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Éloge des pères, Simone Korff-Sausse, Hachette Littératures, collection « Psycho », 2009
« Il n’y a plus de pères », entend-on à tout bout de champ dans les médias. C’est contre ce lamento fortement idéologisé que Simone Korff-Sausse part en guerre, nous invitant à la suivre dans une démonstration volontairement polémique et toujours tonique qui écorche en passant bon nombre de croyances à l’origine de cette affirmation. Ces pères, accusés de disparaître ou de n’avoir qu’une présence aléatoire, sont-ils si absents que cela, ou simplement ne les recon-naît-on plus depuis qu’ils ont entamé une mutation qui semble poser problème à tout le corps social ?
2 Une constatation : le père tout-puis-sant des débuts de la modernité n’est plus : exit la figure du père autoritaire et lointain, qui présidait aux destinées de sa famille du haut d’un Olympe façonné par des siècles de domination masculine et de partage des rôles. Père intouchable, c’était aussi un père qui ne touchait pas ses enfants, sinon pour les châtier, héritier en cela de la tradition chrétienne qui, dès ses débuts, fit bien la distinction entre le père charnel et le père spirituel. « Comment affirmer une paternité humaine face à la toute- puissance paternelle de Dieu ? », voilà qui pourrait sembler un débat d’un autre âge si on ne le retrouvait, quasi intact, dans le clan des thuriféraires d’un « Nom du père » brandi à tout va pour enjoindre au père réel de se maintenir dans le symbolique, sous peine de faillir à sa mission sacrée : séparer l’enfant d’une mère dangereuse et toujours prête à réintégrer le fruit de ses entrailles. Le père lacanien est un père désincarné, sommé de renoncer à la présence physique auprès de l’enfant pour assumer ce rôle de tiers séparateur, dans un refus du corps qui, pour l’auteur, confine au déni. Dans cette conception, « pas de place pour un père tendre, aimant, encourageant » : si le père entretient une relation de proximité et de soins avec son enfant, il perd immanquablement son titre de père et se voit affublé du qualificatif méprisant de « papa poule », voire de « mère bis ». Il semble qu’après avoir contribué à saper l’autorité du pater familias les psychanalystes, ou du moins certains d’entre eux, s’attachent à la rétablir, en élaborant des théories nostalgiques et défensives de la virilité. Car la nécessité d’ériger le père en rempart contre une supposée folie maternelle traduit sans conteste l’effroi devant les manifestations du féminin qui ne respecteraient pas la stricte différence des sexes telle qu’elle a été modelée par le social. Peur du féminin analysée par l’auteur qui, si elle n’en épouse pas toutes les thèses, se situe là dans la lignée de Jessica Benjamin, quand elle remet en cause le partage qui condamne les mères à n’être que dans le préœdipien et l’archaïque et les pères à n’être que des gardechiourmes de l’œdipe.
3 Pour étayer sa démonstration, Simone Korff-Sausse nous rappelle un texte trop peu connu de Melanie Klein, qui éclaire d’un jour nouveau l’opposition classique entre féminin passif et masculin actif : pour Klein, ce ne sont pas ces catégories qui définissent le mieux l’œdipe, mais plutôt une forme de réceptivité, commune aux deux sexes. Pour peu que l’on observe et l’on écoute les pères, on observera chez eux cette qualité de réceptivité que l’auteur n’hésite pas à qualifier de « préoccupation paternelle primaire », qui ne le cède en rien au phénomène décrit par Winnicott. Les pères se montrent capables d’authentiques mouvements d’identification au tout petit, mouvements qui « témoignent à la fois de leur capacité à faire place à l’infantile et au féminin », en franchissant les barrières du territoire auquel on les a traditionnellement cantonnés.
4 À la différence des combats féministes, ce changement de modèle opère davantage dans les faits et demeure peu théorisé si ce n’est par ceux qui le déplorent. C’est d’ailleurs là un des mérites du livre, qui nous propose des pistes de réflexion où la psychanalyse éclaire ce que la sociologie constate : le père existe, et l’éventail de la paternité se déploie de façon riche et complexe jusqu’à ébranler le « roc biologique » que Freud considérait en son temps comme indépassable. Tout en reconnaissant qu’un tel bouleversement peut engendrer certaines confusions, l’auteur nous invite à faire confiance à la créativité parentale, qui sait inventer des formes de paternité et de maternité où chacun des partenaires réintègre en lui ces deux aspects, dépassant ainsi un clivage qui ne correspond plus à la réalité. La difficulté à intégrer ces nouveaux modèles semble se situer plus du côté des équipes soignantes, dont l’auteur souligne la réticence à intégrer le père : réticence que tous ceux qui travaillent en thérapie familiale ont pu constater quand les pratiques courantes consistent encore à ne voir que la dyade mère-enfant, au prétexte que le père n’est pas disponible et peu investi. Or, si le père ne vient pas aux entretiens, c’est d’abord parce que l’on ne l’a pas invité, ou d’une façon si peu convaincante qu’il ne se sent pas à sa place dans un univers tout entier occupé par un féminin jaloux de ses prérogatives.
5 Le père contemporain demande à être reconnu pour ce qu’il est : un père présent, impliqué, qui n’a pas fini d’inventer son rapport à l’enfant, mais aussi à la mère, celle avec qui il entend désormais partager le territoire de la parentalité. Pour cela, il faut que nos mentalités changent et que cèdent les verrous idéologiques qui entravent ce qui apparaît déjà comme une véritable révolution anthropologique.
6 Régine Waintrater Psychanalyste, MCF Université de Paris VII
« Enfance : quel avenir ? », dossier coordonné par Françoise Hurstel et Antoine Casanova, La Pensée n° 354, avril/juin 2008
7 Plus que jamais sans doute la socio-logie reste un sport de combat, et par-delà cette discipline c’est le cas de l’ensemble des sciences humaines, et exemplairement de celles qui s’inspirent de l’expérience psychanalytique. C’est ce que vient nous rappeler le recueil de textes publiés par la revue La Pensée sur le thème « Enfance : quel avenir ? », car aujourd’hui il est devenu de plus en plus manifeste qu’il ne suffit pas de glorifier l’enfance et de reconnaître au bébé un statut de sujet « en devenir » (dixit Dolto) pour que l’enfant et ses droits soient reconnus ici et ailleurs dans tous leurs prolongements et avec toute la dignité qu’a priori ils méritent. La nécessité d’entendre sa parole et de la respecter a pourtant été suffisamment mise en avant par les psychanalystes d’enfants qui, plus que d’autres encore, ont insisté sur l’importance de la mise en place des conditions de formulation et d’écoute de cette parole et sur les effets radicaux que cela pouvait produire. Un tel recueil alerte sur les conséquences néfastes pour l’humain lorsqu’un tel respect de la parole et des droits des enfants n’est pas à l’ordre du jour.
8 L’un des apports de ce recueil de textes sur l’avenir de l’enfance réside dans la grande diversité de ses auteurs et de ses préoccupations. À l’évidence, la place et le statut de l’enfant ne sont pas les mêmes sur tous les territoires et dans toutes les situations, mais il ne faudrait pas penser pour autant que les pays occidentaux où s’origine la volonté de promouvoir les droits de l’enfant – et plus particulièrement la France, pays de la proclamation des Droits de l’homme – représentent pour celui-ci une sorte de paradis, loin s’en faut. Chantal Zaouche-Gaudron s’interroge ainsi sur l’insuffisance des politiques d’intégration pour les enfants qui vivent dans des conditions de vie défavorisées et sur les effets de ces conditions précaires de vie sur le développement, surtout lorsque les enfants ne trouvent dans leur environnement aucun soutien possible. La question qui reste posée en filigrane de ce texte est en fait celle qu’énonce Françoise Hurstel : est-il possible de promouvoir une véritable démocratie familiale et un fonctionnement égalitaire dans le couple et les relations intergénérationnelles si la société n’arrive pas à imposer les principes de la démocratie ? L’affirmation du néo-libéralisme et la précarisation d’un nombre croissant de familles sont là pour en faire douter. Alors que l’idéal démocratique républicain semble s’affirmer comme le nouveau principe de référence dans la sphère privée, il perd paradoxalement de sa pertinence dans l’espace public où les logiques économiques et financières affirment de plus en plus leur emprise sur le monde politique et la gestion sociale. On retrouve alors dans les pays occidentaux de façon euphémisée les contradictions qui agitent le statut de l’enfance dans les pays « du sud », où s’affirme de façon beaucoup plus violente l’emprise du capitalisme.
9 Tout un ensemble de textes montre ainsi à quel point cette logique économique du profit maximal peut peser sur la place faite aux enfants dans le système ainsi construit. Rémy Herrera réalise un tour d’horizon mondial de l’exploitation des enfants partout présente, y compris dans les sociétés les plus développées. Exploitation dont la dénonciation est à l’origine de la marche mondiale contre le travail des enfants, que présente Kailash Satyarthi et qui s’est déployée en 1999 tant en Asie qu’en Amérique du sud et en Afrique. Marche qui vient concrétiser la volonté d’avancée de la protection de l’enfance qu’exprime l’affirmation des Droits de l’enfant depuis les Droits de l’homme et du citoyen de 1789 jusqu’au Protocole sur la vente, la prostitution et la pornographie des enfants de 2000, en passant par la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989. Sont ainsi présentés par Rémy Herrera dans un texte précieux tous les textes qui sont venus jalonner ce lent cheminement, dont l’aboutissement semble encore bien éloigné.
10 Pour preuve, les différentes formes de violence, manifestes ou insidieuses, dont sont toujours victimes les enfants, et surtout les filles. Deux textes illustrent de façons différentes ce malheur de naître fille qui demeure dans bien des pays : celui d’Isabelle Attané sur le déficit de femmes en Chine et celui d’Emira Danaj et Patrick Festy sur le retour de la famille traditionnelle en Albanie après la sortie du communisme. Le premier illustre un phénomène qui est loin de ne toucher que la Chine : la limitation volontaire par les parents des naissances féminines, par le truchement notamment de l’avortement sélectif, tant il s’avère plus intéressant – aussi bien sur le plan économique que symbolique – d’avoir des fils. Cette expression crue de la domination du masculin sous sa forme patriarcale trouve une autre occasion de se manifester avec la sortie de l’Albanie d’un régime communiste, dans un contexte économique difficile pour les jeunes qui revitalise le retour aux valeurs anciennes, en particulier celui de la femme au foyer, et s’exprime dans une hégémonie frappante du mariage, condition de la constitution des couples et de réaffirmation de l’asymétrie sociale des sexes. Plus inquiétant encore, s’il est possible, le texte de Joseph Tonda sur les « Anges de la mort du souverain moderne » où il nous parle des effets de ce qu’il nomme la « déparentélisa-tion » de l’enfance en Afrique post-coloniale, autrement dit : l’ensemble des processus contradictoires de décomposition des liens de parenté, liés à l’individualisme néolibéral appliqué à un peuple colonisé. Ce qui peut se traduire par une enfance sans parents, favorisant l’appui sur des parents mythiques comme les seigneurs de guerre, et conduisant ces enfants à devenir enfants soldats ou enfants sorciers, porteurs de toute la violence que leur statut suppose. Face à de telles dérives, la valeur accordée à l’enfance depuis Rousseau dans les pays démocratiques est rehaussée et nous rappelle qu’elle demande à être réaffirmée autant que repensée. L’approche historique de Monique et Bernard Cottret sur Rousseau et l’enfant met en évidence le caractère révolutionnaire et fondateur des idées de Rousseau, particulièrement en matière d’éducation, en ce qu’il veut dédouaner l’enfance du « péché originel » dont elle serait marquée dans la morale chrétienne. Il contribue ainsi largement à l’apparition d’un nouveau regard sur l’enfance et à la prévalence qui sera dévolue aux mères dans l’éducation au XIXe siècle et au-delà, dès les premières écrits des psychologues et le développement des sciences humaines. Le texte de Gérard Neyrand sur l’évolution des savoirs et des conceptions sur la petite enfance prend le relais de ces analyses en montrant qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale la primauté maternelle est considérée comme absolue. Se réalisent par la suite des évolutions profondes des conceptions de l’enfance et de la place des parents sous le double effet de l’approfondissement contradictoire des connaissances savantes et des mutations culturelles parties prenantes de l’évolution des mœurs. L’asymétrie des fonctions parenta-les jusqu’alors quelque peu sacralisée s’y trouve remise en question, en même temps que sont revalorisés des accueils collectifs du petit enfant – qui ont intégré les critiques de la période précédente en recentrant leur pratique sur la dimension relationnelle et affective. Les conditions sont apparues pour que l’idéal démocratique puisse fonctionner dans la famille, tant au niveau du couple que des relations intergénérationnelles… à la double condition que soient repensées aussi bien les relations conjugales que l’autorité parentale et que soient dépassées les multiples résistances au principe d’égalité, qu’elles soient sociopolitiques ou inhérentes aux processus de transmission familiale constitutifs de la subjectivité, comme le rappellent avec pertinence Françoise Hurstel, Anne Thevenot et Eva Louvet.
11 Ces deux dernières montrent – à partir des dessins de famille réalisés par les enfants – que les représentations restent très traditionnelles alors même qu’un tiers de ces enfants vivent dans des structures atypiques. La famille reste nucléaire, avec un père figure d’autorité et une mère de proximité et des différences générationnelles marquées… Ce que ne manque pas d’illustrer la contribution de Marie-Claude Casper sur les questions posées par la nouvelle institution du nom, qui a fait passer du patronyme (nom du père) au nom de famille en janvier 2005, en permettant de donner à l’enfant aussi bien le nom de son père que celui de sa mère ou une combinaison des deux. Cette réforme illustre la profondeur des transformations normatives de notre ordre social et de la place qui y est accordée aux enfants. L’attribution du nom s’y subjectivise et, dégageant l’alliance du patrimonial, recentre la famille sur l’enfant en reconnaissant symboliquement à celui-ci le privilège de fonder la famille. L’importance de ces mutations reste sans doute trop violente pour qu’elles se traduisent dans la pratique : seules les personnes très motivées utilisent aujourd’hui la loi en ce sens…
12 Toujours est-il que la précarité du statut des enfants dans le monde pousse à soutenir l’utopie démocratique et que, comme le suggère Géraldine Bozec, il serait souhaitable qu’une éducation politique dès l’école primaire soit véritablement proposée en France. Face au constat réalisé à de multiples niveaux dans ce dossier, n’aurait-on pas intérêt à ce qu’une approche vraiment politique intervienne dès que possible pour préparer les enfants à la compréhension de l’importance du politique dans la vie sociale, jusque dans les dimensions considérées comme les plus « intimes » de la vie privée ?…
13 Gérard Neyrand Professeur de sociologie
Quitter ses parents. Devenir adulte, en Espagne et en France, un processus divergent, Sandra Gaviria, Presses Universitaires de Rennes, 2005
14 Si, ces trente dernières années, les jeunes Européens quittent, sans conteste[1] [1] Source : enquête Eurostat de 1997. ...
suite, le foyer parental toujours plus tard, Sandra Gaviria nous invite à regarder avec plus de finesse ce processus de décohabitation familiale. Qu’y a-t-il derrière cette apparente uniformité, cette « Tanguyattitude » de la jeunesse ? La comparaison entre l’Espagne et la France, deux pays économiquement et culturellement proches, présente ici une valeur heuristique réelle en ce qu’elle pousse l’auteur à éclaircir un paradoxe bien intrigant : comment expliquer qu’en « France et en Espagne où prédomine la famille nucléaire égalitaire les jeunes partent à des moments différents et de manière différente de chez leurs parents » (p. 26) ? S. Gaviria repère d’un pays à l’autre des façons différentes d’entrer dans le monde adulte à partir de l’analyse du départ de la maison familiale. Ainsi, en 1995, alors que seulement 17 % des jeunes Français de 25 à 29 ans vivent encore chez leurs parents, les Espagnols, eux, sont 59 %[2] [2] Source : enquête Eurostat de 1997. ...
suite. N’est-il pas, d’ailleurs, particulièrement significatif de constater que, pour étudier avec pertinence la jeunesse espagnole, il est nécessaire d’inclure la catégorie des 30-34 ans[3] [3] Certaines analyses incluent même des tableaux « jeunes...
suite ?
15 On peut certes trouver à ce décalage Espagne-France des facteurs explicatifs liés à la particularité de la conjoncture économique et politique d’un pays en regard de l’autre (chômage plus élevé des jeunes Espagnols, meilleure répartition des universités sur le territoire espagnol, prix exorbitant des logements en Espagne, politiques sociales et locatives à l’égard de la jeunesse espagnole défaillantes…) ou bien encore à la spécificité du contexte familial en Espagne (disponibilité indéfectible des mères au foyer veillant au bien-être du « cocon » familial). Mais l’analyse de la façon de partir et ce qu’elle révèle des relations parents-enfants est, selon S. Gaviria, à privilégier : l’âge du départ est bien une donnée objectivable permettant de quantifier une différence dans l’attitude des jeunes, mais cette donnée n’a de sens que rapportée aux conceptions respectives des relations familiales et du processus de construction de l’identité des jeunes adultes. Seule une démarche compréhensive semble à même de déchiffrer la labilité temporelle et culturelle de la frontière entre « vie de jeune » et « vie d’adulte ». C’est que, pour reprendre avec elle les propos de P. Bourdieu[4] [4] Dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 144. ...
suite, « la jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données, mais sont construites socialement, dans la lutte entre les jeunes et les vieux. Les rapports entre l’âge social et l’âge biologique sont très complexes » (p. 28). Comment alors se construit-on pour devenir adulte en France et en Espagne, et par quel équilibre entre identité personnelle et identité statutaire cela passe-t-il ? « Le fait pour, les jeunes Espagnols, de partager plus longtemps l’espace domestique avec les parents a-t-il des implications identitaires ? », se demande notre auteur (p. 35).
16 C’est à partir de l’analyse d’une soixantaine d’entretiens compréhensifs semi-directifs réalisés auprès de jeunes Espagnols et Français des deux sexes (en étudiant successivement un groupe de jeunes vivant chez leurs parents, un groupe de concubins vivant dans un logement indépendant et un groupe de jeunes mariés résidant dans leur propre logement) que S. Gaviria élabore le modèle idéal-typique de la construction identitaire des jeunes des deux pays comparés : les jeunes Espagnols se construisent en effet dans et par une logique de stabilité familiale, géographique et affective, alors qu’une logique d’expérimentation, nécessairement assortie d’une certaine insécurité assumée, prévaut en France. Ainsi l’analyse de la décohabitation n’a-t-elle rien d’anecdotique : les temporalités différentes d’envol du nid révèlent bien que la marche à suivre pour devenir un individu adulte indépendant et autonome n’est pas identique des deux côtés des Pyrénées. Les jeunes Espagnols se construisent dans la proximité physique avec leur famille et « dans une logique de stabilité et de continuité personnelle et familiale ». Vivre dans le giron parental tant qu’on ne fonde pas sa propre famille par le mariage (qui représente un réel rite de passage en Espagne) n’entrave en rien l’autonomie du jeune qui se pense à la fois « enfant de », « partenaire de » et « ami de ». Ces différents statuts fusionnent pour permettre aux jeunes Espagnols, dans la sécurité et la continuité, de devenir adultes. La « bonne famille » ne peut, dès lors, être que « celle qui “retient” les enfants pour qu’ils construisent leur identité à la maison jusqu’au moment du départ pour se marier » (p. 9) et « l’individu doit dans un premier temps essayer de s’ajuster aux attentes du groupe, et notamment du groupe familial » (p. 119). Cela peut certes paraître contraignant, mais ce sont précisément ces contraintes qui sont pensées comme susceptibles de garantir aux jeunes la réussite de leur future vie de famille.
17 Devenir adulte en France, c’est, au contraire, se construire en tant qu’individu pour cultiver son identité personnelle, la nourrir d’expériences nouvelles dans un espace propre où l’intimité est préservée. Face à cette primauté de l’épanouissement personnel, l’identité filiale est vite reléguée au second plan ; cette situation ne provoque cependant pas de déchirement familial car la construction identitaire du jeune Français s’élabore sur un consensus parent-enfant érigeant le départ comme norme. Gagner sa vie et vivre dans un espace propre représente le gage d’une vie adulte authentique. « Les “bons parents” seraient ceux qui poussent leurs enfants à partir tôt et les stimulent pour qu’ils construisent leur identité de manière autonome et indépendante, en dehors et loin de la famille » (p. 9). Se réaliser en tant qu’individu en dehors du groupe familial est, de fait, valorisé par la société française tout entière. Les identités filiale, conjugale et amicale s’inscrivent alors dans des temporalités et des espaces distincts.
18 Comment dès lors caractériser plus précisément ces deux modèles ?
19 Pour les jeunes Espagnols, un travail stable, synonyme d’indépendance économique, n’est pas une condition suffisante pour penser sa vie dans l’éloignement spatial et symbolique des parents. Pour eux, il s’agit avant tout de se préparer petit à petit à vivre en couple et de ne partir que lorsqu’ils auront, grâce à leur épargne, la possibilité d’acheter leur propre logement. S. Gaviria repère que, dans leurs discours, « ces jeunes ne mentionnent ni désir d’autonomie, ni besoin d’avoir leur propre espace et leur propre vie séparés des parents » (p. 47). La famille reste un cocon sécurisant. Aussi ne la quittent-ils définitivement que pour, à leur tour, s’établir dans le cadre d’un couple marié. En Espagne, les parents valorisent cette proximité et cette vie commune et ne cherchent en aucun cas à éloigner leurs enfants. Les jeunes étudiants espagnols ne sont pas poussés à travailler pour leurs dépenses personnelles et, tant qu’ils restent à la maison, ils sont matériellement et symboliquement pris en charge. Le rôle des mères comme « autrui significatif » se vérifie ainsi tout au long de la vie des enfants. Il n’y a qu’à voir les rendez-vous chez le médecin qui révèlent le rôle d’accompagnement protecteur des familles. La vie des jeunes et des parents s’entremêle donc au point que la maison des parents reste toujours celle où ils peuvent entrer sans prévenir et amener amis et partenaire (ce qui est d’ailleurs apprécié par les parents qui souhaitent connaître toutes les sphères d’évolution de leurs enfants). Cette vie « sécurisée » a, bien sûr, des contreparties : les jeunes ne peuvent vivre spontanément leur sexualité avec leur partenaire et usent alors de stratagèmes pour se rencontrer en toute intimité. La « maison-cocon » oblige finalement à « découcher » jusqu’à ce que le mariage officialise l’union et soit synonyme de nouvelle vie de famille. Le concubinage reste une exception incongrue tant les « enfants de » se sentent globalement à l’aise dans cette identité statutaire dominante et tant les parents savent, si nécessaire, user d’un chantage affectif culpabilisant à l’égard de ceux qui seraient tentés de vivre avec leur partenaire hors de l’enceinte familiale. Que dire alors de la « vie en solo » qui, pour ces familles protectrices, ne peut être associée qu’à un humiliant échec ? L’acceptation de ces contraintes familiales, qui ne sont pas vécues comme aliénantes, montre à quel point les jeunes Espagnols privilégient une stabilité identitaire et redoutent plus que tout l’insécurité : ils restent infailliblement attachés à la force du lien familial, préfèrent la stabilité géographique du propriétaire s’ancrant dans un espace affectivement investi, conservent leurs groupes d’amis d’enfance et de jeunesse et n’amorcent pas véritablement une relation sans la certitude d’un mariage à venir. Tout cela se concrétise alors dans le rituel du mariage, qui se solde par l’installation dans un « chez-soi » coquettement aménagé (avant même le mariage), dans un nouveau foyer où le couple vivra tout en rendant fréquemment visite aux parents et en préservant une sociabilité amicale considérée comme source d’équilibre.
20 Faudrait-il alors voir nos jeunes Français comme d’instables frivoles ? À vrai dire, « les jeunes Français recherchent aussi une stabilité identitaire mais, à leurs yeux, le seul moyen de la trouver est d’expérimenter plusieurs situations pour faire le meilleur choix » (p. 263). La décohabitation précoce du foyer parental avec une mobilité géographique fréquente se calquant sur la vie étudiante et professionnelle, les changements d’appartement (toujours en location) pour vivre seul, en colocation ou en concubinage, et la multiplication des réseaux d’amis deviennent dès lors autant d’expériences offrant aux jeunes l’opportunité de se construire. La recherche de l’autonomie, qui est la motivation principale des jeunes Français, est alors associée à la liberté et à la responsabilité du choix individuel. Les parents sont d’ailleurs les premiers à encourager cette logique en valorisant le processus de décohabitation et la responsabilisation financière. Bien sûr, tant que les enfants ne travaillent pas, les parents veillent à ce que cet envol du nid ne soit pas destructeur, mais pour reprendre avec notre auteur les propos de F. de Singly, « les parents estiment devoir se désengager de “la vie privée” de leurs enfants et au contraire avoir toujours une utilité (et une légitimité) pour “la vie publique”[5] [5] Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, p. 128. ...
suite ». La vie intime est un espace que l’on se doit de préserver et chacun choisit les parties de lui-même qu’il souhaite dévoiler : l’accompagnement des jeunes chez le médecin est perçu comme déplacé, une libre sexualité avec son partenaire est acceptée sans obstacle par les parents, la séparation de la sphère familiale et amicale est fréquente et la maison reste bien celle des parents, ce qui limite toute improvisation et intrusion impromptue. Tout concourt finalement à montrer, tant chez les enfants que chez les parents, que l’univers familial se distingue du monde personnel intime. Lorsque les jeunes sont partis de la maison, l’installation dans le cadre d’une union libre s’opère progressivement, avec un partenaire qui est défini, en général, comme un « autrui significatif provisoire ». Les jeunes Français prouvent ainsi qu’ils n’ont pas besoin de penser leur relation dans la pérennité, ce qui révèle, là encore, une forte individualisation. « Ils préfèrent un autrui significatif extérieur à la famille mais provisoire plutôt que familial et stable » (p. 281). Leur partenaire est un confident privilégié mais ce rôle se pense, paradoxalement, dans la précarité et sans projet préétabli. Ne pas vivre « aux crochets » de sa famille ne signifie pas toute-fois « couper les ponts », les jeunes voyant « souvent » leurs parents, c’est-à-dire plus d’une fois par mois (ce qui, en Espagne, serait considéré comme « de temps en temps », voire « peu fréquemment », comme le souligne S. Gaviria). C’est qu’en France l’affection pour sa famille ne s’évalue pas à l’aune de la fréquence des contacts de face à face. La décision du mariage est prise par les couples eux-mêmes et vient alors confirmer la vie en concubinage, séquence biographique qui a permis d’expérimenter la vie à deux et de tester l’engagement réciproque des partenaires. L’institutionnalisation de l’union ne change donc que rarement l’organisation quotidienne. Ainsi, n’ayant pu réellement épargner pour devenir propriétaires, les couples conservent leur logement en location. De toute façon, l’accès à la propriété présupposerait, voire impliquerait, un projet de vie à plus long terme ; or les jeunes couples français n’inscrivent pas d’emblée leur vie dans une perspective de relative stabilité.
21 Ainsi S. Gaviria montre-t-elle avec nuance qu’un âge de départ du foyer parental peut cacher bien des disparités. En cherchant à les comprendre par une analyse qualitative, plus qu’une différence dans les modes de vie c’est une différence dans la construction de soi et de l’identité d’adulte entre l’Espagne et la France qu’elle met en relief.
22 Irène-Lucile Hertzog, CERR e V Université de Caen
Dis, c’est comment quand on est mort ? Accompagner l’enfant sur le chemin du chagrin, Hélène Romano, avec la collaboration de Thierry Baubet, préface de Marie-Rose Moro, éditions La Pensée sauvage, 2009
23 Cet ouvrage, issu de la riche expérience de l’auteur dans la prise en charge d’enfants et de familles brutalement endeuillés, aborde un sujet délicat : celui de la mort, de la douleur de la perte, du chagrin des enfants et de ceux qui l’entourent. La mort fait partie de la vie, pourtant c’est certainement l’un des thèmes les plus difficiles et les plus douloureux à aborder pour la majorité des vivants. Lorsque la mort touche un enfant, les adultes se trouvent souvent désemparés et ne savent pas quoi dire, comment dire ni comment faire pour accompagner l’enfant face à la mort, qu’il s’agisse de celle d’un proche ou de la sienne propre. Des conduites « d’escamotage » se manifestent alors, visant à exclure l’enfant des rituels de deuil sous prétexte qu’il est « trop petit », « qu’il ne peut pas comprendre », « qu’il risquerait d’être traumatisé » ; « qu’il va de toute façon oublier ». Mais paradoxalement, en voulant le préserver des répercussions de la mort, ces attitudes fragilisent l’enfant car elles l’excluent de l’histoire familiale et le laissent seul face à son chagrin, ses interrogations, ses croyances et ses peurs.
24 Enfant, nous avons tous vécu cette douloureuse expérience du deuil, lorsque les mots ou les silences des adultes se gravent pour toujours dans notre mémoire. Ce moment où les regards portés sur nos réactions entraînent des attitudes plus ou moins appropriées, nous enfermant dans le mutisme ou nous en libérant pour toujours. De notre place d’adulte, nous avons été, ou serons un jour, confrontés au chagrin d’un enfant dont nous aurions tant souhaité apaiser les souffrances.
25 Ce livre est un outil extrêmement précieux qui nous guide pas à pas vers une meilleure compréhension de la prise en charge d’un enfant endeuillé. C’est une réponse sans faille aux questions angoissantes que se posent les professionnels et les familles, qui doivent parfois faire face à des réactions paradoxales incompréhensibles au premier abord. Bien que toute histoire soit singulière, cet ouvrage permet à chacun de trouver les ressources nécessaires pour ne pas se sentir piégé dans des comportements inadaptés provoqués par la mort d’un proche.
26 Hélène Romano nous donne la preuve une nouvelle fois que la bientraitance est possible et une parole vraie et apaisante concevable même dans des situations particulièrement éprouvantes.
27 Patricia Chalon Psychologue et psychothérapeute Rédactrice en chef « Enfance Majuscule »
Notes
[ 1] Source : enquête Eurostat de 1997. 
[ 2] Source : enquête Eurostat de 1997. 
[ 3] Certaines analyses incluent même des tableaux « jeunes de 16 à 40 ans », comme le souligne l’auteur (p. 10). 
[ 4] Dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 144. 
[ 5] Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, p. 128.
PLAN DE L'ARTICLE
- Éloge des pères, Simone Korff-Sausse, Hachette Littératures, collection « Psycho », 2009
- « Enfance : quel avenir ? », dossier coordonné par Françoise Hurstel et Antoine Casanova, La Pensée n° 354, avril/juin 2008
- Quitter ses parents. Devenir adulte, en Espagne et en France, un processus divergent, Sandra Gaviria, Presses Universitaires de Rennes, 2005
- Dis, c’est comment quand on est mort ? Accompagner l’enfant sur le chemin du chagrin, Hélène Romano, avec la collaboration de Thierry Baubet, préface de Marie-Rose Moro, éditions La Pensée sauvage, 2009
POUR CITER CET ARTICLE
« Notes de lecture », Dialogue 3/2009 (n° 185), p. 129-139.
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2009-3-page-129.htm.
DOI : 10.3917/dia.185.0129.




