Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522126
136 pages

p. 15 à 34
doi: 10.3917/dio.193.0015

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D'Amérique et d'autres mondes

n° 193 2001/1

2001 Diogène D’Amérique et d’autres mondes

Nouvelles expéditions itinéraires, migrations, excursions

Nicolás Rosa  [*] (Université de Rosario.)
L’impérialisme, et tout ce qu’il entraîne, a déchaîné une grande vague de voyages, d’explorations et de migrations dans le monde entier. Ce tourbillon rattrapa les écrivains ou ceux qui allaient le devenir pendant cette époque. Une des conséquences fut que de nombreux romans dans les derniers cent cinquante ans, surtout ceux provenant de Grande-Bretagne, se déroulent dans des paysages exotiques.
David Lodge, “ Lo exótico ”, El arte de la ficción
Je le répète : le voyage procure les mêmes impressions que la lecture.
Lucio V. Mansilla, Una excursión a los indios ranqueles
En 1492, Antonio de Nebrija écrivait, dans le prologue de la Gramática Castellana : “ después que Vuestra Alteza metisse debaxo de su iugo pueblos bárbaros y naciones de peregrinas lenguas… con el vencimiento aquellos tenían necesidad de recebir las leies que el vencedor pone al vencido y con ellas nuestra lengua [1]”. Une de ces “ peregrinas lenguas ” est l’espagnol parlé partout en Amérique, avec les variantes que l’histoire a imposées. Nous pouvons dire que les idiomes coloniaux peuvent être pensés comme ayant deux versants : dialecte ou lingua franca avec ses variantes de soumission et de dépendance par rapport à la langue officielle, devenue déjà la langue de la nation, du groupe ou de la classe, comme langue imposée ou rachetée en tant que langue vernaculaire. S’il est vrai que le concept de “ langue maternelle ” dans le sens de langue nationale, ou à la limite schizoïde “ langue de la mère ” ou comme le pensait Fichte dans une fêlure paranoïde fasciste dans le Discours sur la nation allemande, se sont constitués historiquement a posteriori, en ignorant leur position impérialiste, on ne peut leur opposer que la “ langue vernaculaire ”. Celles-ci sont les langues de la “ maison ”, de la famille étendue (groupe, fratrie, tribu), enfin les langues familiales qui constitueront les langues autochtones comme “ langues du territoire ”. Il est certain que la langue maternelle a été depuis toujours, ou au moins depuis Nebrija, une langue imposée (Charles V le savait bien) en tant qu’enseigne d’une ascendance peu nombreuse. La constitution des mouvements anti-colonialistes et ensuite post-colonialistes est corrélée avec l’apparition de langues de sauvegarde ou de protection. Les idiomes coloniaux appelés créole, pidgin, lingua franca ou linga gral (dialecte tupi du Brésil) ne sont pas seulement le soutien d’une relation mercantile propre à la période coloniale, mais aussi un essai pour protéger la propriété des choses et des ustensiles à partir de leur nomenclature et également une réaction de vengeance, goguenarde et sarcastique, contre l’expérience de la domination. Le propre de la langue, son “ intimité ”, sera toujours un mystère pour le voyageur, le transhumant, l’explorateur, le touriste. En 1981, Fridman, un anthropologue américain, révisa l’expérience de Margaret Mead à Samoa, où la puritaine anthropologue avait étudié les conséquences du passage à la puberté des adolescentes de Samoa, et qui a donné un des textes parmi les plus répandus de l’anthropologie de l’époque. Les conclusions qui statuaient que les adolescentes samoanes vivaient plaisamment l’apparition des menstrues (voir Julia Kristeva, Pouvoirs de l’hor-reur, 1980), ce qui déracinait la malédiction biblique de la saignée, n’ont pas été confirmées. Les informatrices de Margaret, bien qu’assez âgées, vivaient encore et déclarèrent avec désinvolture que “ la demoiselle était si bonne et si aimable qu’on lui répondait ce qu’elle voulait ”. L’aventure anthropologique est une aventure de fiction, y compris de méta-fiction ; penserons-nous que la réponse faite à Fridman était également une duperie d’élocution caractérisant toutes les réponses : dire à l’autre son propre message inversé, comme réponse du désir ?
Dans le monde contemporain, les néo-glossies contribuent à la création de nouveaux idiolectes territoriaux à l’intérieur des langues et des littératures nationales. On est affronté à deux phénomènes : la lutte contre l’universalité de la langue commune précédant la confusion babélique des langues et la solide constitution d’idiomes locaux préservant leur caractère autochtone.
Le devenir impérialiste de l’espace cybernétique et virtuel propose un agent qui s’interroge sur le futur des langues et, en ce qui nous concerne, sur le destin de la langue espagnole dans toutes ses variantes : sa compétence, son service symbolique et imaginaire et son efficacité par rapport à notre réalité. La forte structuration de la langue et sa résistance aux modifications diachroniques, surtout dans le domaine de la syntaxe, ne sont perceptibles qu’au niveau imaginaire évoqué par la lecture de Don Quichotte par Pierre Ménard et, de l’autre côté, par la consistance de l’enseignement fourni par “ Tlon, Uqbar, Orbis Tertius ”. Seraient-elles affectées par la globalisation des marchés qui essaient de méconnaître les formes usuelles sous l’emprise de l’impérialisme technocratique et cybernétique des ordinateurs de langue anglaise ? Les langues résistent, le référent reste consistant et c’est cette insistance du monde évoqué que nous appelons sens. La langue des immigrants en Amérique espagnole, et spécialement en Argentine, au-delà de la revendication indigéniste d’Icaza, de Rómulo Gallegos, ou en version moderniste, de Zorilla de San Martín, a toujours été un élément turbulent au sein de la “ langue espagnole ”. Le phénomène est maintenant accentué par le “ spanglish ” frontalier (entre le Mexique et les États-Unis), le “ portuñol ” (entre le Brésil et l’Argen-tine), ou encore le “ lunfardo ” (argot de Buenos Aires), qui produisent aussi bien des littératures de résistance que des “ littératures mineures ”, au sens deleuzien du terme. Ceci a affecté le langage des conquistadors, soit dans le langage semi-inventé de l’indigé-nisme des hispanophones (criollismo), soit dans le quechua restitué d’Arguedas. La langue gaucho-espagnole de Martín Fierro, surchargée d’archaïsmes du xvie siècle, selon Eleuterio Tiscornia, l’espagnol francisé de Güiraldes, surtout dans Raucho, l’espagnol macaronique de La Gloire de don Ramiro de Larreta, trouvent leur comble dans l’espagnol impudent et effronté des miséreux chez Osvaldo Lamborghini. Ces langues des immigrants (voir le coloris cocoliche – Italiens du Rio de la Plata – de la saynète) se retrouvent dans la littérature hispano-américaine en essayant d’effacer la différence américaine concernant l’identité européenne présumée.
La distinction établie par Umberto Eco entre migration et immigration est politique [2], c’est-à-dire qu’un pays ou un gouvernement élabore un plan pour arriver à une population plus abondante et entreprenante, tandis que les migrations sont des phénomènes en même temps telluriques et historiques. La proposition d’Eco souffre d’un certain eurocentrisme statistique : les nations européennes ont établi, et maintenant exigent, le contrôle statistique de la présence de nouveaux étrangers (considérés par la population naturelle comme vraiment différents), tandis que les pays latino-américains, dépourvus du réflexe archaïque de l’exploitation, propre au système capitaliste, ont reçu à la base une grande quantité d’étrangers apportant leur langue, leur culture, leur religion et leurs coutumes en même temps qu’une main d’Å“uvre bon marché. Un être imaginaire, pétri de lubricité et d’appât du gain, instinctif et asocial, fait simultanément son apparition. La criminologie et la psychiatrie de l’époque, basées sur les critères de “ dégénérescence morale ” et d’“ atavisme ” à la Lombroso, confirment que l’irruption massive des immigrants efface la différence entre ceux-ci et les formes torrentielles des migrations. L’immigration actuelle vers les pays américains est limitée et régulatrice, c’est une nouvelle immigration riche, tant par le savoir technique que par le pouvoir économique. Les migrations actuelles sont un reste qui prolonge le passé et le fond immémorial de l’histoire ; elles ont toujours été produites par deux causes : la faim et la guerre. En 1898, apparaît en Argentine la Loi de résidence permettant la déportation des immigrants indésirables (les indésirables désignaient les anarchistes espagnols ou italiens) ; c’est le revers de la politique d’immigration. La base a été écrite par Miguel Cané. Il y apparaît une “ note de couleur ” insolite et prémonitoire : la crainte de l’excessif, la peur du conglomérat, des masses et des multitudes, qui réapparaîtra dans l’histoire et la littérature argentine dans les années 50, devant les masses péronistes qui envahissaient l’espace social et politique (voir Manuel Gálvez : L’Un et la multitude ; Beatriz Guido : L’Incendie et les veilles ; Ernesto Sábato : Sur les héros et les tombes ; Leónidas Lamborghini : Les Pattes dans la fontaine). C’est un noyau sémiotique de l’indiscernable concentré par la “ métaphore de l’invasion ” fondée sur l’étrangeté de la prolifération incontrôlable. Au sens large, l’imaginaire de l’époque reprend une longue tradition, celle de l’Orient imaginé par l’Occident depuis Montaigne, Montesquieu, Chateaubriand, Sarmiento (voir Voyages) et des voyageurs depuis Marco Polo jusqu’à Malaspina. La Chine était le point de rencontre de toutes les rêveries qui la convertissaient en objet transcendantal de la description. Cette tradition, à travers un processus de dégradation sémiotique, se retrouve à la fin du siècle dans la “ chinoiserie ” : ce sont des objets rares, de forme douteuse, émaillés, laqués, parfumés, avec des contours fuyants et dégageant les sonorités étranges et semi-tonales si répandues dans les quartiers chinois ; ce sont des vases et potiches ou des porcelaines Ming ou bien la bibeloterie de certains endroits (voir Rubén Darío, José Asunción Silva). À Buenos Aires, malgré le grand nombre de quartiers, il n’y a pas de “ quartier chinois ” parce qu’il n’y a pas eu une immigration de cette origine, comme sur la côte du Pacifique (Lima ou San Francisco) ou à New York, Toronto ou Montréal. Le “ chinois ” est la limite de l’exotique qui passe au kitsch par la recherche baroque du contour et de la figure, comme chez Severo Sarduy (voir Maytreya, 1978), se convertissant en “ figuline ” ou avec des accents de stentor par la projection des figures dans les “ chinas [3] ” du Martín Fierro. Dans le mode narratif, l’opposition entre “ cow-boys ” et “ Chinois ” nourrit dans les années 30 les feuilletons des États-Unis. C’est le symptôme du “ ger-me jaune ”, appuyé sur une opposition aussi radicale et irréductible que celle entre “ conquérants ” (de l’Ouest), “ exploiteurs ” américains (en réalité, un conglomérat d’Irlandais, d’Écossais, de Polonais et de Juifs) et étrangers. S’y opposent le “ lieu commun ” et l’“ étrangeté ”, comme (ce qui a été exploité ensuite par Hollywood) le “ revolver ”, arme civilisée des Européens, produit de la technique et le “ poignard ”, arme ancestrale, orientale et artisanale, qui précède les récits sur la drogue (Kerouac, Burroughs, Huxley, Lennon). Les nouveaux voyages des tribus frénétiques de la nuit sont anticipés par le marché hypnotique de l’opium. Nous sommes passés du passage au trafic et du voyageur au trafiquant : deux marchandises, deux cultures, deux plaisirs, deux substances et, peut-être, deux formes d’extermination. Miguel Cané, terrorisé par la quantité, annonçait de manière surprenante le “ péril jaune ”. Un rêve à la Borges, possible prémonition de Mao Tsé-Toung [4].
La différence entre immigration et migration n’est pas suffisante si nous nous limitons à un calcul quantitatif. À l’époque de la conquête, il y eut une migration violente qui a pris son origine dans l’affrontement des cultures et des politiques, mais également dans l’affrontement anthropologique : il s’agit de sujets sociaux suffisamment distincts pour exiger la guerre ou la soumission. Il y eut également confrontation de deux imaginaires : l’“ innocence paradisiaque ” des indiens américains est un mythe européen, de même que la “ culture sophistiquée des Européens ” est un mythe colonial. L’ignorance, la bêtise et la méchanceté se rencontrent partout en Europe. La barbarie est constitutive de l’humanité et nous fait toujours affronter l’autre. Le fait historique des migrations peut être pensé comme un événement défensif contre l’attaque des autres et en même temps comme un destin instinctif : l’animal humain en tant qu’itinérant, le corps humain en tant que mobilité pure, la ratio comme décentrement, le social comme pur déplacement. La culture (tout comme la civilisation) n’est pas paisible, mais exige un long effort, jamais décisif, pour transformer la “ bête sauvage que nous sommes ” en humains fragiles que nous prétendons être. À chaque fois, la culture se révèle à nouveau comme un fait de nomadisme qui transfère le local en universel ou un endroit où le global annihile le noyau initial et endogame de notre propre intimité. Le voyage actuel est devenu très rapide et vertigineux. L’espace culturel est un espace mobile où le passage éphémère laisse sa trace : les tribus des voyageurs, des itinérants, des pèlerins, des passants, y compris les vagabonds, sont la pierre mouvante sur laquelle s’édifiera la civilisation. Colomb a été remplacé par les nombreux internautes et son Journal par les pages Web. Les passages accélérés du monde contemporain confisquent le temps comme l’espace : petit déjeuner à Buenos Aires et dîner à Milan, ou pour être plus prudents et aller moins loin, dîner à Buenos Aires, déjeuner à Madrid et café à Valence. Ceci nous vole le caractère tangible de notre propre aventure en la figeant dans une entité tout à fait récente : l’“ accélération tranquille ”, générant de nouveaux schémas narratifs : voyage autour de moi-même, voyage à travers mon monde personnel, voyage à travers ma demeure, jusqu’au voyage égocentrique autour de sa propre chambre (voir Virginia Woolf, Une Chambre à soi, 1966). La déception de Virginia, à laquelle se mêle une terrible mélancolie suicidaire, correspondait à la chute de l’empire avec l’écroulement de sa structure égotiste. L’autre pli historique dans la narration se trouve dans la décadence qui imprègne l’historiographie de Gibbons à Spengler et forme la matrice narrative du film La Décadence de l’empire américain de Denis Arcand. Nous n’avons pas de raisons suffisantes pour affirmer que la valeur documentaire du cinéma remplacera l’historiographie, puisque la caméra cinématographique n’a pas remplacé la caméra photographique. Cependant, nous pouvons prétendre que la vision “ par états ” du monde n’arrête pas d’être modifiée par une vision cinématographique. Nos yeux ne sont plus les mêmes depuis l’invention du cinéma (voir Nicolás Rosa, 1999, “ La production du montage dans le discours de la vérité textuelle : entre cinéma et discours narratif ”).
Les migrations au cours de l’histoire, depuis les tribus du Caucase, la mobilité impérialiste des Grecs et des Romains, les migrations des armées barbares, jusqu’à la pénétration du continent américain, depuis la Californie et les Antilles jusqu’à la Terre de Feu, l’Antarctide et les Malouines, ont toutes fondé notre civilisation. Nous disions que la culture est une tâche imposée. L’Espagne, si sainte, raciale et traditionnelle n’est qu’un territoire parcouru par les invasions : Phéniciens, Carthaginois, Grecs, Romains, Visigoths, et bien plus tard les “ étrangers de souche ”, comme les “ francisés ”, sans oublier, selon une antique légende, ces tribus venant d’Afrique. Peut-être ces nouveaux “ Tartessiens ”, avec leur langue inconnue et hors du monde indo-européen, enrichissent la terre espagnole de nouvelles différences, marques, frontières et contradictions. Toute péninsule appelle à l’invasion et toute île à l’annexion. Au niveau imaginaire, l’île fait surgir de nouveaux territoires narratifs, depuis l’île impériale du Royaume de ce monde de Alejo Carpentier, à l’île néo-baroque de Lezama Lima ou à l’orien-talisme sinisant de Severo Sarduy.
L’affrontement topologique entre caractère continental et insularité est également une guerre sémiotique, avec des zones de signification où les deux champs s’entrecroisent, se limitent, s’entourent mutuellement et s’envahissent dans l’espoir de gagner l’hégémonie. L’île est un espace fermé qui génère une structure de relief fractal, à l’opposé de la continuité topographique du continent. Entre les bords fractals de la côte (isthmes, baies, péninsules, caps), l’île figure la séparation de l’intégrité continentale, dont elle gardera toujours le souvenir géologique originaire. Au niveau politique, toute île implique la séparation et la rébellion (Crète, Sicile, Irlande, Cuba, Malouines) et au niveau littéraire, elle engendre la fantaisie et les fantasmes, car à l’intérieur de son périmètre la fiction peut expérimenter en toute liberté (île de Robinson, île du Dr. Moreau, île de Boustrophédon, île de Robert de la Grive, île de Morel [5]). Ici, l’imaginaire de l’époque convoque simultanément la technique du travail primitif du premier capitalisme et la philosophie rédemptrice et libertaire, comme celle de Daniel Defoe. L’exemple contemporain le plus important, où s’imbriquent la construction, la révolution et le tourisme, est Cuba, qui essaie de remplacer le tourisme sexuel par le tourisme scolaire et didactique, depuis l’île obscène des Trois tigres tristes de Cabrera Infante jusqu’aux congrès successifs dédiés à la pédagogie et à la formation. Le destin de l’Amérique Latine est en débat encore aujourd’hui, entre l’instru-ction militaire des marins britanniques et des kelpers (Anglais des Malouines) et l’éducation pour tous.
L’exploitation des ressources économiques des colonies a produit le voyage d’affaires (voir David Viñas, 1964, Littérature argentine et réalité politique) exigeant l’organisation des entrées et des sorties, du départ à l’arrivée, les deux points qui garantissaient de façon téméraire la traversée. Le point mécanique auquel s’attache l’imagination historique est le port de Palos, d’où partit l’Amiral. L’espace intermédiaire était pris par les tempêtes, les ouragans, les typhons, les raz de marée, les convulsions volcaniques, constituant l’“ antre de l’enfer maritime ”, c’est-à-dire la nature inaltérable comme limite ultime du voyage et de la civilisation. La conquête de l’Amérique, une aventure qui a ébloui son époque et continue de le faire jusqu’à présent, fut le triomphe d’un voyage atteignant l’inconnu en combinant voyage utilitaire et voyage initiatique, la possibilité d’un grand mouvement de gens. Elle a fourni également des matériaux nouveaux pour une rhétorique distincte produisant d’autres cartographies pour le monde et l’intelligence. Le nouveau monde, chargé de l’image du voyage vers l’Asie, projette une rhétorique déséquilibrée, chevauchant le récit historique et le récit littéraire, grâce à l’utilisation des différents modes narratifs. Les membres des expéditions suscitent une question sur le plan énonciatif, mais aussi idéologique. Étaient-ils des conquérants, des découvreurs, des explorateurs à la poursuite d’aventures et de descriptions totalement nouvelles, ou bien des pirates, des corsaires, des boucaniers et des exploiteurs cherchant les terres nouvelles et leurs richesses ? L’impérialisme anglais, plus moderne, engendre ses propres territoires nouveaux et se lance à la conquête de ce que les autres avaient déjà conquis dans les deux Amériques. Un nouveau territoire narratif sera produit en même temps.
L’impérialisme anglais a offert de nouveaux territoires naturels et textuels aux nouvelles aventures et aux nouvelles formes narratives. Si le régime impérial propose, au niveau politique, l’extermi-nation, la soumission et l’esclavage des “ nouveaux peuples ”, la considération et le respect à distance, attitude consubstantielle à la relation “ natif/migrant ”, a produit stratégiquement en même temps une “ réserve narrative ”, contrastant avec la “ réserve mythologique ” des civilisations méditerranéennes baignées par le Tigre et l’Euphrate, qui produit un imaginaire mixte entre le réel et le fabuleux, culminant dans la rhétorique de l’“ aventure ”. La diachronie de la translation est ordonnée par le point de départ et celui d’arrivée, avec la dissymétrie attendue : on sait d’où l’on vient mais non pas où l’on va, c’est donc un passage entre connu et inconnu, entre le savoir acquis et le savoir incertain, ce qui est caractéristique pour tout guide intellectuel soutenu par une espèce d’épistémo-philie. L’aventure sur le terrain et l’aventure intellectuelle possèdent la même trame : danger, doute, combat, défense et triomphe ou déroute. Les anciens mythes européens sont fabuleux, reliés à un lieu et centraux. Les mythes arrivés d’Amérique sont réels, sans attache à un lieu précis, et périphériques : ce sont des mythes d’ici-bas formés sur la base de deux séquences : le voyage sur mer et le voyage sur terre. Entre les deux, des incidents fractals de la limite : des îles, des péninsules, des côtes, des isthmes, des archipels, des baies, des plages. L’aventure maritime est propre aux conquistadors espagnols et portugais de la première époque : Colomb [6], el Cano, Cabot, Magellan. L’aventure terrestre fut celle de Fernand Cortés, Bartolomé de las Casas, Pizarro ; les uns étaient “ îliens et côtiers ”, les autres, “ territoriaux et méditerranéens ”. Ils inaugurèrent des politiques et des rhétoriques différentes. La rhétorique de l’île est toujours fragmentaire et fractale. Colomb saute d’une île à l’autre, d’un nom à l’autre. La nomenclature était nécessaire pour assurer la possession, mais aussi pour la discrimination sémiotique. Colomb, aussi différent d’un corsaire que d’un pirate, établit pour la première fois une nomenclature et une cartographie des nombres, il donna “ des noms à toutes les choses ”, selon le mandat biblique, pour qu’elles puissent exister. Tout visionnaire a son propre défaut de vue, myope ou presbyte, il voit trop près ou trop au-delà. Le “ visionnaire des îles ” découvrit le 1er août 1493 la partie continentale de l’Amérique du Sud. En croyant qu’il s’agissait d’une île, il l’appela Zeta. Le vrai explorateur du Sud de l’Amérique fut Cabot, à mi-chemin entre côtier et méditerranéen. Il explora le Río de la Plata, en refaisant le chemin des aventures de Solís et d’Irala, avant le vrai créateur de la science-fiction de la conquête américaine, Alvar Núñez Cabeza de Vaca qui a lancé l’interrogation lancinante : les indiens d’Amérique étaient-ils anthropophages ? Ceci remplit tout le territoire de la narration : Qui a mangé Solís de María Esther de Miguel, L’Ancêtre de Juan José Saer, L’Histoire de Martín Caparrós, Très saintes varioles de Eduardo Rozenvaig, conçus tous par la chronique-récit extraordinaire de Ulrico Schmidel.
Le travail responsable et lucide de Blas Matamoro (“ Espaces de Jules Verne ”) analyse les formes du “ voyage extraordinaire ” dans l’Å“uvre de Verne en tant que génératrices d’espaces textuels et inter-textuels en relation avec la pratique précédente des histoires de voyage. Ces espaces sont le substrat des transferts et des extraditions de l’“ imagination en voyage ” selon le schéma virtuel de la “ quête ” : certification imaginaire de l’objet perdu, voyage de la recherche – passage, disposition des moyens et des instruments – expérimentation matérielle, succès ou échec de la quête, triomphe ou déroute après la rencontre avec l’objet. C’est un schéma analytique préfiguré dans le schéma rhétorique du voyage depuis Homère (Odyssée) et le retour victorieux à l’île d’Ithaque ou à celle d’Antifer chez Jules Verne : “ L’attraction que cet îlot exerçait sur eux paraissait chaque fois plus puissante au fur et à mesure qu’il s’en approchait, conformément aux lois de la nature et en raison inverse du carré des distances …” ou “ Ils n’étaient déjà plus maîtres d’eux-mêmes et une attraction irrésistible les tirait vers ce point mystérieux, à la manière de l’aimant qui attire le fer ”. L’Île mystérieuse fonde la littérature et l’historiographie de la narration occidentale du xxe siècle. Le voyage de Verne est tout aussi archéologique (restes) qu’anthropologique (restes humains) (voir Voyage au centre de la Terre, Le Sphinx des glaces). L’“ épreuve de l’écriture ”, la légitimité conférée par le texte écrit, inaugure le renvoi aux “ livres de voyages ” : conter un voyage, c’est conter le voyage imaginé et le lire donne la matière du voyage réel. Ceci est toujours exemplifié en faisant appel à la somme des récits des grands voyageurs : Colomb, Vasco da Gama, Magellan, Cook, Drake, Darwin, etc. Le texte rattache le modèle de voyage au modèle de toute narration et convertit le voyage initiatique en “ anecdote ”. Cette position n’implique pas la négation de la réelle dramatisation de l’aventure humaine dans la mesure où l’utopie est définie comme “ désirable ”, et ainsi “ inaccessible ” (inhabitable). La classification des “ espaces utopiques verniens ” offerte par Matamoro modifie partiellement la version réaliste qui à été proposée au début, et, si nous essayons de confronter cette version à celle du plus brillant et original présentateur de l’Å“uvre de Verne, Michel Serres, c’est l’“ utopie ” qui se dilue.
Michel Serres dit : “ Notre ignorance a fait de l’Å“uvre de Verne un rêve de la Science. Elle est une science des rêves. On dit que la fiction des Voyages est une science-fiction. C’est totalement faux. ” Au-delà des renvois biaisés à l’Å“uvre de Freud, Serres soutient que la création de Jules Verne ne viole aucune loi de l’univers (mécanique, sciences de la nature, résistance des matériaux, biologie). Au contraire, l’Å“uvre est le produit de l’application des règles mécaniques de l’univers et des règles biologiques de la Vie. Cette Å“uvre est essentiellement scientifique et doit être séparée de la science-fiction et du régime aléatoire des utopies. Si la loi d’anticipation y est présente, c’est qu’elle est régulée par la prévisibilité mathématique ; elle ne correspond pas à l’ordre de la vraisemblance, mais à celui de la véracité scientifique, étrangère au règne de l’imaginaire, sans être exempte toutefois d’erreurs (le calcul des erreurs revient sans cesse dans les voyages terrestres et sous-marins de Verne). La régulation mathématique de l’événe-ment (momentanéité), comme les régulations du développement (temporalité), dirigent le temps de la narration dépendant de l’événement primordial : la découverte. Les romans de Verne se conforment aux lois des dimensions géométriques et de la centralisation axiale entre endroits et lieux (dehors, dedans, interstice), des formes d’espacement (endogène / exogène, concentration / dispersion, fonctionnement / dysfonctionnement, localisation / déplacement, territoire continental = nation = État / territoire fractal = île = mystère). Ces éléments sont ordonnés par les attracteurs et les répulseurs (concentration / expansion, localisation / déplacement, thématisation / rhématisation) formant la base naturelle de la narration. Au niveau psychologique, les “ voyages extraordinaires ” de Verne, preuve effective de l’ordonnancement de Serres, sont des voyages qui suivent la loi géodésique et la loi géométrique de l’intersection entre lieux, savoirs et l’épiphanie que sont les formes nucléaires des voyages : espacement, expérimentation et découverte (voir Michel Serres, Jouvences sur Jules Verne, 1974).
L’imagination géodésique et fractale de Verne le conduit à générer des espaces géographiques et politiques dont l’axe de fonctionnement est intégré par les distances maximales et symétriques (symétrie renversée et spectaculaire) entre le nadir et le zénith. Parmi les deux pôles, le Nord (voir Marcel Lecomte, Le Thème du grand Nord, 1966) est un système exponentiel entre la fin de la Terre, où convergent le gel (froid) et le feu de l’enfer (chaud), gouvernés par deux sciences de la narration : la calorimétrie et l’hibernation (conservation éternelle, à l’origine d’un genre hollywoodien entre surréalisme et kitsch et en rapport avec le récit d’horreur). S’y opposent les formes de crémation, la vengeance allégorique par le feu, la consomption par le feu (Ayesha de Rider Haggard) et le rachat / la survie face aux flammes (Les ruines circulaires de Borges). Les presque contemporains Jules Verne et Mary Shelley s’affrontent au récit purement physique (l’enquêteur et le surhomme, la science de la vérité et la vérité scientifique) et se rencontrent sur le même axe polaire (axis mundi), siège des vérités dernières (finis-terres). Le pôle Sud est un axe politique et scientifique où s’expérimentent l’extraction (minière), la possession (l’impérialisme) et la spéléologie. Le Nord produit du mystère, des indications de conduite, du délire. Le Sud, quant à lui, apporte la négociation, l’expérience et le travail extractif. L’autre ordre spatial (dedans-dehors et l’espace mystérieux de l’“ interstice ”) trace la carte du “ centre de la terre ” (enfer, antre, caverne, rivières et mers souterraines) et engendre l’aventure : l’exploration et l’exploi-tation, parallèle isomorphe de l’intériorisation corporelle et de la science bourgeoise de l’exploration au cathéter et à la scintillographie du corps.
Les expéditions scientifiques chez Jules Verne sont sujettes à des dangers qui les guettent depuis l’intérieur des courants fugitifs des solfatares et des volcans qui aspirent et expulsent.
La différence fondamentale entre conquérants espagnols et anglais passait par l’écriture. Les Espagnols racontent leurs aventures, tandis que les Anglais décrivent des voyages et nous fournissent directement des documents. Les Espagnols n’écrivent pas de commentaires ou de livres de bord, mais des lettres et des rapports. Les voyageurs anglais furent à l’origine de nombreux récits d’aventures depuis Drake et Hawkins, matière première pour l’aventure coloniale anglaise, qui va éblouir Borges. Les variantes narratives qui vont de Jim de la forêt ou Kim de Rudyard Kipling à Nostromo de Joseph Conrad, y compris la “ manière de raconter ” sont le produit d’une vision du monde, d’une conception de la trame de la vie et du récit lui-même. Au-delà de la perception qu’avaient les écrivains de ce “ monde ” qu’ils racontaient, à travers la rhétorique de l’époque, sa structure de profondeur, de génération et de transformation, il y avait celle d’un monde ambivalent entre la métropole et la colonie, au moyen d’un système complexe de traduction des valeurs impériales et de celles de la culture indigène. S’y ajoutèrent à l’époque de l’anticolonialisme, l’instauration des systèmes de reproduction et la subversion de ces valeurs. Actuellement, les serviteurs du tourisme contemporain raillent toujours l’étranger, ces touristes “ innocents ” lancés à la quête du plaisir. L’ordre s’inverse : l’assujettissement du domaine économique et des prestations s’investit sur le plan de la communication, au niveau des connaissances.
Un des plus beaux poèmes de la langue anglaise dit :
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He stared at the Pacific – and all his men
Look’d at each other with a wild surmise –
Silent, upon a peak in Darien [7].
L’histoire nous dit que ce n’est pas Cortés qui vit pour la première fois le Pacifique, mais Balboa. Keats n’avait cependant pas tort, il n’émettait qu’une évidence : l’histoire raconte les mêmes faits que la littérature ; le vrai problème est de savoir quelle est la proportion de fiction dans chaque récit.
La littérature peut être datée ; elle est conventionnelle, elle peut être codifiée et mise en anthologie : nom d’auteur et nom des prédécesseurs. Elle est simultanément subjective et objective, sociologique et historique. Rubén Darío a commencé un système de compensation et d’équilibre qui se consolide au détriment de la capacité narrative espagnole, dont seul échappe de manière extraordinaire Benito Pérez Galdós. Le mouvement culmine avec la narration latino-américaine, depuis Guimarães Rosa jusqu’à Juan José Saer, en passant par García Márquez. L’Australie, colonie blanche, comme l’Afrique, colonie noire et l’Orient, colonie jaune, sont le miroir où le blanc impérialiste se regarde en tant que membre d’une race puissante et regarde les autres comme récepteurs de cette potentialité. Les races sont la position qu’a chaque peuple sur la carte de l’impérialisme et de sa politique : les blancs peuvent être éduqués, les jaunes peuvent être protégés, bien qu’avec prudence, et les noirs seront soumis, ce qui génère des politiques sectorielles depuis la colonie impériale, jusqu’au protectorat et au Commonwealth. L’“ infériorité raciale ”, même s’il s’agit d’une marque que le conquérant pose sur son bétail humain, vise surtout la création d’un marché de main-d’Å“uvre. Le fétichisme de la marchandise, de la doctrine marxiste, se convertit en fétichisme racial. L’éducation et la soumission vont main dans la main, comme Bartolomé de las Casas et les encomiendas [8] que l’empire espagnol a établies en Amérique. Pendant la constitution du marché du travail indigène, on pensait que les indiens américains étaient abouliques et sans tonus, donc peu aptes à travailler les champs. Ceci est à l’origine des mythes sur l’oisiveté américaine, avec des traces encore actuelles dans les blagues latino-américaines au sujet du métissage mexicain. De même, le caractère “ laborieux ” propre au citoyen argentin serait le produit de l’ardeur de l’immigration, tempérée par le gaspillage espagnol et l’avarice italienne. La nécessité d’obtenir de nouveaux marchés a été d’après l’historio-graphie de la conquête un des moteurs principaux des voyages de découverte. Ultérieurement, le redoublement du revenu des colonies (marché du bétail, d’exploitation de la viande et des récoltes, remplaçant les hypothétiques et fabuleuses richesses minières de la première étape de la conquête) transforme les colons en vrais capitalistes qui forment la bourgeoisie coloniale : les envahisseurs deviennent des investisseurs.
La division tranchante entre orientaux et occidentaux n’a jamais eu aucune justification historique et ethnographique, mais laissa des traces dans l’imaginaire. L’immigration et les migrations arrivèrent depuis toujours à légiférer sur les sectorisations, depuis les migrations bibliques jusqu’à l’immigration européenne en Amérique. En prenant le cas de l’immigration italienne aux États-Unis, en particulier à New York, on constate que 4 millions d’Italiens et de leurs descendants vivent dans cette ville, en créant un vrai réseau avec leurs quartiers, leur cuisine et leurs coutumes. Sa physionomie envahit l’enceinte de la cité et la cinématographie hollywoodienne. Entre le gangstérisme d’Al Capone et le gangstérisme informatique contemporain, on trouvera toujours les images de Paul Muni et d’Edward G. Robinson. Entre la mafia italiana, la cosa nostra et la mafia japonaise (judo porno d’athlètes avec des armes télématiques) apparaîtra toujours Marlon Brando, et entre celui-ci et Brad Pitt on trouvera Al Pacino, tandis qu’entre Brad Pitt et Tom Cruise, ce sera la place d’Antonio Banderas. Ce ne sont pas des immigrants ou des migrants, mais ces voyageurs ont créé, dans leur fusion, le magma social nécessaire à une nouvelle génération d’images, de stéréotypes, de figures mouvantes, depuis le latin lover (les flambées de passion à l’italienne préfigurées par l’ambigu Valentino – l’ambiguïté fait partie des sociétés extrêmement hétérogènes et mobiles où la mouvance des niveaux et des intérêts rend vulnérable l’expression), jusqu’à l’ambidextre Ricky Martin.
Dimanche, le 30 janvier 2000, dans une chronique du journal madrilène El País : “ La Chine exécute treize pirates pendant qu’ils interprétaient en chÅ“ur une chanson pop de Ricky Martin. ” La piraterie informatique a peut-être remplacé les pirates et les corsaires qui abordaient les galions pleins de richesses et de belles femmes en instaurant une sensualité de celluloïd, mais pas la cupidité, ni la contrainte. Comme avant eux les Italiens et les noirs, les Latino-Américains sont devenus exotiques, pour entrer sur le marché de la chair humaine et celui imaginaire du tourisme. Comment faire correspondre le baiser de Katherine Hepburn et Rossano Brazzi devant les eaux troubles des canaux vénitiens au frisson quasi-philosophique du professeur allemand Gustave von Aschenbach devant Tatzio dans les arènes du Lido ? Deux sensations, deux sexualités, deux mondes et deux excursus rhétoriques. Il reste toujours des territoires à coloniser, à civiliser, à soumettre à la déprédation, en confisquant l’autre territoire et le territoire des autres. Une Excursion chez les Indiens de Patagonie de Lucio V. Mansilla est un voyage dans la pampa, un voyage de colonisation et d’expropriation des langues et des imaginaires, à la base du territoire narratif exploité par César Aira dans le roman Ema, la captive de Luis Gusmán et par David Viñas dans la critique littéraire.
Une autre différence entre voyageurs espagnols et anglais a été que les premiers, sous une forte influence de l’historiographie médiévale italienne, étaient des “ chroniqueurs ”, anticipant la publicité sur les mass-media, ils étaient les porte-voix de l’industrie de la constatation et de l’exemplarité : civiliser, réduire en esclavage, convertir. Les Anglais furent plus hardis et s’éloignèrent du mandat impérial, avec en plus l’esprit d’entreprise qui comptabilisait en première colonne l’intérêt de l’aventure coloniale, puis le crédit du réservoir narratif, expérimental et lucratif [9]. Ce fait façonna l’aventure littéraire coloniale anglaise qui se projettera jusqu’à Rudyard Kipling et Foster (Passage aux Indes), où se renouvelle l’alliance entre le rite d’initiation et le mystère de celui qui est conquis mais reste inconnu. Les romans de Rider Haggard sont les deux faces de la même médaille : les uns “ exploitent ” un mystère anthropologique, les autres le mystérieux déplacement de l’aven-ture.
L’homme aux singes, en tant que transfiguration de l’homme-singe, surnommé Tarzan, au-delà de l’éloge sophistiqué du primitivisme comme réplique à Rousseau et premier frère de Robinson, est l’investissement anthropologique de l’humanisation de l’homme, la fiction naturelle de la Nature qui a fourni toute la matière première littéraire à la description des voyageurs. L’évolution darwinienne des espèces est renforcée par l’évolution littéraire de Brunetière, émule de Darwin, en anticipant Tinianov. Les processus diachroniques qui vont de la conquête et la colonisation au néo-colonialisme, trouvent leur pendant dans la dérive narrative dans les séquences de la trame : excursus généré par les parcours, les chemins, les sentiers sur lesquels se déroule l’action – le cours de la narration des Indiens supporté par le corps de Frasquillo del Puerto, ou celui du Père Quesada (et ses sursauts), frère peut-être du chroniqueur des Indes, du roman L’Ancêtre de Juan José Saer, qui interroge le discours de l’histoire. Des personnages semi-historiques ou semi-légendaires établissent un pont schizoïde entre l’aventure et le récit, entre la légende et l’Histoire : cours des événements, discours, cours du temps relèvent du même ordre [10].
Dans la vérité de son déplacement, Colomb était-il un expéditionnaire ou un excursionniste ? Le titre de découvreur lui vient du dehors du discours, de l’extraterritorialité de l’Histoire et “ aventurier ”, provenant de l’intérieur de l’Historiographie, est son sobriquet idéologique. De manière narrative, et au-delà du frisson quasi-romantique révélé par son Journal, que l’autorité littéraire met en évidence comme source, sans définir toutefois le fait d’être auteur dans le cadre de la biographie, Colomb avait la solidité inébranlable d’une destinée (même s’il s’était trompé) et la ténacité rigoureuse, presque comme dans un délire maniaque. Était-il un dominateur cupide ou un orgueilleux paranoïaque ? Au-delà de ce que nous disent les historiens sur le texte, qui attire encore les controverses, il s’agirait plus d’un “ journal intime ” que d’une chronique ou d’un compte rendu de témoignage [11].
La matrice littéraire de ses récits est évidente. Ici, l’éblouis-sement face au territoire conquis est médiatisé par l’opportunité rhétorique d’un “ locus amÅ“nus ”, qui exige des interprétations diverses : le déjà connu, le déjà vu (Italie, Portugal, Espagne, peut-être Islande). Tout s’organise comme un déjà vu. Le déjà connu était-il incompatible avec la nouvelle expérience, ou bien, faisait-on appel à un modèle littéraire ? Le paysage idéalisé avec un “ primitivisme ” accentué (eau, arbres, brise, chant des oiseaux) est propre à la description de l’enfance du monde. Le voyageur jetait sur ces côtes ce regard peu adéquat.
L’Amérique n’était pas la nouveauté, c’était tout ce qui précédait toute certitude, toute vérification, le passé éloigné du monde embelli par la lyrique des troubadours et la narration italienne de l’époque introduite par Boscán et Garcilaso. D’un point de vue sémiotique, la “ description rhétorique ” et la “ note informative ” s’opposent dans le texte, ce qui permettrait de se mettre d’accord avec les historiens qui soutiennent que le Journal n’est pas une “ chronique ”. Le texte de Colomb est un texte poétique bifide : lyrique et narration, récit et description, hauts faits et commentaire, regard européen et objet américain, vision et réalisme, orientation vers l’avenir et situation dans le passé. L’idéalisation des tropiques inaugure un élément de style dans la description et un genre dans la transmission, accompagnés par de nouveaux sèmes : l’air tiède, le sable chaud, la végétation luxuriante, auxquels s’ajoutent maintenant les sèmes de l’érotisme, de l’amour entre races différentes, des amours faciles et de la prostitution organisée, paradigme qui partira de Cuba à Saint Domingue, en inversant le voyage propitiateur de Colomb. Colomb inaugure l’“ intimité ” de l’Amérique.
Traduit de l’espagnol par Daniel Arapu.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*]Nicolás Rosa : né à Rosario, dans la province de Santa Fe, Argentine, le 8 janvier 1939. A écrit dans de nombreuses publications, comme journaliste et relateur, puis dans des revues spécialisées, argentines et étrangères. Ph. D. de l’Université de Montréal ; il est professeur consultant de l’Université de Buenos Aires et professeur titulaire permanent de l’Université de Rosario. A été professeur invité dans différentes universités des États-Unis, du Canada, de France, Espagne, Brésil, Mexique, Uruguay. A publié dix livres dans son domaine de travail, la sémiotique littéraire. Actuellement Directeur du Programme de théorie littéraire de la Faculté de philosophie et lettres (UBA) de Buenos Aires ; directeur de l’École de Posgrado de la Faculté des arts et sciences humaines (UNR), et président du Comité scientifique de la revue De Signis, Paris.
[1]“ depuis que Votre Altesse a mis sous sa domination des peuples barbares et des nations utilisant des langues peregrinas … ceci fait que le vaincu doit recevoir les lois du vainqueur, y compris notre langue ”.
[2]Voir Umberto Eco, “ Les migrations du Troisième Millénaire ”, dans Quatre textes moraux, 1998.
[3]C’était le nom qu’on donnait, dans la pampa argentine, à la compagne du gaucho, qui avait les yeux légèrement en amande.
[4]L’expérience de la vie en Europe et “ des notions d’administration ” sont la source des connaissances que s’attribue Miguel Cané pour justifier la rédaction de la Loi qui protégeait le code civil contre les “ ennemis de l’ordre social ”. Les arguments de Cané, subjectifs (expériences) et légalisés par la coutume et le droit, peuvent être ordonnés de la manière suivante :
  • idées provenant de la Révolution de 1848 soutenues par Cané à l’intérieur d’un modèle démocrate conservateur, bien que signalant l’“ inquiétude ” d’un “ carbonarisme ” explicite ;
  • l’évidence probatoire de certaines colonies : l’Australie comme “ colonie pénitentiaire kafkaïenne de l’Angleterre ” ;
  • la prolifération des idéaux de prévention formulés comme une régénération sociale et politique des “ criminels ” et des “ asociaux ” ;
  • le caractère excessif de la diffusion de l’illustration populaire en tant que réaction politique et de classe à l’“ éducation populaire ” de Sarmiento, “ portée au-delà des limites, où le pauvre perd sa tranquillité d’esprit ”, le quiétisme social de l’immigrant localisé et sédentarisé ;
  • l’anarchisme : le détonateur fut “l’horrible assassinat de l’impératrice Isabelle ” ;
  • la conversion de la “ terre de promesse ” constitutionnelle qui revenait, contradictoirement, à des vagabonds et à des délinquants, caractérisés comme “ bas-fond social ” qui transforme le pays en un “ laboratoire de crimes ” ;
  • le “ corps social ” compris comme “ corps anatomique ” attaqué par les fléaux, les plaies, les maladies, les pestes, les épidémies (endémies), métaphores de la maladie comme corruption sociale propres au xixe siècle : “ la présence du microbe pathogène ” ;
  • l’exotisme dangereux concrétisé par “ le Chinois ”, les “ coolies ” et la fameuse bataille des “ nattes ” qui passa par les tribunaux des États-Unis.
En 1874, le général Grant dans son message présidentiel au Congrès, inaugura une image qui aura beaucoup de succès dans les feuilletons américains de l’époque, trafic et esclavage des jaunes : “ la grande majorité des immigrants chinois transportés sur nos côtes ne sont pas des volontaires ”, et il dit en se référant aux femmes chinoises “ elles sont amenées ici dans des buts honteux ”. Cané argumente en toute clarté : “ La question dépouillée de tout déguisement ou exagération des deux côtés, était simplement de savoir si l’élément ouvrier dans le vaste territoire du Pacifique allait être mongol ou américain ” et signale avec avidité une donnée curieuse : “ Pour ceux qui ne l’ont pas fait, j’indique également l’utilité et le plaisir de lire deux chapitres admirables, où cette question chinoise est traitée, consacrés au Pérou et à San Francisco, dans “ de La Plata au Niagara ” de Paul Groussac. Le gouvernement des États-Unis (1882), craignant la prolifération jaune, a suspendu l’immigration chinoise pendant dix ans, comme il le ferait actuellement face à l’émigration arabe. La question “ chinoise ” était exemplaire par son dessin et colorature, comme modèle de l’étrangeté évidente (l’autre racial) et de l’étrangeté latente (l’autre asocial, l’autre linguistique, les “ autres qu’humains ”). Le Dr. Zeballos, ministre à Washington à l’époque, publie un compte rendu considéré par Cané comme un montage à l’intersection du modèle et de l’exemplarité : “ persécution et châtiment des anarchistes ”. La figure forte et bien articulée qui présida à tous les discours (messages, comptes rendus, législation, actes fondamentaux, etc.) n’a été qu’une seule cristallisation réactive qui trace l’espace social dramatique de l’époque depuis l’aliéné, le déséquilibré, l’anormal, l’animal social (“ la bête humaine ”), l’agent malade, tous agglutinés dans la théorie microbienne du “ germe pathogène ”, pris en charge par la Loi, le Droit et le Droit pénal, la Psychiatrie, la Criminologie, la rigueur disciplinaire de l’Éducation et le roman de l’époque (voir Miguel Cané, Projet de loi d’expulsion des étrangers. Justification du droit d’expulsion des étrangers, 1899, Buenos Aires, Édition de J. Larrailh), Nicolás Rosa, “ Raisons d’usage : manuels et disciplines ”, dans Usages de la littérature, Université de Valence, Espagne 1999.
[5]La “ dernière île ” du jour antérieur est une île bibliothécaire et un îlot bibliographique. L’“ encyclopédie Umberto Eco ” recompile tous les accidents de l’île : géodésiques et astronomiques, géographiques (terre) et de température (climat), territoire insulaire et territoire continental, empire (territoire annexé) et oubli (territoire incertain dans les “ brumes ” du souvenir), espace fractal et espace continu, limite tranquille et insurrection volcanique (îles Fidji), tous les territoires et espaces du double et du pli terrestre et de l’aventure des événements (la narration), de la vision antérieure et de l’indice de l’objet absent dans les limites du “ giorno prima ”. Ce sont des formes qui explorent (la mer et le désir) et explicitent (les richesses submergées et la servitude coloniale) dans une île du Désir fortuite et impossible à atteindre : une praxis éducative du voyage, mais en même temps une théorie du naufrage et de la perte. Le voyageur, partagé entre la “ renaissance ” et la “ confusion baroque ”, entre les raisons du cÅ“ur et la Raison d’État, Robert de la Grive, le protagoniste, sort de la Renaissance pour s’impliquer dans le dédale du jeu de mots baroque, les “ amitiés particulières ” des “ calembours ” des “ précieuses ” de Rambouillet (voir Umberto Eco, L’isola del giorno prima, Milan, Bompiani 1995, puis Laura Milano et Rosa María Ravera, “ Approche de L’isola del giorno prima d’Umberto Eco ”, in Cuadernos Gritex N° 7, Rosario, éd. UNR).
[6]L’“ énigme Colomb ” est surtout autobiographique, car tout dépend des détails de sa vie (naissance, race, psychologie, caractère) : ce qui compte se base sur les narrations faites autour de sa “ prouesse ”. Pour la naissance, on dispose d’endroits mi-légendaires, mi-fabuleux : Gênes, Galice en Espagne, Portugal. Son ascendance ? Neveu et serviteur d’un pirate ? Son expérience antérieure ? Pirate galicien ou sarcleur génois ? L’effacement de son origine réelle est celle des “ héros merveilleux ”, tandis que l’exaltation du Nom (Cristo Ferens : porteur du Christ) le place dans la série des prédestinés.
[7]
“ Comme le brave Cortés, qui avec des yeux d’aigle
Contemplait le Pacifique – tandis que ses hommes restaient
Absorbés dans d’improbables conjectures –
Silencieux sur le pic de Darién. ”
John Keats, On first looking into Chapman’s Homer.
[8]Les indiens étaient divisés en groupes, chacun au service d’un encomendero ; les services mutuels étaient d’une part l’impôt et le travail, d’autre part la protection et l’évangélisation (N. d.T.).
[9]Les voyages de John Hawkins, entre 1562 et 1569 (trafiquant d’esclaves), la guerre de représailles (1569-1578) sous la conduite de Francis Drake (un vrai pirate), la guerre des corsaires (1585-1595) étaient les différentes facettes de l’affrontement colonial entre l’Angleterre et l’Espagne pour les richesses des nouvelles terres et la domination des mers (Atlantique, Antilles, Pacifique). Lorsque Drake débarque dans le port de San Julián, il aperçoit le gibet élevé par Magellan, entouré d’ossements humains à ses pieds. Cet emblème de mort, produit de l’affrontement et de la sédition est le renversement extrême de l’antagonisme indigène, qui arrive dans l’histoire et la légende jusqu’aux “ invasions anglaises ”, Argentine (1806-1807). Le voyage de Wooder Rogers (1701-1711), ayant pris la mer à Bristol, recommence un itinéraire insulaire : Île du Cap Vert (Afrique, Ilha Grande (Brésil), Malouines (Argentine), Île Juan Fernández (Chili). Le parcours est transféré ici du plan du réel au niveau du fabuleux. Débarqués dans l’île, les Anglais rencontrent un unique habitant, un homme revêtu de peaux de chèvre : c’était le seul rescapé d’une expédition antérieure, Alexander Selkirk. On dit que le récit de Rogers a été le témoignage qui a servi à Daniel Defoe pour son Robinson Crusoe (1719). Voir Peter Bradley (1992) Les Navigateurs britanniques. Pour une époque ultérieure (1820-1850) et uniquement pour le territoire de La Plata, consulter le solide travail d’Adolfo Prieto (1996) Les voyageurs anglais et l’émergence de la littérature argentine.
[10]Michel de Certeau consigne, avec des variantes et des différences dans la constitution de l’“ épistème ” du xviiie siècle de Michel Foucault, les notions centrales qui configurent le “ carré ” de l’ethnologie engendré au xviiie siècle : oralité (communication propre de la société “ primitive ”, “ sauvage ” ou “ traditionnelle ”), spatialité (marque d’un système synchronique sans histoire), altérité (différence produite par une rupture culturelle) et inconsistance (affrontement ou étonnement face à un savoir venu de l’extérieur). Depuis le Moyen Âge, et surtout à la Renaissance, se préparait l’entrée en scène d’un “nouvel homme médiatisé ”, esclave et libre, sauvage et éducable, “ bon ” et “ mauvais ”, instinctif et perfectible : le “ bon sauvage ” qui prendra l’aspect de “ l’enfant-fauve ” (bois, forêt et entrée dans le cadre de la civilisation : la ville), qui se transforma en un concentré de réflexions ethnologiques, historiques, sociales, propédeutiques et pédagogiques, de Montaigne à Rousseau et de Bartolomé de las Casas à Saint Jean Bosco, “ beauté, ingénuité et hospitalité ” en opposition avec “ monstruosité, méfiance et sauvagerie ” accompagnant les récits des voyages au Nouveau Monde. La condition de sauvage lui était accordée non pas tellement à cause de la férocité, mais plutôt sur la base du soupçon d’anthropophagie et de libertinage. Le voyage d’un réformateur, calviniste devenu par la suite pasteur, Jean de Léry (1578), permet à Michel de Certeau de signaler la relation, à la suite de Lévi-Strauss (voir Tristes tropiques) entre l’organisation, validée par le centre reproducteur de l’écriture, du commerce et de la science et le projet colonial, un espace et la politique d’occupation de celui-ci. Civiliser et réduire en esclavage ne sont pas des actions antagonistes mais coopérantes. Le dessein de Certeau, entre Monde Ancien et Nouveau, entre espace d’ici et de là-bas (extériorité, intériorité), entre subjectivité propre et celle de l’Autre pensée comme extériorité par la première (le Même, l’Autre), entre activité de production moderne (déjà pressentie par Colomb dans ses descriptions comparatives) et langage théologico-conservateur, soutiennent l’axe idéologique mis en Å“uvre par Léry. Le “ nouveau monde ” était une langue à traduire, comme le dit Certeau, mais comment passer de la réalité sauvage au discours civil et civilisateur européen ? C’est peut-être de là que proviendrait l’esprit classificateur et herméneutique sous-jacent dans les récits des voyageurs conquérants, surtout lorsqu’ils sont explorateurs et “ scientifiques ”. L’érotisation du corps de l’Autre, comme étrange, différent, exotique, en somme “ absent ”, arrive en même temps que la formation d’une éthique de production calviniste – le corps comme production du plaisir gagné, mais immune par rapport à la dépravation non nécessaire et incurable due à la passion et à la jouissance. La fête des tupis (ivrognes, incestueux et cannibales) marque l’origine du désir américain et simultanément celle de l’attente européenne. Voir Jean de Léry, “ Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil ” (1880), Id. ; Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’autre (1982), Nous et les autres (1989) ; Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire (1978), Id. ; Urico Schmidl, Chronique du voyage aux régions de La Plata, du Paraguay et du Brésil – reproduction paléographique du manuscrit de Suttgard, traduit en espagnol par Edmundo Wernicke (1948).
[11]“ J’ai appelé la première San Salvador, à la mémoire de sa haute Majesté, qui a donné tout ceci de manière merveilleuse ; les Indiens l’appellent Guahani. Pour la seconde j’ai choisi le nom de Santa María de Concepción, pour la troisième, Fernandina, pour la quatrième Isabela (note de l’édition : Île belle) et pour la cinquième Juana (note de l’édition : île de Cuba), en donnant ainsi à chaque île un nom nouveau. ” (Lettre de Colomb annonçant la découverte du nouveau monde, le 15 février / 14 mars 1493. Reproduction du texte espagnol d’origine, imprimé à Barcelone, Pedro Posa, 1493. Transcription et reconstitution du même texte avec notes critiques, Madrid, 1956).“ Et ensuite à côté de ladite petite île, il y a des vergers avec les arbres les plus beaux et feuillus qui puissent être vus, comme en Castille pendant les mois d’avril et de mai, et une grande quantité d’eau. ” Le système comparatif de Colomb a, en fait, un référent espagnol. La Castille, citée ci-dessus, sera tout de suite délogée par la “ verdure ” d’Andalousie, appelée de manière stéréotypée “ verger de l’Espagne ”. Le processus est si prégnant qu’il se fige vite dans quelque chose comme ce qui a été appelé “ primitivisme ” en peinture, mais arrive à une forte saturation sous l’emprise directe du procédé rhétorique. (Voir Christophe Colomb Les quatre voyages de l’Amiral et son testament, 2e édition, Buenos Aires, Ed. Espasa Calpe 1946, copie de l’extrait de Bartolomé de las Casas). Voir Chap. I (Scène réelle. Scène textuelle) et la note 15 du même chapitre, ainsi que Chap. II (Textes. Corps, Regards.) dans Noé Jitrik, Histoire d’un regard. Le signe de la croix dans les écrits de Colomb, 1992. Ce texte est peut-être le plus “ exploratoire ” des livres sur l’écriture de Colomb, entre la base et la pure expérience du nouveau monde de narration. Voir surtout la “ passion aurifère ” de Colomb, qui va constituer un élément nucléaire de la narration dans l’écriture coloniale américaine jusqu’aux “ trésors cachés ” de Sarmiento. Voir également Nicolás Rosa, “ L’or de la lignée ”, dans L’art de l’oubli, 1990.
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L’expérience de la vie en Europe et “ des notions d’adminis...
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La “ dernière île ” du jour antérieur est une île bibliothé...
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L’“ énigme Colomb ” est surtout autobiographique, car tout ...
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Les indiens étaient divisés en groupes, chacun au service d...
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Les voyages de John Hawkins, entre 1562 et 1569 (trafiquant...
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Michel de Certeau consigne, avec des variantes et des diffé...
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“ J’ai appelé la première San Salvador, à la mémoire de sa ...
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