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Dialogue

2006/3 (no 173)

  • Pages : 146
  • ISBN : 274920626X
  • DOI : 10.3917/dia.173.0021
  • Éditeur : ERES


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Je me propose dans ce texte de donner un aperçu de l’expression du désir d’être parent chez une femme, dans le cadre de la cure analytique qu’elle a menée avec moi pendant plusieurs années et au cours de laquelle elle a révélé son homosexualité manifeste. J’essayerai de montrer comment les différentes solutions envisagées par la patiente face à la maternité – absence logique d’enfant, en cohérence avec son choix d’objet sexuel mais se présentant comme un obstacle à sa résolution personnelle (Moinot, 1985), utilisation des nouvelles techniques médicales de procréation ou adoption – viennent troubler l’identité de l’analyste. Tout se passe, alors que cette cure touche à sa fin, comme si le moteur transférentiel s’emballait, et qu’apparaissait un temps extrême de l’analyse, une tension dynamique induite, entraînant une sorte de vacillement, voire une confusion de la pensée chez l’analyste. C’est une sorte de réaction thérapeutique hypomaniaque qui s’organise, a contrario de la réaction thérapeutique négative [1]  Notion abordée par Freud en 1916, puis reprise en 1937... [1] , mais constituée sur le même modèle au sens où « elle vient toucher au plus profond “l’être” analyste » (Chabert, 2004). La qualité de cette relation, dans le cadre du transfert, est particulière dans la mesure où, comme dans sa position contraire, la réaction thérapeutique négative, elle empêche l’analyste de penser et tend à l’enfermer dans des frontières morales ou éthiques relatives par exemple à l’idée de cette forme particulière de transgression que pourrait représenter le fait d’avoir un enfant lorsqu’on a fait le choix de l’homosexualité patente.

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J’ai reçu Claire en analyse pendant presque dix ans et l’histoire de l’enfant a sans doute été une manière pour elle d’ouvrir une fenêtre afin de ne pas s’engager dans une nouvelle spire du processus analytique mais plutôt de me faire entrevoir un nouveau lieu de transfert où ma présence aurait pu définitivement rester en expansion (Laplanche, 1992).

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Le premier rendez-vous avait eu lieu au décours d’une histoire traumatique survenue deux ans auparavant, mais sur laquelle je n’insisterai pas car elle n’apporterait rien à mon propos.

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Cette patiente se disait déjà bisexuelle. Lorsque je la reçois pour la première fois, elle me précise cependant que si elle a eu des relations avec des femmes, c’est seulement de manière très fugitive et très épisodique. À une ou deux reprises, ces relations ont eu lieu en présence du copain avec lequel elle a une relation sentimentale et sexuelle très régulière depuis déjà plusieurs années. En dépit de sa bisexualité, qu’elle annonce d’emblée au début de la prise en charge, elle se dit davantage attirée par les hommes que par les femmes même si le rapport avec une femme est vécu par elle comme une sorte de présent.

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Six mois environ après le début de son analyse, Claire rencontre pourtant en secret l’amie d’un copain de son propre petit ami et une véritable histoire d’amour homosexuelle commence à naître. Elle ne quitte pas son copain pour autant. La relation perdure, en parallèle de celle qu’elle entretient avec son copain. Et puis une autre histoire avec une autre femme se profile, et puis encore une autre. Et Claire finit par décider de se séparer du copain pour construire une véritable relation de couple avec Jeanne.

Désir d’enfant

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Plusieurs éléments entrent en ligne de compte pour que Claire aborde, après plusieurs années d’analyse, la question de l’enfant : d’abord l’idée qu’elle ne se sent pas suffisamment reconnue dans son travail, puis une interrogation sur le temps, enfin l’impression de vieillir plus vite que son analyse, c’est-à-dire que le travail qu’elle fait en analyse avance trop lentement par rapport à son temps.

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Le phénomène surgit lors d’une période où à la fois elle a peur de changer et où, en même temps, elle dit avoir une représentation d’elle-même déconnectée du monde, sans lien avec les autres. Elle est encouragée dans son projet par son amie, avec qui la relation s’est consolidée au fil des ans, mais qui lui reproche constamment de ne pas s’engager suffisamment dans la relation. Claire, quant à elle, se sent dans un entre-deux. Elle se laisserait volontiers dévorer par sa propre passion mais elle se méfie de son amie qui, d’un côté, l’encourage à consolider leur union mais qui, d’un autre côté, est manifestement plus frileuse et tend plutôt à freiner Claire dans ses élans, tant pour ce qui concerne leurs relations avec autrui que pour ce qui est de leur vie intime. L’aspect trop symbiotique de la relation, en quelque sorte, l’inquiète. Notons que le projet d’enfant, dans ce cadre, est vivement encouragé non seulement par la copine mais aussi par son ancien petit ami, qu’elle voit encore assez régulièrement et qui l’incite à constituer un ménage à trois avec un enfant à la clé.

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Peu à peu prend corps, dans cet espace commun entre elle, son ex-ami et la jeune femme avec laquelle elle a des relations sexualisées depuis maintenant plusieurs années, la possibilité de voir naître un enfant. Comme l’ex-petit ami ne voudrait être qu’un père très partiel, tout se présente pour le mieux. Le couple homosexuel serait préservé, ce à quoi Claire tient évidemment beaucoup. L’enfant aurait un père, ce qu’elle dit trouver plus rassurant ; quant à moi, je m’interroge sur sa réelle volonté de donner un père à cet enfant.

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Claire perçoit sûrement une certaine méfiance de ma part, même si je la contiens, puisqu’elle me dit se sentir empêchée de me parler de ce projet. Elle imagine que j’y suis opposé. Le moment est venu pour moi de lui demander ce qu’elle fantasme à mon propos, de m’en dire davantage. Claire hésite à parler, puis elle m’avoue finalement qu’elle imagine que je pourrais être homosexuel moi-même et que l’idée qu’elle cherche à avoir un enfant pourrait ne pas me plaire dès lors qu’elle s’est découverte elle-même homosexuelle à travers sa propre analyse. Cette idée chemine dans son esprit tandis que je me demande dans quelle mesure le choix de son orientation sexuelle n’aurait pas pu se révéler en s’appuyant sur ce fantasme. Toujours est-il qu’elle commence à évoquer tout à coup le fait qu’elle trouve finalement dangereux, voire risqué, que son ex-petit ami puisse être le père de l’enfant. Je suis frappé par la labilité de son projet, comme si elle lançait des appâts dans l’attente que je me prononce sur telle ou telle technique.

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C’est ainsi qu’elle commence à imaginer les techniques d’insémination artificielle, comme s’il lui fallait faire de la surenchère, même si elle estime aussitôt que ce serait peut-être plus difficile encore pour l’enfant à venir. L’idéal, sur le plan fantasmatique, serait bien sûr de le concevoir seulement avec sa copine. Et puis, comme si elle se rendait compte du danger à réaliser ce fantasme, Claire change de registre et me dit qu’elle hésite entre l’enfant et le suicide. Elle ne voudrait surtout pas, dit-elle, que l’enfant soit l’otage de son mal-vivre. Elle en vient à se reposer la question de son orientation sexuelle préférentielle.

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Le problème majeur tient au fait que sa relation de couple avec Jeanne ressemble davantage, selon ses dires, à une relation fraternelle – deux petites sœurs tendres – qu’à une relation de couple. Claire aime le temps qu’elle passe avec son amie. Elle dit l’aimer, mais elle trouve leur univers étriqué : un univers de mort, sans désir, sans dynamisme.

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Elle se sent très souvent tiraillée entre trois phénomènes : le désir manifesté par son amie qu’elles vivent sous le même toit, ce à quoi Claire se refuse ; son propre désir d’établir une relation plus sexualisée avec Jeanne ; et puis l’idée récurrente chez l’ex-copain de Claire de lui faire un enfant, cette idée étant, soulignons-le, commune à Jeanne et à l’ex-copain même si la finalité n’est pas la même : pour Jeanne, aux dires de Claire, la possibilité de vivre pleinement en couple, pour l’ex-copain la possibilité de laisser une trace sans forcément s’impliquer de façon démesurée. À cet égard, la tension parfois extrême qui s’établit dans l’esprit de Claire la ramène au couple de ses parents. Elle se sent sous emprise et diffère son projet mais va de plus en plus mal, se sent déprimée.

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À certains moments, elle rêve qu’elle rencontre un homme qu’elle tient enlacé, qu’elle désire fortement pendant qu’une amie les regarde. À d’autres moments, elle rêve qu’elle est un garçon faisant l’amour à une fille. Et c’est l’occasion pour elle de parler du caractère relativement conservateur qu’elle a en réalité des hommes et des femmes, les premiers étant situés selon ses dires du côté de la vie, les secondes du côté de la mort. Nous sommes dans une inversion manifeste, mais il faut remarquer une particularité dans cet univers relationnel décrit par Claire : les difficultés qu’elle éprouve dans sa relation homosexuelle font qu’elle ne se tourne pas vers d’autres relations de même type mais se retourne plutôt du côté de l’hétérosexualité. À plusieurs reprises Claire met en pratique, dans la vie ordinaire, les nouvelles relations hétérosexuelles qui se profilent dans ses rêves, tout en restant amoureusement attachée à son amie Jeanne qu’elle n’envisage pas de quitter. L’idée même de rompre cette relation lui paraît insupportable alors qu’elle revit pourtant avec Jeanne, comme je le lui fais remarquer – même si c’est avec une certaine prudence compte tenu de la propension que je lui connais à régresser de longs moments en phase schizo-paranoïde –, la même situation de maltraitance et d’abandon que celle qu’elle dit avoir vécue avec sa propre mère.

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Ces rêves sont en tout cas l’occasion pour elle, en analyse, d’approfondir ce qu’il en est de sa relation particulière avec son amie et plus généralement des relations très fortes qu’elle a entretenues et dont elle constate qu’elles ont toujours été liées à l’idée de perte comme si elle érotisait l’absence de l’autre.

La conception de l’enfant

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À la faveur du clivage que Claire opère pendant un temps entre vie sexuelle et vie sentimentale, le scénario de l’enfant revient sur la scène analytique d’une manière plus précise puisqu’elle envisage maintenant de concevoir cet enfant par insémination artificielle, avec un père connu cependant puisqu’il s’agirait de son ex-petit ami. Elle élèverait cet enfant avec Jeanne et l’excopain aurait le statut d’un père divorcé. Elle pourrait ainsi, sans contact charnel avec l’ex-copain, allier le parental et la parentalité, cumuler le rôle affectif, éducatif et protecteur avec le statut de parent puisqu’elle porterait l’enfant.

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L’idée se dessine plus nettement à la faveur d’une période de grâce entre Jeanne et Claire, et cette dernière revient en séances sur les différentes possibilités qui s’offrent à elles deux pour qu’elles puissent ensemble élever un enfant. Elle envisage non seulement l’insémination artificielle avec l’excopain comme père, mais va jusqu’à penser à la même technique avec un inconnu ou alors à la possibilité de passer par une association homosexuelle et de faire un échange avec un couple gay. Finalement, après avoir beaucoup hésité dans une très grande liberté apparente vis-à-vis de moi, Claire se refuse absolument à l’idée d’enfant venu d’un inconnu. Elle se refuse également à dépendre d’un couple d’hommes qu’elle ne connaîtrait pas. L’adoption lui semble la solution « la plus correcte », qu’elle met en balance avec la première solution qu’elle envisageait.

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Deux points de vue se différencient à travers la cure : le désir d’enfant d’une part, la méthode permettant d’avoir un enfant d’autre part. Claire se pose des questions fondamentales en se demandant par exemple si faire un enfant n’équivaudrait pas au fait de renoncer à une part de bonheur pour le plaisir de voir un fantasme maîtrisé.

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Et puis un autre problème se pose encore : celui de savoir si c’est elle ou son amie qui porterait l’enfant. Claire envisage que ce soit son amie et non elle-même qui devienne enceinte de l’ex-copain, mais l’amie s’y refuse. Il apparaît assez nettement que Jeanne souhaite que ce soit Claire qui assume la grossesse.

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Le problème du père revient de façon récurrente, mais l’ambivalence de Claire sur ce point se manifeste aussi. Claire jugeait d’abord nécessaire l’existence d’un père, puis elle se demande maintenant si la simple existence de deux parrains, dans une configuration homoparentale en quelque sorte dédoublée, ne serait pas suffisante. Je remarque qu’il y a, dans les interrogations de ma patiente, quelque chose de manifestement créatif autour de la naissance potentielle de cet enfant avec une prise en compte réelle du sens que prendrait pour elle et son amie la vie avec un enfant, et le sens que pourrait avoir la vie pour un enfant élevé par deux femmes, sans repère masculin véritable. Si, sur le plan fantasmatique, Claire envisage davantage que l’enfant puisse être une fille plutôt qu’un garçon, dans une sorte d’effacement de la différence anatomique des sexes, plus précisément comme le prolongement du couple lesbien, elle différencie assez clairement son fantasme de la réalité et n’insiste pas outre mesure sur ce point.

L’enfant dans la cure

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Au fur et à mesure que se construit dans l’esprit de Claire l’idée d’avoir un enfant, la question de l’interruption de la cure se trouve posée. Ma patiente commence à me demander ce que je penserais du fait qu’elle cesse de venir me voir. Là aussi c’est autour du temps compté que s’organise sa réflexion, et si Claire me reproche parfois de ne pas lui avoir permis d’avancer plus vite, elle prend aussi la mesure du temps qu’elle a mis pour se confier à moi. Elle se sent encore fragile, à cette période, notamment quant à sa capacité de résister à un désir de fusion avec son amie Jeanne, mais elle reconnaît avoir saisi l’importance du plaisir dans sa vie et acquis la capacité de choisir, ce qui implique inévitablement une perte.

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Claire s’est plaint pendant une grande partie de son analyse du fait d’avoir été murée dans un fantasme pendant toute son enfance, celui d’avoir toujours le sentiment, vis-à-vis de sa mère tout particulièrement, que tout ce qu’elle pouvait demander était considéré comme exorbitant, que ses désirs ne pouvaient jamais être reconnus à leur juste valeur. Le fantasme d’être un objet sans parole, objet des récriminations d’une mère surtout qui ne la voit pas, ne la reconnaît pas et nie ce qu’elle peut vouloir. Ainsi Claire se trouve constamment à la recherche de preuves d’amour : de la part de sa mère en premier lieu, mais aussi de son père, l’un et l’autre l’ayant figée, suivant ses dires, dans une l’image stéréotypée d’une petite fille insatiable.

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C’est donc autour du problème de la reconnaissance que s’organise le travail analytique avec cette patiente et je pense à la notion d’identité narrative développée par Ricœur (1990) – « je suis né ce que je me raconte » – autour de l’idée selon laquelle on doit, pour se reconnaître, dialoguer avec soi-même, se considérer, en un sens comme un autre.

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Notre identité n’est pas immédiatement donnée, elle n’est pas connaissance sans l’intermédiaire des mots, qui l’inventent, mais en même temps la découvre.

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C’est en effet à travers sa difficulté à décliner son identité que Claire aborde la question de l’enfant. Une identité qu’elle découvre peu à peu à la faveur du travail qu’elle développe pendant son analyse et en regard de la situation de dépendance qu’elle opérait de façon passive vis-à-vis de ses deux parents et maintenant de façon plus active vis-à-vis de son analyste. À cet égard, ma patiente remarque qu’elle a, avec moi, une relation qui ressemble par certains aspects à celle qu’elle a avec son père : « Rien ne s’exprime, rien ne sort, on ne se voit pas, l’affectivité passe dans presque rien. » Mon fantasme, puisqu’elle me parle depuis plusieurs mois de l’idée de terminer son analyse en fin d’année, va du côté de la possibilité qu’elle pourrait avoir un jour de profiter encore de mon regard bienveillant sans ma présence obligatoire auprès d’elle.

L’enfant de la cure

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La proximité des vacances d’été et la perspective d’une séparation entre nous pour quelques semaines me permet de me dégager quelque peu du projet d’enfanter dont me parle ma patiente presque à chaque séance et qui a finalement envahi l’espace de la cure. Je finis par penser à cet enfant comme s’il était mon propre enfant, ou plus exactement l’enfant de la cure, et c’est finalement ce qui sauve l’analyse dans la mesure où le transfert reprend ses droits. Remarquons ici à quel point certaines situations qui ont trait aux origines et à l’enfantement – au même titre que les cures entreprises avec des patients atteints de maladies graves qui tendent à enfermer le psychanalyste dans les figures de la maladie ou de la mort – peuvent de la même façon placer le psychanalyste dans un univers d’images extérieures et intérieures qui viennent perturber son positionnement. Toujours est-il qu’à partir du moment où d’une certaine façon je m’approprie l’enfant dont il est question, le discours de ma patiente peut s’organiser beaucoup plus facilement du côté de sa tentation de sublimer, à travers l’arrivée d’un enfant, l’idée de la petite fille insupportable et malfaisante qu’elle a pensé incarner, fut un temps, dans l’esprit de ses propres parents. L’enfant du transfert l’emporte finalement sur celui qui aurait pu naître sans père comme le fruit de l’omnipotence de ma patiente et aussi sur celui qui serait simplement venu couronner une vie de couple établi désireux de transmettre certaines valeurs et de prolonger la vie. À la faveur de mon silence bienveillant, Claire fait état finalement, à partir de son désir d’enfant, de son inscription dans le temps, d’abord à cause de sa tendance à la procrastination dans certains secteurs de son activité professionnelle, mais surtout à propos de son arrivée systématique avec une demi-heure d’avance à chacune de ses séances, autour du fait qu’elle « se leurre sur l’heure ». Elle rattache cette avance au fait que sa mère avait toujours dit, comme si elle le lui reprochait, que sa naissance avait été prévue quinze jours plus tôt, qu’elle avait beaucoup tardé à venir. « C’est nul d’arriver en retard », me dit Claire en revendiquant le fait d’avoir toujours partout un peu d’avance. Et puis Claire fait état plus généralement des caractéristiques de l’enfant qu’elle a toujours été : dans le décalage, voire dans l’opposition, comme pour s’assurer toujours de l’authenticité de son propre désir. Sa façon de mûrir son choix autour de l’idée d’avoir un enfant apparaît alors essentiellement dans l’analyse comme une manière de tester ma résistance à donner un avis sur la question.

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Et puis, devant la situation de privation de sexualité à laquelle la contraint son amie – ce qui la rapproche des privations qu’elle a eu à subir de la part de sa propre mère –, Claire, au risque de rendre son amie jalouse, retrouve à cette période les relations avec les hommes, mais dans une sexualité exclusive de consommation, selon ses dires, ce qui lui permet cependant de redonner de la valeur à son corps. Elle trouve des hommes qui la désirent. Notons qu’elle applique à cet égard dans la réalité un fantasme qu’elle avait formulé quelques mois auparavant, celui d’une double relation incestueuse : s’associer au père pour faire jouir la mère. Elle n’en reste pas moins foncièrement attirée par les femmes dans son choix préférentiel sur le plan émotionnel, même si ses retrouvailles charnelles avec les hommes lui redonnent à ce moment-là le sentiment d’exister.

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L’expérience du mensonge par omission – puisqu’elle ne parle pas à son amie de ses nouvelles conquêtes hétérosexuelles – se présente alors peut-être paradoxalement comme une avancée si l’on considère ici, dans le mensonge, le « droit de garder pour soi […] quelque chose comme un droit au silence, au secret, et même à la fiction » (Fiat, 2001), même si nous sommes encore loin du bon usage du mensonge qui est, comme le souligne Jankélévitch « l’invitation au recueillement et à la profondeur » (Jankélévitch, 1945, p. 239). L’abord de cette question est fondamental dans la cure, d’abord parce qu’à la faveur de ces secrets partagés avec son analyste Claire va traquer la vérité de son désir et parvenir, en se fondant sur une conscience progressive du temps qui sépare, rapproche et réunit (Lévy, 1977), à consolider ce sentiment d’existence retrouvé sur lequel se fonde l’identité. Et puis soulignons que le mensonge, qu’elle abandonne cependant relativement vite, se retrouve dans son discours, au cœur du projet initial d’enfantement, en particulier autour de l’assistance médicale à la procréation qui, lorsqu’elle se pratique de façon anonyme, est souvent tenue secrète et peut parfois constituer – c’est ainsi qu’elle l’imagine – une porte ouverte au mensonge.

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Claire renonce définitivement à l’enfant dès lors qu’elle commence à se mettre à sa place et à imaginer que celui-ci pourrait se sentir obligé d’être heureux eu égard à la situation particulière à laquelle il serait confronté, comme si cette situation homoparentale allait l’obliger à porter trop de choses, à en rajouter sur l’amour qu’il porterait à ses deux mères. Claire sort d’elle-même pour se tourner vers l’enfant et commence à renoncer en même temps à la parentalité et à la parenté. Le renoncement prend corps au moment même où elle met à l’épreuve, à l’intérieur de la cure, une situation factice.

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Et puis c’est son analyse que Claire décide finalement d’interrompre, avant de rompre avec Jeanne quelques mois plus tard. Interruption de l’analyse, mais avec l’impression véritable d’avoir intégré ce qu’elle y a découvert sans avoir besoin de continuer à l’éprouver encore régulièrement en séance. Son souhait de me revoir de temps en temps sera réalisé. C’est ainsi que j’apprendrai la rupture avec son amie et la construction d’une nouvelle relation homosexuelle beaucoup plus épanouissante que la précédente et dans laquelle la parentalité cessera d’être une nécessité.


BIBLIOGRAPHIE

  • BERRY, N. 1987. Le sentiment d’identité, Paris, Éditions universitaires, Bégédis.
  • CHABERT, C. 2004. « L’ombre de narcisse : à propos de la réaction thérapeutique négative », dans P. Denis et C. Janin, Psychothérapie et psychanalyse, Paris, PUF, p. 433-451.
  • FIAT, E. 2001. « Le mensonge, du point de vue de l’éthique », Soins pédiatrie-puériculture, n° 201, p. 16-20.
  • FREUD, S. 1916. « Quelques types de caractères dégagés par le travail psychanalytique », traduit dans L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985, p. 139-170.
  • FREUD, S. 1937. « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », dans Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 231-268.
  • JANKÉLÉVITCH, V. 1945. Du mensonge, Paris, Éditions Confluences, rééd., Paris, Flammarion, coll. « Mille & une pages », p. 203-288.
  • LAPLANCHE, J. 1992. « Du transfert : sa provocation par l’analyste », dans La révolution copernicienne inachevée – Travaux 1967-1992, Paris, Aubier, p. 417-437.
  • LÉVY, A. 1977. « Derrière et devant soi », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 15, p. 93-103.
  • MOINOT, G. 1985. « Comme un obstacle à ma résolution », Autrement, Objectif bébé, n° 72, p. 63-64.
  • RICŒUR, P. 1990. Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil.
  • ROUDINESCO, É. 2002. La famille en désordre, Paris, Fayard.

Notes

[1]

Notion abordée par Freud en 1916, puis reprise en 1937 pour rendre compte de l’existence de la pulsion de mort.

Résumé

Français

L’auteur de cet article se propose de travailler sur les mouvements transférentiels et contre-transférentiels opérant dans la cure d’une de ses patientes qui, ayant révélé son homosexualité manifeste en analyse, exprime dans l’après-coup un désir de parentalité sans renier pour autant son choix d’objet sexuel. Ce texte fait état de l’univers d’images susceptibles d’enfermer l’analyste dans des frontières morales ou éthiques. Il montre comment l’identité de l’analyste peut se trouver momentanément troublée et comment il opère cependant pour que sa patiente reste l’ordonnatrice de son propre destin.

MOTS-CLÉS

  • Contre-transfert
  • homoparentalité
  • réaction thérapeutique négative
  • identité

Plan de l'article

  1. Désir d’enfant
  2. La conception de l’enfant
  3. L’enfant dans la cure
  4. L’enfant de la cure

Pour citer cet article

Pommier François, « La question du contre-transfert du psychanalyste confronté au désir d'être parent chez une patiente homosexuelle », Dialogue 3/ 2006 (no 173), p. 21-29
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2006-3-page-21.htm.
DOI : 10.3917/dia.173.0021

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