2008
Dialogue
Éditorial
Didier Drieu
Régine Scelles
Dans ce numéro, des psychothérapeutes et une sociologue évoquent le thème
du fraternel dans ses aspects théoriques et techniques et questionnent la
manière et l’intérêt de penser, de faire place au fraternel dans les dispositifs
de soins.
Ce thème est d’actualité, car si la question du fraternel n’a jamais été totalement absente des thérapies, qu’elles soient individuelles ou qu’elles concernent la famille ou le couple, aujourd’hui, pour plusieurs raisons, il est devenu
nécessaire de saisir plus finement l’impact des liens aux frères et au générationnel dans les processus de construction psychique. Nous pouvons ainsi
parler des fondements du fraternel, de son évolution mais également des
entraves dans son élaboration et des conséquences sur le plan de la psycho-pathologie individuelle et familiale. Si les violences fratricidaires paraissent
actuellement plus présentes dans les troubles des enfants et des adolescents,
à l’inverse, le groupe fratrie apparaît souvent comme un espace de médiation,
un espace transitionnel susceptible de soutenir le passage du monde familial
vers un monde social plus ouvert, plus égalitaire mais aussi plus incertain.
Sans compter que l’évolution de la famille, du couple amoureux et du couple
parental si souvent évoqué par Dialogue renouvelle la réflexion concernant
les fonctions du groupe fratrie au niveau de la famille mais également de la
société.
Dès 1913, dans Totem et tabou, Freud pose le lien fraternel comme prototype
d’un lien social qui s’organiserait selon lui parallèlement à l’Œdipe, ce qui
l’amène à concevoir le passage adolescent comme une forme de « déÅ“dipianisation du lien social » comme l’indique J.-B. Chapelier dans ce numéro.
En 1916-1917, il insiste sur la haine et la violence qui président aux relations
fraternelles : « Le jeune enfant n’aime pas nécessairement ses frères et sÅ“urs,
et généralement il ne les aime pas du tout. » Dans Au-delà du principe de
plaisir, il rappelle que la naissance d’un nouvel enfant est « la preuve sans
équivoque de l’infidélité » du parent aimé et la marque indubitable pour
l’aîné de « toute l’ampleur du dédain qui est devenu son lot ».
Plus tard et à partir de son expérience des groupes de psychodrame, Kaës
(1993) souligne l’importance du complexe fraternel comme expérience fondamentale de la psyché humaine. Ne mettant pas en scène la différence des
générations, le lien fraternel peut jouer un rôle d’évitement, de modération,
voire de substitution des fantasmes des origines et du complexe Å“dipien à
toutes les étapes de son élaboration. Il souligne ainsi l’entrelacement des
liens familiaux dans des rapports aussi bien verticaux (filiation) qu’horizontaux (affiliation et auto-engendrement).
Le monde interne s’édifie par intériorisation des expériences et des liens aux
objets externes, aussi, plus que l’autre, est-ce le lien à l’autre qui est introjecté. Dans ce contexte, si l’individu a une structure psychique fondamentalement aliénée à l’autre, en particulier à ses frères et sÅ“urs, ses processus de
subjectivation dépendent beaucoup des résonances interfantasmatiques au
contact des autres et des groupes. Il s’agit dès lors de saisir comment les rapports avec ses parents mais aussi avec ses frères et sÅ“urs éveillent chez le
sujet le désir, la perception du désir de l’autre, le désir pour l’autre en soi et
le désir d’être désiré.
Le « traumatisme si banal » de la naissance d’un puîné réactive quelque chose
des liens à l’objet primaire et peut avoir de nombreuses conséquences sur le
devenir du sujet. Le frère s’impose à la fois comme faisant vivre à l’enfant une
expérience du non-Moi, de l’étranger, de l’intrus et si tout se passe bien il
devient également un alter ego, à la fois « autre soi » et « double de soi ».
Par ailleurs, l’objet fraternel engage l’enfant vers un premier travail de différenciation vis-à-vis de l’objet primaire et l’introduit à la triangulation. Le passage de la rivalité haineuse contre l’intrus à la jalousie suppose une situation
triangulaire « mère-enfant-frère » (préÅ“dipien) qui deviendra plus tard le triangle Å“dipien. Dans ce contexte, la haine meurtrière dans la fratrie peut
apparaître autant en raison d’un excès de symétrie spécularisante (séduction
narcissique) que par confrontation aux inégalités et aux différences.
Ces remarques montrent que si la dynamique fraternelle est étroitement
imbriquée dans la construction du lien à l’objet et les relations aux parents,
elle possède également une dynamique qui lui est propre. Le frère a une fonction indéniable d’étayage, il est source de créativité, de désir de savoir et
ouvre sur la tendresse, l’affection comme issue à l’expression de pulsions
inhibées quant au but, permettant l’empathie et le partage de jeux. Le refoulement de la haine ou aussi son déni fondent les pactes qui se noueront au fil
du temps et évolueront tout au long de la vie du groupe famille, du groupe
fratrie et des sujets qui les composent. Aussi, dans ce groupe, l’intersubjectivité est-elle toujours agissante. L’émergence de l’archaïque, de la sexualité
infantile, puis pubère, les effets de la pulsion de mort viennent effracter le
psychisme de l’enfant qui interagit avec ses frères et sÅ“urs et peut trouver par
ce biais des voix de dégagement stucturantes pour le devenir du sujet. Ce qui,
par exemple, peut amener à penser que les troubles du négatif dans l’enfance
et l’adolescence sont également liés à cette intersubjectivité en souffrance.
Dans une perspective sociologique, à partir d’une recherche sur les liens fraternels auprès d’enfants en Villages d’enfants SOS, Aude Poittevin s’attache à
appréhender la dimension horizontale spécifique de l’« entre-enfants » dans
l’espace de socialisation des villages qui les accueillent. Elle pointe la complexité et la richesse de ce qui se joue entre enfants quand, pour des raisons
diverses, leurs parents ne peuvent plus s’occuper d’eux au quotidien.
Jean-Bernard Chapellier discute le fait que l’unité des groupes se fonderait,
comme l’affirmait Freud, sur la prédominance de la figure paternelle. À partir de sa riche et longue expérience de pratique de thérapie de groupes d’adolescents, il souligne l’importance des régressions archaïques dont les groupes
tirent leur origine, ce qui ouvre à l’illusion groupale et à l’autoengendrement. Ces facteurs seraient constitutifs de modes identificatoires plus ouverts
sur l’environnement et plus adéquats face à la violence des pulsions. Il défend
donc l’idée que le passage du groupe familial au groupe social se constitue
aussi en étayage sur les liens horizontaux, fraternels organisés d’abord
comme une fratrie gémellaire. En montrant l’importance de l’espace fraternel dans la transformation de la sexualité infantile en sexualité adulte, cet
article ouvre sur de nouvelles hypothèses quant à une compréhension des
nouvelles formes de troubles à l’adolescence (agirs, addictions…) et, en
corollaire, sur une réflexion à propos des dispositifs thérapeutiques.
Bien connue pour ses travaux sur la fratrie et en particulier sur l’inceste fraternel, à partir d’un cas clinique, Rosa Jaïtin nous livre une réflexion sur l’inceste comme expression d’un négatif radical. Si les processus du négatif, en
permettant de se dégager de la confusion identitaire, sont, en général, organisateurs du lien fraternel, il peut exister dans certaines familles des
manÅ“uvres incestualisantes qui viennent pervertir l’espace fraternel et organiser une forteresse anté-edipienne. En effet, la séduction narcissique quand
elle perdure, peut mener à l’inceste fraternel et gêner le passage des investissements narcissiques vers l’objectalité. Dans cette situation, les organisateurs
formels spatio-temporels prennent une modalité régressive et la négativité,
faute d’être détoxiquée dans la rencontre avec l’objet, devient désorganisatrice face à la menace de destruction et de séparation.
Gérard Mevel montre comment le fraternel dans les psychothérapies a été
longtemps le parent pauvre de la psychanalyse. Plus particulièrement, il s’intéresse aux « contagions psychiques » induites par les liens fraternels (folie à
deux de Lassègue; folie gémellaire de Benjamin Ball; double crime des
sÅ“urs Papin…). Il reprend, trente ans plus tard, un travail initié sur le lien
gémellaire qui, en son temps, a induit son choix de devenir psychanalyste
familial.
Didier Drieu et Franck Hardouin développent l’idée que le complexe fraternel met en scène la jalousie et participe à l’organisation de la subjectivation
de l’individu, en préfigurant l’intersubjectivation, par le biais d’un pacte narcissique de fratrie. À partir de l’expérience de l’un d’entre eux en psycho-thérapie familiale, ils discutent de l’importance de la souffrance du lien
fraternel dans les troubles fratricidaires des enfants et adolescents et de la
nécessité de la mettre en perspective avec un héritage familial souvent traumatique, dans ces situations-là. À travers des exemples cliniques, ils mettent
en évidence l’importance de l’espace fraternel comme lieu d’interfantasmatisation permettant une reconstruction des liens de filiation.
À partir de la thérapie d’une famille, Geneviève Brechon montre que la fratrie elle-même peut être « organisatrice du dysfonctionnement familial », et
que, dans ce cas, le travail sur les liens fraternels permet une ré-élaboration
de la souffrance familiale et une différenciation. Ce dispositif permet alors à
tous ou à certains des enfants de s’autoriser à retrouver leur place, une place
dans la structure familiale.
Dans le hors-thème, Béatrice Martin-Chabot évoque la dynamique de vie
bouleversée par les angoisses que suscite l’annonce d’une séropositivité au
virus du sida, chez une femme apprenant qu’elle est enceinte. Elle discute, à
la fois, les conséquences de cette annonce sur l’investissement du bébé à
venir et également sur les relations avec le conjoint. Toute la question est de
savoir comment, quand et quoi dire. Ce faisant, elle ouvre une discussion sur
la nécessité, avec empathie, d’aider la femme à élaborer ce qui est important :
pour elle, pour son avenir, pour celui de son couple et celui de son futur
enfant.
Dans l’étude psychosociale sur les relations amoureuses à l’adolescence
conduite par Terezinha Féres-Carneiro et Mariana Santiago De Matos, il est
question des modalités de construction du lien générationnel à l’adolescence,
tout particulièrement des perceptions que les adolescents ont des différentes
formes de rapport amoureux. Ainsi, presque en contrepoint des travaux de
J.-B. Chapellier, ces collègues brésiliens insistent sur la reproduction du
modèle de l’idéal amoureux et la force des valeurs transmises dans ce
registre. Si les premières sorties sont négociées dans l’opposition aux idées
des parents sous la forme de pactes générationnels aspirant à l’autoengendrement, si les adolescents critiquent le contrôle exercé par la famille, ils en
ressentent également matière à réassurance face à la crainte des premières
relations sexuelles et affectives et aspirent souvent aux mêmes idéaux.
Dans l’article « De la mère : entre le Je et le Nous, une réflexion sur les liens
en cothérapie », Florence Bécar et Ewa Waszczuk, souhaitent à partir d’une
séance de thérapie en couple riche en émotions, associations verbales, représentations sur la scène de l’inconscient, métaphores ou lapsus, montrer la
créativité et la fécondité d’une cothérapie. Il s’agit ici d’un dispositif particulier et comme elles le disent elles-mêmes, expérimental : expérience que
les auteurs souhaitent partager avec d’autres praticiens, sans en faire un
modèle. Elles mettent en cause l’idée assez répandue selon laquelle une
cothérapie serait essentiellement sinon exclusivement un processus défensif
pour les thérapeutes. Au contraire le travail de cothérapie peut permettre de
penser ensemble le lien de couple et de transformer les agirs en alliance thérapeutique avec le couple. La pluralité facilite le processus de dédramatisation, multiplie les possibilités d’identification et de projections sur les
thérapeutes. Cet article reprend une conférence faite dans le cadre d’un colloque de l’AFCCC « Quel travail psychique pour les souffrances
conjugales ? » en 2006.
Enfin, en rebond au numéro précédent sur le croire, à partir du récit d’une
thérapie de couple, Jean-George Lemaire souligne l’importance de la notion
d’interaction et rappelle qu’on ne croit pas tout seul, mais en rapport avec la
croyance d’autrui. Ici, il s’agit de celle du partenaire et aussi de celle du corps
social, c’est-à-dire de la culture environnante qui influence, exerce ses pressions aujourd’hui si puissantes parce que techniquement médiatisées. Elles
peuvent tendre à obliger à penser, ou au contraire à dénier, ou même à « interdire de penser ». Ainsi, il montre qu’une croyance est souvent une réponse à
une autre croyance : contradiction, révolte, soumission, ou progressive adhésion critique; adhésion plus ou moins tolérante à celle de l’autre ou des
autres. Tolérance pourtant nécessaire à la constitution d’un lien de couple
durable.
·
FREUD, S. 1913. Totem et tabou, Paris, Payot, PBP (1980).
·
FREUD, S. 1916-1917. Conférences d’introduction à la psychanalyse, PBP (2001).
·
KAËS, R. 1992-1993. « Le complexe fraternel. Aspects de sa spécificité », Topique, 50, p. 263-300.
·
LECHARTIER ATLAN, C. 1997. « “Un traumatisme si banal”. Quelques réflexions sur la jalousie fraternelle », Revue française de psychanalyse, LXI, « Jalousies », 1, p. 57-66.