Dialogue
érès

I.S.B.N.9782749207841
152 pages

p. 3 à 5
doi: 10.3917/dia.177.0003

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n° 177 2007/3

2007 Dialogue

Éditorial

Philippe Robert
L’adoption met en relief et en perspective les questions que l’on peut se poser à propos de la parentalité. L’éclairage porte essentiellement sur les enjeux et les processus des liens de filiation et d’affiliation. L’adoption, contrairement à son sens étymologique – ad-optare, choisir à – ne semble pas être un choix. Chaque acteur, les parents qui abandonnent, l’enfant abandonné, le couple adoptant, subit une réalité. Qu’il y ait des déterminants inconscients ne change rien à l’affaire; seule compte, tout du moins dans un premier temps, la réalité externe.
Au cours de la procédure d’agrément, les parents doivent interroger leur désir d’enfant, mais aussi leurs liens de couple, leur filiation, leur « travail de deuil » de l’enfant biologique… Ces interrogations peuvent être vécues comme une contrainte à penser et même, dans certains cas, comme une nécessité de justification. Tout se passe comme si, ipso facto, l’infertilité était la conséquence de conflits inconscients non résolus. Ce « raccourci de pensée » se pose pour tous les acteurs de l’adoption. Le désir d’enfant du couple candidat à l’adoption est légitime et n’a pas à être interrogé en soi. Même chose pour la femme accouchant sous X : doit-elle interroger son désir d’abandon, sa motivation… ou plus exactement le peut-elle ? De la même façon, c’est comme si l’enfant adopté devait s’interroger sur ses origines et comme s’il devait être traumatisé.
Certes la position des intervenants évaluant l’adoption à venir est légitime : un enfant a été abandonné et a été adopté par le groupe (groupe entendu ici comme « corps social »). Ce passage par le groupe inscrit l’enfant dans la communauté humaine.
Bien entendu, tous les protagonistes de cette parentalité particulière ont de nombreux bénéfices à tirer d’une élaboration leur permettant d’introjecter la représentation de leurs liens. Mais deux facteurs sont encore insuffisamment pris en compte : les étapes qui sous-tendent ce processus et les projections, plus que les véritables identifications, qu’il génère.
Il importe donc de distinguer tout d’abord différentes phases. Un déni des origines est nécessaire et utilement étayé sur le « déni légal » du livret de famille. Dans un premier temps, seul compte l’événement. Il est important de ne pas penser pour pouvoir le vivre. Je prendrai une comparaison pour illustrer ce propos. Un adolescent m’était adressé en psychothérapie parce qu’il venait de perdre son père. La mère, comme d’ailleurs le consultant qui l’avait reçu, insistait pour cette prise en charge : au moment de l’enterrement, ce garçon n’avait pas manifesté d’émotions et il fallait qu’il puisse les exprimer. Après l’avoir reçu à deux reprises ce jeune patient et moi-même avons convenu de ne pas nous engager dans un travail. Non dupe de ce qui lui arrivait, il avait pu me dire, lucidement, « chaque chose en son temps ».
Cela dit, il est tout à fait pertinent de poser des « jalons » pour une pensée qui ne viendra que dans l’après-coup. Je proposerai à ce sujet une deuxième comparaison : le travail psychique dans les entretiens pré- IVG. La femme qui a décidé de pratiquer une IVG n’est pas nécessairement dans une disposition d’esprit où elle peut, à ce moment-là, y réfléchir. Mais ces entretiens, qui nécessitent, rappelons-le, une très grande compétence, permettent d’engrammer un noyau élaboratif qui sera, plus tard, extrêmement précieux.
Dans l’adoption, les moments d’abandon et de rencontre doivent d’abord être reconnus comme des actes, des actes incarnés, et non comme des évitements. Le deuxième paramètre à prendre en compte pour penser l’adoption tient aux butées des collages identificatoires. Ainsi, et selon son histoire personnelle, un intervenant s’identifiera à l’enfant abandonné projetant sur lui ses propres sentiments de perte et de séparation non élaborés. Un autre percevra la famille biologique comme étant le seul repère fiable, revivant peut-être ainsi des aspects fragiles de ses liens de filiation. D’autres vivront la famille adoptive comme généreuse, lui attribuant un espoir messianique ou à l’inverse comme des voleurs d’enfants suscitant la haine et le rejet.
Quand nous travaillons avec des couples et des familles, nous sommes pris par la force des perceptions et de la réalité externe. Il est parfois difficile de s’en dégager pour être à l’écoute des imagos et, au minimum, des processus représentationnels. Dans la clinique avec les couples et les familles adoptives cette « prise par la réalité », entraînant des compréhensions causalistes simplificatrices, est décuplée. La qualité d’écoute de l’analyste, dans ces configurations familiales, doit l’amener à reconnaître les oscillations de ses positions internes pour qu’il puisse s’identifier non pas à tel ou tel protagoniste, mais à l’ensemble. C’est bien cette écoute groupale, qui, le cas échéant, peut soutenir de véritables processus identificatoires permettant à chaque acteur de s’approprier une position subjective.
Si nous proposons un dossier sur l’adoption dans la revue Dialogue, c’est parce que cette filiation particulière – et à condition de ne pas la penser ipso facto comme traumatique – permet de réfléchir, comme nous le proposent les différents auteurs, sur les origines, les liens, l’étranger et le familier… L’adoption est traitée ici non pas d’un point de vue phénoménologique, voire événementiel, mais bien dans ses effets et ses enjeux psychiques au sein du couple et de la famille. Ceci peut, nous semble-t-il, aider les professionnels à mettre en perspective d’éventuels a priori, attitudes, et contre-attitudes.
Dans la partie hors thème, l’article d’Emmanuel Diet fait le lien avec le numéro précédent de la revue. La nécessité d’aborder la relation éducative en s’appuyant sur la prise en charge du contexte – au sens large – permet d’éviter des incompréhensions et des positions pseudo-psychanalytiques.
L’article de Claire Metz et Anne Thévenot élargit les recherches actuelles sur le lien fraternel en soulignant ses enjeux dans le processus de la parentalité.
Des collègues québécoises – Claire David, Hélène Lefebvre, Marie-Josée Levert et Diane Pelchat – présentent une recherche sur l’information à apporter aux parents ayant un enfant souffrant d’une déficience. Outre sa qualité clinique, cet article nous présente une méthodologie intéressante.
Enfin Hélène Marie-Grimaldi nous montre de façon très fine l’impact traumatique d’une naissance prématurée ainsi que la valeur contenante d’une institution et des rituels.
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