2007
Dialogue
Éditorial
Marthe Barraco-de pinto
Psychologue
« Et si on parlait d’amour ? »
Pour parler d’attachement, du lien qui unit deux personnes à travers le temps
et l’espace, quel autre terme paraîtrait plus proche qu’« amour » ?
Si on s’intéresse à ce trait d’union qui se construit dans la rencontre, où prévaut le partage émotif entre deux sujets qui se cherchent et se recherchent, se
trouvent, se perdent, s’apaisent ou se déchirent de loin ou de près, comment
ne pas parler « d’amour » ?
Dans ce terme, mettons la bousculade des sentiments, le tourbillon des sens,
le tissage de la tendresse qui n’exclue pas le sensuel.
Mais ce mot comporte de l’ambiguïté et amène de la confusion, laissons-le
donc à la littérature.
Parlons d’« attachement », ce terme renvoie au quotidien des conversations
qui évoquent l’attachement à sa famille, à ses amis, à des activités, etc. Il
acquiert ses lettres de noblesse avec les travaux de John Bowlby. Violaine
Pillet replace le contexte de son émergence, tant dans l’histoire personnelle
de Bowlby que dans le climat social de l’après-guerre.
Chacun s’accorde aujourd’hui à reconnaître l’importance des relations précoces du bébé pour ce qu’il adviendra de ses possibilités ultérieures de créa
tion de lien. La qualité de l’attachement va donner une couleur particulière à
toute autre relation privilégiée, ultérieure.
Mais si la tendresse de l’attachement représente la composante non érotique
de la libido, comment pense-t-on la sexualité infantile, en ce qu’elle est indissociable de l’émergence du fantasme, tant de celui du bébé en construction
que de celui des parents ?
Ces difficultés de prendre en compte à la fois, les données de la psychanalyse
et les constructions théoriques élaborées à partir des travaux sur l’attachement, ont, particulièrement en France, amené des exclusions réciproques.
Dans les années 1970, Daniel Stern s’est intéressé à la période préverbale
pour tenter, avec l’introduction de la notion d’« accordage affectif » de
conceptualiser comment, à partir d’environ le deuxième semestre de la vie, le
bébé était capable d’identifier qu’il éprouvait une émotion partageable avec
l’autre dont il était à la fois séparé et avec lequel il était relié par cette communication. Ce « sens de soi et de l’autre » émerge petit à petit, en continu et
prend forme dans le creuset des interactions précoces.
Les deux voies de l’« intersubjectivité » et des attachements sont considérées
comme complémentaires dans l’établissement de tout lien.
Penser « attachement » remet en chantier les constructions qui modélisent des
notions conceptualisées dans des champs théoriques différents : notion de
lien interpersonnel, d’estime de soi, de subjectivation, de construction identitaire et aussi de narcissisme ou d’amour primaire. Marion Canneaux, dans
la note de lecture qu’elle propose du numéro 35 de la revue Cahiers critiques
de thérapie familiale nous introduit aux différents articles autour du thème
« Les premiers liens de l’enfant : attachement et intersubjectivité ».
D’autre part, des psychanalystes se sont préoccupés de réinterroger la métapsychologie, comme Widlöcher ou Laplanche, pour replacer les enjeux entre
l’observation directe du nourrisson et la reconstruction de la sexualité infantile telle qu’elle apparaît re-sollicitée dans la cure analytique
[1].
Rechercher à formaliser des outils conceptuels qui permettent de penser
ensemble, Bernard Golse nous le propose en développant ce qu’il en serait
d’une « pulsion d’attachement ».
Mais parmi les cliniciens, se référant à une approche psychodynamique, l’intégration de ces modes de penser le psychique ne trouve pas une seule voie
de conceptualisation…
Les constructions théoriques ne sont pas achevées, elles continuent d’évoluer
en même temps que la clinique et la recherche apportent des observations et
enrichissent notre compréhension.
Les tentatives d’articulation ont suivi des pratiques, d’abord opérantes dans
les pays anglo-saxons.
On peut toujours revisiter la clinique en prenant l’axe de l’attachement en
guise de fil conducteur. C’est ce que présente Myriam Madillo-Bernard dans
l’interrogation des effets du diagnostic précoce d’une surdité à J3 après la
naissance, sur la construction fantasmatique des parents, sur l’anticipation du
devenir de leur bébé et l’impact sur l’attachement. C’est aussi en s’intéressant à cet axe qu’Agnès Moreau commente une thérapie d’un jeune enfant.
En tant que thérapeutes, nous organisons une situation où va se déployer dans
le transfert une partie des « modèles opérants internes ». Il est bien question
alors, de rejouer la partition du « attache moi, détache-moi ».
Les outils d’analyse du lien depuis les travaux de Mary Ainsworth et de Mary
Main ont trouvé des applications. Maurice Berger et Emmanuelle Bonneville
expliquent comment ils sont utilisés au Québec par tous les acteurs en charge
de la protection de l’enfance et le cas clinique d’une jeune enfant de mère
psychotique suivie dans un hôpital de jour nous donne une illustration
concrète sur la façon de manier cette approche.
De Montréal aussi, une jeune chercheuse en pédagogie, Stéphanie Leblanc,
regarde la vie moderne chez elle et nous livre ses commentaires en s’inspirant des théories de l’attachement.
Frédéric Atger, qui a mené un séminaire de plusieurs années avec Antoine
Guedeney
[2] sur l’attachement, nous fait part de ses réflexions théorico-cli-niques sur les remaniements de l’attachement à l’adolescence. Il s’appuie sur
son expérience de soin à la « Maison de l’adolescent » de Papeete dont il
s’occupe.
« Last but not least », en suivant le temps du déroulement de la vie, Raphaële
Miljkovitch et Emmanuelle Cohin s’intéressent aux adultes formant couple :
cliniciennes et chercheuses, elles ont rassemblé des données d’analyse pour
suivre ce fil de l’attachement, tel qu’il apparaît dans ce rapprochement. Bernadette Legrand a résumé l’ouvrage collectif paru sous la direction de C.Clulow et publié en 2001 pour marquer les cinquante ans de la Tavistock Clinic
où Bowlby a travaillé. Les dix-sept auteurs de Adult Attachment and Couple
Psychotherapy posent les questions suivantes : « Que faire quand la personne
source de sécurité constitue la menace dont on doit se protéger ? » et « Que
peut apporter la théorie de l’attachement à la thérapie de couple ? ».
Des auteurs français pionniers dans ces voies cliniques ne pouvaient écrire
dans ce dossier : c’est en évoquant certains de leurs ouvrages qu’ils y figurent, comme Montagner et Cyrulnik. Marion Canneaux et Annie de Butler
nous en donnent un aperçu.
Place est faite aussi à Myriam David (†2005) qui a travaillé avec Bowlby et
qui a tellement veillé à ce que les petits enfants trouvent de la sécurité dans
les soins qu’on leur prodigue. Sa préface au livre de James et Joyce Robertson, Un bébé dans sa famille, est reproduite en note de lecture.
Le congrès international de juillet 2005 sur l’attachement de l’ADRA
[3] réunissait 800 personnes à Paris à l’initiative d’Antoine Guedeney, Nicole Guedeney et Abraham Sagi-Schartz. C’est dire l’intérêt porté à cette approche.
La bibliographie importante, rassemblée par chacun, est loin d’être exhaustive, c’est dire aussi l’intérêt de poursuivre cette réflexion, dont nous espérons vous avoir ravivé le goût.
Dans les textes du « Hors thème », Marie-Paule Sauderais nous relate l’évolution d’un entretien IVG vers une thérapie personnelle en se centrant sur
l’analyse du contre-transfert du thérapeute.
Un groupe de chercheurs suisses nous introduit à ses recherches sur les
usages du cannabis à l’adolescence.
Irène Capponi et Christine Horbacz nous immergent dans le temps de la périnatalité et interrogent l’organisation des soutiens sociaux (psychologiques,
médicaux, matériels) proposés en France à une jeune accouchée. Leur
réflexion pose le problème de la prévention.
Dans ce même temps de la périnatalité, Véronique Cohier-Rahban nous fait
partager sa pratique originale, qui consiste à se rendre au domicile d’une
jeune mère, au décours d’une thérapie.
Ces trois textes témoignent de la fécondité de la recherche de réponses cliniques dans ces domaines où se joue la préservation de l’humain dans toute
souffrance.
[1]
Voir les textes rassemblés dans l’ouvrage coordonné par Daniel Widlöcher,
Sexualité infantile et attachement, Paris, PUF, 2000.
[2]
Antoine Guedeney,
L’attachement, collection Les âges de la vie, Paris, Masson, 2002.
[3]
ADRA : Association pour le développement de la recherche sur l’attachement.