Dialogue
érès

I.S.B.N.9782749207841
152 pages

p. 143 à 148
doi: en cours

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n° 177 2007/3

 
Sous la direction de Ombline Ozoux-Teffaine, Enjeux de l’adoption tardive, Toulouse, érès, 2004.
 
 
« Les familles adoptives sont à l’avant-garde de toutes les familles à qui elles permettent une réflexion fondamentale, et font avancer ainsi une évolution dégagée des préjugés et des inquiétudes inhérentes, en fin de compte, à la situation de tous ceux qui vivent avec des enfants.» Cette phrase de Michel Soulé en préface de l’ouvrage, témoigne de la façon dont l’adoption – et sans doute encore davantage l’adoption tardive – réinterroge les processus de filiation. Ce livre est un ouvrage collectif dirigé par Ombline Ozoux-Teffaine qui avait déjà écrit un ouvrage sur ce thème, il y a une vingtaine d’années. Le grand nombre d’auteurs – quinze exactement – ne permet pas ici de tous les citer. Mais tous ont une connaissance précise du sujet et une riche expérience clinique pour la plupart.
Alors que les travaux sur le bébé soulignent l’importance des interactions précoces et de la période préverbale, il est légitime de s’interroger sur la possibilité d’une construction de la filiation en cas d’adoption d’un enfant « qui n’est plus un bébé ». Bernard Golse répond positivement à cette question sans nier l’importance des premières relations. Il souligne la nécessaire réécriture des attachements précoces dans un travail de conarration avec les parents adoptants. Dans ces cas d’adoption tardive, la procédure d’agrément joue un rôle essentiel dans la contenance et l’élaboration de la « grossesse psychique » des candidats à l’adoption.
Ce livre explore de nombreuses situations montrant de façon précise les étapes de « la séparation à la filiation » comme l’indique le titre du chapitre d’Ombline Ozoux-Teffaine. Pour la revue Dialogue, nous pourrions peut-être regretter qu’une place spécifique ne soit pas accordée aux thérapies de couple ou de famille qui semblent être le dispositif le plus pertinent pour la construction et/ ou la reconstruction des liens. Pierre Levy-Soussan y fait référence, mais davantage sous forme de consultations familiales que de thérapies stricto sensu. Anne-Claude Duvert souligne l’importance du couple mais davantage le couple parental que la conjugalité.
Cet ouvrage a le grand mérite de faire dialoguer réalité interne et réalité externe, ainsi que psychanalyse et théorie de l’attachement. Il y a une volonté assumée – et réussie – d’aborder l’ensemble du problème sans mélange et confusion, mais avec rigueur et clarté. De façon assez inhabituelle, cet ouvrage collectif réussit la gageure de s’adresser à la fois au public et aux professionnels. Ces derniers ne viennent jamais masquer la réalité humaine de tous les protagonistes impliqués dans le processus de l’adoption tardive.
Philippe Robert
 
Pascal Duret, Le couple face au temps, Paris, Armand Colin, 2007, 280 pages.
 
 
Le projet de ce livre est de tirer des enseignements sociologiques de difficultés données le plus souvent pour psychologiques. Loin de proposer une analyse « en apesanteur sociale » l’auteur suggère que les positions sociales des conjoints jouent sur les difficultés qu’ils risquent de rencontrer et les ressources dont ils disposent pour y faire face. L’usure du couple ne peut donc guère être traitée indépendamment des milieux sociaux, ni des manières dont les individus ont été socialisés à l’amour en fonction de leur expérience affective. Ainsi le fait que l’on soit à sa première mise en couple ou à sa cinquième, change de manière importante les principes de gestions de la relation. Les individus qui se distinguent par un nombre élevé d’expériences de couple ont pour la plupart en commun un principe de retenue (« ne pas s’engager totalement »), un principe de protection de soi (« s’arranger pour ne pas y laisser des plumes »), un principe de vigilance accrue (« ne pas baisser sa garde »), un principe de réduction des projets à long terme (« la vie au jour le jour »), et un principe de réduction des frustrations (« lâcher du lest »).
Pascal Duret admet d’emblée qu’un des effets majeurs du temps sur les individus est de produire de la contradiction dans les jugements qu’ils portent sur leur couple. Dans l’univers mental des individus qui vivent ensemble depuis des lustres, luttent et s’articulent, en même temps, des facteurs d’usure et des facteurs de renforcement du lien. Confrontés au « temps qui use » et au « temps qui renforce », la plupart d’entre eux sont à la fois heureux et malheureux, satisfaits et insatisfaits. Ces ambivalences ne sont pourtant pas des incohérences, elles portent simplement les espoirs de ceux qui les vivent.
L’auteur dégage les principaux facteurs de l’usure. L’immaturité du conjoint est ce dont les femmes se plaignent massivement avec le temps. Touchée au début de la relation par le côté « petit enfant » du conjoint, elle supporte de moins en moins au fil du temps son côté ado attardé. L’immaturité, au bout de plusieurs années de vie commune, ne sanctionne plus un être en devenir mais un adulte définitivement infantile et irresponsable (« J’ai pas deux enfants, avec mon mari j’en ai trois »). Les hommes, pour leur part, se plaignent surtout de se sentir à l’étroit dans leur vie de couple. Les hommes aiment s’imaginer en héros et reprochent aux femmes d’être trop terre à terre. Les deux personnages féminins qui font figure d’ennemies absolues sont « la chieuse » et « la castratrice ». Les « enfants-héros » devenus adultes sont absolument contradictoires : ils souhaitent se reposer sur leur compagne comme sur une mère, et en même ils espèrent toujours d’elle des regards de petite fille émerveillée par son sauveur.
Mais l’ouvrage détaille aussi les facteurs de renforcement du lien : reconnaître le conjoint, permettre aux routines d’évoluer et prendre le risque du changement.
La reconnaissance existe sous trois formes : le respect, la reconnaissance du mérite, et la reconnaissance de l’identité latente. Le respect n’est pas négociable et fonctionne en tout ou rien. Chacun, ensuite, souhaite voir reconnu ses mérites et sa valeur personnelle. La reconnaissance des mérites au bout de plusieurs années de couples aide à l’unité identitaire en mettant l’individu dans un rapport de continuité avec lui-même : « Je suis bien celui que je crois être. » Inversement plus la dissonance augmente entre ce qu’on pense être et la manière dont l’autre nous juge, plus les crises conjugales ou identitaires affleurent. Enfin, la reconnaissance revient à savoir deviner l’identité latente de l’autre et ainsi éviter de figer au présent ce qu’il pourra devenir. Croire en l’autre, c’est croire en son futur. Pour permettre aux routines d’évoluer il faut repérer que celles-ci supposent trois tâches : une de programmation initiale, une autre d’exécution et enfin une dernière de contrôle. Le contrôle, s’il n’est pas effectué par l’exécutant lui-même, revient à lui refuser sa confiance. Le « contrôleur des travaux finis » n’assume pas la délégation qu’il a faite de l’exécution. La dissociation des responsabilités use d’autant plus l’exécutant qu’il n’est qu’exécutant et que le rythme même de sa tache parfois lui échappe. Tout ce qui « met la pression » rappelle le monde du travail et ses rapports hiérarchiques et dépossède celui qui la subit de la gestion de son rythme personnel de travail. Face à ces « coups de pression » lâcher du lest est une condition du changement, cela revient à désactiver les conflits jugés comme mineurs. À l’inverse de la montée aux extrêmes, il s’agit de favoriser l’apaisement en relativisant l’importance des sujets de conflits.
Accepter de ne pas être totalement achevé, revient à reconnaître l’importance de la socialisation secondaire opérée par l’histoire commune vécue avec l’autre. Cela va bien sûr à l’encontre des thèses de Gray, de Bly ou de Mac Graw, qui craignant l’indistinction des genres, proposent de s’en tenir aux renforcements des rôles masculins et féminins.
L’ultime originalité visée par l’ouvrage consiste à chercher à comprendre les articulations entre la sexualité et les autres domaines de la relation de couple. Si l’on peut se vivre au début essentiellement en amants ensuite il faut se penser en parents; cela entraîne une routinisationplanification des plages horaires où on peut faire l’amour qui tue la spontanéité (et du coup une bonne partie du désir). Au début les conjoints ont souvent envie de faire l’amour et surtout ils ont envie en même temps, mais ensuite leur envie est désynchronisée. Le point crucial va être alors la formulation de la demande pour qu’elle ait le plus de chance possible d’aboutir. Pour demander avec des chances de succès les hommes se comportent alors en gentils petits garçonnets et ont tendance à être trop « lisibles ». Ils font assaut de compliments stéréotypés en attendant d’avoir leur récompense ». Alors que les femmes ont dans la relation conjugale besoin d’être un minimum émues par l’autre pour faire l’amour. En outre, un des grands résultats de cette enquête menée par entretien auprès d’une centaine de couples, est que la plupart des individus pensent que l’on puisse entretenir des sentiments amoureux pour plusieurs personnes. Ça ne veut pas dire qu’ils vont systématiquement être « infidèles » et passer à l’acte (ça peut être trop compliqué, trop risqué…) ; mais ils vont au moins avoir un petit jardin secret dans lequel ils s’autorisent à avoir le béguin pour quelqu’un d’autre.
En conclusion voilà un ouvrage qui nous amène au carrefour de plusieurs champs de la sociologie : sociologie du corps (du corps à corps et du charnel), sociologie de la socialisation primaire et secondaire (acquisition de valeurs au sein des familles d’origine et partage ou non de ces valeurs au sein du couple). Grâce à son approche scientifique rigoureuse mais toujours accessible, il livre des résultats vraiment utiles et originaux. Cet ouvrage savoureux devrait indiscutablement devenir votre prochain livre de chevet.
Muriel Augustini
 
Anne Bragance, Anibal, Robert Laffont, 1991.
 
 
Les romans m’ont toujours aidée à aborder certains sujets difficiles par d’autres angles d’approche que ceux du psychologue. Anne Bragance a l’art de parler avec tendresse et humour des nuances des sentiments humains. Aussi suis-je revenue à un livre vieux de quelques années, où elle nous présente l’adoption internationale et l’adoption tout court à partir de ce que vit un grand frère à l’arrivée d’un autre, tout autre, de celui qu’il appellera l’Inca.
Sweetie a presque 12 ans quand ses parents lui annoncent qu’ils vont chercher un enfant au Pérou. Cette démarche de ses parents, mal expliquée pour la bonne raison que ces derniers ne savent pas exactement eux-mêmes ce qui les motive, l’étonne. Il se pose beaucoup de questions, des questions sur lui-même tout d’abord. Il se demande bien pourquoi il ne suffit pas à ses parents, cinéastes très occupés, vivants sur la Côte d’Azur, et ne lui donnant que très peu de temps, principalement son père avec lequel il est en difficulté. Celui-ci est déçu par son fils, un rêveur et peut-être même un débile à ses yeux, car Sweetie semble s’intéresser principalement à ses plantes et à son jardin. Depuis plusieurs années d’ailleurs ils ne se parlent plus.
Anibal arrive au mois de juin alors que l’année scolaire est presque finie, c’est un garçon de 5 ans qui ne dit pas un mot de français et en fait ne dit rien du tout. Il semble subir ce qui lui arrive sans rien exprimer. Il déroute ses parents qui lui font donner toutes les leçons possibles pour qu’il s’intègre rapidement, dans la foulée ils font donner des cours d’espagnol à Sweetie pour que lui au moins puisse communiquer avec son frère.
Les freins que met chaque enfant pour se défendre de l’envahissement des adultes vont les amener peu à peu à se rencontrer. Car dès l’arrivée de son frère, Sweetie avait décidé de l’ignorer, comment entrer en contact avec celui qui vient prendre la place, le peu de place qu’il a déjà. Les mouvements de haine et de rejet de Sweetie ainsi que ceux de l’attente silencieuse d’Anibal se font écho. La colère de Sweetie prendra un jour la forme de reproches agressifs envers Anibal qui lui n’a pu les comprendre, si ce n’est par le ton, mais qui développent chez Sweetie une grande culpabilité. Jusqu’au jour où pour aider son frère à se défendre, Sweetie lui met des boules « quiès » dans les oreilles avant chacun de ses cours de français, ce qu’Anibal entend comme une reconnaissance et un témoignage d’amour et vient réclamer chaque jour. Sweetie s’intéresse à lui !
Les progrès de la relation entre les deux enfants s’accompagnent de la détérioration de celle de Sweetie et du père, car la supercherie fut bien entendu découverte. Et pas seulement avec le fils aîné, mais aussi avec Anibal, le père qui avait attendu une valorisation narcissique du choix de l’adoption se détourne peu à peu des deux enfants.
Quelques semaines après l’arrivée d’Anibal, les parents partent pour quinze jours laissant les deux enfants à la garde de nounous et domestiques. Ceux-ci profitent de l’absence des patrons pour prendre pas mal de libertés et Anibal « choisit » ce moment pour faire sa première crise d’asthme que Sweetie se trouve dans l’obligation de gérer. Il fait appel au médecin de famille avec lequel il a une bonne relation, communiquant avec lui autour de l’amour des plantes. Anibal sort de sa crise, mais sera hospitalisé à la suivante prise en charge par les parents qui le font examiner par des spécialistes en ignorant le médecin de famille. Sweetie perçoit le désarroi d’Anibal devant cette hospitalisation.
Deux mouvements l’agitent.
Ayant entendu après les consultations de spécialistes, que le climat ne convient pas à Anibal, les médecins ayant dit aux parents « de prendre leurs dispositions », il imagine et désire le renvoi d’Anibal au Pérou. Il en serait ainsi débarrassé, d’autant plus que les parents se déchargent de plus en plus sur lui. Ils lui demandent d’apprendre tous les mouvements et respirations à faire en cas de crise, mouvements prescrits par une kiné. Mais, sous l’impulsion du médecin de famille, il s’intéresse peu à peu au Pérou à partir d’un livre que lui a offert ce dernier en ajoutant que les crises d’Anibal sont des appels que lui seul est sans doute capable d’entendre et de décrypter.
Deux adultes soutiennent Sweetie, le jardinier et le médecin, ils sont ses amis. Les parents qui ne comprennent pas son amour de la nature, apprécient cependant le jardin qu’il a dessiné et planté avec le jardinier, un vieil homme qui parle peu.
Jusqu’au jour où, suite à de nouvelles crises d’asthme d’Anibal, il entend que sans doute le pollen des fleurs y est pour quelque chose, Sweetie détruit le jardin en arrachant toutes les fleurs à pollen. La colère de son père éclate, il inscrit son fils en pension pour la rentrée. Ce dernier sous la pression de l’angoisse et assisté par un acteur célèbre fait de fausses signatures puis fugue avec Anibal dans la perspective de le ramener au Pérou et d’y rester avec lui.
Les deux enfants partent ensemble sur les routes, Anibal s’étant mis à avoir une confiance absolue envers son frère. Ils sont bien entendu retrouvés. La fin un peu trop belle avec des péripéties romanesques est une fin de roman qui enjolive mais n’enlève rien à ce qui s’est tramé peu à peu. La juge qui les reçoit après avoir demandé aux parents de venir les chercher et ayant reçu comme réponse un délai d’attente, part voir ces derniers pour les sermonner puis décide de l’avenir des enfants. Sentant qu’ils sont devenus inséparables, car ils ont besoin l’un et l’autre, ils iront dans le même établissement, ce qui ne va pas du tout dans le souhait du père de se débarrasser de son fils aîné. La rentrée se faisant, sont abordés la question du racisme à l’école, celle du rejet de l’autre, les quolibets sur sa mère que peut entendre Sweetie.
Le livre se termine sur une crise d’asthme en classe. Sweetie et Anibal font face ensemble à celle-ci.
Ce qui m’a intéressée est la reconnaissance et la prise en compte de la haine qui se développe en Sweetie, avec ses mouvements de rejet, ses mots de colère envers Anibal, son incompréhension du désir des parents, du choix des parents. Mais aussi la naissance de l’ambivalence et l’évolution de la relation entre les deux enfants.
Et pour donner un exemple de la manière dont tout ceci est présenté je transcrirai volontiers les quelques phrases de la page de garde : « Anibal, ils ont raqué un maximum pour l’avoir. Ma mère ne veut pas me dire le prix, il paraît que je l’ai “scandalisée” avec cette question. “Mais enfin, Sweetie, un enfant, on ne l’achète pas, on prend ce qui vient, tu sais.” Ma pomme, c’est sûr ils l’ont pas payée et ils l’ont pas choisie parce que s’ils avaient eu la possibilité, ils auraient pris un moins moche, un plus sympa et qui les aurait pas fait tourner en bourrique. Mais pour l’Inca j’ai quand même un doute : je vois pas pourquoi les Péruviens ils refileraient leurs morpions gratis à des étrangers. »
Monique Dupré-Latour
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