2007
Dialogue
Notes de lecture
Sous la direction de
Ombline Ozoux-Teffaine,
Enjeux de l’adoption tardive,
Toulouse, érès, 2004.
« Les familles adoptives sont à
l’avant-garde de toutes les familles à
qui elles permettent une réflexion fondamentale, et font avancer ainsi une
évolution dégagée des préjugés et des
inquiétudes inhérentes, en fin de
compte, à la situation de tous ceux qui
vivent avec des enfants.» Cette
phrase de Michel Soulé en préface de
l’ouvrage, témoigne de la façon dont
l’adoption – et sans doute encore
davantage l’adoption tardive – réinterroge les processus de filiation. Ce
livre est un ouvrage collectif dirigé
par Ombline Ozoux-Teffaine qui avait
déjà écrit un ouvrage sur ce thème, il
y a une vingtaine d’années. Le grand
nombre d’auteurs – quinze exactement – ne permet pas ici de tous les
citer. Mais tous ont une connaissance
précise du sujet et une riche expérience clinique pour la plupart.
Alors que les travaux sur le bébé
soulignent l’importance des interactions précoces et de la période préverbale, il est légitime de s’interroger
sur la possibilité d’une construction
de la filiation en cas d’adoption d’un
enfant « qui n’est plus un bébé ».
Bernard Golse répond positivement à
cette question sans nier l’importance
des premières relations. Il souligne la
nécessaire réécriture des attachements précoces dans un travail de
conarration avec les parents adoptants. Dans ces cas d’adoption tardive, la procédure d’agrément joue
un rôle essentiel dans la contenance
et l’élaboration de la « grossesse psychique » des candidats à l’adoption.
Ce livre explore de nombreuses
situations montrant de façon précise
les étapes de « la séparation à la filiation » comme l’indique le titre du
chapitre d’Ombline Ozoux-Teffaine.
Pour la revue Dialogue, nous pourrions peut-être regretter qu’une place
spécifique ne soit pas accordée aux
thérapies de couple ou de famille qui
semblent être le dispositif le plus
pertinent pour la construction et/ ou
la reconstruction des liens. Pierre
Levy-Soussan y fait référence, mais
davantage sous forme de consultations familiales que de thérapies
stricto sensu. Anne-Claude Duvert
souligne l’importance du couple
mais davantage le couple parental
que la conjugalité.
Cet ouvrage a le grand mérite de
faire dialoguer réalité interne et réalité externe, ainsi que psychanalyse
et théorie de l’attachement. Il y a une
volonté assumée – et réussie –
d’aborder l’ensemble du problème
sans mélange et confusion, mais
avec rigueur et clarté. De façon assez
inhabituelle, cet ouvrage collectif
réussit la gageure de s’adresser à la
fois au public et aux professionnels.
Ces derniers ne viennent jamais masquer la réalité humaine de tous les
protagonistes impliqués dans le processus de l’adoption tardive.
Philippe Robert
Pascal Duret,
Le couple face au temps,
Paris, Armand Colin, 2007,
280 pages.
Le projet de ce livre est de tirer
des enseignements sociologiques de
difficultés données le plus souvent
pour psychologiques. Loin de proposer une analyse « en apesanteur
sociale » l’auteur suggère que les
positions sociales des conjoints
jouent sur les difficultés qu’ils risquent de rencontrer et les ressources
dont ils disposent pour y faire face.
L’usure du couple ne peut donc
guère être traitée indépendamment
des milieux sociaux, ni des manières
dont les individus ont été socialisés
à l’amour en fonction de leur expérience affective. Ainsi le fait que
l’on soit à sa première mise en
couple ou à sa cinquième, change de
manière importante les principes de
gestions de la relation. Les individus
qui se distinguent par un nombre
élevé d’expériences de couple ont
pour la plupart en commun un principe de retenue (« ne pas s’engager
totalement »), un principe de protection de soi (« s’arranger pour ne pas
y laisser des plumes »), un principe
de vigilance accrue (« ne pas baisser
sa garde »), un principe de réduction
des projets à long terme (« la vie au
jour le jour »), et un principe de
réduction des frustrations (« lâcher
du lest »).
Pascal Duret admet d’emblée
qu’un des effets majeurs du temps
sur les individus est de produire de
la contradiction dans les jugements
qu’ils portent sur leur couple. Dans
l’univers mental des individus qui
vivent ensemble depuis des lustres,
luttent et s’articulent, en même
temps, des facteurs d’usure et des
facteurs de renforcement du lien.
Confrontés au « temps qui use » et
au « temps qui renforce », la plupart
d’entre eux sont à la fois heureux et
malheureux, satisfaits et insatisfaits.
Ces ambivalences ne sont pourtant
pas des incohérences, elles portent
simplement les espoirs de ceux qui
les vivent.
L’auteur dégage les principaux
facteurs de l’usure. L’immaturité du
conjoint est ce dont les femmes se
plaignent massivement avec le
temps. Touchée au début de la relation par le côté « petit enfant » du
conjoint, elle supporte de moins en
moins au fil du temps son côté ado
attardé. L’immaturité, au bout de plusieurs années de vie commune, ne
sanctionne plus un être en devenir
mais un adulte définitivement infantile et irresponsable (« J’ai pas deux
enfants, avec mon mari j’en ai
trois »). Les hommes, pour leur part,
se plaignent surtout de se sentir à
l’étroit dans leur vie de couple. Les
hommes aiment s’imaginer en héros
et reprochent aux femmes d’être trop
terre à terre. Les deux personnages
féminins qui font figure d’ennemies
absolues sont « la chieuse » et « la
castratrice ». Les « enfants-héros »
devenus adultes sont absolument
contradictoires : ils souhaitent se
reposer sur leur compagne comme
sur une mère, et en même ils espèrent
toujours d’elle des regards de petite
fille émerveillée par son sauveur.
Mais l’ouvrage détaille aussi les
facteurs de renforcement du lien :
reconnaître le conjoint, permettre
aux routines d’évoluer et prendre le
risque du changement.
La reconnaissance existe sous
trois formes : le respect, la reconnaissance du mérite, et la reconnaissance de l’identité latente. Le
respect n’est pas négociable et fonctionne en tout ou rien. Chacun,
ensuite, souhaite voir reconnu ses
mérites et sa valeur personnelle. La
reconnaissance des mérites au bout
de plusieurs années de couples aide
à l’unité identitaire en mettant l’individu dans un rapport de continuité
avec lui-même : « Je suis bien celui
que je crois être. » Inversement plus
la dissonance augmente entre ce
qu’on pense être et la manière dont
l’autre nous juge, plus les crises
conjugales ou identitaires affleurent.
Enfin, la reconnaissance revient à
savoir deviner l’identité latente de
l’autre et ainsi éviter de figer au présent ce qu’il pourra devenir. Croire
en l’autre, c’est croire en son futur.
Pour permettre aux routines
d’évoluer il faut repérer que celles-ci
supposent trois tâches : une de programmation initiale, une autre d’exécution et enfin une dernière de
contrôle. Le contrôle, s’il n’est pas
effectué par l’exécutant lui-même,
revient à lui refuser sa confiance. Le
« contrôleur des travaux finis » n’assume pas la délégation qu’il a faite de
l’exécution. La dissociation des responsabilités use d’autant plus l’exécutant qu’il n’est qu’exécutant et que
le rythme même de sa tache parfois
lui échappe. Tout ce qui « met la
pression » rappelle le monde du travail et ses rapports hiérarchiques et
dépossède celui qui la subit de la gestion de son rythme personnel de travail. Face à ces « coups de pression »
lâcher du lest est une condition du
changement, cela revient à désactiver
les conflits jugés comme mineurs. À
l’inverse de la montée aux extrêmes,
il s’agit de favoriser l’apaisement en
relativisant l’importance des sujets
de conflits.
Accepter de ne pas être totalement achevé, revient à reconnaître
l’importance de la socialisation
secondaire opérée par l’histoire
commune vécue avec l’autre. Cela
va bien sûr à l’encontre des thèses
de Gray, de Bly ou de Mac Graw,
qui craignant l’indistinction des
genres, proposent de s’en tenir aux
renforcements des rôles masculins
et féminins.
L’ultime originalité visée par
l’ouvrage consiste à chercher à comprendre les articulations entre la
sexualité et les autres domaines de la
relation de couple. Si l’on peut se
vivre au début essentiellement en
amants ensuite il faut se penser en
parents; cela entraîne une routinisationplanification des plages horaires
où on peut faire l’amour qui tue la
spontanéité (et du coup une bonne
partie du désir). Au début les
conjoints ont souvent envie de faire
l’amour et surtout ils ont envie en
même temps, mais ensuite leur envie
est désynchronisée. Le point crucial
va être alors la formulation de la
demande pour qu’elle ait le plus de
chance possible d’aboutir. Pour
demander avec des chances de succès les hommes se comportent alors
en gentils petits garçonnets et ont
tendance à être trop « lisibles ». Ils
font assaut de compliments stéréotypés en attendant d’avoir leur
récompense ». Alors que les
femmes ont dans la relation conjugale besoin d’être un minimum
émues par l’autre pour faire l’amour.
En outre, un des grands résultats
de cette enquête menée par entretien
auprès d’une centaine de couples,
est que la plupart des individus pensent que l’on puisse entretenir des
sentiments amoureux pour plusieurs
personnes. Ça ne veut pas dire qu’ils
vont systématiquement être « infidèles » et passer à l’acte (ça peut
être trop compliqué, trop risqué…) ;
mais ils vont au moins avoir un petit
jardin secret dans lequel ils s’autorisent à avoir le béguin pour quelqu’un d’autre.
En conclusion voilà un ouvrage
qui nous amène au carrefour de plusieurs champs de la sociologie :
sociologie du corps (du corps à
corps et du charnel), sociologie de la
socialisation primaire et secondaire
(acquisition de valeurs au sein des
familles d’origine et partage ou non
de ces valeurs au sein du couple).
Grâce à son approche scientifique
rigoureuse mais toujours accessible,
il livre des résultats vraiment utiles
et originaux. Cet ouvrage savoureux
devrait indiscutablement devenir
votre prochain livre de chevet.
Muriel Augustini
Anne Bragance,
Anibal,
Robert Laffont, 1991.
Les romans m’ont toujours aidée
à aborder certains sujets difficiles
par d’autres angles d’approche que
ceux du psychologue. Anne Bragance a l’art de parler avec tendresse
et humour des nuances des sentiments humains. Aussi suis-je revenue à un livre vieux de quelques
années, où elle nous présente
l’adoption internationale et l’adoption tout court à partir de ce que vit
un grand frère à l’arrivée d’un autre,
tout autre, de celui qu’il appellera
l’Inca.
Sweetie a presque 12 ans quand
ses parents lui annoncent qu’ils vont
chercher un enfant au Pérou. Cette
démarche de ses parents, mal expliquée pour la bonne raison que ces
derniers ne savent pas exactement
eux-mêmes ce qui les motive,
l’étonne. Il se pose beaucoup de
questions, des questions sur lui-même tout d’abord. Il se demande
bien pourquoi il ne suffit pas à ses
parents, cinéastes très occupés,
vivants sur la Côte d’Azur, et ne lui
donnant que très peu de temps, principalement son père avec lequel il
est en difficulté. Celui-ci est déçu
par son fils, un rêveur et peut-être
même un débile à ses yeux, car
Sweetie semble s’intéresser principalement à ses plantes et à son jardin. Depuis plusieurs années
d’ailleurs ils ne se parlent plus.
Anibal arrive au mois de juin
alors que l’année scolaire est
presque finie, c’est un garçon de
5 ans qui ne dit pas un mot de français et en fait ne dit rien du tout. Il
semble subir ce qui lui arrive sans
rien exprimer. Il déroute ses parents
qui lui font donner toutes les leçons
possibles pour qu’il s’intègre rapidement, dans la foulée ils font donner des cours d’espagnol à Sweetie
pour que lui au moins puisse communiquer avec son frère.
Les freins que met chaque enfant
pour se défendre de l’envahissement
des adultes vont les amener peu à
peu à se rencontrer. Car dès l’arrivée
de son frère, Sweetie avait décidé de
l’ignorer, comment entrer en contact
avec celui qui vient prendre la place,
le peu de place qu’il a déjà. Les
mouvements de haine et de rejet de
Sweetie ainsi que ceux de l’attente
silencieuse d’Anibal se font écho.
La colère de Sweetie prendra un jour
la forme de reproches agressifs
envers Anibal qui lui n’a pu les comprendre, si ce n’est par le ton, mais
qui développent chez Sweetie une
grande culpabilité. Jusqu’au jour où
pour aider son frère à se défendre,
Sweetie lui met des boules « quiès »
dans les oreilles avant chacun de ses
cours de français, ce qu’Anibal
entend comme une reconnaissance
et un témoignage d’amour et vient
réclamer chaque jour. Sweetie s’intéresse à lui !
Les progrès de la relation entre
les deux enfants s’accompagnent de
la détérioration de celle de Sweetie
et du père, car la supercherie fut
bien entendu découverte. Et pas seulement avec le fils aîné, mais aussi
avec Anibal, le père qui avait
attendu une valorisation narcissique
du choix de l’adoption se détourne
peu à peu des deux enfants.
Quelques semaines après l’arrivée d’Anibal, les parents partent pour
quinze jours laissant les deux enfants
à la garde de nounous et domestiques. Ceux-ci profitent de l’absence
des patrons pour prendre pas mal de
libertés et Anibal « choisit » ce
moment pour faire sa première crise
d’asthme que Sweetie se trouve dans
l’obligation de gérer. Il fait appel au
médecin de famille avec lequel il a
une bonne relation, communiquant
avec lui autour de l’amour des
plantes. Anibal sort de sa crise, mais
sera hospitalisé à la suivante prise en
charge par les parents qui le font examiner par des spécialistes en ignorant
le médecin de famille. Sweetie perçoit le désarroi d’Anibal devant cette
hospitalisation.
Deux mouvements l’agitent.
Ayant entendu après les consultations
de spécialistes, que le climat ne
convient pas à Anibal, les médecins
ayant dit aux parents « de prendre
leurs dispositions », il imagine et
désire le renvoi d’Anibal au Pérou. Il
en serait ainsi débarrassé, d’autant
plus que les parents se déchargent de
plus en plus sur lui. Ils lui demandent
d’apprendre tous les mouvements et
respirations à faire en cas de crise,
mouvements prescrits par une kiné.
Mais, sous l’impulsion du médecin
de famille, il s’intéresse peu à peu au
Pérou à partir d’un livre que lui a
offert ce dernier en ajoutant que les
crises d’Anibal sont des appels que
lui seul est sans doute capable d’entendre et de décrypter.
Deux adultes soutiennent Sweetie, le jardinier et le médecin, ils sont
ses amis. Les parents qui ne comprennent pas son amour de la nature,
apprécient cependant le jardin qu’il
a dessiné et planté avec le jardinier,
un vieil homme qui parle peu.
Jusqu’au jour où, suite à de nouvelles crises d’asthme d’Anibal, il
entend que sans doute le pollen des
fleurs y est pour quelque chose,
Sweetie détruit le jardin en arrachant
toutes les fleurs à pollen. La colère de
son père éclate, il inscrit son fils en
pension pour la rentrée. Ce dernier
sous la pression de l’angoisse et
assisté par un acteur célèbre fait de
fausses signatures puis fugue avec
Anibal dans la perspective de le ramener au Pérou et d’y rester avec lui.
Les deux enfants partent
ensemble sur les routes, Anibal
s’étant mis à avoir une confiance
absolue envers son frère. Ils sont
bien entendu retrouvés. La fin un
peu trop belle avec des péripéties
romanesques est une fin de roman
qui enjolive mais n’enlève rien à ce
qui s’est tramé peu à peu. La juge
qui les reçoit après avoir demandé
aux parents de venir les chercher et
ayant reçu comme réponse un délai
d’attente, part voir ces derniers pour
les sermonner puis décide de l’avenir des enfants. Sentant qu’ils sont
devenus inséparables, car ils ont
besoin l’un et l’autre, ils iront dans
le même établissement, ce qui ne va
pas du tout dans le souhait du père
de se débarrasser de son fils aîné.
La rentrée se faisant, sont abordés
la question du racisme à l’école, celle
du rejet de l’autre, les quolibets sur sa
mère que peut entendre Sweetie.
Le livre se termine sur une crise
d’asthme en classe. Sweetie et Anibal font face ensemble à celle-ci.
Ce qui m’a intéressée est la
reconnaissance et la prise en compte
de la haine qui se développe en
Sweetie, avec ses mouvements de
rejet, ses mots de colère envers Anibal, son incompréhension du désir
des parents, du choix des parents.
Mais aussi la naissance de l’ambivalence et l’évolution de la relation
entre les deux enfants.
Et pour donner un exemple de la
manière dont tout ceci est présenté
je transcrirai volontiers les quelques
phrases de la page de garde : « Anibal, ils ont raqué un maximum pour
l’avoir. Ma mère ne veut pas me dire
le prix, il paraît que je l’ai “scandalisée” avec cette question. “Mais
enfin, Sweetie, un enfant, on ne
l’achète pas, on prend ce qui vient,
tu sais.” Ma pomme, c’est sûr ils
l’ont pas payée et ils l’ont pas choisie parce que s’ils avaient eu la possibilité, ils auraient pris un moins
moche, un plus sympa et qui les
aurait pas fait tourner en bourrique.
Mais pour l’Inca j’ai quand même
un doute : je vois pas pourquoi les
Péruviens ils refileraient leurs morpions gratis à des étrangers. »
Monique Dupré-Latour