Dialogue
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I.S.B.N.9782749209005
136 pages

p. 3 à 7
doi: en cours

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n° 179 2008/1

2008 Dialogue

Éditorial

Didier Drieu Régine Scelles
Dans ce numéro, des psychothérapeutes et une sociologue évoquent le thème du fraternel dans ses aspects théoriques et techniques et questionnent la manière et l’intérêt de penser, de faire place au fraternel dans les dispositifs de soins.
Ce thème est d’actualité, car si la question du fraternel n’a jamais été totalement absente des thérapies, qu’elles soient individuelles ou qu’elles concernent la famille ou le couple, aujourd’hui, pour plusieurs raisons, il est devenu nécessaire de saisir plus finement l’impact des liens aux frères et au générationnel dans les processus de construction psychique. Nous pouvons ainsi parler des fondements du fraternel, de son évolution mais également des entraves dans son élaboration et des conséquences sur le plan de la psycho-pathologie individuelle et familiale. Si les violences fratricidaires paraissent actuellement plus présentes dans les troubles des enfants et des adolescents, à l’inverse, le groupe fratrie apparaît souvent comme un espace de médiation, un espace transitionnel susceptible de soutenir le passage du monde familial vers un monde social plus ouvert, plus égalitaire mais aussi plus incertain. Sans compter que l’évolution de la famille, du couple amoureux et du couple parental si souvent évoqué par Dialogue renouvelle la réflexion concernant les fonctions du groupe fratrie au niveau de la famille mais également de la société.
Dès 1913, dans Totem et tabou, Freud pose le lien fraternel comme prototype d’un lien social qui s’organiserait selon lui parallèlement à l’Œdipe, ce qui l’amène à concevoir le passage adolescent comme une forme de « déÅ“dipianisation du lien social » comme l’indique J.-B. Chapelier dans ce numéro. En 1916-1917, il insiste sur la haine et la violence qui président aux relations fraternelles : « Le jeune enfant n’aime pas nécessairement ses frères et sÅ“urs, et généralement il ne les aime pas du tout. » Dans Au-delà du principe de plaisir, il rappelle que la naissance d’un nouvel enfant est « la preuve sans équivoque de l’infidélité » du parent aimé et la marque indubitable pour l’aîné de « toute l’ampleur du dédain qui est devenu son lot ».
Plus tard et à partir de son expérience des groupes de psychodrame, Kaës (1993) souligne l’importance du complexe fraternel comme expérience fondamentale de la psyché humaine. Ne mettant pas en scène la différence des générations, le lien fraternel peut jouer un rôle d’évitement, de modération, voire de substitution des fantasmes des origines et du complexe Å“dipien à toutes les étapes de son élaboration. Il souligne ainsi l’entrelacement des liens familiaux dans des rapports aussi bien verticaux (filiation) qu’horizontaux (affiliation et auto-engendrement).
Le monde interne s’édifie par intériorisation des expériences et des liens aux objets externes, aussi, plus que l’autre, est-ce le lien à l’autre qui est introjecté. Dans ce contexte, si l’individu a une structure psychique fondamentalement aliénée à l’autre, en particulier à ses frères et sÅ“urs, ses processus de subjectivation dépendent beaucoup des résonances interfantasmatiques au contact des autres et des groupes. Il s’agit dès lors de saisir comment les rapports avec ses parents mais aussi avec ses frères et sÅ“urs éveillent chez le sujet le désir, la perception du désir de l’autre, le désir pour l’autre en soi et le désir d’être désiré.
Le « traumatisme si banal » de la naissance d’un puîné réactive quelque chose des liens à l’objet primaire et peut avoir de nombreuses conséquences sur le devenir du sujet. Le frère s’impose à la fois comme faisant vivre à l’enfant une expérience du non-Moi, de l’étranger, de l’intrus et si tout se passe bien il devient également un alter ego, à la fois « autre soi » et « double de soi ».
Par ailleurs, l’objet fraternel engage l’enfant vers un premier travail de différenciation vis-à-vis de l’objet primaire et l’introduit à la triangulation. Le passage de la rivalité haineuse contre l’intrus à la jalousie suppose une situation triangulaire « mère-enfant-frère » (préÅ“dipien) qui deviendra plus tard le triangle Å“dipien. Dans ce contexte, la haine meurtrière dans la fratrie peut apparaître autant en raison d’un excès de symétrie spécularisante (séduction narcissique) que par confrontation aux inégalités et aux différences.
Ces remarques montrent que si la dynamique fraternelle est étroitement imbriquée dans la construction du lien à l’objet et les relations aux parents, elle possède également une dynamique qui lui est propre. Le frère a une fonction indéniable d’étayage, il est source de créativité, de désir de savoir et ouvre sur la tendresse, l’affection comme issue à l’expression de pulsions inhibées quant au but, permettant l’empathie et le partage de jeux. Le refoulement de la haine ou aussi son déni fondent les pactes qui se noueront au fil du temps et évolueront tout au long de la vie du groupe famille, du groupe fratrie et des sujets qui les composent. Aussi, dans ce groupe, l’intersubjectivité est-elle toujours agissante. L’émergence de l’archaïque, de la sexualité infantile, puis pubère, les effets de la pulsion de mort viennent effracter le psychisme de l’enfant qui interagit avec ses frères et sÅ“urs et peut trouver par ce biais des voix de dégagement stucturantes pour le devenir du sujet. Ce qui, par exemple, peut amener à penser que les troubles du négatif dans l’enfance et l’adolescence sont également liés à cette intersubjectivité en souffrance.
Dans une perspective sociologique, à partir d’une recherche sur les liens fraternels auprès d’enfants en Villages d’enfants SOS, Aude Poittevin s’attache à appréhender la dimension horizontale spécifique de l’« entre-enfants » dans l’espace de socialisation des villages qui les accueillent. Elle pointe la complexité et la richesse de ce qui se joue entre enfants quand, pour des raisons diverses, leurs parents ne peuvent plus s’occuper d’eux au quotidien.
Jean-Bernard Chapellier discute le fait que l’unité des groupes se fonderait, comme l’affirmait Freud, sur la prédominance de la figure paternelle. À partir de sa riche et longue expérience de pratique de thérapie de groupes d’adolescents, il souligne l’importance des régressions archaïques dont les groupes tirent leur origine, ce qui ouvre à l’illusion groupale et à l’autoengendrement. Ces facteurs seraient constitutifs de modes identificatoires plus ouverts sur l’environnement et plus adéquats face à la violence des pulsions. Il défend donc l’idée que le passage du groupe familial au groupe social se constitue aussi en étayage sur les liens horizontaux, fraternels organisés d’abord comme une fratrie gémellaire. En montrant l’importance de l’espace fraternel dans la transformation de la sexualité infantile en sexualité adulte, cet article ouvre sur de nouvelles hypothèses quant à une compréhension des nouvelles formes de troubles à l’adolescence (agirs, addictions…) et, en corollaire, sur une réflexion à propos des dispositifs thérapeutiques.
Bien connue pour ses travaux sur la fratrie et en particulier sur l’inceste fraternel, à partir d’un cas clinique, Rosa Jaïtin nous livre une réflexion sur l’inceste comme expression d’un négatif radical. Si les processus du négatif, en permettant de se dégager de la confusion identitaire, sont, en général, organisateurs du lien fraternel, il peut exister dans certaines familles des manÅ“uvres incestualisantes qui viennent pervertir l’espace fraternel et organiser une forteresse anté-edipienne. En effet, la séduction narcissique quand elle perdure, peut mener à l’inceste fraternel et gêner le passage des investissements narcissiques vers l’objectalité. Dans cette situation, les organisateurs formels spatio-temporels prennent une modalité régressive et la négativité, faute d’être détoxiquée dans la rencontre avec l’objet, devient désorganisatrice face à la menace de destruction et de séparation.
Gérard Mevel montre comment le fraternel dans les psychothérapies a été longtemps le parent pauvre de la psychanalyse. Plus particulièrement, il s’intéresse aux « contagions psychiques » induites par les liens fraternels (folie à deux de Lassègue; folie gémellaire de Benjamin Ball; double crime des sÅ“urs Papin…). Il reprend, trente ans plus tard, un travail initié sur le lien gémellaire qui, en son temps, a induit son choix de devenir psychanalyste familial.
Didier Drieu et Franck Hardouin développent l’idée que le complexe fraternel met en scène la jalousie et participe à l’organisation de la subjectivation de l’individu, en préfigurant l’intersubjectivation, par le biais d’un pacte narcissique de fratrie. À partir de l’expérience de l’un d’entre eux en psycho-thérapie familiale, ils discutent de l’importance de la souffrance du lien fraternel dans les troubles fratricidaires des enfants et adolescents et de la nécessité de la mettre en perspective avec un héritage familial souvent traumatique, dans ces situations-là. À travers des exemples cliniques, ils mettent en évidence l’importance de l’espace fraternel comme lieu d’interfantasmatisation permettant une reconstruction des liens de filiation.
À partir de la thérapie d’une famille, Geneviève Brechon montre que la fratrie elle-même peut être « organisatrice du dysfonctionnement familial », et que, dans ce cas, le travail sur les liens fraternels permet une ré-élaboration de la souffrance familiale et une différenciation. Ce dispositif permet alors à tous ou à certains des enfants de s’autoriser à retrouver leur place, une place dans la structure familiale.
Dans le hors-thème, Béatrice Martin-Chabot évoque la dynamique de vie bouleversée par les angoisses que suscite l’annonce d’une séropositivité au virus du sida, chez une femme apprenant qu’elle est enceinte. Elle discute, à la fois, les conséquences de cette annonce sur l’investissement du bébé à venir et également sur les relations avec le conjoint. Toute la question est de savoir comment, quand et quoi dire. Ce faisant, elle ouvre une discussion sur la nécessité, avec empathie, d’aider la femme à élaborer ce qui est important : pour elle, pour son avenir, pour celui de son couple et celui de son futur enfant.
Dans l’étude psychosociale sur les relations amoureuses à l’adolescence conduite par Terezinha Féres-Carneiro et Mariana Santiago De Matos, il est question des modalités de construction du lien générationnel à l’adolescence, tout particulièrement des perceptions que les adolescents ont des différentes formes de rapport amoureux. Ainsi, presque en contrepoint des travaux de J.-B. Chapellier, ces collègues brésiliens insistent sur la reproduction du modèle de l’idéal amoureux et la force des valeurs transmises dans ce registre. Si les premières sorties sont négociées dans l’opposition aux idées des parents sous la forme de pactes générationnels aspirant à l’autoengendrement, si les adolescents critiquent le contrôle exercé par la famille, ils en ressentent également matière à réassurance face à la crainte des premières relations sexuelles et affectives et aspirent souvent aux mêmes idéaux.
Dans l’article « De la mère : entre le Je et le Nous, une réflexion sur les liens en cothérapie », Florence Bécar et Ewa Waszczuk, souhaitent à partir d’une séance de thérapie en couple riche en émotions, associations verbales, représentations sur la scène de l’inconscient, métaphores ou lapsus, montrer la créativité et la fécondité d’une cothérapie. Il s’agit ici d’un dispositif particulier et comme elles le disent elles-mêmes, expérimental : expérience que les auteurs souhaitent partager avec d’autres praticiens, sans en faire un modèle. Elles mettent en cause l’idée assez répandue selon laquelle une cothérapie serait essentiellement sinon exclusivement un processus défensif pour les thérapeutes. Au contraire le travail de cothérapie peut permettre de penser ensemble le lien de couple et de transformer les agirs en alliance thérapeutique avec le couple. La pluralité facilite le processus de dédramatisation, multiplie les possibilités d’identification et de projections sur les thérapeutes. Cet article reprend une conférence faite dans le cadre d’un colloque de l’AFCCC « Quel travail psychique pour les souffrances conjugales ? » en 2006.
Enfin, en rebond au numéro précédent sur le croire, à partir du récit d’une thérapie de couple, Jean-George Lemaire souligne l’importance de la notion d’interaction et rappelle qu’on ne croit pas tout seul, mais en rapport avec la croyance d’autrui. Ici, il s’agit de celle du partenaire et aussi de celle du corps social, c’est-à-dire de la culture environnante qui influence, exerce ses pressions aujourd’hui si puissantes parce que techniquement médiatisées. Elles peuvent tendre à obliger à penser, ou au contraire à dénier, ou même à « interdire de penser ». Ainsi, il montre qu’une croyance est souvent une réponse à une autre croyance : contradiction, révolte, soumission, ou progressive adhésion critique; adhésion plus ou moins tolérante à celle de l’autre ou des autres. Tolérance pourtant nécessaire à la constitution d’un lien de couple durable.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FREUD, S. 1913. Totem et tabou, Paris, Payot, PBP (1980).
·  FREUD, S. 1916-1917. Conférences d’introduction à la psychanalyse, PBP (2001).
·  KAËS, R. 1992-1993. « Le complexe fraternel. Aspects de sa spécificité », Topique, 50, p. 263-300.
·  LECHARTIER ATLAN, C. 1997. « “Un traumatisme si banal”. Quelques réflexions sur la jalousie fraternelle », Revue française de psychanalyse, LXI, « Jalousies », 1, p. 57-66.
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