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Dialogue

2007/1 (n° 175)

  • Pages : 150
  • ISBN : 9782749207315
  • DOI : 10.3917/dia.175.0073
  • Éditeur : ERES


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Le système comportemental d’attachement est actif tout au long de la vie : « du berceau à la tombe », selon l’expression de Bowlby (1988). C’est au cours de l’adolescence qu’il évolue vers l’équilibre dynamique qui prévaudra chez l’adulte.

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Une fois établis dans les premières années de la vie, et dans un environnement stable, les liens d’attachement ont tendance à persister, tout en subissant des transformations en rapport avec les processus de maturation. À chaque étape du développement, l’enfant doit remanier l’équilibre entre ses besoins de sécurité et d’autonomie.

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La survenue de la puberté, déclenchée par des modifications hormonales, marque le commencement de l’accès à la maturité physique et sexuelle. C’est le début d’une étape clé dont les enjeux diffèrent fondamentalement de ceux des étapes précédentes. Se conjuguent alors des transformations physiques, cognitives et affectives majeures.

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Ces transformations imposent un remaniement des relations avec les figures d’attachement primaires dès le début de l’adolescence et pour la première fois depuis les premiers mois de la vie, conduisent à la création de nouveaux liens d’attachement, à la fin de l’adolescence.

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Au niveau du monde interne, et plus précisément des modèles internes opérants ( MIO ), ces changements vont avoir un impact sensible tandis que, réciproquement, les représentations des relations d’attachement qui ont été intériorisées au cours de l’enfance vont peser sur le processus d’autonomisation.

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L’adolescence est une période où le rôle du système comportemental d’exploration est au premier plan. Exploration du monde physique comme pendant l’enfance, mais surtout, à cet âge, de nouveaux rôles sociaux, de nouvelles relations, de la sexualité, de soi-même, de son corps et de ses émotions. Or, et c’est un point fondamental de la théorie, il existe une balance dynamique entre attachement et exploration, ce qu’illustre la notion de « base de sécurité » de Mary Ainsworth (1978). Dans cette perspective, il est clair qu’un attachement sécure favorisera l’exploration et donc le développement de l’autonomie, tandis qu’un attachement insécure sera susceptible de l’entraver.

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Ainsi, si le fait d’être attaché à ses parents peut paraître antinomique aux défis développementaux auxquels l’adolescent doit faire face, le système comportemental d’attachement joue en réalité un rôle fondamental pour aider l’adolescent à surmonter ces défis.

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Nous envisagerons successivement les liens entre attachement et autonomie, les relations avec la psychopathologie et l’utilisation qui peut être faite de ces notions dans la prise en charge des adolescents.

Attachement et autonomie à l’adolescence

Les transformations cognitives

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Sur le plan cognitif, l’adolescence se caractérise par l’émergence de ce que Piaget appelle les opérations formelles : la pensée se libère du concret, l’adolescent devient capable de raisonner de façon formellement correcte sur des données abstraites et des hypothèses. Ces nouvelles capacités lui permettent de réfléchir différemment sur ses propres processus de pensée, sur ses représentations. Il peut alors développer ses facultés réflexives, ce que Mary Main appelle métacognition (1991).

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Du point de vue de l’attachement, ces nouvelles capacités de travail sur les représentations vont avoir deux principaux impacts : la mise en place de modèles internes intégrés des relations et la transformation du partenariat corrigé quand au but dans les relations avec les parents.

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Avant l’adolescence, le sujet a tendance à se représenter des expériences d’attachement avec des personnes différentes sans les relier entre elles, (par exemple : « ma mère m’aide toujours à me sentir mieux quand je me sens mal » et « mon père m’ignore quand je me sens mal »). L’adolescent au contraire peut élaborer des propositions plus complexes (telle que : « je peux obtenir de l’aide quand j’en ai besoin, de certaines personnes, mais pas de tout le monde »). Les représentations de soi et de l’autre dans les relations d’attachement sont ainsi intégrées dans un modèle général qui est moins dépendant d’une relation particulière. Patricia Crittenden parle de « métamodèle » (1990), Mary Main « d’état d’esprit » vis-à-vis de l’attachement (1991), que son « entretien d’attachement de l’adulte », utilisable dès l’adolescence, permet d’évaluer.

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Le développement des capacités réflexives va également entraîner des changements majeurs dans les interactions avec les parents. Il va permettre une plus grande souplesse dans la gestion du « partenariat corrigé quant au but » (Bowlby, 1969) dont on sait qu’il joue un rôle déterminant dans la négociation des conflits. L’adolescent peut intégrer ses besoins et ses désirs actuels de façon plus souple et se représenter plus finement ceux de ses parents. Ce « partenariat corrigé quant au but » apparaît dès les premières années de la vie, mais il atteint un nouveau degré de complexité et d’ajustement du fait de la capacité augmentée de l’adolescent de mettre en perspective différents éléments qui interviennent dans la relation. Cette sophistication du partenariat explique le recours moins fréquent aux parents comme figures d’attachement. Leur rôle reste important pour assurer son sentiment de sécurité interne mais les interactions sont plus ponctuelles.

Les transformations affectives

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Elles sont liées aux mouvements simultanés de mise à distance des parents et de rapprochement des pairs. L’irruption de la sexualité et la sexualisation des liens primaires jouent sans aucun doute un rôle déterminant dans ce double mouvement. Mais la théorie de l’attachement n’aborde malheureusement pas ces interrelations entre les deux systèmes motivationnels que sont le système d’attachement et le système sexuel. Le plus souvent ces changements sont « expliqués » dans la théorie par le processus d’autonomisation et la pression sociale.

Les relations avec les parents

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Au début de l’adolescence on constate une prise de distance vis-à-vis des parents. Le temps passé avec eux, la proximité émotionnelle entre les adolescents et leurs parents, le recours à leur avis pour prendre des décisions, se réduisent très fortement. Mais en dépit des apparences Bowlby (1969) a d’emblée insisté sur le fait que les liens d’attachement restent intenses avec les parents, tandis que d’autres liens importants se mettent en place à cette période. Les nombreux travaux qui ont porté depuis sur ce point confirment l’importance de la qualité du lien d’attachement actuel avec les parents dans le processus d’autonomisation. Les travaux d’Allen par exemple mettent en évidence une forte corrélation entre la présence de comportement de recherche d’autonomie chez les adolescents et des indices d’une relation positive avec les parents (Allen et coll, 1994).

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La notion de « base de sécurité », qui met l’accent sur l’importance de la balance entre attachement et exploration, permet de comprendre le rôle des parents pour favoriser l’autonomie. À l’adolescence, il est essentiel que le système d’exploration soit hautement activé pour permettre que le sujet développe ses diverses compétences physiques, intellectuelles et sociales et audelà pour qu’il puisse nouer de nouvelles relations. La construction de l’autonomie de l’adolescent repose donc en grande partie sur l’activation du système d’exploration qui ne peut être optimale que si le système d’attachement est désactivé. Ainsi l’autonomie de l’adolescent ne se développe pas dans l’isolement, mais dans le contexte d’une relation proche toujours possible avec ses parents lorsqu’il la demande.

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À la différence de ce qui se passe chez l’enfant, la pression vers l’autonomie est à l’adolescence beaucoup plus intense, plus permanente et plus directement en compétition avec le système d’attachement. Aussi les risques qu’attachement et exploration entrent en conflit sont beaucoup plus grands.

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Pour faire face à ces tensions, les nouvelles capacités cognitives de l’adolescent évoquées plus haut vont jouer un rôle important. Mais réciproquement l’autonomisation va influencer les capacités de l’adolescent à réévaluer et réaménager ses relations d’attachement avec ses parents. La distance créée par le mouvement d’autonomisation joue un rôle au moins aussi important que le développement des capacités cognitives pour permettre de penser les relations d’attachement. À mesure que l’indépendance croît, se met en place la distance émotionnelle nécessaire pour permettre l’utilisation des capacités cognitives qui elles-mêmes permettent de réévaluer la nature des relations d’attachement avec les parents.

Les relations avec les pairs

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Les relations avec les pairs pendant l’enfance, même si elles jouent un rôle essentiel dans le développement social normal, ne sont pas des relations d’attachement. Ce n’est qu’à partir de l’adolescence que, progressivement, certaines relations avec les pairs vont évoluer et jouer un rôle du point de vue de l’attachement. À la fin de l’adolescence, des relations à long terme se mettent en place dans lesquelles les pairs (qu’ils soient des partenaires amoureux ou des amis très proches) deviennent des figures d’attachement (Buhrmester, 1992).

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La poussée vers l’autonomie crée une forte incitation à utiliser les pairs comme figures d’attachement pour satisfaire les besoins d’attachement tout en prenant ses distances avec les parents. Car les besoins d’attachement ne disparaissent pas : ils sont progressivement et partiellement transférés sur les pairs. Ce transfert implique une transformation en ce qui concerne la polarité : on passe de relations asymétriques, l’enfant reçoit l’attention d’une figure parentale protectrice, à des relations réciproques, dans lesquelles chacun offre et reçoit un soutien. Les changements aux niveaux physique, cognitivoaffectif, et des compétences sociales vont permettre à l’adolescent d’assurer ce rôle protecteur, de devenir lui-même pour la première fois une figure d’attachement.

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La sexualité contribue à l’établissement d’un nouveau type de relations de l’adolescent avec ses pairs : les relations amoureuses (les anglo-saxons parlent de « romantic relationships »). Ces relations qui sont caractérisées par leur intensité affective vont prendre le pas sur certaines fonctions de la relation parent-enfant antérieure. La composante sexuelle de ces relations représente sans aucun doute un facteur déterminant dans la création d’un nouveau lien d’attachement puisqu’elle apporte une motivation importante pour entrer en relation, suscite des affects intenses et amène une grande intimité, physique et psychique, offrant ainsi une histoire d’expérience unique partagée. Il est vraisemblable que les expériences d’attachement antérieures et les modes d’organisation des pensées et des émotions en rapport avec l’attachement, vont de leur côté modeler ces relations.

Influence des modèles internes opérants sur le processus d’adolescence

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Les modèles internes issus des expériences précoces, qui se complexifient et se consolident tout au long de l’enfance vont influencer le déroulement du processus d’adolescence, Les travaux de Freeman cités par Allen (1999), sur un groupe de sujets sains, illustrent bien les liens entre « état d’esprit » vis-à-vis de l’attachement et relations avec les parents. Parmi les adolescents qui ont un état d’esprit sécure, la très grande majorité (80 %) désignent leurs parents comme figure d’attachement principale (le plus souvent leur mère…). Dans le groupe des adolescents « insécures-détachés » c’est un ami ou un membre de la fratrie qui est désigné le plus souvent (2/3 des cas), mais 1/3 d’entre eux se désignent eux-mêmes. Enfin les adolescents « insécures-préoccupés » comme les « insécures-détachés » désignent le plus fréquemment leurs amis ou leur fratrie comme principale figure d’attachement mais ce sont ensuite les parents qui sont cités par un tiers d’entre eux. Ainsi les adolescents sécures communiquent plus facilement avec leurs parents et en particulier sur les problèmes en rapport avec l’attachement et la sécurité.

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Il existe également des liens étroits entre l’organisation de l’attachement de l’adolescent et la qualité de ses relations avec ses pairs. La cohérence du discours et de la pensée à propos des expériences et des affects, caractéristiques de l’adolescent sécure, permet que ces mêmes expériences et affects soient traités dans les relations avec les pairs d’une manière souple et cohérente. Au contraire, l’exclusion défensive des informations concernant l’attachement qui caractérise les organisations insécures peut entraîner une distorsion des échanges et des expériences négatives avec les autres. On a ainsi montré que pour des lycéens, l’hostilité et le manque de compétence sociale, évalués par les amis proches, sont reliés à une organisation insécure de l’attachement (Kobak & Sceery, 1988). Chez les adolescents détachés, le malaise par rapport aux affects est susceptible d’entraîner la mise à distance des pairs et particulièrement de ceux qui pourraient devenir des amis proches (Kobak & Sceery, 1988).

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Les liens entre relations amoureuses et l’organisation de l’attachement sont complexes : O. Beirne cité par Allen (1999), dans un échantillon d’adolescents de 16 ans, n’a pas trouvé de relation entre sécurité de l’adolescent et rapports sexuels : il n’y a pas plus de jeunes qui ont eu des rapports sexuels chez les sujets insécures que chez les sujets sécures. Par contre, parmi ceux qui avaient déjà eu des rapports sexuels, l’âge de ce premier rapport était plus précoce chez les sujets insécures que chez les sujets sécures. Une autre étude de Moore (citée dans Allen et Land, 1999), a trouvé que la sécurité de l’attachement était associée avec le fait d’avoir eu un moins grand nombre de partenaires sexuels. Les adolescents ayant des stratégies détachées avaient des relations sexuelles plus précoces. Enfin, chez des jeunes filles de 21 ans, Januszweski également cité par Allen et Land (1999) relève que les sujets sécures exigent plus d’implication affective avant de s’engager dans des relations sexuelles et paraissent avoir des attitudes moins permissives par rapport à la sexualité.

Relations entre attachement et psychopathologie

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Insécurité de l’attachement et pression vers l’autonomie, lorsque leur intensité est trop grande ou leur rapport trop inégal, risquent à l’adolescence, de déséquilibrer la balance attachement-exploration, de transformer la base sûre en prison, paralysant le développement du sujet, avec comme seule issue l’agir pathologique.

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Le modèle de la théorie de l’attachement permet une exploration sous un angle différent de la problématique de dépendance à l’adolescence telle qu’elle a pu être élaborée dans une approche psychodynamique par P. Jeammet (2001). État d’esprit insécure et fragilité des assises narcissique sont des notions très proches et constituent un facteur de risque de survenue de troubles psychopathologiques à l’adolescence.

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L’insécurité des relations d’attachement n’est pas un trouble en soi mais elle s’accompagne d’une mauvaise image de soi, d’une incertitude quant à la capacité d’être aimé (lovability), de sentiments de peur et/ou de colère vis-à-vis des parents, dont l’intensité peut déborder l’adolescent. Le sujet risque alors d’avoir recours à des stratégies défensives, qui le rendent plus vulnérable à la souffrance psychologique et aux troubles du comportement. Ainsi, si tous les adolescents qui ont un attachement insécure ne présentent pas de troubles à l’adolescence, la très grande majorité de ceux qui développent un trouble affectif ou des conduites ont un état d’esprit insécure. Rosenstein et Horowitz (1996) ont par exemple retrouvé 97% d’adolescents insécures dans un échantillon d’adolescents hospitalisés.

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La littérature dont on dispose indique qu’il pourrait exister des liens entre la nature des manifestations psychopathologiques, externalisées ou internalisées, et le type d’attachement.

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Le style insécure-détaché prédisposerait les adolescents à des troubles dits « externalisés ». Leurs stratégies tendent à minimiser les besoins d’attachement, limiter l’expression des affects de colère et de tristesse, détourner l’attention du soi et de ses angoisses, sans résolution des conflits internes et des représentations négatives (vécu d’abandon, peur de la perte, autodépréciation). Ils sont donc susceptibles de développer des troubles des conduites : troubles des conduites alimentaires, conduites addictives, formes hostiles de dépression, formes externalisées de troubles anxieux (symptômes phobiques par exemple), troubles de la personnalité de type personnalité antisociale.

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Les adolescents qui ont un style d’attachement « insécure-préoccupé » sont concentrés sur leurs besoins d’attachement, leur sentiment d’insécurité et souvent débordés par leurs affects. Ils sont plus à risque de développer des troubles « internalisés » : les pathologies lorsqu’elles surviennent sont plutôt du registre hystérique, narcissique, et anxio-dépressif.

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L’étude de Rosenstein et Horowitz (1996) met ces liens en évidence. Sur 60adolescents hospitalisés qu’ils ont évalués 47 % ont un attachement « insécure-détaché », 50 % un attachement « insécure-préoccupé ». La plupart des sujets présentant des troubles des conduites ont un style « détaché » et la plupart des adolescents souffrant d’un trouble affectif, ont un style « préoccupé ».

Perspectives thérapeutiques

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Du point de vue de la théorie de l’attachement, on peut considérer que l’expérience de soins vise à restaurer l’équilibre entre attachement et exploration. Quelle que soit la méthode utilisée, l’objectif consiste à créer une relation qui s’apparente à une relation d’attachement qui permette une reprise de l’exploration, à la fois du monde interne et du monde externe.

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Pour Bowlby (1988), le thérapeute doit occuper une place dans la réalité. L’expérience relationnelle nouvelle vécue avec lui est une clé du changement. Il considère que la réalité externe permet de travailler sur le monde interne. Elle représente un levier thérapeutique essentiel en particulier parce qu’elle permet de modifier les MIO.

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Aussi dans le travail thérapeutique avec les adolescents l’accent est mis sur : la relation avec le thérapeute, les représentations que l’adolescent a des relations du point de vue de l’attachement, mais aussi les relations actuelles avec ses parents, ce qui implique qu’ils aient une place dans le traitement.

Le travail avec l’adolescent

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La mise en place d’un cadre thérapeutique prenant en compte le comportement d’attachement, nécessite une évaluation du style d’attachement de l’adolescent et de son histoire relationnelle.

Sémiologie

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À la différence de ce qui se passe avec un enfant, il est difficile de se reposer sur une sémiologie comportementale pendant la consultation pour repérer les schèmes d’attachement (Crowell, 2003). Par contre le style relationnel que l’adolescent met en place avec le ou les thérapeutes, le discours et en particulier sa forme, bien plus que chez l’enfant, seront une source d’information précieuse pour évaluer son état d’esprit vis-à-vis de l’attachement. Sur ce point les critères utilisés dans « l’entretien d’attachement de l’adulte » (Adult Attachment Interview de Mary Main) peuvent servir de repères.

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Cliniquement, les adolescents « préoccupés » présentent un certain nombre de caractéristiques : ils expriment leur anxiété, ressassent les problèmes et font preuve d’avidité relationnelle. Ils alternent attitudes dépendantes et mouvements de colère. Focalisés sur leurs blessures et leurs émotions ils passent d’un excès d’autocritique à des récriminations vis-à-vis des autres. Ils ont souvent recours à des comportements hostiles, autodestructeurs ou exaspérants dans le cours du traitement pour susciter l’attention et exprimer leur colère ou leur opposition.

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À l’autre extrême, les traits qui caractérisent les adolescents « évitants » rendent souvent difficile leur prise en charge. Ils ont réprimé depuis longtemps leurs besoins d’attachement et se présentent comme totalement autosuffisants. Ils minimisent leurs problèmes et font des efforts pour éviter d’évoquer les émotions négatives (peur, colère). Les déceptions, les blessures, les sentiments de solitude sont niés ou banalisés.

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Il est important de faire une anamnèse orientée sur les événements qui ont pu peser sur les relations d’attachement de l’adolescent : séparations physiques précoces (hospitalisation d’un parent, adoption), séparations « émotionnelles » (parent souffrant de trouble psychologique, en particulier d’une dépression), séparations dans la famille, décès importants. Ces séparations peuvent avoir eu un retentissement direct lorsqu’il s’agit de figures d’attachement pour l’adolescent, ou indirect quand il s’agit de la figure d’attachement de l’un de ses parents.

Cadre thérapeutique

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Mackey (2003), reprenant les conceptions de Bowlby (1988) et de Sable (1992), propose une formulation des éléments clefs dans le traitement des adolescents : le thérapeute doit représenter une base de sécurité ; la relation qui se met en place avec ses distorsions fournit des éléments pour comprendre son style relationnel ; le thérapeute doit encourager l’adolescent à examiner comment ses perceptions et ses attentes résultent de ses interactions avec ses figures d’attachement et l’aider à changer les aspects contraignants de ses patterns relationnels. Enfin à cet âge, le travail avec les parents peut être utilisé pour avoir un accès direct à ses figures d’attachement primaire.

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Sur bien des points ces principes rejoignent ceux de l’approche psychanalytique classique avec les notions de soutien, d’interprétation du transfert et de construction ou de reconstruction du passé. Pour Bowlby (1977), les éléments plus spécifiques sur lesquels insiste la théorie de l’attachement, que nous avons reformulée à propos des adolescents, sont les suivants :

  • la place centrale, en théorie comme en pratique, de la notion de base de sécurité ; la focalisation sur les expériences réelles de l’adolescent en évitant les interprétations en terme de fantasmes plus ou moins primitifs ; l’attention aux détails de l’attitude actuelle et passée des parents et des réponses de l’adolescent ; enfin, l’utilisation des interruptions du cours du traitement, en particulier celles imposées par le thérapeute, pour observer comment l’adolescent les interprète et y répond, l’aider à prendre conscience de ces interprétations et ces réactions, et à les comprendre ;

  • l’exploration au cours du traitement des événements marquant touchant à l’attachement est souvent difficile. Dans bien des cas, l’adolescent omet des faits majeurs ou les falsifie. C’est le cas par exemple des souvenirs d’avoir été négligé ou rejeté par les parents, d’avoir été menacé d’abandon, d’avoir été témoin d’une tentative de suicide ou d’avoir été battu ou abusé sexuellement. L’adolescent a grandi en sachant que la vérité devait être tue et très souvent avec le sentiment d’avoir à se reprocher les problèmes à lui-même, points sur lesquels ses parents on toujours plus ou moins explicitement insisté. Bon nombre de symptômes, apparemment sans rapport peuvent en fait être en relation avec ces secrets familiaux. Il est donc fondamental pour le clinicien de connaître en profondeur les effets sur les patterns d’attachement de ces expériences familiales pathogènes et de savoir quels sont les faits qui doivent être recherchés face à certaines manifestations, ceux qui risquent le plus d’être omis, supprimés ou déformés ;

  • le travail sur les expériences avec les parents ne vise pas à rechercher leurs failles pour encourager l’adolescent à les rendre responsables de leurs difficultés. L’objectif est de l’aider à réaliser dans quelle mesure il a pu percevoir et surtout interpréter le comportement de ses figures d’attachement de façon erronée, et à imaginer d’autres interprétations possibles.

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Très souvent les comportements qui provoquent sentiments de rejet ou de colère et qui sont à l’origine de la mise en place des stratégies secondaires perdurent depuis l’enfance. Très tôt l’enfant a été amené à construire une explication avec les moyens, cognitifs et affectifs, dont il dispose. Ces constructions sont marquées par une perspective très égocentrique et une méconnaissance de certaines des motivations des adultes qui caractérise les années d’immaturité. L’adolescence, au cours de laquelle ces moyens cognitifs et affectifs évoluent considérablement et qui donne accès à de nouvelles motivations rend possible une réévaluation de ces constructions. Le sujet peut à partir de cette période bâtir des hypothèses plus complexes, moins égocentriques, sur l’intentionnalité sous-tendant le comportement de ses figures d’attachement. Il peut ainsi se représenter plus finement les difficultés émotionnelles et les expériences douloureuses traversées par ses parents. De la place de thérapeute, avec la neutralité qu’elle suppose, il convient d’appréhender le comportement pathogène des parents avec la même objectivité que celui de l’adolescent. Son rôle n’est pas de stigmatiser les uns ou les autres mais de repérer les chaînes causales afin de les rompre et d’atténuer leurs effets.

Le travail avec l’adolescent et ses parents

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Les raisons de travailler avec les parents si l’on se réfère à la théorie de l’attachement sont nombreuses, la principale étant qu’ils restent des figures d’attachement pour l’adolescent.

Sémiologie

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La rencontre des parents en présence de l’adolescent permet de recueillir des éléments concernant leurs interactions habituelles. Leurs récits et les caractéristiques formelles de leur discours sur leur enfant et sur leur propre enfance pourront apporter des éléments sur leur état d’esprit en ce qui concerne l’attachement.

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On peut tenter d’apprécier leur « sensibilité », dans l’acception que donne Ainsworth (1978) à ce terme. Cette « sensibilité » dépend en grande partie de leur état d’esprit vis-à-vis de l’attachement et donc de leurs propres expériences infantiles. Ainsi les parents « sensibles », qui sont le plus souvent sécures, peuvent exprimer leur désarroi devant l’impression qu’ils ne parviennent pas à procurer réconfort et apaisement à leur adolescent en difficulté. Ils sont préoccupés par le mal-être de leur enfant et ont une certaine capacité à voir la situation de son point de vue. Les parents insécures au contraire sont focalisés sur leur propre point de vue et parfois sur la façon dont les problèmes de l’adolescent les affectent eux-mêmes. Ils peuvent tenir des propos qui donnent l’impression qu’ils ne sont pas convaincus de ses besoins ou de sa détresse. Ils peuvent aussi avoir tendance à présenter les difficultés comme un problème à résoudre par le thérapeute sans manifester le souhait ou la capacité à s’engager eux-mêmes dans la prise en charge. Souvent ces parents n’ont pas eux-mêmes ressenti la nécessité de demander de l’aide et c’est plutôt à la demande de l’école, de la justice ou des services sociaux qu’ils amènent leur adolescent consulter.

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Dans certaines situations on peut retrouver une inversion des rôles depuis l’enfance. L’un des parents a grandi en développant un attachement anxieux et utilise son enfant comme figure d’attachement. À l’adolescence, cette configuration entraîne des difficultés d’exploration et un sentiment de menace de perte pour le parent (Bowlby, 1988).

Cadre thérapeutique

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De même que pour l’adolescent, le cadre thérapeutique doit représenter une base de sécurité pour ses parents. Le plus souvent, ils sont eux-mêmes en situation de détresse. Leur impuissance face aux difficultés de leur adolescent, les résonances chez eux de sa problématique de séparation, sont de forts activateurs de leur propre système d’attachement. Il est donc important de leur permettre, à eux aussi, de retrouver un sentiment de sécurité pour qu’ils puissent « explorer », c’est-à-dire mieux comprendre leur enfant, leurs propres réactions, et accepter certains changements.

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Par ailleurs, le fait que le thérapeute représente une base de sécurité pour l’adolescent ne signifie pas que les parents perdent cette fonction. Il est souhaitable au contraire que le soutien empathique et actif offert par le thérapeute les aide à garder ou à reprendre ce rôle, tout en découvrant de nouveaux moyens de le faire. Les entretiens réunissant l’adolescent et ses parents vont avoir l’intérêt pour les parents de découvrir à travers la relation entre l’adolescent et le thérapeute d’autres façons de comprendre les comportements de leur enfant et d’autres façons de répondre à ses besoins d’attachement.

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Les entretiens communs peuvent aussi permettre à chacun de découvrir la façon dont les autres membres de la triade ont vécu certains événements familiaux. Ils sont l’occasion pour l’adolescent d’apprendre, parfois pour la première fois, un certain nombre d’expériences difficiles en rapport avec l’attachement, vécues par l’un ou l’autre des parents. Même si souvent l’adolescent connaît déjà « les faits », le climat rassurant et protecteur assuré par le thérapeute peut favoriser l’expression par le parent des affects liés à ces événements. D’une façon générale le travail avec les parents doit favoriser une relance du « partenariat corrigé quand au but ».

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La grande valeur de la théorie de l’attachement est de rendre visibles et lisibles les besoins d’attachement à l’adolescence. On les retrouve derrière les protestations d’indépendances des adolescents bien portants mais surtout derrière les troubles du comportement qui apparaissent souvent à cet âge. En clinique il peut être difficile, face à des comportements agressifs, menaçants ou de mise en danger, de les relier à des besoins d’attachement non satisfaits et de les interpréter en termes de stratégies pour maintenir un lien tout en se protégeant du rejet ou de l’abandon. Et pourtant, comprendre et répondre dans le cadre du traitement en tenant compte de ces besoins permet d’enrichir significativement les autres approches des troubles qui surviennent à cet âge.


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  • ROSENSTEIN, D.S. ; HOROWITZ, H.A. 1996. « Adolescent attachment and psychopathology », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 64 (2), p. 244-253.
  • SABLE, P. 1992. « Attachment theory : Application of clinical practice with adults », Clinical Social Work Journal, 20, p. 271-283.

Résumé

Français

La théorie de l’attachement offre un cadre conceptuel fécond pour comprendre la dynamique de l’adolescence et ses aléas. De plus elle donne des repères précieux pour orienter le traitement en complément d’autres approches. Au cours de cette période l’équilibre entre attachement et exploration est crucial. Si les expériences précoces et les modèles internes opérant qui en émergent jouent un rôle important, il faut insister sur le fait que la relation actuelle avec les parents reste déterminante. Un état d’esprit insécure n’est pas une pathologie en soi mais constitue par contre un facteur de risque majeur de survenue d’un trouble. Les adolescents détachés développent plus souvent des troubles dits « externalisés », tandis que les « préoccupés » décompensent plutôt avec des troubles dits « internalisés ». Si l’on se réfère à la théorie de l’attachement l’un des principaux objectifs du dispositif de soin est d’offrir une base de sécurité, à l’adolescent mais aussi à ses parent, pour leur permettre une reprise de l’exploration d’eux-mêmes et des relations.

MOTS CLÉS

  • Attachement
  • adolescence
  • psychopathologie

English

Attachment theory offers a rich conceptual framework from which to understand the dynamic of adolescence and its pitfalls. Furthermore it provides guidelines to design therapeutic interventions. What is most critical during this period is the successful balancing between attachment and exploration. Although earlier experiences and internal working models build on it are deterministic the « fit » between the adolescent and his parents must also be emphasized. Insecure attachment is not a disorder but it appears to be a major risk factor for the development of psychopathology at this age. « Dismissive » adolescents are more at risk for externalising disorders, whereas internalizing disorders are more frequent in « preoccupied » subjects. From an attachment perspective the central task of the therapeutic setting is to provide a secure base for the adolescent but also for his parents, in order to restore exploration of the self and relationships

KEY WORDS

  • Attachment
  • adolescence
  • psychopathology

Plan de l'article

  1. Attachement et autonomie à l’adolescence
    1. Les transformations cognitives
    2. Les transformations affectives
      1. Les relations avec les parents
      2. Les relations avec les pairs
    3. Influence des modèles internes opérants sur le processus d’adolescence
  2. Relations entre attachement et psychopathologie
  3. Perspectives thérapeutiques
    1. Le travail avec l’adolescent
      1. Sémiologie
      2. Cadre thérapeutique
    2. Le travail avec l’adolescent et ses parents
      1. Sémiologie
      2. Cadre thérapeutique

Pour citer cet article

Atger Frédéric, « L'attachement à l'adolescence », Dialogue 1/ 2007 (n° 175), p. 73-86
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2007-1-page-73.htm.
DOI : 10.3917/dia.175.0073

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