2007
Dialogue
Éditorial
Régine Scelles
FLORENCE BÉCAR
PIERRE MICHARD
Les cliniciens travaillant avec des familles sont aujourd’hui souvent confrontés à des demandes de conseils en matière d’éducation. L’objectif de ce
numéro est de mener une réflexion clinique et critique sur la manière dont les
« psys » se positionnent et travaillent ces demandes qui émanent des parents
et des professionnels.
Ce numéro, avec Florian Houssier, se devait de rappeler, en introduction, le
débat qui fit rage entre Anna Freud et Melanie Klein sur ce thème.
Aujourd’hui, ce questionnement prend une allure et une dimension nouvelle
car les médias, et en particulier la télévision, attirent un large public en
convoquant des « psys » pour qu’ils éclairent les enjeux des problèmes éducatifs et parfois aussi qu’ils proposent des solutions. Avec d’ailleurs parfois
peu de latitude pour refuser, les familles sont souvent invitées par les institutions scolaires, d’accueil de la petite enfance et de loisirs à consulter un
« psy » pour leur enfant. Il arrive aussi que, par exemple avant un divorce,
les parents consultent pour avoir des conseils pour éviter que leur enfant
souffre trop.
Ainsi, le « psy » légitimé par des connaissances académiques, peut parfois
apparaître comme éducateur pour les enfants et professeur pour les parents.
Cyrulnik (1998) rappelle que notre histoire n’est pas un destin et que les rencontres affectives et sociales peuvent aggraver une vulnérabilité momentanée. Trop parler, trop savoir trop vite et trop bien risque d’entraver l’instauration d’un espace où la co-construction de la pensée devienne possible, ce
qui suppose de se risquer à accepter de co-sentir et de co-penser avec l’autre,
à ce propos Ausloos (1995, p. 113) préconise : « Lâcher prise, c’est-à-dire
abandonner ses constructions théoriques au vestiaire pour pouvoir les
reprendre en sortant, c’est se jeter à l’eau sans savoir où l’on va, mais en
sachant nager et en étant convaincu qu’on ira quelque part. »
Il s’agit de donner le temps à la famille d’éprouver ses émotions avant de les
comprendre et de leur donner sens (Bion, 1963).
Les professionnels sont sollicités par des identifications multiples et complexes. Ils peuvent s’identifier à l’enfant – ou au parent en mal de repères
éducatifs – qui leur paraît faible, démuni et suscite la compassion. Donner
des conseils peut être une manière de contre-investir l’agressivité suscitée par
la confrontation à une famille vulnérable. La sollicitude prend alors la place
d’autres pensées, masque la haine ou la transforme en son contraire. Cette
compassion introduit un fossé infranchissable entre celui qui la manifeste et
celui qui en est l’objet. Si le professionnel n’y prend garde, il peut, voulant
bien faire en répondant à la question posée, maintenir les parents dans une
position infantilisante qui peut les empêcher de gérer seuls, ou autrement,
leur situation. La résistance des professionnels à apprendre des parents n’a,
le plus souvent, d’égal que le désarroi dans lequel ils se trouvent eux-mêmes.
Pouvoir partager avec les parents leur position de non-savoir et leurs questionnements, les mettrait en position de faiblesse, ce que certains ne peuvent
supporter.
Conduire les parents non pas à appliquer des solutions proposées mais à les
« trouver-créer » en eux modifie à la fois le sujet (valorisé et soulagé) et la
réalité perçue. Celle-ci, transformée devient plus tolérable à la faveur de la
mise en œuvre d’un travail de pensée (Scelles, 2006).
Les familles n’envisagent pas forcément de la même manière que les praticiens leur devenir et l’aide, et chaque partenaire investit la quête de solutions
pour des raisons différentes. La volonté d’éduquer et la compétence à le faire
ont deux faces :
- l’une tournée vers soi : désir de maîtriser les choses, d’expérimenter des
compétences et le plaisir de transmettre un savoir-faire, un savoir-être;
- l’autre tournée vers l’extérieur : désir d’être reconnu, estimé et d’avoir une
action sur l’autre.
Dans cette interface entre soi et l’autre, étroitement intriqué, il y a souvent le
désir de séduire et celui d’aliéner.
Ayant appris à discourir sur la manière dont une famille doit et peut vivre
avec un enfant, le professionnel suit une logique discursive. Son savoir est
facile à transmettre, il a ses mots, ses codes, ses références, ce qui n’est pas
le cas du « savoir être » parental et fraternel qui se vit et s’agit.
Soutenir tous les membres de la famille dans leur capacité à communiquer ce
qu’ils ont acquis de leur expérience s’avère être un levier thérapeutique puissant. Confortés dans leur valeur, les parents et frères et sœurs se rendent disponibles et ouverts aux informations venant des professionnels, vécus dès
lors comme moins menaçants.
Un père qui, au début de la prise en charge, réclamait nos conseils, affirma
quelque temps après, suite à un conflit entre les rééducateurs et son fils : « Il
est comme moi, il a la tête dure, et peut-être que vous ne faites pas le poids
par rapport à lui. » Nous n’étions plus seulement ceux qui « dirigeaient le
bateau », comme il le disait au début de la prise en charge, mais ceux qui
étaient dans le bateau avec lui, et, comme lui, avaient des doutes, des faiblesses et des limites. Se permettant de nous critiquer sans se sentir en danger, sa propre valeur devenait plus évidente à ses yeux et à ceux des autres.
Ce qui se passe entre la famille demandant une aide éducative et le psycho-logue employé par une institution ne peut se comprendre sans dire un mot des
mythes qui organisent pour chacun une manière de penser, d’agir, de réfléchir et de se positionner.
L’institution, comme groupe, a son propre fonctionnement conscient, préconscient et inconscient. Sur le plan individuel, chacun doit avoir un minimum de respect et d’estime pour les autres membres du groupe. Ce qui donne
la certitude à chacun d’appartenir à un groupe qui, en échange, lui offre une
certaine protection et une identité de groupe qui permet de se différencier du
monde extérieur, en créant une différence structurante (Kaës et coll., 1998).
Ces croyances concernent tous les niveaux de réalité, Neuburger (1995,
p. 12-13) souligne : « Chacun, sans y croire tout à fait, y adhère avec une certaine complaisance; d’autres, au contraire, tentent de dénoncer le caractère
mythique de certaines croyances et des pratiques dérivées de ces croyances,
avec violence parfois, mais cette passion même a souvent, comme effet, un
renforcement du groupe après une crise salutaire, un renouvellement de
croyances tout aussi mythiques que les précédentes. »
Pour constituer un groupe familial ou institutionnel, le partage des croyances
est indispensable, le tout est qu’elles ne soient pas prises pour des vérités
devant s’imposer aux autres. Elles deviendraient alors des convictions sur
lesquelles le sujet perdrait tout regard critique garant de la possibilité de
prendre en compte la valeur et la fonction des mythes de l’autre.
Si ces mythes organisent, pour partie, la pensée et l’action des groupes, il
s’agit dès lors de se demander ce qui se passe lors de la rencontre entre les
« mythes familiaux » et les « mythes des professionnels ». Par exemple, que
faire lorsqu’une famille pense que les filles aînées doivent s’occuper de leur
frère handicapé tandis que les professionnels, tout aussi assurés dans leur
conviction, prônent la nécessité de ne pas imposer cette charge à une sœur ?
Connoté négativement, le mythe des familles risque de conduire à le figer;
le connoter positivement, lui donne davantage de chances d’évoluer.
Les mythes des institutions et ceux des familles répondent à des logiques différentes et ont été créés dans des contextes différents. Plutôt que de les opposer, il convient qu’ils soient reconnus, dans leur utilité et leur valeur
respective, par chacune des parties en présence; c’est à cette condition qu’ils
pourront s’influencer les uns et les autres. Il s’agit alors, pour les professionnels d’acquérir une sensibilité et un respect suffisants aux mythes des
familles, afin de composer avec eux.
Si le mythe du professionnel et celui de son institution sont validés par le
savoir « scientifique », par les pouvoirs publics qui financent, celui de la
famille, validé uniquement par elle-même, risque de se voir disqualifié. La
famille ne peut alors que se soumettre ou se rebeller, l’une et l’autre des solutions pouvant être fort coûteuses sur le plan psychique.
Confrontés à une famille qui cumule les difficultés, les professionnels peuvent être tentés, plutôt que de prendre le temps de saisir les ressorts du fonctionnement familial, d’imposer leurs propres mythes. Ils risquent alors de
faire ce que Neuburger (1995) appelle une greffe mythique, dans ce cas, ce
mythe reste un corps étranger qui habite par exemple seulement un des
enfants (il est alors expulsé de la famille qui ne le reconnaît plus comme participant au groupe familial).
L’enfant, confronté à un conflit de loyauté entre les mythes familiaux et professionnels, peut ressentir une souffrance identitaire; comment, de sa position, confirmer et valider son appartenance à sa famille sans se voir et la voir
discréditée ?
Le mythe familial remplissant une fonction défensive, il importe d’en évaluer
la plasticité au changement et de le considérer dans ses dimensions intergénérationnelles (transmission des mythes des parents aux enfants) et intragénérationnelles (création par le groupe parents ou le groupe enfants de
mythes). Considéré ainsi, loin de gêner l’évolution de la famille, il est pensé
comme une création qui permet de vivre avec la réalité à affronter.
De fait, exercer son rôle de parents, soutenir les parents dans leur rôle devient
du plus en plus l’affaire de spécialistes, même si chacun continue à se nourrir des héritages familiaux sur la question, ceux-ci sont de plus en plus mis en
regard des conseils « scientifiques » des « psys » puisés dans les médias ou
dans les consultations.
Sans conteste, le psychologue a une place spécifique dans cette scène. Pour
lui, il ne s’agit pas tant de discuter s’il faut ou non donner des conseils que
de savoir comment écouter ces demandes en prenant la mesure de leur
dimension sur le plan de la psyché individuelle et groupale. Évidemment, le
risque serait que cette intervention ait une visée normalisatrice.
L’article de A.-C. Cassin-Marquay montre combien la souffrance psychique
s’intrique à des appels à l’aide en matière d’éducation, ces difficultés-là amenant à parler d’autre chose. Il s’agit de ne pas réfuter la demande d’aide éducative, tout en faisant place à ce qu’elle masque, à ce qu’elle dit d’une
difficulté à se penser, à penser l’autre et les liens. C’est ce que rappelle
Emmanuel Diet qui souligne le fait que la demande éducative doit être resituée dans sa contextualité sociale et historique. Il remarque qu’elle véhicule
et construit une représentation de l’enfant, du père et de la mère.
Depuis le livre de G. Delaisi de Parseval (1980), le praticien sait que les
conseils « scientifiques » concernant « l’art d’accommoder les bébés » ne
s’inscrivent pas dans le collectif du transgénérationnel familial mais dans
celui de la science sociétale. Dès lors, il s’agit dans ce débat, comme le fait
Philippe Robert, de penser les circuits de transmission entre parents, enfants
et société, afin de ne pas disqualifier les règles que le parent peut et souhaite
transmettre à ses enfants; ceci afin de favoriser le processus de filiation.
Les psychologues, les psychanalystes sont aussi souvent sollicités par les
professionnels de l’enfance pour les aider à travailler avec, pour les familles
sur les questions relatives à l’éducation des enfants.
Si les éducateurs ont, eux, clairement pour fonction, de soutenir les parents
dans la réalité de leur manière de faire et d’être avec leurs enfants, ils doivent
élucider les fondements et les motivations des choix de forme et de contenu
de leurs interventions.
Dans son article, Florence Bécar, analyse ce qui se passe sur la scène d’une
analyse des pratiques avec des éducateurs en formation. Elle souligne la
manière dont l’éducateur doit parvenir à se laisser toucher et se laisser aller
afin de faire résonner en lui les situations familiales. Cette attitude n’est possible qu’en acceptant de reconnaître, dans l’après-coup, ce qui chez lui est
mobilisé dans sa relation à l’autre. Cet article rappelle ce que Molénat (1992)
soulignait à savoir : que les émotions des parents et celles du praticien peuvent se répondre, pour peu que ce dernier accepte de se laisser toucher. Pour
cela, il est nécessaire que le sujet vulnérable et faillible, qu’il craint de
réveiller chez lui, parvienne à composer avec le professionnel, protégé par un
savoir et un cadre professionnel. C’est là où le psychologue peut avoir une
fonction centrale, comme le montrent Emmanuel Diet et Jean-Pierre Pinel.
En effet, il est nécessaire de soutenir la capacité de l’institution à se penser, à
penser l’autre, sans que les professionnels se sentent mis en danger dans leur
fonction.
Dans toute intervention auprès des familles, il s’agit de concevoir des pratiques entre familles et professionnels et entre professionnels qui ne génèrent
pas de disqualifications mutuelles. Cela suppose de penser la famille avec ses
compétences et ses capacités créatives, ses défaillances et sa vulnérabilité.
La diversité des problèmes de certaines familles suscite l’intervention d’un
patchwork de services déconnectés les uns des autres, parfois en rivalité budgétaire et/ou en opposition sur les modalités de l’aide à apporter. Dans ce
contexte, la famille peut jouer un aspect différent de sa problématique intra
ou intergénérationnelle, avec chacun des partenaires en réseau. De la même
façon, les institutions mettent en scène leurs conflits intra ou interinstitutionnels via une famille. À ce sujet, Jean-Pierre Pinel, à partir d’un cas,
montre combien un enfant peut rejouer dans l’institution quelque chose des
failles éducatives et affectives vécues dans l’enfance, charge à l’institution de
repérer ces phénomènes, d’y donner sens, pour aider l’enfant sur cette scène
décalée à transformer quelque chose des images parentales archaïques.
Tous les auteurs notent que si l’éducateur cherche à modifier les choses dans
la réalité, le psychologue ou le psychanalyste, sans faire abstraction de cette
réalité, cherche à changer les croyances et les significations attribuées aux
situations plutôt qu’à modifier les interactions et les comportements.
Dans ce numéro figurent les articles de deux praticiens (Marie-Claire
Michaud et Frédéric Jésu) qui tous les deux prônent une manière de travailler
avec les familles qui les positionne comme actrices, voir organisatrices du
dispositif d’éducation, d’aide et/ou de soins. Il était important dans ce
numéro de faire place à ces pratiques qui se développent actuellement et qui
ont les faveurs des pouvoirs publics, et qui, à partir d’un point de vue essentiellement pragmatique, ouvrent sur une manière de travailler le soin, l’éducation voire l’application de la loi non pas pour mais avec les familles. Ces
deux articles adoptent un point de vue militant, posent des questions qui
devront rebondir sur le terrain de la pratique mais aussi de la théorie. En effet,
ces deux auteurs, avec certes des points de vue différents, invitent à revisiter
autrement les liens familles-professionnels, ce qui ne manquera pas de susciter un débat que Dialogue estime indispensable d’ouvrir. Il ne s’agit donc pas
pour la rédaction de présenter des « bonnes pratiques » mais à travers leur
exposé, de lancer un débat dans lequel les théoriciens, en particulier ceux qui
se réfèrent à la psychanalyse, devront prendre leur place, une place.
Dans la partie hors-thème, en rebond avec le numéro précédent sur l’attachement, à partir de la mise en perspectives de diverses théories concernant les
troubles de l’attachement, l’article de Marie-Christine Frankard pose des
questions concernant l’évaluation des pratiques. Selon elle, la position de
D.Widlöcher (2000) sur l’étayage permet une lecture dynamique des liens
entre attachement et théorie des pulsions. Elle clôture l’article sur les perspectives thérapeutiques et plus particulièrement sur les questions posées par
des dispositifs novateurs dans le domaine des soins psychiques.
Patricia Mercader évoque la problématique des femmes battues qui tuent. À
partir de huit cas, elle montre comment l’aptitude à la symbolisation de ces
femmes a été systématiquement entravée. Elle explique que grandir dans des
familles où les femmes sont strictement confinées à la sphère domestique et
à un strict contrôle de leur sexualité, ne les empêche pas d’être victimes de
sévères négligences qui parfois vont jusqu’à les exposer à des abus sexuels.
Marika Moisseeff évoque de manière stimulante une certaine conception de
la procréation qui ne peut que faire réfléchir les lecteurs de Dialogue.
Enfin, ce numéro se clôt sur un hommage à Ivan Boszormenyi-Nagy, décédé
il y a peu.
·
AUSLOOS, G. 1995. La compétence des familles, Toulouse, érès.
·
DELAISI DE PARSEVAL, G.; LALLEMAND, S. 1980. L’Art d’accommoder les bébés, Paris, Le
Seuil.
·
CYRULNIK, B. 1998. Ces enfants qui tiennent le coup, Paris, Éd. Hommes et perspectives.
·
KAËS, R. et coll. 1998. Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod.
·
MOLENAT, F. 1992. Mères vulnérables, Paris, Stock.
·
NEUBURGER, R. 1995. Mythe familial, Paris, ESF.
·
SCELLES, R. 2006. « Ouvrir un espace de co-pensée entre familles et professionnels ? » Santé,
société et solidarité, 2, p. 117-125.