Dialogue
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I.S.B.N.9782749208176
148 pages

p. 3 à 14
doi: en cours

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n° 178 2007/4

2007 Dialogue

Éditorial

Jean-g. Lemaire
 
Croire ?
 
 
Une interrogation est-elle possible sur ce verbe actif et volontiers transitif, et une investigation clinique par son intermédiaire enrichirait-elle notre compréhension des processus psychiques qui sous-tendent le lien de couple ? Et par là notre capacité thérapeutique ?
L’activité du croire est associée dès l’origine au désir et représente sans doute l’un des tout premiers modes du fonctionnement mental : elle supporte et précède les autres, comme penser, vouloir, ou peut-être faire. Elle précède largement la conscience et constitue un champ au sein duquel peuvent se saisir les rapports complexes de l’inconscient et du conscient.
Peut-être dans les racines mêmes de tout être vivant, lequel pour vivre ou survivre cherche et vise toujours quelque objet, pourrait-on même lire les traces primitives d’une sorte d’anticipation désirante, laquelle sous-tendra chez l’homme l’activité psychique fondamentale du « croire ». Au fondement de notre vie psychique, proche encore de la corporalité, l’acte de croire est présent, dans tous les actes de notre vie quotidienne comme il le sera dans les grandes déterminations et choix fondamentaux organisateurs de notre destin individuel et collectif ; et présent bien sûr dans l’établissement des repères cognitifs intellectuels et moraux qui donnent sens à notre humanité.
De même l’acte de croire avec sa charge d’affect et d’émotion est indispensable à la création de tout lien groupal. Il anticipe cette création qui permet à l’être humain d’entrer en relation avec son semblable et de se rattacher au monde.
Une recherche sur cette activité psychique basale intéresse tout être humain, directement et indirectement, elle nous concerne au premier plan comme cliniciens ou chercheurs [1].
Cependant le mot croire ne se résume pas à un concept simple : dans toutes les langues – ce ne peut pas être un hasard – il associe plusieurs aspects d’ordres différents : un sur le versant cognitif de l’ordre de la perception, de la connaissance, du jugement, un autre sur le versant affectif de l’inclination, du désir, de l’assentiment, et aussi de la confiance ou du crédit, donc de la foi qui engage la volonté malgré l’incertitude.
Ces aspects, et leur croisement dans tous les actes de la vie sociale comme de la vie intérieure, ont toujours interrogé les philosophes ; car cet acte mental au fondement de notre vie psychique et de nos liens sociaux n’est pas facile à appréhender. Nous avons donc à prendre en compte la réflexion de ces penseurs de l’humanité, ceux de la grande tradition philosophique trans-séculaire d’abord, et ceux aussi qui animent aujourd’hui la recherche au sein des différentes sciences humaines. Ici, c’est surtout à partir de nos pratiques cliniques et thérapeutiques que nous chercherons à saisir quelque chose de l’« acte » de croire et de sa fonction, pour en tirer si possible quelque bénéfice dans notre compréhension des liens humains ou familiaux.
Cependant cette question de l’action psychique du « croire », nous devrons la distinguer clairement de celle des croyances constituées, organisées et plus ou moins rationalisées, dont l’importance est évidente, mais qui sont essentiellement le résultat ou le produit de cette « activité de croire » préalable, qui nous concerne ici. Or cette activité de croire n’est guère étudiée en tant que telle dans la littérature médico-socio-psychanalytique, sauf en ce qui concerne le délire; et beaucoup de débats ont dégénéré en affrontements plus ou moins voilés portant sur les contenus des croyances elles-mêmes, et ont laissé de côté l’action psychique elle-même du « croire ».
Pourtant, pour des praticiens du terrain, même enrichis des nombreuses approches philosophiques et scientifiques, n’y a-t-il pas quelque prétention à tenter d’appréhender ici cet acte si fondamental, même bien délimité, en ce lieu dédié à la recherche sur les couples et les familles ? D’où nous vient alors cette prétention ?
D’abord d’une observation fréquente tirée de la pratique psychanalytique et du langage qu’elle utilise : dans les longues cures, les plus résistants de nos analysants sont souvent ceux qui recourent volontiers aux mots abstraits pour observer ou définir un fonctionnement mental qui les déterminerait. D’aucuns s’appesantissent sur leur « inhibition », leur névrose, leur « masochisme », ou leur « tendance mortifère », leur « déprime », etc. ; d’autres se penchent, non sans quelque secrète admiration, sur telle de leur particularité à laquelle ils attribuent un terme savant et abstrait, et qui, plus elle-même qu’eux-mêmes, leur devient pourtant comme extérieure, source d’une résistance serrée leur évitant ainsi de se sentir personnellement engagés. « Je suis atteint d’une inhibition à décider », dit l’un; « J’ai un rapport complexe avec ma sexualité », me dit un savant. Devant ces substantifs définissant un statut de victime passive soumise à une abstraction plus ou moins savante, que faire ? Sinon d’abord en extraire une dimension personnelle, et un « Je » susceptible de s’exprimer en verbes actifs, répondant aux interrogations verbales de leur analyste : « Redoutez-vous… », « désirez-vous… », voire « préférez-vous me dire… », ou « croire que… ».
Cette observation renouvelée rejoint une critique ancienne issue d’une école de pensée du mouvement psychanalytique qui, avec Schaeffer, Gill, Kohut et d’autres, se préoccupait après d’autres du décalage entre une théorie psychanalytique (ou métapsychologie) décrite comme un modèle mécaniste emprunté aux sciences expérimentales, et une pratique thérapeutique n’acquérant sa qualité mutative qu’au prix d’une grande distance avec ce modèle physique jusqu’à le réduire en clinique à sa fonction de métaphore. Ces propositions, bien que dérangeantes pour l’image d’une psychanalyse construite sur le modèle des autres disciplines scientifiques, imposent un intérêt accentué porté au langage et à sa valeur d’action, tant pour les analysants que pour les analystes.
Pourquoi les théoriciens les plus connus de la psychanalyse se sont-ils laissés prendre à la précision sémantique des termes abstraits apportés par les plus « intellectuels » de leurs consultants, mais aussi les plus résistants, au détriment des verbes d’action répondant à des désirs et des angoisses dont dépend la qualité thérapeutique du travail ? Vaste question au-delà de notre propos ici, mais qui n’est pas sans rapport avec le souci angoissant de scientificité, lié aux surprenantes découvertes de la psychanalyse, face à un public réticent ainsi qu’à une certaine idéalisation des sciences expérimentales dont les méthodes sont sans rapport avec la discipline psychanalytique. Souci qui n’est pas sans rapport non plus avec l’ère positiviste en laquelle ils sont nés et dont ils portent la trace.
Ces remarques cliniques sont peut-être contestables en ce qui concerne la cure individuelle, mais elles deviennent fondamentales quand il s’agit d’écouter, non plus un sujet individuel dans son discours à son analyste, mais des partenaires qui se parlent entre eux, s’interprètent sauvagement, se fâchent, s’injurient… c’est-à-dire agissent par leurs mots, même quand ils n’en ont pas conscience : ils confondent ainsi savoir et croire, comme ils confondent tous les registres de leurs discours, ne distinguant plus ce qui est du domaine des faits objectivables et ce qui ressort de leur perception sub-jective, envahie d’affects contradictoires au fond desquels ils se noient. Que « croit » l’un, qu’imagine-t-il, et surtout que « croit-il que l’autre croit » ? S’impose alors, dès la première consultation en couple, une première élaboration dont les partenaires ne sont plus capables seuls.
Telle est la seconde expérience tirée directement de la clinique des couples : elle conduit à développer une analyse ou une recherche plus approfondie sur cette activité spécifique exprimée trop approximativement par ce verbe « croire ».
Or, parallèlement, certaines écoles de linguistique ont aussi mis l’accent sur la fonction de certains verbes ou expressions ayant fonction de verbes en tant qu’ils « agissent sur la relation » entre les interlocuteurs et la modifient. Ils disposent, décrivent Austin, Ducrot, et notamment Searle, d’une « force illocutoire », laquelle « agit » et transforme cette relation sociale. Et pour des thérapeutes de formation psychanalytique, ces verbes à forme active dynamisent les rapports internes entre les instances psychiques conscientes ou inconscientes du Sujet lui-même, tandis que les définitions conceptuelles passives se contentaient de les décrire, contribuant d’une certaine manière à maintenir un statu quo.
Quels sont alors ces verbes actifs, ou expressions voilées, qui méritent une attention spécifique de la part des thérapeutes ? Non pas les verbes descriptifs, mais ceux qui, comme « je prétends que, je souhaite, je crains » expriment quelque chose du désir du sujet parlant et de ses affects, évoquant une intention d’action psychique visant à transformer la relation liant le locuteur au récepteur du message : nous nous intéresserons ici à la relation de couple, et, bien sûr, à la relation transférentielle au thérapeute.
Nous avons donc à nous attacher aux expressions restrictives destinées à masquer ce projet de modifier la relation (il va de soi, il est « normal » que, on sait que, je pars du principe que, etc.), et plus encore aux verbes traduisant une « attitude propositionnelle » : penser, croire, espérer, supposer, nier, craindre… Nous y trouvons toute l’activité qui sous-tend l’action globale de penser. Penser, en effet, exige toujours la double participation, d’abord d’une créativité cherchante et imaginante sans contrainte ni frein logique ou rationnel, fondamentalement anticipante et intuitive, et, ensuite, une fonction critique mais seconde, comparative, avec son exigence de rationalité, prenant en compte une réalité extérieure au sujet désirant : c’est-à-dire, du point de vue psychanalytique, construite sur le dépassement du principe de plaisir en principe de réalité. Ainsi, la première de ces attitudes propositionnelles illustrée dans le champ cognitif par l’intuition, c’est alors celle du « croire », laquelle précède celle plus globale du « penser ».
Tout commence par un « croire ». À tort ou à raison, mais d’abord croire. Il n’existe pas d’échappatoire à cette anticipation du « croire » au sein de toute action mentale, quelles que soient les défaillances possibles du mouvement critique consécutif, normalement associé à l’action initiale du « croire » : défaillances individuelles ou collectives dont notre siècle est le témoin inquiet.
S’agirait-il alors d’une sorte de faiblesse, voire d’infirmité originelle de notre pensée humaine qui nous limiterait ici et contrasterait avec la puissance reconnue de notre rationalité ? Non ! Et ce serait une grave « erreur de raisonnement » que de définir le « croire » comme une forme déficiente et provisoire du « savoir » : erreur déjà dans le champ propre de la pensée rationnelle et rigoureusement logique. Nous n’en évoquerons ici qu’un aspect trop négligé, car si la culture générale est à juste titre dominée par ce qu’on appelait les « humanités », elle reste insuffisamment ouverte à des champs scientifiques plus abstraits. Même les philosophes contemporains sont souvent oublieux de la place historique inscrite en leur discipline par la pensée mathématique chez les plus grands créateurs, depuis Aristote, Descartes, Pascal, Leibniz, Poincaré… et tant d’autres.
Nous intéressent donc ici les cheminements récents de certaines des sciences humaines, neurosciences et recherches cognitives analysant les tentatives de formalisation de la pensée logique, voire de l’intelligence artificielle. Une (trop) brève incursion en ces champs de recherche inspirés par la pensée logico-mathématique enrichira donc ici notre capacité de représentation et notre nécessaire imagination !
On y retrouve une dimension essentielle du « croire », c’est-à-dire l’intuition anticipatrice, bien qu’elle n’apporte pas de réponse assurée. Elle a une grande proximité avec le mode de pensée associatif si fondamental à la pratique psychanalytique. Cette place, anticipatrice, est fondatrice de toute découverte, notamment de l’invention mathématique, que confirmera ensuite la démonstration absolument rigoureuse et nécessaire, mais seconde, sèche et frustrante. Où se cache d’ailleurs le plaisir du mathématicien ? Il le retrouve par exemple, à l’aube de sa démonstration seconde, en y découvrant son intuition première, immédiate, cachée, globale et pour ainsi dire inconsciente. H. Poincaré le soulignait déjà.
Le courant récent, justement appelé « intuitionniste » (et déjà avec Brouwer, cité récemment par D.Mieville et O. Houdé), confirme cette importance dans la recherche quand il souligne la dimension subjective du mathématicien et de son langage, refusant d’assimiler les mathématiques à la logique, tout au moins à cette logique tirée du logicisme de Russell ou du formalisme mécaniste de Hilbert. La créativité scientifique comme celle de toute pensée s’appuie sur un certain type de plaisir lié au désir, et sur un mouvement psychique anticipateur, qui est précisément de l’ordre du « croire ». Notre pratique thérapeutique et la construction de nos hypothèses cliniques n’en sont pas si éloignées, souvent sans que nous le sachions clairement dans la mesure où notre souci principal concerne l’autocritique et l’interrogation de nos mouvements contre-transférentiels : et donc la confrontation des intuitions et des diverses croyances, notamment les plus oniriques, exprimant les pensées inconscientes, appuyées sur une tout autre logique que celle trop souvent encore appelée rationnelle.
Le premier mouvement de tout acte de penser consiste d’abord à appréhender globalement mais approximativement, c’est-à-dire à croire. À tort ou à raison, mais d’abord croire… ! La quête de savoir, la pulsion épistémologique ou le « besoin de savoir » (cf. Sophie de Mijolla-Mellor) prennent initialement la structure d’un « croire ».
« Croire », pourtant, est loin de se limiter à cette catégorie cognitive. La dimension d’anticipation qui est propre à cette action de croire concerne au plus haut chef le champ affectif où se situe notre difficile travail.
Il nous faut donc ajouter ici quelque chose de « l’aspiration vers », laquelle ébauche le passage de la « croyance-opinion » à la « croyance-foi », comme le résume si bien P. RicĹ“ur. Ce passage, ou ce double sens si fréquent, nous le trouvons tous les jours dans la clinique des couples : c’est ce qui impose alors une investigation, prudente certes surtout lorsque le propos d’un partenaire est chargé d’émotion voire d’angoisse.
Cette touche est souvent discrète, plus évoquée par la mimique ou la gestuelle que par une formulation verbale, laquelle obligerait à l’usage d’un mot probablement trop compromettant : mimique et gestuelles ne sont qu’esquisses dont il est toujours facile de dénier le sens. En effet, lorsque la relation devient conflictuelle, un rapport de force s’installe bon gré mal gré, et sans se dire ; il interdit l’expression, trop dangereuse à reconnaître, d’une « quête amoureuse », signe d’une relative dépendance qu’il importe alors de nier. Reste cependant longtemps un authentique « croire », mais secret, voilé, dont l’expression prudente emprunte plutôt des langages faciles à nier, ambigus comme la mimique ou la gestuelle. Gare au thérapeute qui ignorerait ces langues secrètes !
Se constitue quelque chose comme une « attitude expectante », qui évoque un propos de Freud, cette gläubige Erwartung, difficile à traduire en français comme « attente (ou expectative, ou espérance) croyante » ou une « foi expectante » [gläubig étant l’adjectif répondant au Glaube qui signifie à la fois croyance et foi]. Freud, il est vrai, a employé cette étrange formulation dans un autre contexte (son article de 1905 sur la psychothérapie), à propos des approches psychothérapiques antérieures à la découverte psychanalytique, lesquelles exigeaient cette attitude. Mais l’expression reste intéressante ici dans la mesure où Freud rapproche souvent le patient en hypnose du sujet en attente amoureuse.
D’un tout autre côté, cette gläubige Erwartung renvoie aussi au souhait de Freud de remplacer ce qui était de l’ordre de la croyance par ce qui serait de l’ordre d’un savoir, ou d’une Science idéalisée dont rêvait le positivisme matérialiste de son temps, une « Science » définitive, acquise au-delà de toute hypothèse, à l’abri du doute et de la contestation, dogmatique et donc source possible d’une véritable foi ou d’une sorte de religion, fût-elle antireligieuse à la manière d’Auguste Comte. Sans traiter ici de l’attitude méthodologique de l’analyste, ni bien sûr du débat métaphysique, il convient de souligner le dynamisme constructeur de cette gläubige Erwartung, exprimant un désir à travers un acte d’anticipation qui vise un objet en le présupposant existant, ou « étant ». En cet acte, on peut sans doute saisir l’essence de l’analyse transitionnelle ou de l’espace transitionnel dont la conception est née de la psychanalyse avec l’enfant.
« Qu’est-ce que je peux croire, au fond, quand il (elle) me dit ça », phrase qui attend autre chose qu’une précision sémantique, et qui laisse supposer une forme d’attente ou de désir qui n’ose s’exprimer.
Ainsi, pour nous compliquer la tâche ici, mais aussi pour la rendre fructueuse au-delà du plan cognitif, le verbe « croire » est porteur de bien des significations : déjà son origine latine credere signifiait « faire confiance » ! Voilà ainsi un sens fondamental pour saisir le projet de « crédit » et de « fiabilité », que nécessite la constitution de tout lien de groupe, entre autres du lien amoureux et des liens familiaux. Cela éclaire souvent notre travail clinique, confronté aux problèmes multiples posés par la nécessité d’une confiance mutuelle, qui n’est pas une simple opinion ou croyance, et donc par la notion de « fidélité », avec ses critères évolutifs, et ses limites mal comprises, etc.
À partir d’une prise en compte des facteurs inconscients si présents dans le choix amoureux et l’évolution de la relation, la pratique psychanalytique en couple rencontre inévitablement ces problèmes. La plupart des conflits ont quelque chose à voir avec cette part de Soi « confiée », voire dédiée (gewidmet) par identification projective à cet « autre » si différent qu’est le partenaire ; avec cette part de Soi introduite, placée en le Soi de cet autre ; et d’un autre qui l’accepte ! Et plus ou moins réciproquement ! Ou bien encore, et c’est souvent mal compris, à cette part de Soi placée et désormais incluse dans le lien amoureux lui-même ou dans le Nous qui le traduit.
Souvent sans en avoir la moindre conscience, chaque sujet amoureux vit cette nécessité existentielle de préserver son identité propre ou son image de Soi, et doit se défendre contre cette « incursion amoureuse » du couple en ses profondeurs, pourtant si désirée et érogène. Incursion dont il faut souligner le paradoxe en ce qu’elle fait partie de l’amour même de l’autre : car il est beaucoup plus difficile de protéger son identité contre l’amour de l’autre que contre ses agressions, son indifférence ou la violence qu’il peut éventuellement manifester.
Est alors refusée, déniée plutôt que refoulée, cette dimension dyadique en quelque sorte groupale, contre laquelle ils tentent de se défendre : les uns par une mesure de distanciation physique, géographique ou fonctionnelle, avec des justifications rationnelles empruntant au monde de la réalité, du travail, de la famille ; d’autres par une distanciation de nature émotionnelle, ou sexuelle comme la frigidité ; d’autres encore protègent leur individualité en créant un conflit répétitif, « fonctionnel » en tant qu’il impose cette « distance » pourtant regrettée ; d’autres enfin ne trouvent recours que dans une tentative de rupture.
C’est ici que s’impose une réflexion sur la relation entre le « croire » et la constitution du lien amoureux. Car « croire » est d’abord une action psychique première, anticipatrice, invitant au partage et à l’instauration d’un plaisir partagé, ébauche du lien amoureux. C’est le croisement plus ou moins mutuel des actes psychiques d’un « croire » de chaque partenaire qui va constituer le lien du couple comme lien groupal. Nous nous attacherons plus loin à le montrer, soulignant ainsi le lien amoureux d’abord comme lien de croyance.
Tous les conflits ont à la fois une dimension individuelle, interne, intrapsychique, et en même temps « conjugale », familiale. Le thérapeute de la famille ou du couple se doit d’entendre à la fois ces deux dimensions, individuelle et groupale, ce qui suppose qu’il permette aux partenaires d’aborder, puis de formuler, et enfin de confronter leurs croyances latentes, implicites le plus souvent, inconscientes parfois, dont l’imbroglio leur rend la relation si douloureuse. Restera au thérapeute à les rendre audibles, supportables, en laissant comprendre que ces croyances confuses sont porteuses d’un certain sens, qu’elles disposent même d’une certaine forme de rationalité, et qu’à ce titre elles peuvent devenir compréhensibles, dans le cadre de l’histoire de leur lien de couple et de l’histoire de chacun. Évidemment ce seront les consultants eux-mêmes qui en demeureront les ultimes interprètes.
Saisir au plus profond les processus psychiques qui sous-tendent le lien de couple introduit de multiples questions concernant l’activité du « croire » chez chaque partenaire.
Le lecteur aura compris que nous traiterons en ce numéro l’acte de croire sans nous étendre aujourd’hui sur les problèmes ou conflits des croyances collectives constituées, lesquelles sont des effets ou des conséquences de cette activité. Non que, avec des degrés de conviction variables, ces croyances soient sans importance : bien au contraire, oniriques ou dogmatiques, rationnelles ou pas, transmises à travers les générations ou acquises à l’occasion d’un événement, elles nous imposeront des études ultérieures. Aujourd’hui cependant dans la mesure du possible, nous éviterons l’emploi du vocable très ambigu « croyance », trop polysémique, en ce qu’il évoque à la fois l’acte et sa propre production.
Ici c’est principalement à la lumière de nombreuses situations tirées de la clinique ou de la vie courante que seront observées et analysées certaines contradictions ou questions propres à cette action du croire et à ses limites, notamment au sein de la vie amoureuse, permettant, nous l’espérons, d’éclairer certains aspects de la problématique des couples, et, au-delà, celle de toute vie humaine dans toutes ses expressions affective, sociale, esthétique, spirituelle… avec leur part incluse de construction idéologique.
Si l’action mentale de croire est omniprésente, précédant les mouvements d’ordre critique ou autocritique avec leurs rationalisations et catégorisations, comment s’origine-t-elle au sein du psychisme ? Par quelles ébauches la voit-on s’organiser à partir du psychisme archaïque ? Sans nous préoccuper ici des aspects physiologiques et neuronaux en étude ailleurs, à quel aspect inconscient, préconscient ou conscient du fonctionnement psychique se rattache-t-elle plus ou moins ?
Le « besoin de croire » mérite donc en tant que tel une recherche de nature scientifique, et d’abord clinique, recherche dont la nécessité sociale est aujourd’hui évidente. Si nous tentons de le distinguer de ses effets que sont les croyances constituées, on ne peut pas cependant étudier ce besoin de croire sans prendre en compte ses productions : les faits de croyance en particulier aujourd’hui les faits religieux.
Un premier article approfondira donc ici dans une perspective clinique, psychopathologique et psychanalytique, une des origines psychiques de ce « besoin de croire », premier, proche et différent de la pulsion épistémologique, comme l’a subtilement analysé en son dernier ouvrage le professeur Sophie de Mijolla-Mellor. À partir de sa longue et précise connaissance de l’évolution des textes freudiens et post-freudiens, elle a poussé l’audace jusqu’à analyser les aspects communs à l’illusion amoureuse, au « fait religieux » ou à l’extase mystique, à la découverte scientifique et à « l’illumination » de l’insight en séance, ainsi qu’au plaisir qu’ils apportent. Appuyés directement sur l’expérience du soin engagé au profit des personnes à travers leurs liens de couple, plusieurs auteurs, psychanalystes ou thérapeutes analytiques expérimentés, enseignants ou chargés de formation, tenteront ici une nouvelle approche de l’action générée par le « croire ».
L’« assentiment », souligné par Descartes comme compris dans le croire, ainsi que sa critique, construisent dialectiquement si tout va bien un équilibre, indispensable à la pensée comme à la vie affective. Mais cette dynamique en constante évolution est fragile, génératrice de crises qui ne sont pas toutes heureuses, générant d’intimes souffrances. Croire et douter, loin d’être antagonistes sont deux aspects indispensables l’un à l’autre, nécessaires à la construction de toute pensée, et aussi de toute « foi » disposant d’une certaine forme de rationalité, ainsi qu’y insistent en d’autres champs, certaines analyses contemporaines des plus abstraits des logiciens, comme celles de Lesniewski. Ne pas saisir quelque chose de la rationalité d’un « croire » ou d’une activité croyante, fût-elle étrange et vite suspecte de pathologie, témoigne surtout de l’attitude ou de l’incapacité de son traducteur, et notamment de son partenaire.
Quelles sont alors les soubassements inconscients de ce mouvement dialectique, et comment les découvrir dans la clinique notamment celle des couples ? En s’intéressant d’abord à la prise en compte des limites du « croire », Bernadette Legrand analysera en parallèle différentes formes d’identification projective, notamment celle, initiale, mise en évidence par Melanie Klein, et celles qu’ont suggéré Bion et Meltzer, si utiles à la saisie des communications dyadiques mère-nourrisson, et, ici, celles que présentent certains mouvements passionnels.
Monique Dupré la Tour s’attachera particulièrement à l’attitude autocritique du thérapeute, notamment en ce que ses interventions ou interprétations dépendent de ce qu’il (elle) devient capable de saisir, au sein de la relation entre ses consultants, en fonction de sa propre histoire et de sa propre culture : « Choc des croyances » qui mobilise naturellement le (la) thérapeute en ses profondeurs et son propre contre-transfert.
J’aborderai moi-même dans un article l’action du croire dans la construction propre du lien amoureux, et notamment du lien quasi groupal du couple.
Faire crédit dans le temps ouvre la vaste question de la fiabilité attribuable au partenaire et à la pérennité du lien de couple. Au-delà du mouvement passionnel initial appuyé sur une première image du partenaire, et donc sensible à sa révision critique, s’installe au sein du couple une forme de lien, évolutif certes, appuyé sur une longue expérience mutuelle étayée par de multiples et répétitifs actes de croire, lesquels sont loin d’être toujours conscients et volontaires. Si l’image initiale et fondatrice du désir se modifie, s’use et disparaît parfois, le lien de couple au contraire se construit peu à peu, y compris dans la souffrance des crises. Or il semble souvent croître avec le temps.
Une lecture sociologique originale, dans une perspective « empiricoinductive », ouvrira ici une interrogation concernant la temporalité, grâce à la plume de Pascal Duret, professeur à l’université de la Réunion. Dépassant certaines positions dogmatiques qui résumaient avec excès l’aspect d’« illusion » de la rencontre amoureuse ainsi que le rôle destructeur bien connu du facteur temps, l’observation « compréhensive » de l’auteur souligne au contraire un effet constructeur, mettant en lumière l’importance vécue d’une dimension de reconnaissance de Soi par le partenaire, dimension qui précisément s’accroît souvent avec le temps. La place du croire se montre fondamentale dans cette reconnaissance de Soi et de la nécessaire altérité des amants, indispensable à la constitution d’un lien de couple inscrit dans la durée.
Comme en témoignent les différents articles cliniques de ce numéro de Dialogue, la thérapie psychanalytique en couple constitue un authentique laboratoire de recherche et d’observation, dès lors que le thérapeute s’attache à constituer un cadre où pourront se confronter et s’analyser, non pas l’histoire prétendue des faits, mais les perceptions subjectives de chaque partenaire en fonction de son histoire propre constamment révisée et de ses liens intergénérationnels. Et donc en fonction de ce que, plus ou moins clairement, chacun « croit », de soi-même d’abord, de son partenaire aussi, et, bien sûr, du lien passionné et interactif constitué ensemble pour le meilleur ou pour le pire.
Le Dossier hors thème de ce numéro de Dialogue traite de l’actualité des recherches et pratiques. Il est consacré ici aux activités de recherche menées au sein de l’Association française des centres de consultations conjugales et reprend plusieurs conférences ou exposés proposés à la discussion au cours de ses derniers colloques ou journées de recherche. Ils concernent principalement certains problèmes cliniques ou thérapeutiques difficiles liés à la souffrance conjugale.
Dans son article « Quel travail psychique pour les souffrances conjugales ? Penser ensemble dans le travail analytique », Claude Zenatti aborde du point de vue psychanalytique la question avec le souci de distinguer plusieurs formes de prévention. Une prévention primaire, par exemple se réalise dans le cadre de la cure analytique d’un sujet dont les formes de souffrance ou leurs modalités réactionnelles sont telles qu’elles empêchent d’établir toute relation authentique. Une prévention secondaire est réalisable plus tard au cours de la constitution du couple ou d’une famille ; sans doute peut-on encore envisager une prévention tertiaire, en face d’un « patient désigné », conséquence tardive d’une longue souffrance conjugale. Les réflexions de l’auteur s’appuient sur une série de concepts, en particulier ceux de subjectivation, et pivotent autour de l’action de penser ensemble, laquelle ne se joue pas bien entendu seulement dans le courant d’une cure analytique.
À partir d’un travail de psychothérapie psychanalytique de couple, sont analysés de manière courageuse et très personnelle les mouvements contre-trans-férentiels du thérapeute, lesquels mettent en évidence le transfert en miroir dans une situation où le symptôme apporté par le couple représente l’élément commun. La place manquante du rêve semble accompagner parfois une panne de l’imaginaire à l’origine de différents blocages, comme le rapporte Claude Bigot dans son article clinique intitulé « De l’enfant cassé à l’enfant rêvé » où est évoqué le rôle du traumatisme et l’effet des processus contre- transférentiels.
L’article suivant cherche à transmettre l’expérience et le rôle, souvent si difficiles à définir, de la consultation conjugale d’un(e) conseillère conjugale non psychanalyste mais solidement formée dans le contexte d’une compréhension analytique de son travail, expérience qui se distingue ainsi d’une thérapie psychanalytique. Maryse Pascau y souligne sa place particulière, ouverte à toutes sortes de situations souvent mal définies, introduites par une crise traduisant une souffrance de couple. Le rôle du conseiller conjugal et familial est d’abord d’écouter la réalité de la crise apportée par les consultants, exprimée en termes de plaintes, de reconnaître la souffrance exprimée, de prendre en compte son caractère intolérable. Il (ou plus souvent elle) est là pour les aider à sortir de l’enfermement de cette crise, et aussi pour les amener à comprendre qu’ils y contribuent malgré eux. Le conseiller conjugal construit un espace contenant où se penser et penser la crise, la mettre en mots, lui donner du sens sans se charger de l’interpréter. S’établit ainsi un cadre pouvant servir d’étayage, après un premier travail d’écoute sur la motivation et la demande, avant d’envisager éventuellement un cheminement thérapeutique.
Dans le contexte contemporain qui tend (si tardivement !) à mettre en avant les dimensions groupales du travail psychanalytique avec les couples, en son article « Sexualité et dépression dans un couple », Vincent Garcia se donne pour but de montrer combien une écoute des problématiques individuelles des partenaires en présence vient en complément nécessaire de l’écoute groupale afin de saisir ce qui se joue dans le couple au niveau de l’intrication dépression-sexualité. Il rappelle d’abord que la question de la sexualité est un indicateur fondamental de l’économie de couple en même temps qu’un irréductible de la personnalité du sujet, et de sa manière d’être face à l’autre. Dans un article exposant les premières séances d’une thérapie psychanalytique en couple, il aborde la problématique difficile qui rapproche les graves défaillances narcissiques rencontrées souvent dans les pathologies dépressives conduisant à des troubles de la sexualité. Souvent l’absence interne de bons objets et la multiplicité des objets internes destructeurs ne permet pas aux conjoints autre chose que la simple utilisation de l’autre sans avoir à s’enquérir de ses besoins en retour.
Mais, dans ce contexte clinique qui fait évoquer chez chaque partenaire quelque chose de l’ordre de l’anojectalité, et quelle que soit la personnalité des sujets et les motivations internes qui les agissent, s’ils forment durablement couple, c’est qu’ils ont besoin fondamentalement de cette structure, et la question est alors de saisir ce qui les pousse à se maintenir dans celle-ci, alors même qu’ils s’en plaignent tant ! Et pourtant, dans le couple évoqué dans la vignette, c’est le partenaire qui est critiqué, non l’espace-couple lui-même. Ainsi est mise en évidence l’imbrication complexe des défaillances ou pathologies individuelles, et, corrélativement la nécessité d’en tenir compte dans le travail psychanalytique en couple. Pour l’auteur, le plus thérapeutique dans le cas évoqué réside peut-être dans la sollicitude du thérapeute pour chacun des deux sujets.
 
NOTES
 
[1]Ce texte a été rédigé bien avant la parution de l’ouvrage récent de Julia Kristeva sur « l’incroyable » de la croyance. Des lecteurs y trouveront sans doute certaines convergences.
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