2005
Dialogue
Éditorial
Régine Scelles
Professeur des Universités Laboratoire PRIS, Université de Rouen
La revue Dialogue a toujours été au cœur des débats concernant la manière
de penser les familles et les couples qui traversent une crise ; elle a toujours
soutenu et alimenté la réflexion sur les dispositifs de soin psychique afin
d’ouvrir des pistes à leur nécessaire évolution. C’est pourquoi, elle souhaite
contribuer à la réflexion théorique et pratique sur le dispositif de médiation
familiale.
Il n’y a pas de couple, pas d’individu sans historicité sociale, pas de pratique
d’aide, de soin qui ne se réfèrent à l’état d’une société donnée, à un moment
donné. Il n’y a pas non plus de dispositif concernant la famille qui ne soit
conçu, mis en œuvre sans une théorie, une manière de concevoir le sujet, le
groupe, les processus de construction et d’évolution de leurs liens et leurs
fondements. Aussi est-il impossible de mener une réflexion sur le métier de
médiateur familial et sur les missions qui lui sont assignées, sans en référer
au climat social et politique dans lequel cette profession a été promue en
France, et sans analyser les raisons de l’écho qu’elle rencontre dans notre
société chez les décideurs.
Cette pratique pose de manière renouvelée la question de la délimitation entre
sphère privée et sphère publique, entre « réalité psychique » et « réalité », et
interroge le pouvoir du professionnel, celui de l’État et leurs limites respectives sur la vie intime des couples et des familles.
Aujourd’hui, l’intervention croissante de l’État dans la vie des familles, les
volontés politiques de plus en plus fermement affirmées de faire en sorte que
les familles soient encore plus aidées à être « bien » avec leur enfant, conduisent à une augmentation et à une diversification des propositions d’interventions : interventions éducatives, socio-éducatives, thérapeutiques, groupes de
soutien, groupes d’échanges… La médiation est l’un de ces dispositifs qui
prend une place particulière dans le paysage français actuel, du fait qu’elle a
donné lieu à la création d’un diplôme ; diplôme qui n’est pas un diplôme de
« psy » mais de « médiateurs », qui sont des « tierces personnes qualifiées,
impartiales, indépendantes et sans pouvoir de décision ».
Du fait du soutien de l’État, sans nul doute cette pratique va se développer, et
il devient urgent de penser cette intervention auprès des couples par rapport
à celle de psychologue, conseiller conjugal, psychiatre, thérapeute de couple
ou de famille… Ce qui amène à discuter de la médiation, née en Amérique
du Nord, tant sur le plan des théories qui la fondent, que de l’éthique de la
relation, de la morale qui la sous-tendent, et de la pertinence de cette pratique
et de ses indications.
En introduction à ce numéro, rappelons la définition adoptée par le Conseil
national consultatif de la Médiation familiale en 2002 : « La médiation familiale est un processus de construction ou de reconstruction du lien familial
axé sur l’autonomie et la responsabilité des personnes concernées par des
situations de rupture ou de séparation dans lequel un tiers impartial, indépendant, qualifié et sans pouvoir de décision – le médiateur familial – favorise, à travers l’organisation d’entretiens confidentiels, leur communication,
la gestion de leur conflit dans le domaine familial entendu dans sa diversité
et dans son évolution. »
La médiation familiale est envisagée parfois comme une clinique du lien
défait, dans lequel il s’agit de puiser une ressource pour l’action. Dans les
écrits fondateurs de cette pratique, figure en bonne place l’idée qu’elle s’appuie sur des principes d’autonomie, de responsabilité et d’autodétermination,
sur le postulat que la solidarité familiale doit être soutenue et, enfin, que dans
les situations de conflits familiaux, les droits des enfants et des parents doivent être préservés. Il s’agit donc de se placer dans la réalité, de s’appuyer sur
la raison et d’être pragmatique.
Lorsque sur Internet, on tape le mot-clé « médiation familiale », les mots qui
apparaissent le plus souvent dans le texte de présentation sont : résolution de
conflit, renouer le dialogue, mieux se séparer, prévention, efficacité,
construction, liens… En particulier sur les sites québécois, il est décrit avec
minutie des protocoles de pratique de médiation devant suivre plusieurs
étapes abordées successivement, dans un ordre précis. À eux seuls, ces motsclés, ces protocoles laissent entrevoir l’étendue et la diversité des questions
que pose ce dispositif, concernant tant la formation des médiateurs que la
délimitation de leurs missions. Au cœur de tout cela, figurent en bonne place
le sens, la fonction et la manière dont sont perçus, pensés et traités les conflits
de couple.
Dans ce contexte, se pose le problème de savoir quelles sont les indications
de cette pratique et ses limites, et, si, en particulier, les thérapeutes du couple
et de la famille peuvent, ou non, y prendre place ou s’ils doivent s’y refuser.
Certains auteurs, dans ce numéro, posent la question du référent psychanalytique dans la pratique de médiation, théorie qui n’est pas au fondement de sa
conception.
Nous avons réuni ici des praticiens de la médiation et/ou de la thérapie de la
famille et du couple (MM. Berger, Ducousso-Lacaze, Grechez, Martinière,
Viaux). Tous, à partir de leur pratique de soin, d’accompagnement et de
recherche interrogent les indications, les limites de la médiation, ses effets et
ses liens avec les autres dispositifs. De son côté, le sociologue B. Bastard met
en perspective ce dispositif, la profession de médiateur avec une certaine
conception de la famille et avec la manière dont l’État, au fil du temps, a souhaité intervenir dans ce domaine de la vie privée.
À la lecture de l’ensemble de ces articles, le lecteur pourra saisir à quel point
cette profession et cette pratique soulèvent des questions fécondes, si on les
laisse cheminer, et si le pragmatisme ne prend pas trop rapidement le pas sur
une réflexion critique.
Comme toujours, Dialogue propose plusieurs articles hors thème.
J. Cassanas invite les thérapeutes familiaux à s’intéresser aux effets de la
communication analogique dans le cadre de la thérapie familiale, et à la
manière de travailler avec la complexité de cette dimension de la communication interindividuelle et groupale.
A. Thévenot et coll. poursuivent la réflexion initiée précédemment dans le
numéro sur les familles d’accueil. Puis L. Gadeau invite le lecteur à réfléchir
au sens de l’acte éducatif pour l’adolescent et pour celui qui le pose, chacun
ayant sa subjectivité et sa temporalité propres. Enfin, à partir d’une pratique
d’analyste dans un lieu de rencontre parent-enfant, F. Pérez invoque les
notions de complexité et de chaos déterministe pour penser la complexité des
conflits familiaux traversés par chaque sujet dans un système intersubjectif,
tel qu’il existe dans ce lieu de rencontre.