2007
Dialogue
Éditorial
Jean-g. Lemaire
Une interrogation est-elle possible sur ce verbe actif et volontiers transitif, et
une investigation clinique par son intermédiaire enrichirait-elle notre compréhension des processus psychiques qui sous-tendent le lien de couple ? Et
par là notre capacité thérapeutique ?
L’activité du croire est associée dès l’origine au désir et représente sans doute
l’un des tout premiers modes du fonctionnement mental : elle supporte et précède les autres, comme penser, vouloir, ou peut-être faire. Elle précède largement la conscience et constitue un champ au sein duquel peuvent se saisir
les rapports complexes de l’inconscient et du conscient.
Peut-être dans les racines mêmes de tout être vivant, lequel pour vivre ou survivre cherche et vise toujours quelque objet, pourrait-on même lire les traces
primitives d’une sorte d’anticipation désirante, laquelle sous-tendra chez
l’homme l’activité psychique fondamentale du « croire ». Au fondement de
notre vie psychique, proche encore de la corporalité, l’acte de croire est présent, dans tous les actes de notre vie quotidienne comme il le sera dans les
grandes déterminations et choix fondamentaux organisateurs de notre destin
individuel et collectif ; et présent bien sûr dans l’établissement des repères
cognitifs intellectuels et moraux qui donnent sens à notre humanité.
De même l’acte de croire avec sa charge d’affect et d’émotion est indispensable à la création de tout lien groupal. Il anticipe cette création qui permet à
l’être humain d’entrer en relation avec son semblable et de se rattacher au
monde.
Une recherche sur cette activité psychique basale intéresse tout être humain,
directement et indirectement, elle nous concerne au premier plan comme cliniciens ou chercheurs
[1].
Cependant le mot croire ne se résume pas à un concept simple : dans toutes
les langues – ce ne peut pas être un hasard – il associe plusieurs aspects
d’ordres différents : un sur le versant cognitif de l’ordre de la perception, de
la connaissance, du jugement, un autre sur le versant affectif de l’inclination,
du désir, de l’assentiment, et aussi de la confiance ou du crédit, donc de la foi
qui engage la volonté malgré l’incertitude.
Ces aspects, et leur croisement dans tous les actes de la vie sociale comme de
la vie intérieure, ont toujours interrogé les philosophes ; car cet acte mental
au fondement de notre vie psychique et de nos liens sociaux n’est pas facile
à appréhender. Nous avons donc à prendre en compte la réflexion de ces penseurs de l’humanité, ceux de la grande tradition philosophique trans-séculaire
d’abord, et ceux aussi qui animent aujourd’hui la recherche au sein des différentes sciences humaines. Ici, c’est surtout à partir de nos pratiques cliniques et thérapeutiques que nous chercherons à saisir quelque chose de
l’« acte » de croire et de sa fonction, pour en tirer si possible quelque bénéfice dans notre compréhension des liens humains ou familiaux.
Cependant cette question de l’action psychique du « croire », nous devrons la
distinguer clairement de celle des croyances constituées, organisées et plus
ou moins rationalisées, dont l’importance est évidente, mais qui sont essentiellement le résultat ou le produit de cette « activité de croire » préalable, qui
nous concerne ici. Or cette activité de croire n’est guère étudiée en tant que
telle dans la littérature médico-socio-psychanalytique, sauf en ce qui
concerne le délire; et beaucoup de débats ont dégénéré en affrontements plus
ou moins voilés portant sur les contenus des croyances elles-mêmes, et ont
laissé de côté l’action psychique elle-même du « croire ».
Pourtant, pour des praticiens du terrain, même enrichis des nombreuses
approches philosophiques et scientifiques, n’y a-t-il pas quelque prétention à
tenter d’appréhender ici cet acte si fondamental, même bien délimité, en ce
lieu dédié à la recherche sur les couples et les familles ? D’où nous vient alors
cette prétention ?
D’abord d’une observation fréquente tirée de la pratique psychanalytique et
du langage qu’elle utilise : dans les longues cures, les plus résistants de nos
analysants sont souvent ceux qui recourent volontiers aux mots abstraits pour
observer ou définir un fonctionnement mental qui les déterminerait. D’aucuns s’appesantissent sur leur « inhibition », leur névrose, leur « masochisme », ou leur « tendance mortifère », leur « déprime », etc. ; d’autres se
penchent, non sans quelque secrète admiration, sur telle de leur particularité
à laquelle ils attribuent un terme savant et abstrait, et qui, plus elle-même
qu’eux-mêmes, leur devient pourtant comme extérieure, source d’une résistance serrée leur évitant ainsi de se sentir personnellement engagés. « Je suis
atteint d’une inhibition à décider », dit l’un; « J’ai un rapport complexe avec
ma sexualité », me dit un savant. Devant ces substantifs définissant un statut
de victime passive soumise à une abstraction plus ou moins savante, que
faire ? Sinon d’abord en extraire une dimension personnelle, et un « Je » susceptible de s’exprimer en verbes actifs, répondant aux interrogations verbales
de leur analyste : « Redoutez-vous… », « désirez-vous… », voire « préférez-vous me dire… », ou « croire que… ».
Cette observation renouvelée rejoint une critique ancienne issue d’une école
de pensée du mouvement psychanalytique qui, avec Schaeffer, Gill, Kohut et
d’autres, se préoccupait après d’autres du décalage entre une théorie psychanalytique (ou métapsychologie) décrite comme un modèle mécaniste
emprunté aux sciences expérimentales, et une pratique thérapeutique n’acquérant sa qualité mutative qu’au prix d’une grande distance avec ce modèle
physique jusqu’à le réduire en clinique à sa fonction de métaphore. Ces propositions, bien que dérangeantes pour l’image d’une psychanalyse construite
sur le modèle des autres disciplines scientifiques, imposent un intérêt accentué porté au langage et à sa valeur d’action, tant pour les analysants que pour
les analystes.
Pourquoi les théoriciens les plus connus de la psychanalyse se sont-ils laissés
prendre à la précision sémantique des termes abstraits apportés par les plus
« intellectuels » de leurs consultants, mais aussi les plus résistants, au détriment des verbes d’action répondant à des désirs et des angoisses dont dépend
la qualité thérapeutique du travail ? Vaste question au-delà de notre propos
ici, mais qui n’est pas sans rapport avec le souci angoissant de scientificité,
lié aux surprenantes découvertes de la psychanalyse, face à un public réticent
ainsi qu’à une certaine idéalisation des sciences expérimentales dont les
méthodes sont sans rapport avec la discipline psychanalytique. Souci qui
n’est pas sans rapport non plus avec l’ère positiviste en laquelle ils sont nés
et dont ils portent la trace.
Ces remarques cliniques sont peut-être contestables en ce qui concerne la
cure individuelle, mais elles deviennent fondamentales quand il s’agit
d’écouter, non plus un sujet individuel dans son discours à son analyste, mais
des partenaires qui se parlent entre eux, s’interprètent sauvagement, se
fâchent, s’injurient… c’est-à-dire agissent par leurs mots, même quand ils
n’en ont pas conscience : ils confondent ainsi savoir et croire, comme ils
confondent tous les registres de leurs discours, ne distinguant plus ce qui est
du domaine des faits objectivables et ce qui ressort de leur perception sub-jective, envahie d’affects contradictoires au fond desquels ils se noient. Que
« croit » l’un, qu’imagine-t-il, et surtout que « croit-il que l’autre croit » ?
S’impose alors, dès la première consultation en couple, une première élaboration dont les partenaires ne sont plus capables seuls.
Telle est la seconde expérience tirée directement de la clinique des couples :
elle conduit à développer une analyse ou une recherche plus approfondie sur
cette activité spécifique exprimée trop approximativement par ce verbe
« croire ».
Or, parallèlement, certaines écoles de linguistique ont aussi mis l’accent sur
la fonction de certains verbes ou expressions ayant fonction de verbes en tant
qu’ils « agissent sur la relation » entre les interlocuteurs et la modifient. Ils
disposent, décrivent Austin, Ducrot, et notamment Searle, d’une « force illocutoire », laquelle « agit » et transforme cette relation sociale. Et pour des
thérapeutes de formation psychanalytique, ces verbes à forme active dynamisent les rapports internes entre les instances psychiques conscientes ou
inconscientes du Sujet lui-même, tandis que les définitions conceptuelles
passives se contentaient de les décrire, contribuant d’une certaine manière à
maintenir un statu quo.
Quels sont alors ces verbes actifs, ou expressions voilées, qui méritent une
attention spécifique de la part des thérapeutes ? Non pas les verbes descriptifs, mais ceux qui, comme « je prétends que, je souhaite, je crains » expriment quelque chose du désir du sujet parlant et de ses affects, évoquant une
intention d’action psychique visant à transformer la relation liant le locuteur
au récepteur du message : nous nous intéresserons ici à la relation de couple,
et, bien sûr, à la relation transférentielle au thérapeute.
Nous avons donc à nous attacher aux expressions restrictives destinées à
masquer ce projet de modifier la relation (il va de soi, il est « normal » que,
on sait que, je pars du principe que, etc.), et plus encore aux verbes traduisant
une « attitude propositionnelle » : penser, croire, espérer, supposer, nier,
craindre… Nous y trouvons toute l’activité qui sous-tend l’action globale de
penser. Penser, en effet, exige toujours la double participation, d’abord d’une
créativité cherchante et imaginante sans contrainte ni frein logique ou rationnel, fondamentalement anticipante et intuitive, et, ensuite, une fonction critique mais seconde, comparative, avec son exigence de rationalité, prenant en
compte une réalité extérieure au sujet désirant : c’est-à-dire, du point de vue
psychanalytique, construite sur le dépassement du principe de plaisir en principe de réalité. Ainsi, la première de ces attitudes propositionnelles illustrée
dans le champ cognitif par l’intuition, c’est alors celle du « croire », laquelle
précède celle plus globale du « penser ».
Tout commence par un « croire ». À tort ou à raison, mais d’abord croire. Il
n’existe pas d’échappatoire à cette anticipation du « croire » au sein de toute
action mentale, quelles que soient les défaillances possibles du mouvement
critique consécutif, normalement associé à l’action initiale du « croire » :
défaillances individuelles ou collectives dont notre siècle est le témoin
inquiet.
S’agirait-il alors d’une sorte de faiblesse, voire d’infirmité originelle de notre
pensée humaine qui nous limiterait ici et contrasterait avec la puissance
reconnue de notre rationalité ? Non ! Et ce serait une grave « erreur de raisonnement » que de définir le « croire » comme une forme déficiente et provisoire du « savoir » : erreur déjà dans le champ propre de la pensée
rationnelle et rigoureusement logique. Nous n’en évoquerons ici qu’un aspect
trop négligé, car si la culture générale est à juste titre dominée par ce qu’on
appelait les « humanités », elle reste insuffisamment ouverte à des champs
scientifiques plus abstraits. Même les philosophes contemporains sont souvent oublieux de la place historique inscrite en leur discipline par la pensée
mathématique chez les plus grands créateurs, depuis Aristote, Descartes, Pascal, Leibniz, Poincaré… et tant d’autres.
Nous intéressent donc ici les cheminements récents de certaines des sciences
humaines, neurosciences et recherches cognitives analysant les tentatives de
formalisation de la pensée logique, voire de l’intelligence artificielle. Une
(trop) brève incursion en ces champs de recherche inspirés par la pensée
logico-mathématique enrichira donc ici notre capacité de représentation et
notre nécessaire imagination !
On y retrouve une dimension essentielle du « croire », c’est-à-dire l’intuition
anticipatrice, bien qu’elle n’apporte pas de réponse assurée. Elle a une grande
proximité avec le mode de pensée associatif si fondamental à la pratique psychanalytique. Cette place, anticipatrice, est fondatrice de toute découverte,
notamment de l’invention mathématique, que confirmera ensuite la démonstration absolument rigoureuse et nécessaire, mais seconde, sèche et frustrante. Où se cache d’ailleurs le plaisir du mathématicien ? Il le retrouve par
exemple, à l’aube de sa démonstration seconde, en y découvrant son intuition
première, immédiate, cachée, globale et pour ainsi dire inconsciente. H. Poincaré le soulignait déjà.
Le courant récent, justement appelé « intuitionniste » (et déjà avec Brouwer,
cité récemment par D.Mieville et O. Houdé), confirme cette importance dans
la recherche quand il souligne la dimension subjective du mathématicien et
de son langage, refusant d’assimiler les mathématiques à la logique, tout au
moins à cette logique tirée du logicisme de Russell ou du formalisme mécaniste de Hilbert. La créativité scientifique comme celle de toute pensée s’appuie sur un certain type de plaisir lié au désir, et sur un mouvement psychique
anticipateur, qui est précisément de l’ordre du « croire ». Notre pratique thérapeutique et la construction de nos hypothèses cliniques n’en sont pas si
éloignées, souvent sans que nous le sachions clairement dans la mesure où
notre souci principal concerne l’autocritique et l’interrogation de nos mouvements contre-transférentiels : et donc la confrontation des intuitions et des
diverses croyances, notamment les plus oniriques, exprimant les pensées
inconscientes, appuyées sur une tout autre logique que celle trop souvent
encore appelée rationnelle.
Le premier mouvement de tout acte de penser consiste d’abord à appréhender globalement mais approximativement, c’est-à-dire à croire. À tort ou à
raison, mais d’abord croire… ! La quête de savoir, la pulsion épistémologique ou le « besoin de savoir » (cf. Sophie de Mijolla-Mellor) prennent initialement la structure d’un « croire ».
« Croire », pourtant, est loin de se limiter à cette catégorie cognitive. La
dimension d’anticipation qui est propre à cette action de croire concerne au
plus haut chef le champ affectif où se situe notre difficile travail.
Il nous faut donc ajouter ici quelque chose de « l’aspiration vers », laquelle
ébauche le passage de la « croyance-opinion » à la « croyance-foi », comme
le résume si bien P. RicĹ“ur. Ce passage, ou ce double sens si fréquent, nous
le trouvons tous les jours dans la clinique des couples : c’est ce qui impose
alors une investigation, prudente certes surtout lorsque le propos d’un partenaire est chargé d’émotion voire d’angoisse.
Cette touche est souvent discrète, plus évoquée par la mimique ou la gestuelle
que par une formulation verbale, laquelle obligerait à l’usage d’un mot probablement trop compromettant : mimique et gestuelles ne sont qu’esquisses
dont il est toujours facile de dénier le sens. En effet, lorsque la relation
devient conflictuelle, un rapport de force s’installe bon gré mal gré, et sans
se dire ; il interdit l’expression, trop dangereuse à reconnaître, d’une « quête
amoureuse », signe d’une relative dépendance qu’il importe alors de nier.
Reste cependant longtemps un authentique « croire », mais secret, voilé, dont
l’expression prudente emprunte plutôt des langages faciles à nier, ambigus
comme la mimique ou la gestuelle. Gare au thérapeute qui ignorerait ces
langues secrètes !
Se constitue quelque chose comme une « attitude expectante », qui évoque
un propos de Freud, cette gläubige Erwartung, difficile à traduire en français
comme « attente (ou expectative, ou espérance) croyante » ou une « foi
expectante » [gläubig étant l’adjectif répondant au Glaube qui signifie à la
fois croyance et foi]. Freud, il est vrai, a employé cette étrange formulation
dans un autre contexte (son article de 1905 sur la psychothérapie), à propos
des approches psychothérapiques antérieures à la découverte psychanalytique, lesquelles exigeaient cette attitude. Mais l’expression reste intéressante
ici dans la mesure où Freud rapproche souvent le patient en hypnose du sujet
en attente amoureuse.
D’un tout autre côté, cette gläubige Erwartung renvoie aussi au souhait de
Freud de remplacer ce qui était de l’ordre de la croyance par ce qui serait de
l’ordre d’un savoir, ou d’une Science idéalisée dont rêvait le positivisme
matérialiste de son temps, une « Science » définitive, acquise au-delà de toute
hypothèse, à l’abri du doute et de la contestation, dogmatique et donc source
possible d’une véritable foi ou d’une sorte de religion, fût-elle antireligieuse
à la manière d’Auguste Comte. Sans traiter ici de l’attitude méthodologique
de l’analyste, ni bien sûr du débat métaphysique, il convient de souligner le
dynamisme constructeur de cette gläubige Erwartung, exprimant un désir à
travers un acte d’anticipation qui vise un objet en le présupposant existant, ou
« étant ». En cet acte, on peut sans doute saisir l’essence de l’analyse transitionnelle ou de l’espace transitionnel dont la conception est née de la psychanalyse avec l’enfant.
« Qu’est-ce que je peux croire, au fond, quand il (elle) me dit ça », phrase qui
attend autre chose qu’une précision sémantique, et qui laisse supposer une
forme d’attente ou de désir qui n’ose s’exprimer.
Ainsi, pour nous compliquer la tâche ici, mais aussi pour la rendre fructueuse
au-delà du plan cognitif, le verbe « croire » est porteur de bien des significations : déjà son origine latine credere signifiait « faire confiance » ! Voilà
ainsi un sens fondamental pour saisir le projet de « crédit » et de « fiabilité »,
que nécessite la constitution de tout lien de groupe, entre autres du lien amoureux et des liens familiaux. Cela éclaire souvent notre travail clinique,
confronté aux problèmes multiples posés par la nécessité d’une confiance
mutuelle, qui n’est pas une simple opinion ou croyance, et donc par la notion
de « fidélité », avec ses critères évolutifs, et ses limites mal comprises, etc.
À partir d’une prise en compte des facteurs inconscients si présents dans le
choix amoureux et l’évolution de la relation, la pratique psychanalytique en
couple rencontre inévitablement ces problèmes. La plupart des conflits ont
quelque chose à voir avec cette part de Soi « confiée », voire dédiée (gewidmet) par identification projective à cet « autre » si différent qu’est le partenaire ; avec cette part de Soi introduite, placée en le Soi de cet autre ; et d’un
autre qui l’accepte ! Et plus ou moins réciproquement ! Ou bien encore, et
c’est souvent mal compris, à cette part de Soi placée et désormais incluse
dans le lien amoureux lui-même ou dans le Nous qui le traduit.
Souvent sans en avoir la moindre conscience, chaque sujet amoureux vit cette
nécessité existentielle de préserver son identité propre ou son image de Soi,
et doit se défendre contre cette « incursion amoureuse » du couple en ses profondeurs, pourtant si désirée et érogène. Incursion dont il faut souligner le
paradoxe en ce qu’elle fait partie de l’amour même de l’autre : car il est beaucoup plus difficile de protéger son identité contre l’amour de l’autre que
contre ses agressions, son indifférence ou la violence qu’il peut éventuellement manifester.
Est alors refusée, déniée plutôt que refoulée, cette dimension dyadique en
quelque sorte groupale, contre laquelle ils tentent de se défendre : les uns par
une mesure de distanciation physique, géographique ou fonctionnelle, avec
des justifications rationnelles empruntant au monde de la réalité, du travail,
de la famille ; d’autres par une distanciation de nature émotionnelle, ou
sexuelle comme la frigidité ; d’autres encore protègent leur individualité en
créant un conflit répétitif, « fonctionnel » en tant qu’il impose cette « distance » pourtant regrettée ; d’autres enfin ne trouvent recours que dans une
tentative de rupture.
C’est ici que s’impose une réflexion sur la relation entre le « croire » et la
constitution du lien amoureux. Car « croire » est d’abord une action psychique première, anticipatrice, invitant au partage et à l’instauration d’un
plaisir partagé, ébauche du lien amoureux. C’est le croisement plus ou moins
mutuel des actes psychiques d’un « croire » de chaque partenaire qui va
constituer le lien du couple comme lien groupal. Nous nous attacherons plus
loin à le montrer, soulignant ainsi le lien amoureux d’abord comme lien de
croyance.
Tous les conflits ont à la fois une dimension individuelle, interne, intrapsychique, et en même temps « conjugale », familiale. Le thérapeute de la
famille ou du couple se doit d’entendre à la fois ces deux dimensions, individuelle et groupale, ce qui suppose qu’il permette aux partenaires d’aborder,
puis de formuler, et enfin de confronter leurs croyances latentes, implicites le
plus souvent, inconscientes parfois, dont l’imbroglio leur rend la relation si
douloureuse. Restera au thérapeute à les rendre audibles, supportables, en
laissant comprendre que ces croyances confuses sont porteuses d’un certain
sens, qu’elles disposent même d’une certaine forme de rationalité, et qu’à ce
titre elles peuvent devenir compréhensibles, dans le cadre de l’histoire de leur
lien de couple et de l’histoire de chacun. Évidemment ce seront les consultants eux-mêmes qui en demeureront les ultimes interprètes.
Saisir au plus profond les processus psychiques qui sous-tendent le lien de
couple introduit de multiples questions concernant l’activité du « croire »
chez chaque partenaire.
Le lecteur aura compris que nous traiterons en ce numéro l’acte de croire
sans nous étendre aujourd’hui sur les problèmes ou conflits des croyances
collectives constituées, lesquelles sont des effets ou des conséquences de
cette activité. Non que, avec des degrés de conviction variables, ces
croyances soient sans importance : bien au contraire, oniriques ou dogmatiques, rationnelles ou pas, transmises à travers les générations ou acquises à
l’occasion d’un événement, elles nous imposeront des études ultérieures.
Aujourd’hui cependant dans la mesure du possible, nous éviterons l’emploi
du vocable très ambigu « croyance », trop polysémique, en ce qu’il évoque à
la fois l’acte et sa propre production.
Ici c’est principalement à la lumière de nombreuses situations tirées de la clinique ou de la vie courante que seront observées et analysées certaines
contradictions ou questions propres à cette action du croire et à ses limites,
notamment au sein de la vie amoureuse, permettant, nous l’espérons, d’éclairer certains aspects de la problématique des couples, et, au-delà, celle de toute
vie humaine dans toutes ses expressions affective, sociale, esthétique, spirituelle… avec leur part incluse de construction idéologique.
Si l’action mentale de croire est omniprésente, précédant les mouvements
d’ordre critique ou autocritique avec leurs rationalisations et catégorisations,
comment s’origine-t-elle au sein du psychisme ? Par quelles ébauches la voit-on s’organiser à partir du psychisme archaïque ? Sans nous préoccuper ici des
aspects physiologiques et neuronaux en étude ailleurs, à quel aspect inconscient, préconscient ou conscient du fonctionnement psychique se rattache-t-elle plus ou moins ?
Le « besoin de croire » mérite donc en tant que tel une recherche de nature
scientifique, et d’abord clinique, recherche dont la nécessité sociale est
aujourd’hui évidente. Si nous tentons de le distinguer de ses effets que sont
les croyances constituées, on ne peut pas cependant étudier ce besoin de
croire sans prendre en compte ses productions : les faits de croyance en particulier aujourd’hui les faits religieux.
Un premier article approfondira donc ici dans une perspective clinique, psychopathologique et psychanalytique, une des origines psychiques de
ce « besoin de croire », premier, proche et différent de la pulsion épistémologique, comme l’a subtilement analysé en son dernier ouvrage le professeur
Sophie de Mijolla-Mellor. À partir de sa longue et précise connaissance de
l’évolution des textes freudiens et post-freudiens, elle a poussé l’audace jusqu’à analyser les aspects communs à l’illusion amoureuse, au « fait religieux » ou à l’extase mystique, à la découverte scientifique et à
« l’illumination » de l’insight en séance, ainsi qu’au plaisir qu’ils apportent.
Appuyés directement sur l’expérience du soin engagé au profit des personnes
à travers leurs liens de couple, plusieurs auteurs, psychanalystes ou thérapeutes analytiques expérimentés, enseignants ou chargés de formation, tenteront ici une nouvelle approche de l’action générée par le « croire ».
L’« assentiment », souligné par Descartes comme compris dans le croire,
ainsi que sa critique, construisent dialectiquement si tout va bien un équilibre,
indispensable à la pensée comme à la vie affective. Mais cette dynamique en
constante évolution est fragile, génératrice de crises qui ne sont pas toutes
heureuses, générant d’intimes souffrances. Croire et douter, loin d’être antagonistes sont deux aspects indispensables l’un à l’autre, nécessaires à la
construction de toute pensée, et aussi de toute « foi » disposant d’une certaine
forme de rationalité, ainsi qu’y insistent en d’autres champs, certaines analyses contemporaines des plus abstraits des logiciens, comme celles de Lesniewski. Ne pas saisir quelque chose de la rationalité d’un « croire » ou d’une
activité croyante, fût-elle étrange et vite suspecte de pathologie, témoigne
surtout de l’attitude ou de l’incapacité de son traducteur, et notamment de son
partenaire.
Quelles sont alors les soubassements inconscients de ce mouvement dialectique, et comment les découvrir dans la clinique notamment celle des
couples ? En s’intéressant d’abord à la prise en compte des limites du
« croire », Bernadette Legrand analysera en parallèle différentes formes
d’identification projective, notamment celle, initiale, mise en évidence par
Melanie Klein, et celles qu’ont suggéré Bion et Meltzer, si utiles à la saisie
des communications dyadiques mère-nourrisson, et, ici, celles que présentent
certains mouvements passionnels.
Monique Dupré la Tour s’attachera particulièrement à l’attitude autocritique
du thérapeute, notamment en ce que ses interventions ou interprétations
dépendent de ce qu’il (elle) devient capable de saisir, au sein de la relation
entre ses consultants, en fonction de sa propre histoire et de sa propre culture : « Choc des croyances » qui mobilise naturellement le (la) thérapeute en
ses profondeurs et son propre contre-transfert.
J’aborderai moi-même dans un article l’action du croire dans la construction
propre du lien amoureux, et notamment du lien quasi groupal du couple.
Faire crédit dans le temps ouvre la vaste question de la fiabilité attribuable au
partenaire et à la pérennité du lien de couple. Au-delà du mouvement passionnel initial appuyé sur une première image du partenaire, et donc sensible
à sa révision critique, s’installe au sein du couple une forme de lien, évolutif
certes, appuyé sur une longue expérience mutuelle étayée par de multiples et
répétitifs actes de croire, lesquels sont loin d’être toujours conscients et
volontaires. Si l’image initiale et fondatrice du désir se modifie, s’use et disparaît parfois, le lien de couple au contraire se construit peu à peu, y compris
dans la souffrance des crises. Or il semble souvent croître avec le temps.
Une lecture sociologique originale, dans une perspective « empiricoinductive », ouvrira ici une interrogation concernant la temporalité, grâce à la
plume de Pascal Duret, professeur à l’université de la Réunion. Dépassant
certaines positions dogmatiques qui résumaient avec excès l’aspect d’« illusion » de la rencontre amoureuse ainsi que le rôle destructeur bien connu du
facteur temps, l’observation « compréhensive » de l’auteur souligne au
contraire un effet constructeur, mettant en lumière l’importance vécue d’une
dimension de reconnaissance de Soi par le partenaire, dimension qui précisément s’accroît souvent avec le temps. La place du croire se montre fondamentale dans cette reconnaissance de Soi et de la nécessaire altérité des
amants, indispensable à la constitution d’un lien de couple inscrit dans la
durée.
Comme en témoignent les différents articles cliniques de ce numéro de Dialogue, la thérapie psychanalytique en couple constitue un authentique laboratoire de recherche et d’observation, dès lors que le thérapeute s’attache à
constituer un cadre où pourront se confronter et s’analyser, non pas l’histoire
prétendue des faits, mais les perceptions subjectives de chaque partenaire en
fonction de son histoire propre constamment révisée et de ses liens intergénérationnels. Et donc en fonction de ce que, plus ou moins clairement, chacun « croit », de soi-même d’abord, de son partenaire aussi, et, bien sûr,
du lien passionné et interactif constitué ensemble pour le meilleur ou pour
le pire.
Le Dossier hors thème de ce numéro de Dialogue traite de l’actualité des
recherches et pratiques. Il est consacré ici aux activités de recherche menées
au sein de l’Association française des centres de consultations conjugales et
reprend plusieurs conférences ou exposés proposés à la discussion au cours
de ses derniers colloques ou journées de recherche. Ils concernent principalement certains problèmes cliniques ou thérapeutiques difficiles liés à la souffrance conjugale.
Dans son article « Quel travail psychique pour les souffrances conjugales ?
Penser ensemble dans le travail analytique », Claude Zenatti aborde du point
de vue psychanalytique la question avec le souci de distinguer plusieurs
formes de prévention. Une prévention primaire, par exemple se réalise dans
le cadre de la cure analytique d’un sujet dont les formes de souffrance ou
leurs modalités réactionnelles sont telles qu’elles empêchent d’établir toute
relation authentique. Une prévention secondaire est réalisable plus tard au
cours de la constitution du couple ou d’une famille ; sans doute peut-on
encore envisager une prévention tertiaire, en face d’un « patient désigné »,
conséquence tardive d’une longue souffrance conjugale. Les réflexions de
l’auteur s’appuient sur une série de concepts, en particulier ceux de subjectivation, et pivotent autour de l’action de penser ensemble, laquelle ne se joue
pas bien entendu seulement dans le courant d’une cure analytique.
À partir d’un travail de psychothérapie psychanalytique de couple, sont analysés de manière courageuse et très personnelle les mouvements contre-trans-férentiels du thérapeute, lesquels mettent en évidence le transfert en miroir
dans une situation où le symptôme apporté par le couple représente l’élément
commun. La place manquante du rêve semble accompagner parfois une
panne de l’imaginaire à l’origine de différents blocages, comme le rapporte
Claude Bigot dans son article clinique intitulé « De l’enfant cassé à l’enfant
rêvé » où est évoqué le rôle du traumatisme et l’effet des processus contre-
transférentiels.
L’article suivant cherche à transmettre l’expérience et le rôle, souvent si difficiles à définir, de la consultation conjugale d’un(e) conseillère conjugale
non psychanalyste mais solidement formée dans le contexte d’une compréhension analytique de son travail, expérience qui se distingue ainsi d’une thérapie psychanalytique. Maryse Pascau y souligne sa place particulière,
ouverte à toutes sortes de situations souvent mal définies, introduites par une
crise traduisant une souffrance de couple. Le rôle du conseiller conjugal et
familial est d’abord d’écouter la réalité de la crise apportée par les consultants, exprimée en termes de plaintes, de reconnaître la souffrance exprimée,
de prendre en compte son caractère intolérable. Il (ou plus souvent elle) est
là pour les aider à sortir de l’enfermement de cette crise, et aussi pour les
amener à comprendre qu’ils y contribuent malgré eux. Le conseiller conjugal
construit un espace contenant où se penser et penser la crise, la mettre en
mots, lui donner du sens sans se charger de l’interpréter. S’établit ainsi un
cadre pouvant servir d’étayage, après un premier travail d’écoute sur la motivation et la demande, avant d’envisager éventuellement un cheminement thérapeutique.
Dans le contexte contemporain qui tend (si tardivement !) à mettre en avant
les dimensions groupales du travail psychanalytique avec les couples, en son
article « Sexualité et dépression dans un couple », Vincent Garcia se donne
pour but de montrer combien une écoute des problématiques individuelles
des partenaires en présence vient en complément nécessaire de l’écoute groupale afin de saisir ce qui se joue dans le couple au niveau de l’intrication
dépression-sexualité. Il rappelle d’abord que la question de la sexualité est un
indicateur fondamental de l’économie de couple en même temps qu’un irréductible de la personnalité du sujet, et de sa manière d’être face à l’autre.
Dans un article exposant les premières séances d’une thérapie psychanalytique en couple, il aborde la problématique difficile qui rapproche les graves
défaillances narcissiques rencontrées souvent dans les pathologies dépressives conduisant à des troubles de la sexualité. Souvent l’absence interne de
bons objets et la multiplicité des objets internes destructeurs ne permet pas
aux conjoints autre chose que la simple utilisation de l’autre sans avoir à
s’enquérir de ses besoins en retour.
Mais, dans ce contexte clinique qui fait évoquer chez chaque partenaire
quelque chose de l’ordre de l’anojectalité, et quelle que soit la personnalité
des sujets et les motivations internes qui les agissent, s’ils forment durablement couple, c’est qu’ils ont besoin fondamentalement de cette structure, et
la question est alors de saisir ce qui les pousse à se maintenir dans celle-ci,
alors même qu’ils s’en plaignent tant ! Et pourtant, dans le couple évoqué
dans la vignette, c’est le partenaire qui est critiqué, non l’espace-couple lui-même. Ainsi est mise en évidence l’imbrication complexe des défaillances ou
pathologies individuelles, et, corrélativement la nécessité d’en tenir compte
dans le travail psychanalytique en couple. Pour l’auteur, le plus thérapeutique
dans le cas évoqué réside peut-être dans la sollicitude du thérapeute pour chacun des deux sujets.
[1]
Ce texte a été rédigé bien avant la parution de l’ouvrage récent de Julia Kristeva sur « l’incroyable » de la croyance. Des lecteurs y trouveront sans doute certaines convergences.