut retrouver un certain nombre de traumatismes. Le traumatisme du génocide. Janine Altounian a écrit : « L’ancêtre, c’est le génocide. » On rencontre cela évidemment dans le génocide juif : c’est de l’ancêtre dont tout dépend et c’est par lui que tout se transmet, justement un peu sur le mode de la filiation narcissique, de la reproduction du même, et cela peut ressurgir par des actions violentes. Le traumatisme se transmet en direct et c’est le meurtre, la violence, l’ancestralisation du génocide. On peut trouver d’autres ancêtres. Des événements primordiaux comme le 11 septembre, par exemple, ou la bombe d’Hiroshima. Dans un film d’un cinéaste japonais qui s’appelle « Pluie noire », on observe, dans la famille qui a été atteinte par la bombe d’Hiroshima, toutes les particularités de la filiation : la stérilité, les adoptions, les doutes sur le père. Tout le scénario est bâti à partir de cet événement ancestral qu’est la bombe d’Hiroshima. On retrouve cette figure bien sûr dans le génocide. C’est en cela que l’étude du national socialisme est intéressante. On peut voir cette période comme une sorte de délire de filiation collectif, basé sur la notion de préformation. Les choses ont été formées une première fois et on assiste à une répétition de ce qui a été formé cette première fois et qui peut se reproduire sur des millénaires. C’est comme s’il n’y avait pas d’évolution historique, de transformation dialectique du monde dans le sens de Hegel.

30

Les événements symbolicides. Dans le cadre de cette filiation traumatique, essayons de singulariser des événements symbolicides. Les événements symbolicides sont des événements qui, en quelque sorte, détruisent le réseau symbolique, donc le lien de filiation institué.

31

Il y a d’abord le problème des enfants morts. Quand il existe des enfants morts, tout se met à fonctionner sur le mode de la filiation narcissique, y compris avec son système magique de reproduction du même. Ainsi, chez une femme qui est enceinte et qui a dans ses antécédents mis au monde un enfant qui est mort, il y a tout un système magique qui se met en place. On peut parler d’événements symbolicides et c’est surtout dans la pathologie africaine que nous en avons vu l’importance. L’enfant mort est un enfant qui est allé au ciel, mais qui doit, dans l’enfant suivant, revenir et on essaiera de voir, dans le corps de cet enfant, si le bout de l’oreille a la même conformation que chez l’enfant précédent.

32

Ces personnes sont conduites à rechercher des stigmates dans le corps qui prouvent la continuité entre l’enfant mort et l’enfant à venir. On voit là un système où tout se passe en fonction de la reproduction du même et non pas en rapport à un système symbolique.

33

On peut aussi évoquer le problème du métissage qui est à étudier dans les doutes de paternité. Nous trouvons également les morts prématurées des parents, le changement de patronyme inexpliqué ou mal présenté, le fait évidemment de donner à un nouveau-né le prénom d’un enfant mort, ce qui est une façon de le perpétuer, de ne pas en faire le deuil. Encore faut-il que l’enfant soit nommé. Actuellement un certain travail se fait en ce sens au sujet des enfants mort-nés. Un collègue anglais avait une formule assez percutante à ce propos « enfant mort-né, pensée mort-née », donc il n’y a pas de possibilité de penser. Les enfants qui se retrouvent les derniers d’une lignée peuvent se vivre comme piégés dans le « syndrome de l’entonnoir ». Si on n’a pas d’enfant, la lignée s’éteint. Ce sont des indices que l’on peut rechercher dans la clinique et qui peuvent être faciles à utiliser sur le plan psychothérapeutique en les montrant simplement au patient, en mettant en perspective la part imaginaire. On peut être le dernier d’une lignée, mais pas pour autant devenir extrêmement malade.

34

Quant à la question des suicides, il y a un problème en ce qui concerne la transmission qu’il conviendrait de développer. En travaillant avec des familles d’enfants suicidés, on voit qu’il peut y avoir ce fantasme de reproduction du même : la transmission du suicide. En fait, c’est assez thérapeutique de pouvoir mettre les choses à plat avec ces familles, parce que, sur le plan des recherches génétiques, cette transmission existe, mais elle est loin d’avoir cet aspect absolu de reproduction du même que ces familles imaginent.

35

Enfin, la coïncidence mort-naissance peut être quelquefois tout à fait pathologique. Celle-ci peut correspondre à la mort d’un parent dans les semaines, ou quelquefois dans les jours qui précèdent la naissance d’un enfant. Il y a plusieurs réactions différentes. Nous avons vu un cas de psychose puerpérale déclenchée par cette situation, avec mise à mort de l’enfant. On peut voir ainsi des phénomènes très curieux d’inversion de la flèche du temps, c’est-à-dire que la petite sœur devient la grande sœur : la façon dont est vécu le temps, curieusement, est en rapport avec la coïncidence de la mort et de la naissance. Cette question a été développée également par Maria Torok, à la suite des travaux d’Abraham, un disciple de Freud. Après un décès, il peut y avoir une reviviscence pulsionnelle qui entraîne la naissance d’un enfant neuf mois après. C’est le cas de Salvador Dali par exemple. Salvador Dali est né 9 mois et 10 jours après la mort de son frère qui s’appelait lui-même Salvador. C’est aussi le cas de Van Gogh.

Conclusion

36

Il y a donc des phénomènes qui sont traumatiques. Leur aspect symbolicide étant justement l’aspect traumatique qui prend le pas sur les autres systèmes. Par ailleurs, on peut dire qu’il y a traumatisme lorsque la filiation narcissique l’emporte sur la filiation instituée et symbolique.


BIBLIOGRAPHIE

  • GUYOTAT, J. 1995. Filiation et puerpéralité, logiques du lien, Paris, PUF.

Résumé

Français

Certains événements de vie peuvent devenir traumatiques chez un sujet lorsqu’ils s’inscrivent dans les singularités de son lien de filiation : incertitude paternelle, infertilité, coïncidence mort/naissance (enfant posthume), dernier d’une lignée...

MOTS-CLÉS

  • Filiation instituée
  • narcissique
  • biologique
  • événements de vie

Plan de l'article

  1. Le contexte psychiatrique d’après-guerre
  2. La rencontre avec les thérapies traditionnelles
  3. Le concept de filiation
    1. La pathologie de la filiation aujourd’hui
  4. Les filiations délirantes
  5. Les filiations traumatiques
  6. La filiation instituée
  7. La filiation narcissique
  8. Les divers traumatismes
  9. Conclusion

Pour citer cet article

Guyotat Jean, « Traumatisme et lien de filiation », Dialogue 2/ 2005 (no 168), p. 15-24
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2005-2-page-15.htm.
DOI : 10.3917/dia.168.0015


Article précédent Pages 15 - 24 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback