2006
Dialogue
Notes de lecture
Notes de lecture
Monique Dupré la Tour
Les crises du couple
Leur fonction et leur dépassement
érès, 2005
Pour évoquer les crises, l’auteur
part de l’histoire de la thérapie du
couple et de son évolution. C’est
grâce à la découverte de son aspect
groupal que la recherche a évolué
vers une prise en compte des éléments inconscients, de leur circulation fantasmatique et de la haine
inhérente à la relation. En s’appuyant
sur les éléments en jeu et en les mettant au travail, le couple devient un
outil de soin pour ses membres. Il
s’agit du couple psychique dont le
lien s’organise sur des accords
conscients et des pactes inconscients.
Penser le couple consiste à se représenter son institution et la relation
dans la durée favorisant la projection
de l’objet interne sur le partenaire.
La fonction psychique de la sexualité
acquiert là toute sa valeur de séparation engendrant la création.
Écouter le couple, c’est lui offrir
un contenant, entendre ce qui s’actualise de l’histoire infantile de chacun, prendre la mesure de la fonction
psychique de la souffrance, penser
l’écart entre les représentations et la
réalité. C’est aussi favoriser l’ouverture de ses frontières pour que chacun y gagne en fécondité, et
reconnaître le symptôme comme
création à symboliser et à transformer. Le processus et le contrat thérapeutique entraînent une atténuation
du symptôme, un travail sur le lien
dans une chaîne associative, une
interprétation sur la défaillance de
l’environnement primaire ravivée en
couple, et une élaboration des deuils.
L’analyse du choix ayant permis de
répéter et – peut-être – de dépasser le
conflit, apporte la reconnaissance
d’une altérité pour l’autre et d’une
subjectivité pour soi, le passage du
besoin au désir. La thérapie est un
lieu de transformation de l’agir en
mentalisation grâce à une reprise du
travail de séparation-individuation
du premier objet d’amour bloqué par
l’ambivalence empêchant le deuil.
Monique Dupré la Tour repère
trois organisateurs du couple : le projet, la relation et la durée, et montre
à travers une analyse de sa pratique,
deux choix possibles :
- le choix défensif du projet plutôt
que de la relation entrave la constitution du lien et débouche sur la
séparation ;
- le choix du projet et de la relation
permet le dépassement de la crise
grâce à une intégration des éléments
refoulés et à la reprise de l’histoire
de chacun, ouvrant sur la réorganisation de nouvelles collusions et sur
le maintien du couple vivant.
Dans son contre-transfert, le thérapeute est vivement sollicité dans
son monde archaïque concernant la
non-intégration de la violence fondamentale à la recherche d’une issue
dans la relation amoureuse. Attaquer
l’autre pour s’en différencier sans le
démolir évoque la phase de développement primaire d’« utilisation de
l’objet », dont chacun a fait l’expérience. C’est là le sens de la répétition des « scènes » où survivre à la
destructivité de l’autre s’éprouve
dans le but d’entrer dans l’intersubjectivité. C’est ce que fait le thérapeute en nommant la potentialité
créatrice de la destructivité.
Monique Dupré la Tour émaille
sa recherche de nombreux exemples
et la clôt sur Médée. À travers le
mythe, elle analyse une rupture sans
élaboration où l’objet d’amour
devient objet de haine. Le couple,
fondé sur les crimes que Médée a
commis pour protéger Jason et sur la
rupture de chacun avec sa généalogie, se lie sur un pacte de défense
contre la mort. Investir un objet de
haine permet de maintenir un lien.
Médée est l’instrument des déesses,
Jason celui d’une vengeance : les
missions venues des générations
antérieures entravent la constitution
du couple. La séparation non faite
avec elles s’actualise sur le couple
actuel : les enfants ne peuvent s’inscrire dans la filiation.
Florence Bécar
Sophie Marinopoulos
Dans l’intime des mères
Fayard, 2005
Sophie Marinopoulos, psycho-logue clinicienne et psychanalyste à
Nantes, est connue depuis de nombreuses années pour son travail spécifique auprès des mères qui
accouchent sous X.
Dans ce récent ouvrage, S. Marinopoulos aborde l’intime des mères
sous ses aspects les plus divers et les
plus déroutants, de la mère meurtrière à la mère inféconde, en passant par la mère qui abandonne. Elle
rend compte avec pudeur, respect et
délicatesse du cheminement de ces
figures « composites » de la maternité. Elle s’interroge sur le processus par lequel se construit la
maternité dans la toute première
enfance.
Sans délaisser la problématique
œdipienne, souvent présentée de
façon schématique au public, S.
Marinopoulos met l’accent sur la
période pré-œdipienne et l’« archivage des pensées maternelles » qui
s’y rattache.
Dans un langage accessible mais
rigoureux, l’auteur fait partager le
remaillage tout à fait délicat qu’elle
permet à ses patientes, en les accompagnant sur ce chemin qui ramène
Parce qu’il ne craint pas d’impliquer
plusieurs disciplines trop souvent
séparées : l’histoire et l’anthropologie, la sociologie et la psychanalyse,
autour de son interrogation sur les
errances de la conjugalité.
Plus on avance dans la lecture de
l’ouvrage, plus on découvre l’importance de l’inconscient dans l’interaction amoureuse. Non seulement
l’inconscient y est partout présent,
mais à l’évidence c’est lui qui mène
la danse.
Pour le lecteur non psychanalyste, la prise de conscience est
dure : que restera-t-il de nos amours
si nous laissons nos inconscients
écrire le scénario de notre vie amoureuse et sa mise en scène ?
Dans ce livre, sont rassemblés
des textes variés dont certains ont
déjà paru dans la revue Dialogue,
mais leur lecture simultanée est intéressante car chaque texte éclaire
d’un jour nouveau le suivant.
Ainsi le thème, cher à l’auteur,
du risque fusionnel de se perdre
dans l’autre – d’où les multiples
stratagèmes que chacun met en
place pour s’en défendre – se trouve
enrichi par une étude dynamique de
la structure du lien conjugal. Si pour
les personnalités fragiles le lien
conjugal est un risque, il peut aussi
représenter une voie de structuration
de la psyché. Entre le risque de se
perdre dans une aliénation sans
issue, et la possibilité d’en sortir,
blessé certes, mais en tous cas plus
mature, se situe l’aide que propose
la thérapie de couple.
Si d’une certaine façon les
conjoints font le couple, ce couple va
travailler en profondeur la psyché de
chacun. La résilience devient alors
aux prémices de la relation à l’autre
mère, la toute première.
Elle distingue ce qu’il en est
d’une démarche véritablement analytique, et attire l’attention sur la
confusion parfois faite avec une analyse intellectuelle des problèmes
que le patient viendrait déposer chez
le psychanalyste, démarche où la
rencontre avec soi-même est évitée.
Dans une société pressée où le souci
des performances est permanent,
comment préserver des espaces où
le soin psychique consiste à
entendre de l’autre quelque chose de
soi qui touche profondément ?
S. Marinopoulos fait aussi preuve d’un réel souci du public et des
politiques. Elle invite vivement tous
ceux qui font le monde d’aujourd’hui et de demain à prendre soin de
la santé des mères.
Cet ouvrage s’adresse tout autant
aux professionnels du soin psychique qu’à ceux du soin corporel.
Marie-Claire Tico
Jean-G. Lemaire
Comment faire avec la passion
Payot, 2005
En lisant le dernier ouvrage de
Jean-G. Lemaire, on mesure le chemin parcouru depuis bientôt un
demi-siècle par la recherche psychanalytique autour des dysfonctions
dans la relation de couple. La thérapie psychanalytique de couple, telle
que la conçoit et la pratique l’auteur,
offre incontestablement aujourd’hui
une voie de recherche féconde
devant la déroute actuelle des
couples et des familles. Pourquoi ?
l’évolution jamais terminée de chacun à travers les moments de crise.
En lisant le chapitre sur les langages du couple, on retrouve une
autre idée chère à l’auteur : face à
une scène conjugale et aux rationalisations mises en avant, ne pas trop
écouter ce qui se dit mais porter
toute son attention sur la manière
dont les partenaires se le disent.
« Apprendre à écouter avec le
regard » libère la capacité de penser
du thérapeute, lui permettant d’associer plus librement.
Une dizaine de page, dans le dernier quart du livre, sont consacrées à
une situation clinique. L’auteur
montre comment le thérapeute par
sa présence active, son regard, plus
que par de savantes interprétations,
va soutenir les patients pour leur
permettre de descendre progressivement dans les couches profondes de
leur subjectivité, afin de mettre en
mots des émotions et des représentations jusque-là restées dans l’inconscient.
Enfin comment, tout en facilitant
l’expression de la subjectivité de
chacun, le thérapeute veille à instaurer un climat de respect, qui en lui
même va contribuer à conforter le
narcissisme de chacun, souvent très
entamé par les conflits. Une thérapie
analytique de couple, c’est une
expérience à vivre, plus que des
conseils à attendre.
Si, dans ce métier difficile, il
nous faut, comme l’énonce Boileau :
« Vingt fois sur le métier remettre
son ouvrage », la lecture, crayon en
main, du livre de Jean-G. Lemaire
en offre l’occasion.
Annie de Butler
Philippe Gutton, Aldo Naouri,
Sylvie Angel
Les mères juives n’existent pas…
mais alors qu’est-ce qui existe ?
Odile Jacob, 2005
Trois personnes se rencontrent
lors de repas entre amis, ils évoquent la figure de la « mère juive ».
Leurs interrogations se conjuguent,
ils se mettent à réfléchir sur ce
thème, puis à écrire des chapitres
fort différents les uns des autres qui
donnent à ce livre une tonalité pleine
d’humour.
L’un est pédiatre et de mère
juive. Un autre, psychiatre, thérapeute familial et psychanalyste, également de mère juive. Le troisième
est psychanalyste et professeur
d’université, sans ascendance juive.
Ce livre entraîne le lecteur sur la
piste de ce que serait une « mère
juive », dans une mise point de ce
qu’il en est de l’environnement culturel de la mère, de la femme et de la
féminité.
Sylvie Angel fait un travail de
limier pour repérer la naissance de
cette expression qui surgit sous la
plume d’auteurs juifs américains
dans la deuxième moitié du
XXe siècle et qui fait long feu.
Devant son succès, elle interroge les
différentes représentations de la
femme dans la société juive : non
seulement la « mère juive » mais la
« Nice Jewish Girl » (gentille petite
fille juive) et la « Jewish American
Princess » ( JAP ).
Cette expression – la mère juive
– a été reprise par de nombreux
auteurs ou cinéastes, juifs pour la
plupart mais pas seulement. Elle a
donc une importance pour tous et
vient signifier quelque chose de
toutes les mères. Mère à la fois toute
bonne, toute dévouée à ses enfants
et mère envahissante dont on n’a
jamais fini de se dégager.
Sylvie Angel entraîne le lecteur
dans l’évolution du statut de la
femme et de la mère dans la société
et dans la rencontre de différentes
mères juives ou non, telles Folcoche, la mère de Woody Allen,
mais aussi celles d’Albert Cohen et
de Romain Gary, en citant des passages du « Livre à la mère » et de
« La promesse de l’aube ».
Aldo Naouri rappelle, à partir
de certains rituels de la religion
judaïque, que la maternité est un élément de la féminité, mais n’en est
qu’un parmi d’autres.
Après ce cheminement avec les
trois auteurs dans la littérature, le
cinéma, le religieux, la clinique individuelle et familiale, l’on en terminera par la phrase de Philippe
Gutton : « “La mère juive”, si forte
aujourd’hui, reflet de nos familles
contemporaines, pourrait être le
garant de l’imaginaire dans un monde
d’hommes quotidiennement occupé
par le savoir-faire phallique. »
Monique Dupré la Tour