2007
Dialogue
Notes de lecture
Ouvrage collectif publié sous la
direction de Christopher Clulow
Adult Attachment and Couple
Psychotherapy
Londres, Brunner-Routledge, 2001
Pour marquer son 50e anniversaire, le Tavistock Marital Studies
Institute (devenu depuis le Tavistock
Centre for Couple Relationships) a
entrepris une recherche importante,
et à ma connaissance la première, sur
le couple et l’attachement dans une
perspective clinique. L’une des interrogations de départ portait sur ce que
l’on perçoit souvent dans le cadre de
consultations de couple et de
famille : que faire quand la personne,
source de votre sécurité, constitue
également la menace dont vous
devez vous protéger ?
Sécurité,
base sécure, l’œuvre de
Bowlby est d’autant plus présente
qu’il a travaillé de nombreuses
années à la
Tavistock Clinic. Mais
peut-on appliquer au couple sa théorie de l’attachement ? Que peut-t-elle
apporter à la thérapie de couple ? Tel
est l’objet de cet ouvrage, comportant les contributions de dix-sept
chercheurs
[1], publié et réédité à plusieurs reprises en Grande-Bretagne
et aux États-Unis.
La première partie se propose de
conceptualiser le couple en termes
d’attachement. Elle reprend d’abord
les modes de relation dans le couple
à partir de la notion d’attachement et
évoque les conséquences éventuelles
sur la capacité ou l’incapacité à l’intimité des partenaires. Est posée,
sous forme de questionnement,
l’existence du lien entre la perception analytique de la dynamique du
couple et la compréhension de l’intimité à partir des modèles d’attachement.
Un chapitre reprend la notion
d’attachement sécure dans les relations entre adultes, tandis que le suivant évoque les abus dans les
relations d’intimité (abus d’autorité et
de pouvoir, violence, jalousie, etc.) et
leur lien avec l’attachement insécure.
Sont envisagés l’auteur de ces abus et
le partenaire qui les subit. Puis est
abordée la question de la transmission des modèles d’attachement et de
ses conséquences : l’attachement aux
parents influence l’attachement au
partenaire, qui, à son tour, peut marquer fortement la qualité de la relation parent/enfant et donc la faculté
d’adaptation de l’enfant. Comment
intervenir pour rompre ce cycle
lorsque les modèles négatifs et destructeurs se répètent ? L’auteur de
cette étude précise qu’à cet égard,
l’attention doit être portée tout spécialement sur les partenaires en tant
que couple et non pas être focalisée
sur chacun en tant qu’individu : leurs
modèles anciens d’attachement ne
peuvent pas être modifiés.
La deuxième partie de ce volume
traite des applications à la thérapie
de couple.
Dans l’optique de la théorie de
l’attachement, le thérapeute devra se
centrer sur la relation du couple en
tant que « patient » afin de lui redonner et de développer sa fonction de
base sécure pour chacun des partenaires. Il est naturellement nécessaire d’établir une base sécure
thérapeutique (cadre, précision de ce
qui va être l’objet des séances,
alliance thérapeutique, etc.).
Il s’agira d’élucider la nature des
modèles prédominants et partagés
qui entravent le développement du
couple, et d’encourager pendant la
séance la progression et la compréhension, afin que ce qui était vécu
comme dangereux le devienne de
moins en moins. Revivre ce qui a été
traumatisant peut faciliter conjointement un processus de deuil en
s’adressant aux aspects non résolus
du vécu passé. Mais surtout il faudra
offrir une base suffisamment sécure
pour que devienne possible le difficile travail sur les émotions.
Le contenu de telles séances peut
aider le thérapeute analytique : c’est
un matériel à analyser et à interpréter. Cependant le(s) thérapeute(s) et
le couple sont perçus ici dans une
position symétrique de cochercheurs, chacun ayant sa propre
manière d’inter-prêter le vécu et ses
stratégies personnelles en réponse à
ce qu’il pense être en train de se passer. Souvent on se représente la thérapie analytique comme une relation
asymétrique : le savoir serait du côté
du thérapeute qui le transmet au
patient par l’interprétation. Celle-ci,
dans la perspective de l’attachement, se veut encourager l’exploration plus que donner une
explication. La position symétrique
est essentielle entre adultes : elle
favorise une base sécure – alors que
dans la relation parent-enfant c’est,
à l’inverse, l’asymétrie – et permet à
chaque membre du couple d’être co-chercheur avec le thérapeute et tour
à tour donneur et receveur dans un
processus de co-création.
Suivent des études portant plus
précisément sur :
-
le travail sur la perte omniprésente en consultation, aux conséquences sécures ou insécures. Elle
peut donner lieu à des stratégies
insécures – comme la dépression ou
l’effondrement global – en réponse
aux angoisses liées à l’attachement ;
-
le conflit, non pas son existence ou
son absence mais les façons de le
gérer ; l’attachement et le contre-transfert sont envisagés dans deux
situations extrêmes : le couple apparemment calme, incluant parfois le
thérapeute, est en proie à des irruptions soudaines de colère pouvant
s’accompagner de violence physique. Ou encore : bien que vivant et
consultant ensemble, le vide affectif
est manifeste, les partenaires semblent ne pas exister l’un pour l’autre
à ce niveau ;
-
Attachement, narcissisme et
couple violent. La théorie de la relation d’objet et celle de l’attachement
devraient permettre une meilleure
compréhension de la difficile question de la violence dans les couples.
Comment les modèles organisés ou
désorganisés d’attachement peu-vent-ils contribuer au comportement
violent ? Y a-t-il un lien avec la distinction faite par Rosenfeld entre
narcissisme « écorché fortement ou
faiblement » ? L’auteur analyse également le rapport dans le couple
entre attachement insécure et narcissisme et il envisage ce que cela
implique en thérapie ;
-
la perte traumatique. Est envisagé
dans cette recherche le deuil lors de
la mort d’un enfant. Une telle perte a
un impact profond sur la relation de
couple et sur celle de chacun avec les
enfants survivants. Nombre de praticiens redoutent d’avoir à travailler
avec de tels couples et la littérature
analytique est pauvre sur ce sujet.
Les parents ont à faire le deuil de
l’enfant mais aussi d’une partie
d’eux-mêmes. Ils partagent la même
tragédie, cependant le travail de deuil
est différent pour chacun. La relation
de couple sert ou ne peut plus servir
de contenant, de « troisième symbolique ». Comment alors le thérapeute
peut-il aider à recréer cette fonction
de base sécure ?
La troisième partie s’intitule :
Une base sécure pour la pratique.
Comment adapter la formation et
la pratique des thérapeutes en tenant
compte des multiples changements
du contexte actuel devenu plus « turbulent » au cours des dernières
années ? La qualité de vie repose
moins sur les relations et la santé
mentale que sur la capacité à garder
un job et à payer ses emprunts. Les
praticiens exercent davantage en
libéral et moins dans des organismes
publics ; une certaine rivalité entre
eux comme entre les écoles de formation peut exister. D’une manière
générale, l’environnement est insécure. Est développé ce que cela
change pour Tavistock (et qui peut
s’appliquer en France également) :
comment s’adapter à ces changementset répondre aux demandes des
praticiens ?
L’analyse menée sur la nature
des relations entre institutions et thérapeute me semble importante.
Avoir « une base suffisamment
sécure » – un contrat non pas à vie
(ce qui ne serait pas stimulant) mais
supposant une certaine durée et une
place bien définie dans l’équipe pluridisciplinaire – permet la qualité du
travail et sa créativité.
Mais plus encore est envisagé, en
termes d’attachement et de dépendance, le lien entre instituts de formation et futurs praticiens puis
praticiens en formation continue.
Comment assurer une base suffisamment sécure pour que les uns et les
autres puissent éviter une dépendance excessive et accéder à une
autonomie personnelle, échapper à la
routine et faire preuve de créativité ?
Attachement et psychanalyse…
le débat n’est pas clos.
L’avant-propos de cet ouvrage
précise : « La théorie de l’attachement n’a jamais eu pour but de devenir une thérapie en elle-même.
Néanmoins, elle fournit un cadre
dans lequel la théorie, la recherche et
la pratique clinique peuvent se rencontrer et commencer à parler un
langage commun. Il en est, pour les
théories, comme pour les individus
et les couples : l’exploration et les
relations ne sont possibles que
lorsque la sécurité existe. Un langage partagé, une variété de questions exposées, constituent un
préalable nécessaire au surgissement
de la pensée. Ce livre est une parfaite
illustration de la créativité qui peut
être libérée lorsque, dans une préoccupation commune, différentes disciplines commencent à se parler. »
Bernadette Legrand
Sous la direction de
Édith Goldbeter-Merinfeld,
« Les premiers liens de l’enfant.
Attachement et intersubjectivité »,
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux,
2005/2, n° 35.
Ce Cahier réunit une dizaine
d’articles rédigés par Claudio Carneiro, Antoinette Corboz-Warnery,
Isabelle Duret, Nicolas Favez, Elisabeth Fivaz-Depeursinge, France
Frascarolo, Édith Goldbeter-Merin-feld, Alexia Jacques, Nelle Lambert,
Chloé Lavanchy, Françoise Lotstra,
Karlen Lyons-Ruth, Raphaëlle Miljkovitch, Blaise Pierrehumbert, Olivier Real del Sarte, Anna Maria
Sorrentino, Daniel N. Stern qui nous
présentent les apports des théories
de l’attachement et de l’intersubjectivité. Les textes se centrent tantôt
sur l’une de ces deux théories tantôt
les traitent de manière complémentaire afin de mettre en évidence les
ponts qui peuvent s’établir entre
elles et la manière dont elles ont été
reprises et développées dans certaines pratiques systémiques. Ces
deux approches ont attiré les systémiciens depuis une vingtaine d’années car même si elles abordent le
plus souvent l’être humain dans ses
relations dyadiques, les thérapeutes
familiaux y trouvent matière à élargir leur objet aux triades et donc aux
familles. Chaque auteur dans un premier temps introduit de manière
claire, concise et précise pour le lecteur chacune de ces théories afin de
mettre en exergue à la fois leur spécificité et leur complémentarité.
C’est dans une deuxième partie que
l’on découvre des réflexions ou des
applications plus pointues de ces
deux modèles. Même si, comme le
souligne Édith Goldbeter-Merinfeld
en introduction, les réflexions
apportées dans cet ouvrage ne sont
que le début d’un champ qui semble
encore plus vaste à explorer, ce
Cahier réussit son pari en parvenant
à montrer aux lecteurs, tout en maintenant la spécificité de chaque théorie et en ne les confondant pas, la
richesse de l’utilisation de ces deux
approches. Le lecteur peut après
chaque article approfondir sa lecture
grâce aux bibliographies détaillées
qui se trouvent en fin de chacun
d’eux.
Marion Canneaux
Boris Cyrulnik
De chair et d’âme,
Paris, Odile Jacob, 2006,256 pages.
La lecture du dernier ouvrage de
Boris Cyrulnik : « De chair et
d’âme », nous invite à abandonner
une vision de l’homme composé
d’un corps charnel et d’une âme spirituelle qui, étant de nature différente, ne peuvent interférer. Grâce
aux progrès techniques de l’imagerie
cérébrale nous découvrons qu’il
existe une interaction permanente
entre notre corps biologique et nos
émotions. Ce qui n’était pour Freud
qu’une hypothèse se trouve confirmé
par les progrès de l’imagerie cérébrale chaque jour davantage.
Ainsi Boris Cyrulnik condamne
la « pensée paresseuse », selon
laquelle il suffirait d’enlever les
enfants à leur mère mortifère pour
qu’ils aillent bien : « Le cheminement de la biologie de l’attachement
qui intègre des données venues de
disciplines différentes, peut éviter de
tels raisonnements couperets. »
Ontogénèse de l’attachement
C’est grâce à la qualité des interactions précoces mère/bébé que le
cerveau se développe. Les données
neurologiques actuelles permettent
de comprendre pourquoi une
carence affective précoce, laissant
atrophiées certaines zones cérébrales, entraîne un trouble des
conduites et des émotions.
Pour tisser un attachement, il
faut solidariser deux expériences
antagonistes, l’exploration et la
sécurisation : quitter la figure d’attachement sécure pour y retourner. Le
plaisir et l’angoisse d’explorer l’inconnu augmentent le bonheur de
retrouver le connu et de s’y attacher.
C’est tout à fait ce que Freud décrivait en observant le rituel de l’enfant
et de la bobine. L’agréable sentiment
d’aimer ne peut se développer que
s’il existe un danger extérieur qu’il
permet d’apaiser.
L’attachement s’enracine donc
dans un couple d’opposés, où la
peur du monde extérieur inconnu
souligne l’effet apaisant d’une
figure connue et provoque l’attachement.
Place de la génétique dans le
développement de l’identité et du
sentiment de sécurité
Certains semblent moins vulnérables que d’autres aux blessures de
l’existence. On vient de trouver un
gène qui facilite le transport de la
sérotonine, un neuromédiateur qui
permet de lutter contre les émotions
dépressives. Faut-il pour autant en
déduire que la tendance à déprimer
ou à réagir positivement face aux
épreuves de la vie est génétique ?
Selon Boris Cyrulnik : « Un potentiel génétique est constamment pétri
par les pressions du milieu sensoriel
affectif, environnemental et culturel. » Avant de voir dans un trouble
psychique une origine génétique, il
convient de chercher à comprendre
comment s’est déroulé le développement de cet individu. Ainsi, une
composante déterminante dans l’interaction mère/bébé est l’histoire de
la mère et son vécu émotionnel. Ils
jouent un rôle évident dans le mode
d’attachement plus ou moins sécure
qui va se mettre en place.
De nos jours encore le sexe du
bébé va influer sur le comportement
parental et on ne s’adresse pas à un
bébé fille de la même manière qu’à
un bébé garçon. Pour Boris Cyrulnik,
il y a des gradients sexuels qui se sont
construits sur des fondements biologiques, mais peuvent être
« tutorisés » vers des formes imaginaires et culturelles différentes.
Quant à la tendance à rire ou à
pleurer, l’organisation cérébrale est
ainsi faite que les circuits neurologiques de la douleur aboutissent à
des zones cérébrales qui côtoient les
aires des émotions heureuses. « Une
rencontre affective, un simple mot,
suffit à réactiver un circuitage des
neurones tracé lors des premières
années, et nous faire passer du bonheur au malheur. »
La vulnérabilité précoce est totalement acquise. Un nourrisson maltraité par son donneur de soin
manifeste un comportement de retrait
et d’évitement comme s’il avait une
lésion de l’hémisphère droit, celui
qui induit l’humeur dépressive.
Si la situation se répète elle va
s’inscrire dans sa mémoire implicite
et donner une habitude réactionnelle
qui caractérisera le style interactif
du petit. Un évènement signifiant
aura ainsi placé l’enfant « sur le
tapis roulant de la dépression. »
Troubles de l’attachement
Là encore il faut éviter les causalités linéaires : un enfant maltraité ne
réagira pas forcément par l’évitement. Les suivis d’enfants maltraités
montrent qu’après avoir souffert et
s’être difficilement développés, ils
pardonnent à leurs parents, et cherchent à renouer le lien déchiré. Inversement, des enfants bien entourés
peuvent développer des troubles de
l’attachement. Alors que les parents
pensent avoir noué un lien sécure
avec un enfant, le lien se tisse mal.
Un bébé peut être submergé par l’intensité de ses propres réactions émotionnelles et, si la mère fatiguée se
sent débordée par ce bébé, ses gestes
deviennent désordonnés; elle en veut
à son bébé de pleurer, c’est alors que
voulant qu’il se taise ses gestes vraisemblablement mal adaptés aggraveront la désorganisation émotionnelle
du bébé. Si au contraire elle reste paisible, peu à peu elle constitue une
enveloppe sensorielle stable qui apaisera l’enfant.
On a coutume de prédire qu’un
enfant maltraité deviendra un parent
maltraitant. Cela se vérifie dans
30 % des cas, lorsque les deux
parents sont maltraitants, que l’enfant vit dans un foyer clos, pauvre
en échanges relationnels avec l’extérieur. Si par contre malgré ses difficultés, le couple reste ouvert sur
l’extérieur, l’enfant peut trouver des
substituts affectifs qui l’aident à se
développer. Le risque de répétition
est alors faible, car un vrai processus
de résilience peut se mettre en place.
Continuons à bousculer les raisonnements simplistes : on ne peut
pas dire que, pour augmenter l’attachement du petit, il suffit de satisfaire tous ses besoins. Au contraire !
C’est l’apaisement d’une souffrance
qui augmente l’attachement, et non
la satisfaction d’un plaisir ; c’est
donc la figure qui apaise qui devient
figure d’attachement. Ainsi à la
naissance le bébé passe brutalement
du liquide amniotique dans lequel il
baigne à un milieu environnant froid
et sec : retrouver l’enveloppe sensorielle maternelle le sauve !
Il arrive que l’autre ne soit pas
sécurisant, étant lui-même en difficulté (dépression par exemple), le
petit s’attache à cet objet troublé,
base d’insécurité. Il met alors en
place un lien d’attachement paradoxal : loin de toi je me sens mal,
près de toi j’angoisse. Cet attachement très marqué d’ambivalence
rendra difficile l’établissement des
liens d’empathie, et compromettra
l’approche de l’altérité.
Empathie et attachement sécure
vont de pair
En effet l’empathie s’arrête si
l’autre fait peur, et lorsque l’altérité
est impossible à affronter, le sujet se
protège dans un repli narcissique ce
qui risque d’engager la relation dans
un engrenage défensif. Les thérapeutes de couple connaissent ce
genre de situation sans issue, qui
amène les couples à consulter.
Que se passe-t-il lorsqu’un
parent du fait de son histoire souhaite être parfait ? Il surinvestit
affectivement son enfant et, sans
s’en rendre compte, établit avec lui
une relation d’emprise qui le coupe
des autres. À l’adolescence, lorsque
surgissent les désirs sexuels, l’adolescent qui n’a jamais appris à se
décentrer de lui, est incapable
d’harmoniser ses désirs à ceux du
partenaire. L’inverse peut également se produire et c’est l’hémorragie narcissique. Entre se perdre
dans l’autre et s’auto-centrer pour
garder son unité, il y a trouble de
l’empathie.
On peut dire que l’empathie est
une passerelle intersubjective, qui
s’installe facilement lorsque la sécurité de base du sujet est suffisante.
L’empathie commence au niveau
élémentaire avec la résonance biologique des neurones miroirs. Les
nouveau-nés synchronisent leurs
mimiques faciales avec celles de
l’adulte. Cette communication interactive immédiate, permet la survie,
et très tôt permet la circulation des
émotions, base de l’empathie.
Entrer en résonance avec les
émotions de l’autre a comme effet
de se décentrer de soi. Cette résonance est neurologique et rendue
visible aujourd’hui par les techniques d’imagerie cérébrale. Soulignons qu’une relation trop
fusionnelle empêche l’empathie.
S’installe alors un processus psychique de projection qui est l’inverse de l’empathie.
Loin de contredire les théories
psychanalytiques, les découvertes
en neurobiologie les confirment, et
nous incitons nos lecteurs à ne pas
hésiter à s’y référer.
La lecture de cet ouvrage
confirme la ligne de recherche de la
revue qui vise à ouvrir un dialogue
entre les différentes disciplines qui
travaillent sur le couple et la famille.
Annie de Butler
Sous la direction de
Hubert Montagner et Yves Stevens,
L’attachement, des liens pour
grandir plus libre,
L’Harmattan, Paris, 2003,207 p.
Cet ouvrage se compose d’un
recueil d’articles qui traitent de la
création des liens d’attachement et
les considèrent à travers différents
âges de la vie et différentes circonstances telles que l’abandon, l’adoption, le deuil, la rupture, les abus
sexuels…
« À mon fœtus pour la vie »,
c’est ainsi que Luc Roegiers introduit ce recueil d’articles. En effet,
tout commence bien avant la naissance puisque la genèse de l’attachement des parents à leur enfant
commence durant la grossesse.
Après un rappel sur la théorie de
l’attachement, Hubert Montagner
poursuit l’exposé en définissant le
concept de « compétences socles ».
Ce concept permet d’étudier de
façon combinée les attachements, les
compétences, les comportements, et
les interactions de l’enfant, ainsi que
leurs éventuels troubles tout au long
de son développement. Il permet
également de mieux comprendre les
conditions et les processus suceptibles de faciliter l’attachement du
bébé et de l’enfant avec d’autres personnes que sa mère biologique, et ce
même dans les cas d’abandon, de
décès, de maltraitance… Ces situations sont reprises et développées par
les auteurs suivants.
Dans les trois articles qui suivent, l’accent est porté sur les situations où l’attachement mère-enfant a
été interrompu. Nadine Lefaucheur
aborde ainsi la question de cet attachement dans le cadre des accouchements « sous X ». En reprenant
l’évolution historique du cadre
législatif et moral dans lequel s’inscrivaient les accouchements secrets
– aujourd’hui appelés « sous X » –
l’auteur nous montre comment l’attachement mère-enfant a pu être historiquement instrumentalisé et
manipulé par l’État. Elle souligne
également comment, pour des raisons de morale et de sauvegarde de
l’honneur des familles, cet attachement a pu être prohibé et la « maternité secrète » encouragée. Pour
l’auteur, jusque dans les années
1960-70, le même esprit a guidé un
certain nombre d’adoptions ou de
placements d’enfants. Aussi, lorsque
la mère et l’enfant abandonné se
retrouvent, la rencontre peut avoir
lieu et devenir un espace privilégié
où pourront se déployer des liens
d’attachements.
Anne Decerf, quant à elle, s’intéresse à la mise en place de processus
organisateurs chez des enfants adoptés. Ces processus leur permettraient
de restaurer la continuité de leur histoire affective brutalement interrompue et de rendre possible la
formation d’un nouvel attachement
avec la famille adoptante. Parallèlement ils leur permettront de mettre
en sens la particularité de leur histoire et de penser la question de
leurs origines.
Dans un autre contexte, Marie-Frédérique Bacqué aborde l’interruption brutale du lien d’attachement de l’enfant à l’un de ses
proches lorsque celui-ci décède. À
partir de son expérience clinique
auprès d’enfants endeuillés, l’auteur
a mis en place des ateliers thérapeutiques pouvant accueillir ces enfants
afin de favoriser un développement
psychique de bonne qualité, intégrant l’interruption de l’attachement
à un proche décédé.
Il existe d’autres situations où,
bien que le lien d’attachement existe
déjà, il est nécessaire de le préserver
voire de le restaurer. Jean-Paul
Mugnier évoque ainsi les distorsions
du lien mère-enfant consécutives à
des situations d’agressions
sexuelles. Yves Stevens, à partir de
vignettes cliniques, rappelle l’importance de la relation père-enfant et
la nécessité parfois de créer, de préserver ou de restaurer cette relation.
Par ailleurs, dans le développement ultérieur de l’individu apparaît
un attachement essentiel qui est :
l’attachement amoureux. Paul-Lau-rent Assoun reprend les différentes
significations et dimensions de l’attachement afin de pouvoir éclairer la
complexité de l’amour et plus particulièrement la spécificité de l’attachement qui en découle.
Jean-Pierre Ancillotti clôt ce
recueil d’articles en illustrant l’intérêt
de l’utilisation de « l’entretien d’explicitation des attachements » pratiqué lors de thérapies constructives. Il
s’agit d’amener la personne qui
consulte à évoquer ses liens d’attachement afin d’évaluer l’impact de
leurs représentations sur elle. L’objectif thérapeutique est alors de
mobiliser des processus mentaux permettant des régulations et des réévaluations de ces liens d’attachement.
En lisant cet ouvrage, le lecteur
perçoit donc l’importance de la
notion d’attachement, tant dans la
compréhension du problème rencontré dans des situations cliniques que
dans les pistes thérapeutiques à envisager. En effet, en nous faisant partager leurs expériences cliniques
diverses, les différents auteurs qui
ont contribué à la rédaction de cet
ouvrage, parviennent à nous montrer
comment une souffrance parfois très
précoce a été à l’origine d’un pattern
relationnel problématique, et de
représentations qui agissent encore
aujourd’hui sur la personne et la
poussent à emprunter une voie qui
lui apparaît comme la seule possible.
Comme le soulignent Catherine
Denis et Yves Stevens : « La richesse
du concept d’attachement réside tant
dans son caractère interactionnel que
dans la prise en compte de l’aspect
cognitif du comportement. Il permet
non seulement de travailler sur les
faits, mais également sur les représentations qui sont à l’œuvre dans
une séquence problématique. Par
son aspect éminemment constructiviste, il ouvre à l’intervenant psychosocial un champ d’action
inespéré, action sur les représentations, donc sur les faits ».
Marion Canneaux
James et Joyce Robertson
Un bébé dans sa famille
Aimer et être aimé
ESF, 1981
« Au travers d’images illustrant
un texte simple et limpide, James et
Joyce Robertson nous transmettent
leur profonde conviction au sujet de
l’importance fondamentale de l’attachement mutuel qui lie entre eux le
bébé et ses parents. Leur conviction
est nourrie non seulement par leur
propre expérience de parents et de
grands-parents, expérience qu’ils ont
osé mettre en scène, mais aussi par
leur connaissance intime des tout-petits, fondée sur une longue expérience clinique et psychanalytique. Ils
réussissent à traduire de façon
concrète et compréhensible pour tous
quelques-uns des concepts théoriques
concernant le développement de l’enfant et du lien qui l’unit à ses parents.
Ce livre, qui se présente comme
un document filmé, témoigne de la
façon dont se développe l’amour
mutuel entre un bébé et ses parents. Il
montre la nature très particulière de
cet attachement à sa naissance, comment il évolue et s’épanouit chez les
parents au rythme de la maturation
de l’enfant. Il montre ce pouvoir que
possède le nouveau-né de fasciner
ses parents et d’inciter chez eux une
sollicitude, une affection, une empathie grandissantes qui lui permettent
de s’ouvrir, de les voir, d’être tendu
vers eux, de communiquer avec eux,
de les aimer et de ressentir une sécurité profonde lorsqu’ils sont
ensemble, puis dans les moments où
il est seul avec lui-même.
Les parents se retrouveront dans
ce livre, ils reconnaîtront l’évolution
de leurs émois à l’égard de leur bébé.
Ils comprendront mieux les fondements de ce mélange de satisfaction
profonde, d’attente anxieuse, de
crainte, de lassitude soulevé par leur
désir et leur besoin de communiquer
avec lui, de le voir grandir et acquérir
chaque jour de nouvelles compétences, de le sentir heureux, détendu,
confiant, en bonne santé et surtout
« aimant ». Ils comprendront l’importance et le poids de ce travail intérieur
qui s’accomplit en eux et en l’enfant
au travers des soins quotidiens.
Le père est bien présent dans ce
document. Bien distinct de la mère,
mais ayant intérêt comme elle à se
rapprocher du bébé très tôt et à surmonter un éventuel sentiment
d’étrangeté et d’inquiétude face à la
petitesse, à la fragilité et au fonctionnement apparemment rudimentaire du nouveau-né. Ainsi il aide sa
compagne par ce partage de l’intérêt
et de la charge nouvelle qu’apporte
le nourrisson tout en laissant s’établir l’intimité entre mère et enfant.
Cette intimité qui permet à la mère
de suivre l’enfant pas à pas, de le
« sentir », de le « maintenir », de lui
répondre et de l’accompagner dans
ses aventures et ses avatars, tout en
le laissant aller aussi.
Ce livre s’adresse donc aussi à
tous les professionnels qui rencontrent les couples et leurs bébés :
médecins généralistes, pédiatres,
assistantes sociales chargées de PMI,
aides familiales, puéricultrices et
également à tous ceux qui orientent
et mettent en place la politique et les
modes d’aide en faveur d’une action
sociale familiale. Ils ont à se demander si la meilleure façon d’aider les
parents à assumer le plaisir et le poids
de leur parentalité au cours de la première année, est de favoriser la mise
en place d’un mode de garde bien
adapté à leurs besoins afin de les
décharger un peu du poids du bébé,
ou de procurer d’autres modes d’aide
pour que la mère puisse s’occuper
elle-même de l’enfant. Dans le
monde d’aujourd’hui, la réponse à
cette question n’est pas simple. Face
aux multiples pressions qui s’exercent sur et en eux, les jeunes couples
ont souvent besoin du soutien d’un
professionnel pour découvrir et pour
réaliser ce qui leur convient le mieux.
La réponse diffère pour chacun et
pour chaque nouveau bébé. La question a besoin d’être posée à chaque
naissance, et, pour pouvoir y
répondre correctement, il est indispensable de disposer de solutions
diversifiées. Les Robertson nous rappellent aussi que les parents, et la
mère plus particulièrement, ont
moins besoin de recevoir des
conseils, que d’être aidés à découvrir
leur bébé, à se découvrir eux-mêmes
en tant que parents. Il ne s’agit pas de
se substituer à la mère, mais comme
l’a très bien montré Winnicott, de
l’aider à découvrir ses compétences
et celles de son bébé afin qu’ils puissent bien s’accorder l’un à l’autre ;
que l’enfant soit soutenu dans son
développement par la force de cet
attachement mutuel qui se développe
alors entre lui et ses parents et qui lui
permet d’exercer ses compétences
avec plaisir et sécurité ; que père et
mère y puisent la satisfaction indispensable pour exercer pleinement
leur fonction parentale. »
Préface de Myriam David
Chantal Zaouche-Gaudron,
Les conditions de vie défavorisées
influent-elles
sur le développement des jeunes
enfants ?
Toulouse, érès, collection Mille et
un bébés, 2005,136 pages.
Le récent ouvrage de Chantal
Zaouche-Gaudron pose une question à laquelle tout un chacun
semble pouvoir répondre : Les
conditions de vie défavorisées
influent-elle sur le développement
des jeunes enfants ? Pourtant la
réponse que l’on peut y donner ne
dépasse guère le stade de la simple
affirmation. Oui… mais comment,
pourquoi, de quelles façons, et
qu’est-ce qui est en jeu dans cette
représentation de la précarité
comme produisant une influence
(négative, cela va de soi) sur le
développement ? S’y trouvent
convoqués aussi bien une réflexion
sur l’effet des conditions de vie sur
le psychisme enfantin que le choix
de modèles théoriques pouvant
rendre compte de cette influence. Le
sujet traité convoque donc le lecteur
à un carrefour où s’entrecroisent le
social, le psychologique et l’épistémologie, et c’est toute la force de ce
petit ouvrage que d’accepter d’affronter cette perspective stimulante :
ancrer la psychologie du développement dans l’analyse des conditions
sociales de vie de sujets, acteurs
sociaux aussi bien qu’acteurs de leur
développement. Et ce dans une
interrogation du champ des savoirs
légitimes qui, d’une certaine façon,
le subvertit.
Il fallait pour cela s’armer solidement, et la référence à Wallon vient
rappeler la nécessité de penser l’individu à travers l’interconstruction de
facteurs affectifs, cognitifs, biologiques et sociaux, dans une structuration réciproque des milieux, des
groupes et de la psychogenèse de
l’enfant. Dès lors, « l’étude de l’évolution psychologique ne peut donc,
sans dommage, être séparée de celle
du ou des milieux dans lesquels elle
s’opère », sans que pour autant le
sujet en soit réduit à n’être que le
support passif d’influence de ses
milieux mais bien plutôt l’espace de
« contradictions intimes », qu’il aura
à résoudre par des choix. Toute la
question des rapports entre société et
individu, autonomie et dépendance,
surdétermination et libre-arbitre, est
ici posée, à travers l’image de l’enfant sujet-acteur de sa propre
construction, et ce à l’aide des matériaux offerts par son environnement.
La rareté des travaux sur le développement de l’enfant en milieu précarisé se trouve alors constituer le
symptôme d’une psychologisation
abusive du social réalisée à son insu
par toute une frange de l’étude du
développement de l’enfant ; démarche abusive que ce travail va – pertinemment – permettre de dépasser.
Trois parties s’emboîtant comme
des poupées russes vont s’attacher à
faire ressortir les influences de chacun de ces cercles concentriques :
l’environnement de l’enfant tout
d’abord ; puis, plus spécifiquement,
ce qui concerne ces acteurs particulièrement significatifs de cet environnement qu’évoquent les termes
de conjugalité et parentalité ; enfin,
le développement de l’enfant lui-même. Partie prenante de l’ensemble
de l’écriture de l’ouvrage, l’auteure
co-signe la première partie avec Olivier Troupel, et la seconde avec
Véronique Rouyer et Annie Devault,
mais c’est elle qui va donner à l’ensemble une certaine cohésion en faisant ressortir en quoi ces parties sont
interdépendantes, alors même que la
multiplicité des travaux évoqués
aurait pu laisser craindre un certain
éclatement du propos.
C’est la rigueur méthodologique
de présentation et d’analyse de ces
résultats épars qui permet d’en synthétiser le sens général, et d’en élaborer une sorte de programme de
travail, quand bien même « les données issues de la littérature scientifique dans le domaine de la
psychologie du jeune enfant ressemblent à des morceaux de puzzle »
(p. 108) Il s’agit dès lors aussi bien
de pointer les limites et les insuffisances des travaux recensés que
d’essayer d’en dégager des lignes
directrices pour prévenir les difficultés de développement qu’un certain
nombre de ces enfants élevés en
milieu précarisé sont susceptibles de
rencontrer.
Il est vrai que l’époque nous a
rendu sensibles aux difficultés de
mise en place d’une prévention psychique précoce qui soit non pas prédictive d’une délinquance future
mais prévenante à l’égard des enfants
et des familles
[1]. Le premier écueil à
éviter nous dit l’auteure consiste bien
à s’écarter d’un modèle causaliste
linéaire et de prendre distance avec
un déterminisme que bien des études
ont tendance à mettre en œuvre, souvent par devers elles. Il s’agit bien
alors de prendre le sujet comme
inclus dans son environnement et
interagissant avec celui-ci, dans une
perspective où «
le social n’est pas ce
qui vient au sujet, mais ce dans et par
quoi il se structure » (p. 19); et c’est
cette perspective qui fait toute la pertinence épistémologique de la
démarche, permettant de réconcilier
approches psychologique et sociale.
Vont ainsi être mis en évidence
comment le voisinage et l’insertion
dans le quartier sont susceptibles
d’avoir une part active dans les processus de développement des enfants
résidant sur des territoires donnés,
où vie associative, modes d’accueil
de la petite enfance, services accessibles, réseaux de soutien peuvent
intervenir de façon déterminante
pour contrebalancer des carences
d’intégration professionnelle ou
familiale, pour autant que ceux-ci
soient intégrés au
monde vécu des
habitants et à ce qui constitue pour
un certain nombre d’entre eux des
stratégies de survie. La présence de
ressources particulières ne sera ainsi
profitable que si celles-ci sont reconnues et investies par les intéressés.
Perspective socio-psychologique qui
permet d’échapper à la tentation fréquente en psychologie du développement d’utilisation mécaniste de
modèles simplement multifactoriels.
C’est alors qu’il importe d’interroger ce qui dans le fonctionnement
des familles précarisées peut participer à la mise en difficulté de la relation éducative de l’un ou des deux
parents avec l’enfant. Fort du
constat que l’arrivée de l’enfant
aujourd’hui, en faisant véritablement famille, perturbe profondément l’équilibre antérieur du couple,
la plupart des travaux reconnaissent
la difficulté à ce que s’effectue le
passage harmonieux du conjugal au
parental, plus particulièrement en
situation de précarité où le rôle
paternel semble le premier atteint.
Si, de plus, le père est confronté à la
perte d’un emploi qui constituait
jusque là son principal soutien identitaire, il risque fort de se trouver en
proie à un « sentiment d’incompétence paternelle » favorisé par ce
vacillement de l’identité sociale.
Processus qui est loin d’être sans
implication sur l’éventuelle désaffiliation paternelle que de nombreux
pères précarisés sont susceptibles de
connaître, exemplairement à l’issue
d’une séparation conjugale.
Mais le bouleversement que
représente l’accession à la parenta-lité n’est pas susceptible de ne produire que des effets négatifs,
Contradictoirement en apparence,
d’autres études ont montré « le facteur protecteur d’être père en situation de pauvreté » (p. 57), surtout
lorsque l’engagement paternel est
d’emblée important. Il permet alors
de moins ressentir les effets identitaires négatifs de la pauvreté ou de
la précarisation. Ainsi, beaucoup de
pères et de mères bénéficient au
niveau identitaire de leur accession
au statut de parents. Ce qui vient
quelque peu complexifier l’analyse
des positionnements parentaux en
milieu précarisé, diversement marqués selon le genre, les situations
professionnelles, les trajectoires personnelles, par l’appauvrissement et
la précarité, et qui manifestent bien
souvent les contradictions ressenties
entre les injonctions du discours de
la modernité et les habitus traditionnels. Dès lors « les femmes éprouvent des difficultés à abandonner
leur fonction d’experte exclusive en
matière de soins aux enfants. Même
si elles désirent que les pères s’engagent auprès de l’enfant, elles
demeurent réticentes à leur laisser
de la place au quotidien » (p. 50).
Mais l’issue des difficultés familiales est souvent la séparation conjugale, et la monoparentalité n’est pas
sans incidence sur l’évolution de
l’enfant, même si l’extrême diversité
des situations – à forte dominance
féminine comme on le sait – ne permet pas d’en tirer de conclusions
générales. Le recensement des travaux sur la question aboutit cependant à l’énoncé de certaines pistes
interprétatives et prospectives. Tout
aussi bien l’incitation à penser en
termes de forces (ou ressources)
déployées par ces familles plutôt
qu’en termes de difficultés, que la
nécessité d’un soutien pour certaines
qui puisse allier les dimensions psychologique, économique et sociale.
Forte de ces multiples observations, l’auteure s’attache alors à
développer l’approche multifactorielle du développement du jeune
enfant, que les références à ces multiples travaux permettent. L’exercice
est cependant difficile et périlleux,
difficile dans la mesure où ces références sont loin d’être homogènes et
complètes, périlleux dans la mesure
où cette hétérogénéité parcellaire
pourrait faciliter une certaine incohérence du propos. Si l’auteure se sort
honorablement de ce défi, c’est,
d’une part, parce que malgré sa culture en la matière elle sait rester
modeste et propose une approche
répertoriant l’une après l’autre l’influence des différentes structures où
la socialisation enfantine est en jeu :
le quartier et ses activités, les lieux
d’accueil de la petite enfance, le
milieu familial ; d’autre part, parce
qu’elle sait appuyer son propos sur
une approche théorique solide inspirée d’Henri Wallon et le recentrer sur
les questions fondamentales que
représentent la socialisation, l’attachement, les apprentissages, l’affectivité et la façon dont le contexte y
exerce une influence majeure.
Une telle démarche permet de ne
pas trop désorienter le lecteur,
confronté à la disparité, voire aux
dissonances, des références évoquées ; lecteur qui se demande parfois à partir de quel socle
épistémologique la synthèse instable
de la psychologie du développement
s’est progressivement constituée.
Peut-être aurait-on alors souhaité
que Chantal Zaouche-Gaudron
développe de façon plus approfondie sa propre position théorique,
pour nous permettre de mieux éclairer les multiples contradictions que
de toute évidence les divers travaux
auxquels elle se réfère présentent.
Toujours est-il que ce travail a
l’immense mérite des synthèses
improbables, celui de nous faire toucher du doigt la complexité du travail de la recherche en sciences
humaines et illustrer comment celui-ci peut éclairer les politiques, quant
aux stratégies à suivre pour pallier
les effets de la précarité sur le développement des enfants. Sachant que
ces stratégies peuvent se déployer
sur un éventail très large, depuis les
aides économiques jusqu’à l’accompagnement des parents, en passant
par la mise en place d’interventions
compensatrices ou médiatrices qui
ne soient pas pour autant disqualifiantes à leur égard…
Gérard Neyrand
Pierre Bourdon, Joël Roy et coll.
Quand l’école va au domicile
Paris, Delagrave, 2006,192 pages.
Cet ouvrage est le témoignage de
professionnels engagés depuis plusieurs années au service de l’enfant
et de l’adolescent et s’adresse aux
familles et aux professionnels
(enseignants, soignants) s’occupant
de la prise en charge et de l’accompagnement d’enfants malades ou
handicapés.
Il s’appuie sur la présentation
d’expériences cliniques et la
confrontation de différents points de
vue et d’approches disciplinaires
plurielles, fruit d’un travail collectif,
au sein de la Fédération générale des
PEP qui a mis en place les services
d’assistance pédagogique à domicile
aux élèves malades ou accidentés.
Sont étudiés l’aspect social,
pédagogique, clinique, la psychopathologie, les répercussions de la
maladie ou du handicap sur l’enfant
et ses proches : quelle problématique
sociale de l’enfant malade ? Quelles
conséquences pour sa scolarité et
quels aménagements envisager ?
Quels bouleversements dans les
représentations de l’enfant face à son
corps, ses propres capacités, ses liens
à son entourage ? Quelles conséquences traumatiques de la maladie
ou du handicap sur l’enfant ? Quelle
transmission traumatique entre l’enfant et son entourage ? Comment
accompagner l’enfant en fin de vie ?
Sont mises à disposition les
connaissances indispensables sur les
pathologies ou affections auxquelles
les intervenants sont le plus souvent
confrontés avec les répercussions
notamment sur les capacités cognitives et sur les aptitudes sociales de
l’enfant et de l’adolescent.
Sont présentées différentes propositions pour l’accompagnement
des enfants et des adolescents
malades ou handicapés scolarisés à
domicile : comment mettre en place
les réponses les plus adaptées en
direction de l’enfant ou de l’adolescent et de sa famille ? Comment
maintenir le lien entre l’élève et ses
camarades ? Comment apprendre à
enseigner avec cet enfant différent ?
Comment maintenir un regard positif sur l’enfant et le dégager de son
statut d’enfant malade ou handicapé
pour le regarder avant tout comme
un enfant ?
Premier ouvrage sur ce thème,
Quand l’école va au domicile est un
manuel de référence pour tous ceux
qui interviennent auprès d’un enfant
malade ou handicapé : parents,
proches, enseignants, soignants.
Hélène Romano
[1]
Kim Bartholomew, Christopher Clulow,
Carolyn Pape Cowan, Philip Cowan, Lisa
Crandell, Judith Crowell, Lynne Cudmore,
Donald Dutton, James Fisher, Antonia Henderson, Dorothy Judd, Anton Obholzer, Felicia Olney, Jenny Riddell, Avi Shmueli,
Dominique Treboux, Christopher Vincent.
[1]
Le collectif
Pas de 0 de conduite pour les
enfants de 3 ans !, Toulouse, érès, 2006.
Pour un approfondissement, voir mon
propre travail, avec la collaboration de
Michel Dugnat, Georgette Revest, Jean-Noël Trouvé,
Préserver le lien parental.
Pour une prévention psychique précoce,
Paris, PUF, 2004.