2006
Dialogue
Notes de lecture
Sous la direction de
Jean-Pierre Caillot
« La folie familiale », Groupal, 18,
Les éditions du collège de
psychanalyse groupale et familiale,
2005
Le numéro 18 de la Revue de psychanalyse groupale et familiale est
consacré au thème de la folie familiale.
Un article collectif engage une
discussion autour de deux concepts
de Racamier. Si la folie est une ruse
pour dire la vérité, pour Racamier, il
existe à l’origine de la folie familiale
un secret incestuel déversé sur le
« figurant prédestiné », dont le délire
sert de verrou chargé de la « surdéfense ». Les défenses s’accomplissent avec la participation d’autrui
dans la négation de la différence, de
la séparation et de l’altérité. Elles
sont transagies. Elles représentent
une troisième topique, interactive,
constituée des registres de la réalité
interne, externe et intermédiaire.
Elles empêchent la constitution d’espaces psychiques différenciés et
induisent engrènements et confusions.
Dans la dynamique psychotique,
le patient reste collé en raison de la
diffraction de son délire sur la
famille. Son moi clivé l’empêche de
distinguer le fantasme de la réalité.
La relation thérapeutique vise à le
renforcer en mettant de l’ordre dans
les délires et les fantasmes, et en les
liant à la vie réelle du patient. Elle
érige des frontières contre la fusion
nécessaire à sa survie. Elle favorise
les différenciations entravées par la
non-intégration des pulsions agressives permettant l’accès à l’individuation. Le thérapeute oscille entre
autonomie et dépendance afin d’élaborer les angoisses de séparation ou
de fusion et d’introduire de la mobilité dans un fonctionnement rigide.
Racamier envisage la folie sous
l’angle interpsychique : il montre le
rôle du délire d’un sujet « opérateur
de défense » chargé d’endiguer l’outrance familiale faite d’agirs (formes
aliénantes de l’action) et de conduites
aberrantes qu’il endosse et verrouille.
Un agir consiste à expédier un
contenu psychique hors de soi au-dedans d’un autre. Cette injection
peut aller jusqu’à l’engrènement,
identification projective associée à un
mécanisme pervers où ce qui est
injecté ne peut faire retour : ce qui est
fantasmé par l’un retentit chez l’autre
dans une participation confusionnelle, un « fantasme non fantasme ».
L’engrènement où l’espace est aboli
se distingue de la résonance fantasmatique en ce qu’elle est intersubjective et partagée entre des individus
séparés. Le psychisme n’est pas
fermé, il peut se loger dans un autre
et le faire agir. C’est ce que Racamier
nomme la « topique interactive », où
les défenses sont transagies : il y a
transgression des espaces psychiques
individuels, « agir » et « faire agir ».
Si comme son nom l’indique une
topique suppose un espace, dans la
psychose et la perversion on assiste à
l’écrasement des espaces personnels
et à la transgression de la différenciation entre les êtres. On est dans la
confusion, l’abolition du temps et des
frontières, l’immédiateté, la sensation, le corps et l’adhésivité.
Un autre article présente une
analyse familiale du crime des sœurs
Papin. Il montre une relation d’emprise, d’appropriation et de rejet des
filles par leur mère, appuyée sur le
rejet du géniteur par identification
de l’enfant au parent haï. Trois
conditions sont réunies qui aboutissent au double acte criminel :
- la rupture du lien maternel ;
- le transfert de ce lien sur la
patronne ;
- l’importance du regard qui
- observe ».
Il s’agit d’une dynamique imaginaire dans laquelle la position incestueuse ne permet pas l’accès à la
castration : l’inscription dans l’ordre
symbolique est impossible et ouvre
sur la psychose. Si les sœurs Papin
ont pu réparer, à travers une relation
fusionnelle, les blessures infligées
par des séparations précoces, le fait
d’avoir été découvertes signifiait un
nouvel abandon. On peut se demander par quel sixième sens (collusion
ou engrènement ?) les patronnes
sont revenues alors qu’elles étaient
attendues ailleurs. Venaient-elles
« voir » les sœurs agir leurs fantasmes incestueux ?
D’autres auteurs ont repéré des
délires inapparents chez les parents
de patients schizophrènes. Des éléments psychiques des uns passent
dans les autres par écrasement des
espaces, engrènements, imbrications
des êtres, absence de symbolisation,
expulsion. On repère un délire inap-parent à plusieurs signes : dynamique figée, narcissisme bétonné,
persécution, lutte contre la décompensation, apparence très ordinaire.
Et à ce qui fait défaut : affects, sentiments, intérêts, doutes, conflits. Si
les délires concernent l’origine et
l’identité, on peut s’interroger sur la
société contemporaine : ses manipulations des origines évoquent les
fantasmes des patients délirants, sa
folie du rendement et de l’efficacité
méprise le sujet et subvertit notre
sens de la réalité.
Florence Bécar
Thérapeute de couple AFCCC
Danièle Brun
La passion dans l’amitié
Éditions Odile Jacob, 2005
Partant des œuvres littéraires, de
la philosophie et de la poésie, et
introduisant sa compréhension des
amitiés de Freud et des vignettes cliniques, Danièle Brun nous invite à
entrer avec elle dans les méandres
de l’amitié et dans une recherche de
sa compréhension. Prenant comme
hypothèse qu’une des fonctions
majeures de l’amitié est celle d’un
abri protégeant contre la résurgence
des émotions datant de l’enfance
tout imprégnées des premiers désirs
sexuels, elle s’intéresse à la naissance de l’amitié entre Freud et son
neveu Jones, au moment où la libido
de Freud se tournait vers sa mère.
L’amitié s’appuierait ainsi sur un
scénario fantasmatique de l’enfance
dont le contenu est refoulé mais dont
les bases reposent sur des impressions marquantes que l’amitié va
réactiver en les transformant.
Dans cette alternance de références littéraires, cinématographiques, et de vignettes cliniques,
nous parcourons les dimensions de
l’amitié depuis sa naissance à sa fin.
Nous découvrons de quelle manière
la sexualité infiltre les amitiés,
notamment les amitiés amoureuses
de l’adolescence dans lesquelles il y
a du sexe au sens d’une recherche de
sensation ou de rencontre des corps,
mais pas de sexualité au sens d’accomplissement génital. Relire, dans
la perspective de Danièle Brun,
l’amitié entre Freud et Édouard Silberstein, d’après le sens qu’elle
prend par rapport au premier coup
de foudre adolescent de Freud pour
Gisella et le « grand Meaulnes » –
avec la place centrale occupée par la
recherche d’une femme par les deux
adolescents – est passionnant. Elle
décrit combien la découverte de la
femme aimée exige la présence d’un
ami, d’un compagnon de route intérieur auprès de qui s’abriter pour se
laisser aller sans trop de risque à une
certaine folie.
Après Le grand Meaulnes, nous
voici avec Jules et Jim et leur amitié
autour de Kathe, Jules chargeant son
ami Jim de satisfaire sa femme,
Kathe, dont il a deux enfants. Ne
croyant pas pouvoir le faire lui-même, il laisse la place libre à Jim
de la manière dont il imagina sans
doute et, cela depuis l’enfance, que
sa mère eût pu être satisfaite.
Quand il s’agit de la mort, que ce
soit dans un contexte individuel ou
collectif, le chagrin et le trouble qui
accompagnent la perspective du
deuil créent assez régulièrement le
besoin d’un renouveau dans l’amitié, amitié qui peut s’inscrire dans la
nostalgie d’un père protecteur. C’est
ainsi que sont analysées les amitiés
entre Antoine de Saint-Exupéry et le
Petit Prince ainsi que celles entre
Jean Tarrou et le docteur Bernard
Rieux dans La Peste de Camus.
Le livre d’Hervé Guibert, À
l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie,
nous ouvre à l’analyse des attentes
déçues.
Bien d’autres références littéraires émaillent ce livre qui donne à
penser et réveille en nous toutes les
amitiés que nous vivons ou avons
vécues. Il fait entrevoir un nouvel
éclairage sur ce qui s’y joue. Je ne
saurais trop recommander cette lecture, passionnante, à tous ceux qui
s’intéressent au couple. Par l’analyse de la naissance d’une amitié, de
son sens et de sa fin, elle fait entrer
dans la problématique de tout lien.
Monique Dupré la Tour
Psychologue, thérapeute de couple