2001
Diogène
D’Amérique et d’autres mondes
Entre textes et choses des tomates et des teintures
Noé Jitrik
[*]
(Université de Buenos Aires.)
Autant dans les préparatifs que dans les nombreux actes dédiés à la mémoire du cinquième centenaire de la découverte (ou trouvaille fortuite ou rencontre culturelle) de l’Amérique, le point de vue européen l’a emporté à travers le monde. Évidemment, ceci provoqua un bon nombre de protestations de la part des groupes indigènes ou des contestataires, en Amérique comme en Europe, soutenant qu’il n’y avait pas de motif de célébration puisque la relation des Européens avec l’Amérique apparaît comme une des plus grandes injustices historiques depuis que l’Histoire existe.
Cependant, il est bon de le dire, ce que nous considérons d’habitude comme le point de vue européen ne réside pas uniquement en Europe, mais aussi dans les pays américains. On pourrait exprimer cette situation ainsi : grâce à sa découverte, l’Amérique entre dans l’Histoire de l’humanité. Par conséquent, d’un point de vue hégélien, elle doit tout à l’humanité ou, avec une petite restriction, presque tout ce qui existe maintenant, après cinq siècles de tourmentes. Le fait de nier l’appartenance de l’Amérique à l’Occi-dent, même si certaines de ses caractéristiques relèvent du Tiers Monde, serait plus un refus obstiné qu’une base de travail raisonnable.
Il est difficile de réfuter ce point de vue, qui est celui de l’Occident lui-même. Ceci paraît également de peu d’utilité, même si le réalisme politique l’impose. Le domaine proprement politique pourrait éventuellement offrir une alternative qui n’implique pas la négation de l’histoire si elle arrive à sauver une pensée autonome. Mais ceci est un autre débat. Lorsque nous invoquons une analyse comparative qui traite non seulement des textes fondamentaux, qui se conditionnent mutuellement, mais aussi des faits qui se fondent sur un vaste champ de culture, il vaudrait mieux s’interroger au sujet du mouvement inverse. Comment l’Amérique, à partir du jour fortuné où trois frêles embarcations ont abordé les sables des Caraïbes, a pu donner une forme, voire une existence à certains aspects essentiels de la culture européenne pendant l’écoulement de cinq siècles.
Ce raisonnement n’exprime pas un ressentiment et n’est pas vindicatif, mais provient d’une évidence devenue naturelle. Une approche comparative sérieuse pourrait proposer de s’y affronter pour découvrir, par la critique de l’évidence, le moyen de s’échapper du descriptivisme horizontal auquel invite la comparaison et d’aller au-delà de son désir d’affiner toujours la même approche. Dans ce sens, et comme lors de l’invocation primordiale d’une idée ou d’une image, je désirerais commencer par l’évocation du musée installé dans la “ Maison de Cortés ” à Cuernavaca, au Mexique. On remarque dès le premier regard jeté sur le tableau comparatif des matières de base propres à l’Ancien et au Nouveau Monde, par exemple, que l’ail n’est pas originaire de celui-ci, tout comme la “ littérature sur l’ail ” et les “ natures mortes à l’ail ”. En revanche, la tomate, qui sera, comme nous le verrons, à l’origine de nombreux textes, ne l’était pas de celui-là. À un autre niveau de comparaison, l’arabesque arrivant d’une zone d’origine très vaste et diverse, se manifeste par le fait de ne pas dissoudre un discours qui embrasse tout : certaines stratégies de distorsion des lignes permettaient l’incarnation de figures sans équivalent concret, comme les divinités.
Que l’on regarde ou non ce tableau comparatif, la mention de l’entrée en Europe de certains produits américains est devenue un lieu commun. Il en résulte une modification du champ alimentaire et visuel, resté assez primitif jusqu’à la fin du xve siècle. De mon côté, j’essaierai dans ces pages de considérer cet aspect à travers une conjecture qui ne paraît pas si déplacée : comment, à partir des substances de teinture qui abondaient en Amérique et arrivèrent en Europe, les ressources courantes du peintre se sont enrichies, en modifiant le regard qui les évaluait, au point d’arriver à la plénitude de formes connue sous le terme de peinture de la Renaissance.
Il existe certainement d’autres champs d’investigation. Ceci pourrait, à mon avis, nous rendre moins modestes au sujet de la contribution américaine au processus mondial de civilisation.
Il est certain que la fameuse Lettre de Colomb, diffusée en latin en 1493, répandit son exploit à travers l’Europe et ne fournit qu’une image très vague de ce que le regard même de l’Amiral n’arrivait pas à bien saisir. Ceci ne signifiait nullement que dans l’immédiat, comme certains le prétendent, le monde récemment découvert était déjà admis et compris. On peut bien imaginer l’indifférence des paysans isolés dans les villages au sujet d’une nouvelle si difficile à comprendre ; les intellectuels eux-mêmes, attachés à créer ce que nous appelons la Renaissance, laissèrent leur échapper l’importance de l’événement. Ils étaient obsédés par l’Antiquité et leur attente était guidée par la Grèce rêvée et la Rome perdue, et non pas par les cannibales des tropiques ou même les majestueux Aztèques. Certains pensent voir dans l’Ĺ“uvre de Raphaël, par exemple, des allusions au monde récemment découvert, mais l’idée paraît un peu trop forcée. Dans la biographie très documentée de Michel-Ange due à Luis Antonio de Villena le mot “ Amérique ” n’apparaît jamais, de même que le concept et la dette que je veux présenter ici. La totalité des informations ne se retrouve même pas dans la très rationnelle Encyclopédie.
Mais, en dépit de l’ignorance de ce qui se passait, la nouvelle se propageait, certes, de façon détournée et lente, en passant du mode matériel au mode symbolique. Je ne veux mentionner ici qu’un seul aspect de base de la codification de la modernité européenne, la Révolution française, en rapport avec une zone marginale du monde : Haïti, qui est en outre presque le point de départ d’où pourrait s’établir le contact entre les deux mondes. C’est un cas complexe qui mérite d’être évoqué, non seulement parce que les malheurs du pays n’ont jamais quitté la scène internationale, mais aussi parce qu’il s’agit d’une charnière, d’une des zones de rencontre les plus dramatiques et douloureuses de l’histoire moderne, et qui est en même temps le laboratoire où l’Amérique du futur n’a jamais pu prendre sa forme définitive. Dans Toussaint Louverture, qui est plus qu’une biographie du malheureux libérateur, Aimé Césaire décrit comment et pourquoi les Jacobins de la Convention, si orthodoxes en matière d’hygiène révolutionnaire, ont pactisé avec les Girondins au sujet de l’indépendance d’Haïti jusqu’à s’allier avec eux pour l’empêcher. Plus tard, l’invasion napoléonienne et le drame de Pauline Bonaparte ne sont que le sceau posé sur cet accord qui a produit tant de maux. Les Girondins, qui étaient à l’origine de la Révolution française, avaient établi leur fortune sur le traitement des matières premières en provenance de cette île. Le schéma commercial était complet : les navires étaient chargés de produits manufacturés (toile, sucre, etc.) et propriété des bourgeois de Bordeaux qui vendaient ces produits dans les factoreries africaines. Lorsque les cales devenaient vides, afin de rentrer sans gîter, on les remplissait avec des esclaves noirs achetés à bas prix et destinés à Haïti. Là-bas, les cales, de nouveau vides, se remplissaient de canne à sucre, de tabac, de teintures et de bois, repartant pour traitement vers la ville des propriétaires. Celle-ci devint belle, comme ses sĹ“urs de la côte, grâce à cette fureur commerciale. C’était un circuit ingénieux, où ne s’enrichis-saient que ceux qui bientôt allaient se dresser contre la monarchie au nom des droits de l’homme. En même temps, ces mêmes droits étaient refusés aux Haïtiens, car leur indépendance aurait signifié la ruine de ce circuit tellement lucratif. En somme, la Révolution française, chargée de tout son impact sur le monde, prend son origine matérielle dans la canne à sucre et le tabac d’Haïti et des autres îles des Caraïbes. Ceci prouverait, une fois de plus, que les “ idées en l’air ” n’existent pas, car elles sont toujours incarnées dans des mouvements économiques. Si l’on veut comparer les textes, il faudrait mettre côte à côte celui de Césaire et les écrits de Robespierre et puis Le Royaume de ce monde d’Alejo Carpentier, enfin la Révolution et conflits internationaux dans les Caraïbes de José Luciano Franco.
On pourrait comparer également l’aller et le retour : le pauvre Colomb ne trouva pas l’or qu’il cherchait avec tant d’anxiété, mais l’or et l’argent affluèrent tout le long du xvie siècle jusqu’à ce que les dépôts s’accumulent dans les trésoreries de l’État, en créant l’illusion que les pays étaient finalement devenus riches. En fait, les riches étaient les monarques et les seigneurs qui, d’après ce qui est connu des cours italiennes, étaient d’origine bourgeoise. Maintenant, ils étaient des princes de l’État et de l’Église et utilisaient les métaux précieux comme ornement. L’abondance de ces matériaux est à l’origine de l’orfèvrerie qui, à son tour, par sa nature et sa manière de travailler la matière, a produit une représentation embrouillée, nommée depuis “ baroque ”. Benvenuto Cellini raconte dans sa Vie combien capricieuse était la décoration suscitée par l’abondance chez ces seigneurs et même les crimes perpétrés pour posséder les exemplaires de la meilleure qualité. Le baroque naît ainsi de ce flux, indépendamment des arguments qui le soutiennent et des concepts qui le valident esthétiquement. Le baroque devient transcendant et se projette dans la littérature. Par ce dernier code il revient en Amérique, qui lui avait fourni les éléments nécessaires pour se consolider. Toujours au sujet de l’inter-férence entre les entreprises qui ont permis la création d’objets esthétiques, je citerai le syncrétisme qui a donné des produits superbes au Mexique et au Pérou : le génie local y apparaît et se trouve confirmé dans ce mouvement d’aller et de retour, si imprévisible mais compréhensible à la lumière d’une analyse comparative pouvant être considérée comme “ génétique ”.
J’admets que ces notes peuvent paraître sommaires et arbitraires. Il ne s’agit que d’une vision poétique sur l’alimentation réciproque des courants qui ont développé la culture moderne et le caractère des dettes mutuelles établies depuis plus de cinq siècles. Toussaint Louverture a démarré le processus d’indépendance d’Haïti en même temps que la libération des esclaves en partant de l’imaginaire des Lumières, qui avait également motivé et inspiré les ardents défenseurs des droits de l’homme en France. Ces derniers, ou leurs héritiers, s’en emparèrent pour le livrer à la France et l’enfermer dans un sombre château-prison où se trouvait aussi prisonnier Mirabeau, ce grand nom des nouvelles libertés conquises. Dans la cellule où il est mort, il y a une plaque avec un texte, qui ne dit pas tout, ou même plutôt rien. Ce rien, entouré de quelques fleurs fanées, devrait être posé à côté de l’émouvante toile “ La Liberté guidant le Peuple ” de Delacroix, pour récupérer une signification, pour que la comparaison soit, sinon réparatrice, au moins utile.
Cette dérive peut nous entraîner loin et nous installer cependant dans une zone pleine de contradictions fécondes : ce que chaque côté octroya à l’autre et ce que chaque côté en fit. L’histoire coloniale de l’Amérique, qui n’est pas seulement ce que Sarmiento décrit dans les Souvenirs de province, est aussi un système durable de relations qui remodèle tout et enregistre des moments de transformation dont la mémoire s’est perdue. Le dizain néoclassique espagnol est devenu un instrument de culture populaire dans des endroits aussi éloignés l’un de l’autre que Cuba et le Chili. Les Américains du Nord, qui occupèrent Porto Rico (comme le signale José Luis González dans Le Pays à quatre étages) depuis déjà un siècle, y ont introduit de ce fait, une attitude de domination délibérée, mais, en plus, la perspective de certains droits pour les femmes que la colonie espagnole ignorait totalement. La liste de ces situations est interminable et presque impossible à constituer : tout ce qui interdit le débat est un comportement relevant du manichéisme et de l’interprétation unidirectionnelle. Ainsi, inverser les termes pourrait ouvrir une nouvelle manière de lire, pour certains, seulement poétique et lyrique, pour les autres, apportant une idée possible de relations nouvelles, même dans le champ de la subjectivité qui peut rester dans le même état colonial qu’à l’époque où la colonie était le seul horizon s’ouvrant devant les yeux.
Et, en reprenant une note initiale sur les matières que les Européens découvrirent et s’approprièrent, on serait tenté d’affirmer que pour un Italien, penser que la tomate n’est pas chose éternelle dans son pays si riche en sauces relève de la folie. De même, un Allemand qui penserait que la pomme de terre n’est pas un produit propre au sol saxon ou un Suisse qui croirait que le chocolat ne sort pas d’une fleur des Alpes.
Les Européens, nous le savons, considèrent certaines matières comme si elles étaient à eux depuis longtemps, à cause du grand usage qui en est fait et de la valeur qui leur est attribuée. Le tabac, à tort ou à raison, fait la fierté des Français avec leurs Gauloises et leurs Gitanes, des Anglais avec leurs élégantes pipes, et même des Russes et des Turcs. Néanmoins, cet article qui s’est imposé partout n’est pas originaire des lieux où, après avoir fait l’objet d’un culte, est récemment soumis à une réprobation extrême. Les Italiens n’ignorent pas qu’un voyageur mythique, Marco Polo, héroïque sans avoir gagné de bataille, est allé en Chine et en est revenu avec les bras pleins de pâtes. Pourtant, on fait comme si de rien n’était et, peut-être, s’agissant d’un Italien, on considère les pâtes comme nationales, au-delà de toute discussion.
La tomate, en particulier, connût un tel triomphe dans les casseroles que sa forme fut adoptée par l’art. Je n’ai pas pu entreprendre la recherche correspondante, mais il y a fort à parier que ce fruit a été représenté de nombreuses fois par les peintres de natures mortes. Au cinéma, il obtint au moins une fois un statut d’exception, en passant pour ainsi dire au statut d’objet signifiant. C’est dans La Marseillaise de Jean Renoir, le fils du peintre Auguste. On y voit le roi Louis xvi à Versailles, retiré dans sa chambre pour manger. Un émissaire de la Convention arrive pour lui signifier qu’il est fait prisonnier et lui explique ce qui l’attend. Le roi n’en est pas ému et invite son austère visiteur, dont le costume calviniste fait contraste avec le luxe monarchique (l’acteur est le magnifique Louis Jouvet), à partager son repas en disant : “ Ce sont des tomates, un petit plat exquis ”. Jouvet remercie pour ne pas manquer à la courtoisie même s’il porte une sentence de mort et refuse. Le roi est emmené et on sait quelle fut la conclusion. Dans une autre scène, de sens opposé, un jeune marseillais décide de s’enrôler dans les armées de la Révolution, la même qui coupera la tête du roi. Il est montré pendant qu’il se sépare avec beaucoup d’émotion de sa mère en disant entre deux sanglots : “ tout ce que je regrette est de ne pas pouvoir manger de tomates à Paris ”. Il ne savait pas que quelqu’un s’était déjà régalé de tomates en cette ville.
D’autres produits ont été dans le même cas (ceci n’est plus un objet de discussion), par exemple, la moutarde que les Français du Moyen Âge consommaient plus que le sucre, ou les harengs des gens du Nord, ou les olives des Grecs et les betteraves des Russes ; ce sont des produits propres et ancestraux dont la mémoire de l’usage se perd dans la nuit des temps en se confondant avec l’identité même des communautés depuis l’époque où ils étaient migrants et vivaient de la chasse. Par contre, ce qui est tout de même venu d’ailleurs et caractérise profondément la vie quotidienne depuis le milieu du xvie siècle, et pour toujours, n’a pas laissé de trace dans la mémoire. Il se peut que le même phénomène se soit produit en Amérique avec le blé, les vaches et la littérature : bien que la vache et la littérature aient fondé notre pays, nous ne nous en souvenons pas.
Ce qui peut être vu dans le musée déjà mentionné de la Maison de Cortés à Cuernavaca, en plus de son caractère didactique, donne à réfléchir : on se demande pourquoi l’usage de la tomate a pris et s’est généralisé, au lieu de celui de l’agave, pourquoi les usages américains du maïs – galette de maïs (tortilla et arepa), ragoût au maïs (locro et pozole) et l’épi de maïs vert (elote) au piment ont eu aussi peu de succès que le manioc, tandis que l’ananas était adopté.
Il est dit que les Européens défièrent d’abord les steppes et ensuite les mers à la recherche des épices qu’ils connaissaient : poivre, noix muscade et cannelle. Dans son Journal du premier voyage Colomb note avec des retours obsessionnels la moindre trace d’or pouvant se trouver dans ces terres nouvelles et inconnues. À un moment donné, comme se souvenant d’un des buts de son voyage, il montre aux indigènes des grains de poivre et des feuilles de cannelle pour qu’ils lui indiquent leur éventuelle présence. En même temps, il n’arrête pas d’observer la grande quantité de bois d’aloès (lignum aloe) dont il ne mentionne pas l’usage, mais où nous reconnaissons l’aloès proprement dit avec ses vertus médicinales. En passant, il aperçoit également la manière utilisée par les indigènes pour se peindre. Ces notes distraites me conduisent à un sujet qui me paraît capital : celui des substances tinctoriales qui, en plus des épices, devaient constituer le cĹ“ur des objectifs de ces voyages si dangereux.
Je pense que la trouvaille de ces substances devait satisfaire une nécessité indubitable, celle où se trouvait l’industrie textile, confrontée pour ainsi dire à la fin du xve siècle et pendant tout le xvie siècle à un double problème : d’abord pour les tissus courants, ensuite pour la tapisserie. Pour le premier point, une industrie précaire qui n’était qu’au début de son développement ne pouvait sûrement pas entrer en compétition avec les marchandises de l’Extrême-Orient. Les modestes mais énergiques entrepreneurs flamands et italiens auraient voulu offrir, comme c’est toujours le cas dans ce secteur de la bourgeoisie, des produits plus variés et plus intéressants. Et si, comme je le suggère, l’industrie traversait une crise de la teinturerie, les substances qui commencèrent à arriver ouvraient des alternatives nouvelles et excitantes : il n’y a qu’à regarder la richesse des thèmes et la somptuosité des habits dans la peinture de la Renaissance, reflet jusqu’à un certain point de la réalité quotidienne. En ce qui concerne la tapisserie, requise de plus en plus pour la décoration à la cour, elle trébuchait sur les pauvres possibilités d’une gamme qui ne permettait pas d’exprimer toute la volonté de faste et d’identification à des situations mythologiques. Pour autant, je ne trouve rien de fortuit dans les grands changements que vécut la tapisserie, surtout depuis la conquête du Mexique et le trafic complexe de marchandises qui s’ensuivit.
Sans qu’il soit besoin d’être spécialiste, tout le monde constate que les tapis grandissent jusqu’à devenir immenses. C’est dû à des raisons tant techniques qu’économiques, mais surtout les tapis enrichissent leur thématique. Le désir de la Renaissance de revenir au monde gréco-latin trouve des artisans capables de concevoir et de réaliser ces tapis. Il est possible de voir dans les grands rois et les ambitieux seigneurs la réincarnation des dieux, vieux et oubliés, mais maintenant récupérés, car la représentation sort du vague pour devenir un sujet à travailler, un objet d’ornement pour l’émerveillement des courtisans et des serviteurs, des nobles et des bourgeois. Depuis l’étroite vie médiévale, pouvant être illustrée par les ruelles angoissantes et les couvents sombres, on passe, grâce aux nouvelles couleurs, aux salons splendides où les parois revêtues d’ouvrages de haute lisse, de gobelins et d’autres merveilles, renferment des rêves fiévreux de grandeur, ponctués par la furie de l’ambition ou la perte totale du sens moral, comme le décrit Shakespeare et les autres grands écrivains du moment.
L’image de la reine Elisabeth d’Angleterre qui fume un cigare pendant qu’elle arme un empire et la magnificence des tapisseries que nous pouvons admirer dans les meilleurs musées du monde ont quelque chose en commun : la découverte de l’Amérique et ce que ce continent a commencé à fournir – substances odoriférantes, comestibles ou tinctoriales – a donné de nouvelles forces à des cultures qui se préparaient à conquérir le monde en leur offrant des instruments pour changer la nature de leurs représentations et donc la portée de leurs actes.
Surtout à partir du Mexique, il y eut un afflux (qui d’ailleurs continue) de matières inconnues. Je n’en donnerai que peu d’exemples. Les noms résonnent et sont familiers aux spécialistes. Pour moi ils ne sont qu’un tremplin qui me conduit à une autre idée, encore plus excitante, une sorte de poésie de l’accumulation d’échos étranges et d’expressions rares. Ainsi l’escargot fournit le violet, la cochenille le carmin, le rocouyer l’orange, l’indigotier le bleu, le chêne rouge la couleur café, le tire-encre (sacatinta) le gris, le zacatlaxcalli (en nahuatl : “ la maison propriétaire du fourrage ”) le jaune, le bois du Brésil le rouge vif, le bois de Campêche le rouge violet, le cinabre le vermillon, l’argile l’ocre et l’oxyde de fer le noir et le roux.
Le moins que l’on puisse dire de ces couleurs est qu’elles ont agi comme des leviers sur des imaginations puissantes, mais qui n’avaient pas pu s’exprimer jusqu’alors. Ces artistes de la fibre, anonymes ou bien connus, doivent avoir senti, comme lorsque les artistes découvrent de nouveaux moyens matériels, que le monde s’ouvrait et que tout commençait à changer : leur esprit, leurs mains et leurs métiers à tisser devenaient animés par un vrai tremblement de terre culturel. Ceci a dû se passer également dans la peinture, avec une évidence encore plus forte. Jusqu’à la fin du xve siècle les teintes bleues et dorées prédominèrent tant que la peinture resta essentiellement religieuse. Certes, il y eut des prodiges comme Angelico, Giotto ou Cimabue, mais il y avait à craindre que l’imagination, condamnée à une thématique rituelle et utilisant des moyens restreints, n’arrive qu’à se répéter et à s’appauvrir. Les nouvelles couleurs offraient de nouvelles libertés, ce qui ne pouvait pas rester sans conséquence dans la thématique et la conception. Il est certain que ceci coïncide avec l’émergence d’une structure sociale nouvelle, celle de la puissante bourgeoisie, mais la logique de l’art est différente et moins directe. Il est possible d’imaginer d’autres parcours et d’autres atmosphères. En peu de mots, nous dirions que le grand art de la Renaissance d’un côté, et le passage du religieux au profane, en tant que support, de l’autre, pourraient bien être dus aux couleurs qui arrivèrent d’Amérique en créant une nouvelle histoire. Elle est plus secrète, mais en même temps, plus féconde que celle des prouesses guerrières ou coloniales.
Je manque de documents pour prouver non seulement ce commerce, mais également la ferveur qui l’accompagnait. Pourtant, il suffirait de revenir aux travaux d’Antonello Gerbi sur les disputes, au xviiie siècle, au sujet de l’Amérique pour se faire une idée de l’impact de l’Amérique sur l’Europe aux siècles précédents, surtout à travers la flore et la faune. On pourrait ainsi expliquer le conflit, artistique plus que psychologique, chez des peintres comme Léonard, Botticelli ou Buonarroti, entre la protection étouffante du commanditaire et l’exigence silencieuse exercée sur eux par la ligne et la masse de couleur. Ils s’écarteront du “ Ad Majorem Gloriam ” relié à la richesse et au pouvoir pour proposer des univers différents, que nous redécouvrons toujours avec émerveillement.
Je soutiens que ces merveilles sont dues en partie au fait américain. Ceci peut paraître une affirmation puérile, mais sans l’Amérique, il n’y aurait pas eu de “ Vénus dans les rochers ”, ni de sauce Millet, ni de gratin dauphinois, ni d’“ Indes galantes ”. Donc, notre vie serait encore moins intéressante qu’aujourd’hui.
Traduit de l’espagnol par Daniel Arapu.
[*]
Noé
Jitrik : né en 1928 à Rivera, Argentine, est professeur de lettres de l’Université de Buenos Aires (1953). Il a enseigné dans les universités de Córdoba, Besançon, El Colegio de México et l’U.N.A.M. à Mexico. Il est Directeur de l’Institut de Littérature hispanoaméricaine de l’Université de Buenos Aires et Professeur Honoraire dans les Universités de Buenos Aires et Montevideo ; Docteur H. C. à l’Université Autonome de Puebla (Mexique). Il a publié des textes sur la littérature latino-américaine (
Historia de una mirada, 1992 ;
La Selva luminosa, 1993 ;
Vertiginosas Textualidades, 1999, et sur la théorie littéraire,
Temas de Teoría, 1987 ;
Lectura y cultura, 1987 ;
El Balcón barroco, 1988 ; des poésies et des nouvelles :
Mares del sur, 1998.