2006
Dialogue
Notes de lecture
Jean.-G. Lemaire
Comment faire avec la passion
Payot, 2005
En lisant le dernier ouvrage de
Jean.-G. Lemaire, on mesure le
chemin parcouru depuis bientôt un
demi-siècle par la recherche psychanalytique autour des dysfonctions
dans la relation de couple. La thérapie psychanalytique de couple, telle
que la conçoit et la pratique l’auteur,
offre incontestablement aujourd’hui
une voie de recherche féconde devant
la déroute actuelle des couples et des
familles. Pourquoi ? Parce qu’il ne
craint pas d’impliquer plusieurs disciplines trop souvent séparées : l’histoire et l’anthropologie, la sociologie
et la psychanalyse, autour de son
interrogation sur les errances de la
conjugalité.
Plus on avance dans la lecture de
l’ouvrage, plus on découvre l’importance de l’inconscient dans l’interaction amoureuse. Non seulement
l’inconscient y est partout présent,
mais à l’évidence c’est lui qui mène
la danse.
Pour le lecteur non psychanalyste, la prise de conscience est dure :
que restera-t-il de nos amours si nous
laissons nos inconscients écrire le
scénario de notre vie amoureuse et sa
mise en scène ?
Dans ce livre, sont rassemblés des
textes variés dont certains ont déjà
paru dans la revue Dialogue, mais
leur lecture simultanée est intéressante car chaque texte éclaire d’un
jour nouveau le suivant.
Ainsi le thème cher à l’auteur, du
risque fusionnel de se perdre dans
l’autre – d’où les multiples stratagèmes que chacun met en place pour
s’en défendre –, se trouve enrichi par
une étude dynamique de la structure
du lien conjugal. Si pour les personnalités fragiles le lien conjugal est un
risque, il peut aussi représenter une
voie de structuration de la psyché.
Entre le risque de se perdre dans une
aliénation sans issue, et la possibilité
d’en sortir, blessé certes, mais en tous
cas plus mature, se situe l’aide que
propose la thérapie de couple.
Si d’une certaine façon les
conjoints font le couple, ce couple va
travailler en profondeur la psyché de
chacun. La résilience devient alors
l’évolution jamais terminée de chacun à travers les moments de crise.
En lisant le chapitre sur les langages du couple, on retrouve une
autre idée chère à l’auteur : face à une
scène conjugale et aux rationalisations mises en avant, ne pas trop
écouter ce qui se dit mais porter toute
son attention sur la manière dont les
partenaires se le disent. « Apprendre
à écouter avec le regard » libère la
capacité de penser du thérapeute, lui
permettant d’associer plus librement.
Une dizaine de page, dans le dernier quart du livre, sont consacrées à
une situation clinique. L’auteur
montre comment le thérapeute par sa
présence active, son regard – plus
que par de savantes interprétations –,
va soutenir les patients pour leur permettre de descendre progressivement
dans les couches profondes de leur
subjectivité, afin de mettre en mots
des émotions et des représentations
jusque-là restées dans l’inconscient.
Enfin comment, tout en facilitant
l’expression de la subjectivité de chacun, le thérapeute veille à instaurer
un climat de respect qui, en lui-même, va contribuer à conforter le
narcissisme de chacun, souvent très
entamé par les conflits. Une thérapie
analytique de couple, c’est une expérience à vivre, plus que des conseils à
attendre.
Si, dans ce métier difficile, il faut,
comme l’énonce Boileau : « Vingt
fois sur le métier remettre son
ouvrage », la lecture, crayon en main
du livre de Jean-G. Lemaire, nous en
offre l’occasion.
Annie de Butler
Thérapeute de couple AFCCC
Maurice Berger
Ces enfants qu’on sacrifie…
au nom de la protection
de l’enfance, Payot, 2005
Maurice Berger poursuit sa
réflexion abordée plus particulièrement dans son ouvrage précédent.
Son propos est volontairement
« frontal »: il a affaire, depuis une
vingtaine d’années de pratique psychiatrique, à des enfants abîmés, mal
protégés de la pathologie parentale et
il le dénonce.
L’auteur décortique et met en
cause les idéologies qui font perdurer
ces situations, les incohérences des
suivis peu pensés dans le long terme
et les faiblesses de la loi française.
Laissons-lui la parole car son
introduction présente clairement son
livre : « Les Français s’interrogent à
juste titre sur le fonctionnement de la
protection de l’enfance dans leur
pays. Une première réponse a été
apportée le 29 juin 2005, lorsque
après trois mois d’audition, la Mission parlementaire d’information sur
la famille et les droits des enfants a
remis à la presse son rapport d’étape
qui contient plusieurs propositions de
réformes. Ce document constitue la
plus importante avancée réalisée par
la société française dans la prise en
compte des besoins des enfants
depuis près de cinquante ans. »
Mais deux dangers demeurent.
Tout d’abord, il n’est pas certain que
ce projet aboutisse à une loi. Surtout, malgré les aspects positifs de
ce rapport, certains points essentiels,
les plus compliqués et les plus douloureux, ne sont pas abordés ou sont
esquivés. Or étant donné l’orientation habituelle de nos pratiques pro-148
fessionnelles, tout ce qui est laissé
dans le flou a de fortes chances
d’être interprété dans un sens défavorable à l’enfant et de laisser persister beaucoup d’aspects désastreux
de la situation actuelle. Cet ouvrage
a pour but de soutenir cette mission
pour qu’elle continue son action, et
l’auteur poursuit l’interpellation des
acteurs du dispositif de protection de
l’enfance, en faisant un état des obstacles à surmonter, si toutefois cela
est possible.
Le lecteur de formation administrative ou politique pourra se contenter de lire le chapitre 1, qui montre ce
qu’est la réalité hors de tout discours
« officiel », ainsi que les chapitres 3,
4 et 5, qui concernent les dysfonctionnements judiciaires et socio-édu-catifs. La conclusion explique
pourquoi les propositions de la Mission, bien qu’essentielles, sont insuffisantes. Le chapitre 2 expose les
enjeux, c’est-à-dire les dégâts provoqués chez un enfant petit par des
décisions inadaptées. Le chapitre 6
souligne les difficultés qu’éprouvent
les pédopsychiatres à investir ce
champ de travail. Le chapitre 7,
consacré à la mauvaise utilisation des
visites médiatisées, permet de saisir
pourquoi le travail effectué dans de
nombreuses situations difficiles est
inefficace. Le chapitre 8 montre nos
réticences injustifiées à organiser des
réponses adéquates face à la violence
de certains parents.
Ce livre, qui s’appuie sur une
clinique importante, bouscule et
dérange. Il ouvre aussi sur des organisations différentes du dispositif de
protection de l’enfance. En commentant ceux d’autres pays comme l’Italie ou le Canada, il ne peut qu’aider
les partenaires œuvrant dans ce
champ à évaluer leur pratique et à la
mettre en perspective.
Marthe Barraco-De Pinto
Geneviève Djénati
« Le Prince charmant et le Héros »,
Hommes, femmes :
le grand malentendu
Éditions de l’Archipel, 2004
Ce livre, facile et agréable à lire,
de même qu’à travailler, se lit comme
on regarderait un livre d’images.
La première partie de l’ouvrage
retrace la formation psychoaffective
de la personnalité chez le petit garçon
et chez la petite fille. Tout en restant
au plus près de la théorie freudienne,
les manifestations précoces du masculin et du féminin chez l’enfant,
sont ici montrées de façon vivante et
imagée. L’auteur, grâce à des formules simples mais très évocatrices,
laisse entrevoir l’essentiel d’une
théorie psychanalytique complexe.
Par exemple, faisant référence à la
théorie de la séduction chez Pontalis,
l’auteur nous parle du « trousseau
psychique du bébé » : nul besoin de
longs développements, tout le monde
a compris.
La deuxième partie de l’ouvrage,
qui est la plus importante, campe la
rencontre amoureuse sous ses multiples facettes – conscientes et
inconscientes – mettant en relief les
différences selon le sexe. Là encore,
grâce à un vocabulaire précis et des
images colorées, « on voit » ce sur
quoi l’auteur invite à réfléchir. Ainsi,
pour décrire le jeu amoureux entre la
femme dépressive et « son héros »,
deux phrases vont suffire : « Une
femme qui pleure est d’abord une
femme que l’on doit faire rire. » et
« Les hommes savent bien qu’une
femme qui rit est à moitié conquise. »
On sait combien la restructuration
d’un narcissisme défaillant – que permet l’amour –, se fera essentiellement par le regard. Une phrase
directement sortie d’un conte de fées
suffira à le rappeler : « Lorsque la
princesse pose les yeux sur le vilain
crapaud, il se transforme en prince et
la bête redevient humaine. »
Viennent ensuite plusieurs sous-chapitres, pour illustrer les inévitables malentendus – souvent liés à
l’histoire de chacun –, qui progressivement vont infiltrer la relation. En
fait, comme le souligne l’auteur :
« L’autre se trouve investi d’une
fonction qu’il ne connaît pas. » Plusieurs cas de figures sont alors possibles selon l’importance des conflits
intérieurs non résolus, que chacun
risque de rejouer dans la relation
conjugale, sans en avoir conscience.
Si ce qui circule dans la relation à
l’autre ne réveille pas trop ces derniers, la relation est durable. Le fait
qu’ils se réveillent un peu permettra
un travail de maturation dans le
couple.
Mais si l’autre réveille en permanence et, à l’excès, des souffrances
indicibles, alors les partenaires, s’ils
souhaitent vieillir ensemble mieux
qu’ils n’ont vécu, devront envisager
une thérapie individuelle ou en
couple, parfois même les deux. Un
large éventail de cas cliniques est là
pour illustrer l’analyse de ces dysfonctionnements au sein du couple.
Pour présenter de façon vivante
un chapitre ou un sous-chapitre, l’auteur cite des écrivains connus. Parmi
les nombreuses citations, il en est une
de Woody Allen, pleine d’humour,
qui fera sourire plus d’un thérapeute
de couple. La voici : « Désormais,
mon amour, nous ne ferons plus
qu’un : moi… »
La dernière partie de l’ouvrage
est intitulée : « Trente personnages en
quête d’amour. » En effet, de Don
Juan à Pygmalion, en passant par
Peter Pan et Robin des Bois, on parcourt toute une galerie de portraits.
Qui, en même temps, renvoient aux
patients par le biais de mythes issus
de la culture occidentale. Voilà une
façon intelligente de travailler le
contre-transfert. Gérard Bonnet, dans
un séminaire sur le métier de psychanalyste, soulignait l’importance de la
culture. L’art, sous toutes ses formes
– peinture, musique, écriture – est
indispensable pour soutenir et enrichir en permanence l’imaginaire du
thérapeute et sa capacité de penser.
On fait tous l’expérience, avec certains patients qui semblent plus
lourds à porter que d’autres, de
consultations où on est incapable de
penser, car envahis par la souffrance
des patients, autant que par la violence des représentations qu’ils déposent ou suscitent.
Voici donc un ouvrage de plus à
avoir dans sa bibliothèque.
Annie de Butler
Thérapeute de couple AFCCC