2001
Diogène
Des regards à perte de vue
La photographie d’ouest en est
Échange de clichés et troubles d’identité
Patrick Vauday
[*]
(Paris.)
Quels sont les sujets privilégiés de la photographie de masse ? Ce n’est pas beaucoup se tromper que de risquer cette réponse : soi et les autres. La pratique populaire de la photographie ne fait guère dans la nuance, elle reprend à son compte la distinction entre
Gens de Soi et
Gens de l’Autre dont naguère Robert Jaulin a fait le titre d’un de ses livres d’ethnologie
[1]. Soi, c’est-à-dire les siens, les proches, l’espace familial et familier de l’identité et de la reconnaissance. Les autres, c’est-à-dire les étrangers, l’espace des lointains et du dépaysement où de plus en plus souvent le tourisme conduit les habitants des pays riches.
Ici, dans le premier espace, on est entre soi, “ entre nous ”, d’une même famille par la parenté ou d’une même communauté par le style de vie et la nationalité ;
ici, c’est le règne de la connivence, du demi-mot et du clin d’
Å“il avec le photographe qui est “ des nôtres ”, aussi n’hésite-t-on pas généralement à s’exposer, c’est-à-dire à s’abandonner, à son objectif.
Là-bas, dans le second espace, on est en terre étrangère, chez les autres, dont on photographie costumes et coutumes
[2] ;
là-bas, c’est le règne plus poli du sourire et de la présentation de soi aux autres, on y est davantage en représentation et on prend la pose pour le photographe plus qu’on ne s’expose à son objectif. Version la plus répandue de cette double polarité de la photographie populaire : les photos-souvenir de l’album de famille d’une part, les photos de vacances que le touriste a rapportées de ses diverses excursions à l’étranger d’autre part ; version qu’illustre un des montages photographiques les plus spontanément pratiqués, celui qui consiste à se faire photographier en terre lointaine sur fond de scène typique ou de monument emblématique du pays visité.
Ces photographies au fond ne disent qu’une chose, qu’entre soi et les autres l’espace est si bien partagé et si bien tranché qu’il ne saurait y avoir de place pour d’autres voyages que ceux qui ramènent Ulysse à Ithaque, en cette terre natale et familière où la patience de la fidèle Pénélope triomphe du chant charmeur des sirènes étrangères. Est-ce bien sûr ? Est-ce bien le même Ulysse qui revient à Ithaque et est-ce à la même rive qu’il aborde après son odyssée ? Du voyage d’Ulysse nous ne connaissons que sa version, le relevé épique de son itinéraire légendaire qui est en même temps celui de son peuple ; bref, nous ne disposons que de la version grecque. Mais que se passe-t-il quand le regard sur soi et sur les autres fait le détour par le regard de l’étranger ? Cette question des transformations induites par la rencontre des autres nous paraît pouvoir s’enrichir d’un détour par la photographie, depuis son invention jusqu’à sa diffusion à la fois populaire et cosmopolite. Que devenons-nous au jour de la photographie et qu’advient-il en particulier du clivage entre soi et les autres ?
L’expropriation photographique
“ Je est un autre ”, la formule célèbre de Rimbaud est contemporaine de l’invention et de l’essor de la photographie. Du fait du dispositif mécanique d’enregistrement qui caractérise l’appareil, on voit volontiers dans la photographie l’accomplissement de ce qui n’aurait été avant elle, du moins dans la tradition occidentale, qu’un idéal inaccessible : celui d’une reproduction exacte de la réalité débarrassée de la subjectivité du regard humain et de ses préjugés. Enfin, la réalité était rendue à elle-même dans l’objectivité et la positivité de son apparence, telle qu’en elle-même le trop imparfait Å“il humain ne pouvait la voir. La langue française accrédite d’autant mieux cette version de l’histoire qu’un même mot y désigne l’appareil optique de la prise de vue (l’objectif) et la saisie exacte de la réalité (l’objectivité). Or, loin d’être le dernier mot d’une tradition prenant la forme d’une réalisation technique qu’il ne resterait plus qu’à perfectionner, la photographie inaugure une toute nouvelle histoire que la maladresse de ses commencements et l’imitation des images du passé ne doivent pas occulter. On ne devrait pas s’en étonner, si l’on veut bien se souvenir de la remarque de Marx selon laquelle l’histoire n’invente le plus souvent l’avenir qu’en prenant modèle sur un passé avec lequel elle est pourtant en train de rompre. Roland Barthes a bien vu que tel était le cas de la photographie quand il montre qu’au-delà d’une révolution technique, c’est d’une véritable révolution psychologique et philosophique dans la représentation de soi et des autres qu’il s’agit. Semblable en ceci au magicien qui détourne l’attention du spectateur de la manipulation qu’il exécute en produisant un geste spectaculaire qui n’est pour rien dans son tour, la photographie introduit tout autre chose, volens nolens, sur la scène de l’histoire que ce qu’elle paraît y faire : sous l’apparence du progrès technique auquel on la réduit trop souvent, notamment dans la reproduction à l’identique de l’individu, se dissimule en fait la production d’un nouveau sujet humain, d’un sujet autre dont la relation à soi-même va se trouver profondément transformée.
Ainsi que l’a noté Barthes, “ la Photographie, c’est l’avènement de moi-même comme autre
[3] ” : pour la première fois dans l’histoire, il est donné à l’homme de se voir du dehors comme un autre, de devenir pour lui-même objet. En passant du statut de sujet au statut d’objet, l’homme perd la familiarité avec lui-même et devient étranger à sa propre conscience ; la photographie produit l’homme comme un étranger à soi-même, autre qui ne s’appartient plus et dont l’image désormais circulante l’offre, telle une chose, au regard anonyme et quelconque. La fameuse description sartrienne du moi qui fait l’épreuve de son insupportable objectivation sous le regard d’autrui trouve là sans aucun doute une de ses conditions de possibilité
[4]. Le regard dont parle Sartre n’est pas en effet celui incarné d’une personne particulière qui nous regarderait effectivement, mais celui abstrait que matérialise la mécanique objective de l’appareil photographique et que caractérise une permanente disponibilité au vol d’image ; au regard personnel qui vient de “ quelqu’un ”, empreint de la subjectivité qui le singularise, s’op-pose la muette impersonnalité du second qui ne vient de “ per-sonne ” en particulier, et qui, pour Sartre, le précède. Or loin d’être une donnée intemporelle de la condition humaine comme Sartre paraît le penser, l’impersonnalité du regard est, parmi d’autres facteurs, un des effets historiques de l’invention de la photographie
[5]. Désormais le moi n’est plus ce qu’il pense être, il est cet
alter ego que produit bon gré mal gré l’objectif pour les autres, auquel on l’identifie, qui circule et passe de mains en mains, qui subsiste sans lui – moi sans moi en quelque sorte – et qui, étrangement, lui survit, toujours jeune alors qu’il est vieux, vivant alors qu’il est mort.
La révolution n’est pas mince en effet. Le portrait peint restait entaché de subjectivité, marqué qu’il était par le style du peintre. En outre, il célébrait un sujet plutôt qu’il ne le constatait : la célébration de l’absolue originalité de son modèle participait en même temps d’un rituel de la distinction sociale réservé à une élite. La photographie est d’emblée démocratique et comparative, c’est-à-dire en un sens banalisante : si elle identifie précisément les individus – pensons à la photographie d’identité – c’est pour mieux (au moins virtuellement) les mettre en rapport les uns avec les autres et faire jouer ressemblances et différences dans un ensemble social. Quant à l’image dans le miroir, outre qu’elle est plus ou moins contrôlée par son modèle et ne s’en sépare pas pour entrer en circulation, elle n’est pas, du fait de son inversion caractéristique, identique à l’image que perçoivent les autres. Après le décisif mais court épisode du daguerréotype qui fonctionnait encore comme un miroir argentique (le sujet y était reproduit tel qu’en son miroir), la photographie va très vite produire des images de soi du point de vue d’autrui. Qu’on le veuille ou non, même dans l’autoportrait photographique, c’est toujours un autre que soi qui est photographié et qui photographie.
Clichés indigènes et clichés exotiques
La photographie tournée vers soi ou les siens, celle qu’au sens étymologique du terme on pourrait appeler indigène
[6], produit donc l’étrange paradoxe de convertir l’intimité et la familiarité du soi et de l’entre soi en une extériorité qui échappe au sujet. Faite à première vue pour que le sujet prenne possession de soi à travers son image et puisse l’offrir en partage pour en intensifier la présence et la transmettre au-delà de soi, la photographie tourne finalement à l’expropriation de soi-même. Il suffit pour s’en convaincre de revoir des clichés qui datent : ce qui était vécu sans distance, habité et revisité au présent, devient avec le recul du temps tout autre, comme les restes d’une civilisation déjà disparue qu’on peut éventuellement regretter mais à laquelle on n’adhère plus ; on ne se reconnaît plus dans ce corps, dans cette posture, ce sourire, ces vêtements que pour rien au monde on ne voudrait reporter. Le moment célébré par la photographie a perdu l’absolue originalité de son unique apparition pour prendre sa place parmi d’autres dans la succession historique et le musée des modes de vie passés. D’où l’impression douloureuse que peut laisser la photographie d’une intimité jetée sur la place publique et d’un sanctuaire violé, à l’image de ces immeubles ruinés rencontrés dans les villes aux abords des chantiers et qui montrent aux passants papiers peints démodés et couleurs passées, ce qui était fait pour leur être dérobé. Ce qui était choix de vie, valeur partagée dans la familiarité de la parenté ou du groupe social devient archive et document quelconques livrés au savoir comparatiste ; l’identité n’est plus affirmation de soi ou du nous de la communauté, mais assignation d’une place et d’un type dans une typologie sociale.
Il n’en va pas autrement des peuples et des cultures ; le regard que les cultures jettent les unes sur les autres les transforme. Sous le regard de l’autre, tel usage ou telle coutume qui ne faisait pas question, l’anthropophagie en est un bon exemple
[7], devient autre, c’est-à-dire le plus souvent primitif, archaïque ou tout simplement ridicule ; il n’y a plus d’autre alternative alors que la dissimulation ou l’exhibition, la gêne ou le défi, et dans les deux cas la perte de la spontanéité qui caractérisait l’ancien mode d’être. L’un des effets les plus pervers du regard interculturel est d’amener une culture à la caricature d’elle-même : simplifiée, grossièrement résumée à quelques traits qui plus que d’autres sont significatifs pour le regard de l’autre, elle perd la diversité et peut-être la conflictualité qui la faisaient vivante.
La photographie exotique qui s’est très rapidement développée concurremment à la photographie indigène, dès que le poids et la facilité d’utilisation du matériel le permirent, en offre un bon exemple. Tournée comme son nom l’indique vers l’étranger et le dehors, elle est devenue le puissant instrument de la curiosité des cultures occidentales envers les autres peuples, tantôt pour alimenter un préjugé racial, tantôt pour élargir le cercle de “ La Grande Famille des Hommes
[8] ”. En témoignent surabondamment les documents photographiques qui agrémentaient aussi bien les livres scolaires d’histoire et de géographie que les illustrés grand public ; une vision étroitement ethnique inspirait ces images des autres confondus dans une même identité visuelle que renforçait le plus souvent la légende qui les accompagnait. Il n’est pas étonnant que ce genre de photographies ait nourri la réclame, comme on l’appelait alors, en lui préparant les clichés, au deux sens du mot
[9], dont elle n’avait plus qu’à s’emparer pour les répandre sur le marché
[10]. Il va sans dire qu’un exotisme nourrissait l’autre et que les peuples qui avaient accès à la photographie pratiquaient un très massif échange de clichés, à entendre toujours au double sens du terme.
Mais si la photographie a pu reproduire les préjugés culturels plutôt que la réalité qu’elle avait à portée d’objectif, procédant ainsi à une naturalisation idéologique de la culture à laquelle le procédé technique donnait le plus grand crédit, elle n’était pas pour autant condamnée à la mystification du réel sous couvert de sa simple reproduction. De même que dans l’ordre de la photographie indigène elle a transformé la vision du sujet humain, pour le meilleur et pour le pire, en donnant pour la première fois dans l’histoire une égale visibilité à tout individu quel que soit son statut, de même elle est devenue pour les peuples au contact les uns des autres un enjeu pour la représentation de soi. L’échange de “ clichés ”, dont nous avons parlé, n’a pas conduit qu’à la confirmation et au renforcement des préjugés ; l’entrechoquement des images mutuelles a également amené des interrogations sur la façon d’être soi en face des autres ou parmi les autres dans un monde commun et non plus divisé en forteresses nationales ombrageuses les unes envers les autres. Il existe un exemple qui traduit particulièrement bien la puissance et la complexité des transformations induites sur ce terrain par la diffusion de la photographie : celui du Japon.
Le Japon saisi par la photographie
“ Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres ; seulement ce sont des Japonais, habitant des maisons japonaises [11]. ”
Selon l’expression d’André Rouillé qui l’applique à l’époque contemporaine, le Japon est un excellent “ observatoire de la photographie
[12] ”; nous ajouterons qu’il l’est tout autant pour la période historique, dite moderne, de ce pays qui commence dans la deuxième moitié du
xixe siècle. À peu de choses près en effet, c’est dans le même temps que ce pays s’ouvre à nouveau largement au monde, prend le tournant moderne de l’ère Meiji et reçoit l’inven-tion européenne de la photographie. Quelques dates pour fixer les idées : 1839, annonce officielle par la voix d’Arago de l’invention de la photographie et de la décision d’en faire don public à l’humanité ; 1848, introduction du premier appareil photographique au Japon ; 1867, début de l’ère Meiji qui fraye la voie à la modernisation et à l’occidentalisation après plus de deux siècles de repliement sur soi qui avaient sévèrement limité les contacts avec l’étranger ; 1872, premier portrait photographique officiel de l’empereur Meiji par Kuichi Uchida
[13]. Voici donc une situation tout à fait unique : un pays pour l’essentiel soustrait aux regards des autres, atteint pendant plus de deux siècles de fièvre obsidionale et préservant jalousement son identité qui se réouvre au monde au moment même où s’invente un nouveau mode d’exposition de soi aux autres. Il n’est pas exagéré de parler d’une véritable “ redé-couverte ” du Japon par la photographie, non seulement par les Occidentaux en mal d’exotisme mais aussi, et de façon plus intéressante, par les Japonais eux-mêmes qui vont s’emparer très vite, et avec beaucoup de dextérité, de la récente invention pour “ se ” photographier et produire une image d’eux-mêmes et de leur pays
[14]. À la croisée de ces regards une nouvelle identité se constitue.
Le Japon vu de l’Ouest : de l’exotisme au japonisme
Trait dominant du
xixe siècle européen, le goût de l’exotisme a trouvé dans la photographie un prolongement naturel. Il semble que la curiosité pour certains pays étrangers se soit nourrie du contraste qu’ils offraient avec un monde occidental bousculé dans ses traditions par les effets de la révolution industrielle ; pour paraphraser Marx, celui du
Manifeste du parti communiste, l’exo-tisme est l’accompagnement presque inévitable du règne sans état d’âme du capital et du marché, l’expression nostalgique d’une identité perdue qu’on espère retrouver en l’autre. De ce point de vue, le Japon était l’objet perdu rêvé : une civilisation forte accusant violemment mais avec beaucoup de raffinement ses différences, une noble ancienneté maintenue par l’isolement dans un état de fraîcheur remarquable, bref, la Belle au Bois Dormant qui attendait son Prince Charmant. Le Japon devint alors “ la charmante petite chose ” dont s’entichèrent les Européens qui se comportèrent à son égard comme des adultes retrouvant les jouets de leur enfance ; frappés par le goût esthétique des Japonais et leur raffinement dans le rapport aux objets et aux vêtements, ils entendaient le mettre sous vitrine comme une relique sacrée à laquelle il serait interdit de toucher. La femme japonaise, réduite à la geisha, était évidemment prédestinée à y figurer en bonne place pour jouer le rôle de la poupée. En France, Pierre Loti fut, avec
Madame Chrysanthème
[15], l’écrivain de cet exotisme à la mesure de la nostalgie occidentale dont il lança la vogue fin de siècle. Sa description de la Japonaise en est l’éloquente illustration : “ À ce moment, j’ai une impression de Japon assez charmante ; je me sens entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C’est si bien cela ! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et vernis ; et ce petit service par terre…
[16] ”. On ne s’étonnera pas de la retrouver trait pour trait pour ainsi dire dans la photographie : du portrait littéraire au portrait photographique ou inversement, l’inspiration est la même, celle d’une mise en scène qui détourne une tradition incomprise pour la conformer à l’image fantasmatique que s’en fait l’autre
[17]. Le sort fait à la Japonaise par la photographie indique le ressort essentiel de la “ redécouverte ” du Japon par le public occidental, celui du cliché imposé à une réalité différente comme condition de son appropriation. L’exotisme photographique fonctionne comme le marché qui conditionne l’offre à partir de la demande : il incite les photographes à produire pour l’expor-tation les images attendues, les scènes de genre typique d’un Japon éternel dont la clientèle étrangère se montre friande
[18].
Une double conséquence s’ensuit. La première concerne les Occidentaux, du moins la plupart d’entre eux : leur soif de “ japo-naiseries ” donne un goût amer aux scènes qui déjouent les clichés exotiques et montrent un Japon en transformation. Rien ne l’il-lustre mieux par contraste avec celle des Japonaises que la description que Pierre Loti fait de “ quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) s’essayant à porter jaquette ; d’autres, se contentant d’ajouter à la robe nationale un chapeau melon d’où s’échappent les longues mèches de leurs cheveux plats
[19] ”. Il est clair que ce qu’il refuse manifestement aux hommes, le droit au changement dont l’adoption du costume occidental est le signe visible, il le refuserait aussi bien aux femmes si elles s’avisaient de les imiter… ce qu’elles n’ont pas manqué de faire sous l’impulsion de l’impératrice qui, dès 1886, apparut pour la première fois en public dans une robe de style occidental, en même temps que se développait un mouvement en faveur de la coiffure à l’occidentale pour les femmes
[20]. À contre-courant du Japon réel, le regard nostalgique de Loti élude en tout cas la complexité du mouvement en cours, et l’on comprend que, faute d’être comblé par la réalité, il ait fini par rapatrier “ son ” exotisme dans sa maison de Rochefort où, las des voyages au long cours, il le reconstruira à l’image de ses rêves et organisera de fameuses fêtes costumées pour leur donner un semblant de vie
[21]. Premier paradoxe : redécouvrant le Japon au moment où celui-ci renégocie son rapport à l’histoire en fonction de l’avenir, l’Occident se sert de la photographie pour fixer un passé qui est en train de changer et, à certains égards, de disparaître. La deuxième conséquence vaut pour les photographes japonais eux-mêmes qui ont très rapidement et très sûrement maîtrisé la nouvelle technique
[22]. Ils vont se servir d’une invention moderne pour produire et vendre des images du passé, et, pour ce faire, adhérer pour une part au reflet d’eux-mêmes et de leur pays que leur renvoient les Occidentaux ; en prenant vue d’eux-mêmes dans le miroir que leur tend l’autre, ils donnent l’impression de s’aliéner en même temps à son regard, même si l’on doit faire la part, plus ou moins importante selon les photographes, d’une stratégie marchande bien comprise.
Ce malentendu largement dominant n’est pourtant pas exclusif. Au-delà de l’échange de “ clichés ” dont nous avons parlé et qui se fait pour ainsi dire les yeux fermés sur la réalité en gestation, il existe un flux, un trafic d’images beaucoup plus intéressant qui jette de vrais ponts entre les deux mondes et, par-là même, un trouble salutaire sur leurs identités respectives. Le Japon, vu d’Europe, n’est pas qu’une rêverie teintée de nostalgie ; il fait l’objet d’une authentique découverte de la part des artistes et des amateurs européens. Le japonisme ne doit pas être confondu avec les “ japonaiseries ”. Quand, sur l’initiative de Félix Bracquemond qui introduisit Hokusai en France en 1856, les Impressionnistes eurent la révélation des estampes japonaises, ce ne fut pas simple coquetterie de leur part, mais le signe d’une vraie rencontre entre leurs aspirations et celles des maîtres orientaux ; à tel point d’ailleurs qu’un des premiers critiques à avoir écrit sur les Impressionnistes, Théodore Duret, a jugé que “ les Japonais sont les premiers et les plus beaux des Impressionnistes
[23] ”. Née au
xviie siècle, la tradition des artistes du
ukiyo-e (littéralement “ peinture du monde flottant ”, celui des plaisirs terrestres et éphémères) à laquelle se rattachait Hokusai, mettait en valeur les sujets profanes, profondément quotidiens de la vie courante et anonyme, ainsi qu’une manière aérienne de les traiter par le vide, le trait et la couleur. L’enthousiasme des Impressionnistes signifiait qu’ils avaient trouvé des maîtres auprès desquels ils pouvaient apprendre ce que l’académisme pictural européen leur refusait. C’était un vent du large, une profonde respiration qui venaient faire un vide salutaire dans le bric-à-brac d’une peinture officielle et décadente ; libération dont témoigne un autre peintre, Gustave Courbet, avec entre autres exemples
La Vague (1870), qui ne peut pas ne pas faire penser à la célèbre estampe d’Hokusai
L’arc de la vague au large de Kanagawa, mais surtout à
La dame au podoscaphe (1865) dont la présence au musée Ishizuka de Tokyo n’est pas sans avoir une signification particulière de reconnaissance réciproque. Autre hommage, explicite celui-là, d’un autre grand maître de la peinture européenne moderne à l’art japonais, celui que glisse Manet dans
Portrait d’Émile Zola (1867-1868) en figurant au-dessus du bureau de l’écrivain une estampe à côté d’une reproduction d’
Olympia. De même que les peintres japonais avaient pu recevoir l’influence des maîtres hollandais avant la fermeture de leur pays au
xviie siècle, les peintres français, en recevant l’héritage de “ la peinture du monde flottant ” dont Hokusai et Hiroshighe étaient la fine fleur, reconnaissaient que les artistes japonais n’avaient pas fait que dormir à l’ombre de leurs traditions séculaires. Ajoutons qu’en retour les maîtres du
ukiyo-e qui n’étaient pas – comparativement aux peintres – tenus en très haute estime dans leur propre pays, en furent définitivement réévalués aux yeux de leurs compatriotes. La découverte d’un aspect du Japon à peu près inconnu des Occidentaux se double donc d’une redécouverte de leur pays par les Japonais eux-mêmes.
Il faudrait rappeler à ce propos ce que Claude Lévi-Strauss faisait déjà remarquer dans
Race et Histoire
[24], que la ligne du progrès n’est ni univoque ni continue, qu’un progrès dans l’ordre des techniques de production comme ce fut le cas en Europe occidentale au tournant des
xviie-
xviiie siècles, peut cacher une stagnation, voire une régression dans d’autres domaines, et qu’une culture peut créer dans un domaine pendant qu’une autre le fait dans un autre. Du fait de cette bigarrure, il ajoutait également que les transferts culturels ne suivent décidément pas la pente que des esprits simplistes imaginent aller à sens unique d’une civilisation “ déve-loppée ” (dont ils font évidemment partie) vers une civilisation “ moins développée ” ou “ sous-développée ” qui aurait tout à apprendre de la première. L’exemple plus particulier de l’acclima-tation par les Japonais de l’invention photographique va en fournir à son tour, si besoin était, une frappante illustration.
La découverte du Japon par la photographie
Les Européens crient volontiers “ au voleur ! ” à propos des Japonais qui leur auraient tout pris pour l’imiter, l’améliorer et finalement le commercialiser avec le succès que l’on sait. Cette légende a eu particulièrement la vie dure au sujet de la photographie. Certes les Japonais n’ont pas inventé l’appareil et la technique photographiques, et au milieu du
xixe siècle ils étaient bien loin de le faire ; en revanche, du fait de leur tradition picturale, notamment celle de la gravure et de l’estampe, ils avaient très certainement les moyens d’en faire bon usage. Leur engouement pour le procédé, aussi bien comme professionnels que comme amateurs, en témoigne clairement. Pour parodier — et sans doute caricaturer un peu — un slogan bien connu d’une grande marque japonaise, on pourrait dire que les Européens ont fait ce dont les Japonais avaient en un sens rêvé
[25]. Nous avons rappelé que le courant
ukiyo-e était tourné vers la production d’images du monde profane, qu’il s’agît de paysages et de minutieux détails de la vie de la nature ou de scènes populaires représentant l’ordinaire des hommes à leur travail ou à leurs plaisirs, fût-ce ceux des quartiers réservés ; il célébrait aussi les geishas et les acteurs renommés qui faisaient l’objet d’un véritable culte entretenu par une large diffusion de leur image. Il y avait donc là une prédilection pour une sorte d’instan-tané de la vie ordinaire capable de “ croquer ” en quelques traits, suggestifs mais indubitables, une réalité paradoxalement fuyante et, pour mieux dire, selon l’expression japonaise “ flottante ”. Or, qu’est-ce d’autre que la photographie, sinon le portrait instantané d’une réalité perpétuellement changeante dans le flux des apparences, un art de la banalité et de l’éphémère ainsi que l’a caractérisée Jean-Marie Schaeffer
[26] ? Le mot japonais qui désigne la photographie est
shashin, littéralement “ la reproduction de la réalité ” ; c’est l’expression même dont s’est servi Baudelaire pour excommunier la photographie et l’exclure du temple de l’art. À tort selon nous. L’art japonais de l’estampe suggère en quel sens il faut entendre cette reproduction que Baudelaire par ailleurs n’avait pas tort de fustiger comme le comble du positivisme scientiste, de l’exactitude la plus froide et la plus plate qui soit, quand du moins elle n’est pas inspirée par une vision artiste. Par reproduction, il ne faut pas entendre, nous semble-t-il, l’exact reflet, la copie conforme, le masque mortuaire de la réalité, mais sa réaffirmation ou, mieux encore, sa répétition vivante et enchantée. Rappelons en effet, à la suite de Kierkegaard et contre un préjugé tenace, qu’il existe deux sortes de répétition : la mauvaise répétition, celle qui procède de l’impuissance et de la fatigue, qui ne fait que caricaturer ce qui est répété, par exemple la rengaine lancinante qui réduit la chanson à une pauvre mécanique vocale, et la bonne répétition qui redonne vie et relance comme une éternelle première fois ce qui vaut de l’être, ainsi du refrain entraînant qui fait battre le c
Å“ur de la chanson. Reproduire la réalité, c’est-à-dire la produire à nouveau comme la vague encore et toujours terriblement menaçante de l’estampe d’Hokusai précédemment citée ; si elle menace les pêcheurs embarqués, elle est aussi ce qui les porte, danger et espoir inextricablement mêlés. Peut-être est-ce cela que reproduit la photographie : l’imminente reproduction d’une vie constamment menacée ?
On aura beaucoup reproché à la photographie de tuer son modèle, d’avoir transformé son sujet en objet pour mieux l’observer ou le conserver. Que Barthes ait magistralement, et douloureusement, évoqué cette “ chambre des morts ” qu’est la photographie ne devrait pas malgré tout faire oublier le titre de son livre,
La Chambre claire
[27] ; il y a aussi une clarté et une lumière de la photographie. Les clichés des photographes japonais que rassemble la collection Schilling
[28] témoignent de cette lumière et de cette volonté qui disent le juste retour des choses, qui les appellent à revenir encore dans le regard de celui qui les a rencontrées. Ils portent la marque d’une piété profane pour le monde. On ne s’étonnera pas de leur trouver un goût pictorialiste comme ce fut aussi de mode dans la pratique photographique en Occident ; les premiers grands photographes japonais, venus comme une partie de leurs collègues européens du monde de la peinture et de la gravure, n’hésitaient pas à l’occasion à retoucher telle vue du Fuji-Yama en lui ajoutant discrètement une fine écharpe de nuage et, ici ou là, une couleur mieux venue. Avec son graphisme lumineux et ses couleurs pastellisées, la photographie japonaise de l’ère Meiji s’est trouvée de connivence avec un art qui ambitionnait de produire la réalité dans la simple beauté de ses apparences. Conformément à l’esprit de la tradition bien vivante de l’
ukiyo-e qui n’était pas vouée à la célébration du Japon éternel, elle était en mesure de rendre compte des changements qui affectaient le monde bien réel des apparences et construisaient le nouvel espace insolite et composite du Japon moderne : on y voit surgir, notamment dans les costumes et dans les villes, les signes de l’occidentalisation et de la modernisation.
Les Japonais ont rapidement adopté la photographie parce qu’ils s’y sont reconnus mais aussi parce qu’en un sens elle les reconnaissait. En même temps qu’elle confirmait la valeur d’une tradition artistique en la prolongeant, elle allait bien au-delà. La photographie à destination de l’exportation ne fut pas qu’une aliénation au regard occidental, elle fut également une manière de reprendre conscience de ce qui avait fini par sombrer dans l’inconscience collective et de sauver de l’oubli des usages qui sans elle n’auraient laissé aucune trace. En projetant une image de la réalité japonaise dans un médium qui allait bientôt être la monnaie d’échange visuel du monde entier, elle se mettait à exister hors de ses traditions séculaires et de ses frontières en s’inscrivant dans le paysage cosmopolite des cultures. En témoignant de ses propres changements et contradictions, elle montrait la complexité d’une identité ouverte au monde et aux autres
[29].
[*]
Patrick
Vauday : né en 1949 à Clermont-Ferrand. Études de philosophie ; D.E.A. du département de psychanalyse de l’Université de Paris VIII (“ Sartre et le paradoxe de la psychanalyse sans inconscient ”). Thèse de philosophie : “ L’image et le réel ”, 1998 (directeur A. Badiou). Activités de recherche : séminaire de philosophie esthétique, IUFM de Paris, hiver 1998 ; séminaire du Collège International de Philosophie, 1
er semestre 1999-2000 :
Image, représentation, peinture : y a-t-il une peinture sans image ? A publié de nombreux articles, entre autres : “ L’image de synthèse entre science et art ”, dans
L’aventure humaine, n° 3-4, hiver 1995 ; “ L’énigme de l’arrivée ” (centenaire de la psychanalyse et du cinéma) dans
Passages, n° 72, sept. 1995 ; “ Un soir, un train : l’entrée du cinéma en gare du
xxe siècle ”, dans
(Le) Télémaque, n° 5, fév. 1996 ; “ Le savoir du lieu ”,
ibid., n° 9, fév. 1997 ; “ Narcisse ou du pouvoir de l’image ”,
La Mazarine, n° 5, 1998 ; “ Récit/Série : Gombrowicz ”, 1998 ; “ Gustave Courbet : art et politique ”,
La Mazarine, automne 2000. Ouvrages en collaboration :
Individu et société, (1994) ;
Anthologie de culture générale, (1995) ;
La matière des images. Poétique et esthétique (2001).
[1]
Robert
Jaulin,
Gens de Soi, Gens de l’Autre, coll. 10/18, Paris, 1973.
[2]
Tintin, le fameux personnage de bande dessinée créé par Hergé dans les années 30, en est un autre exemple. Rappelons qu’il s’agit d’un jeune reporter que ses enquêtes conduisent toujours dans un pays étranger qui sert de toile de fond exotique à des aventures dans lesquelles l’esprit colonial le dispute au goût du voyage. Parmi bien d’autres titres mentionnons
Tintin au Congo (1930),
Tintin en Amérique (1931),
Tintin au Tibet ( 1960) ; tous les albums d’Hergé sont publiés aux éditions Casterman.
[3]
Roland
Barthes,
La Chambre claire, Cahiers du cinéma/Gallimard, Seuil 1980, p. 28.
[4]
Sartre,
L’Être et le néant, Le Regard, 3ème partie, chap. premier, IV, Paris, Gallimard 1943, p. 310-364.
[5]
Michel Foucault a également montré la part prise par le savoir médical dans l’institution historique du regard ; voir
Naissance de la clinique, Paris, PUF 1963.
[6]
Du latin
indigena, littéralement “ qui est né dans le pays ” ; les botanistes notamment distinguent les plantes indigènes et les plantes exotiques.
[7]
Pierre
Clastres,
Les Indiens Guayaki, collection Terre Humaine, Paris, Plon 1972.
[8]
Titre d’une grande exposition photographique qui s’est tenue dans les années 50, commentée par
Barthes dans
Mythologies, Seuil 1957.
[9]
En français, il désigne l’image matérielle de la photographie et ce qu’on appelle dans les arts poétiques et plastiques des “ lieux communs ”, c’est-à-dire des images toutes faites.
[10]
Ainsi de cette réclame bien connue des Français qui vantait les mérites d’une marque de cacao avec l’effigie d’un Africain bon enfant.
[11]
Pierre
Loti,
Madame Chrysanthème, Paris, Kailash Éditions 1996, p. 188.
[12]
André
Rouillé, “ Japon, observatoire de la photographie ”, dans
La Recherche photographique, éditorial du n° 9 consacré au Japon, octobre 1990, p. 5.
[13]
Sur ce point historique, lire notamment Koji
Taki, “ Analyse d’une photographie politique : Portrait de l’empereur ”, dans
La Recherche photographique, op. cit. ; “ The setting : nineteenth-century Japan ” et “ Early photographic techniques and their introduction to Japan ”, dans
Souvenirs from Japan. Japanese photography at the turn of the century, Londres, Bamboo Publishing Ltd. 1991.
[14]
Pierre Loti fait allusion à l’usage déjà très répandu à Nagasaki de la photographie collée sur la carte de visite ;
Madame Chrysanthème, op. cit., p. 112.
[15]
D’abord publié en feuilleton dans le journal
Le Figaro, puis sous forme de livre en 1887. Puccini s’en est inspiré pour son opéra
Madame Butterfly. Officier de marine, Pierre Loti a séjourné au Japon une première fois en 1885, une seconde fois en 1900-1901.
[16]
Pierre
Loti,
Madame Chrysanthème, op. cit., p. 36.
[17]
Parmi d’autres livres on peut se reporter aux photographies de la collection Schilling, reproduites dans
Souvenirs from Japan, op. cit..
[18]
Voir les photographies de la collection Schilling,
op. cit.
[19]
Op. cit., p. 79.
[20]
Op. cit., p. 14.
[21]
Voir Thierry
Liot,
La Maison de Pierre Loti à Rochefort,
1850-1923, Édition Patrimoines Média. Si la pagode japonaise que Loti avait reconstituée dans sa maison de Rochefort a aujourd’hui disparu, on peut encore y voir son intérieur turc.
[22]
Sur ce point, lire “ Early photographic techniques and their introduction to Japan ”, dans
Souvenirs from Japan, op. cit., p. 21-26.
[23]
Théodore
Duret,
Les Peintres impressionnistes, Librairie parisienne 1878. Théodore Duret fit un séjour au Japon de fin 1871 à début 1873 où il eut la révélation de l’art de ce pays ; voir
Livres et albums illustrés du Japon réunis et catalogués par Théodore Duret, Paris, Éditions Leroux 1900.
[24]
Claude
Lévi-Strauss,
Race et Histoire, Paris, Gonthier/Médiations 1952.
[25]
Allusion au slogan : “ Vous en avez rêvé, Sony l’a fait ! ”.
[26]
Jean-Marie
Schaeffer,
L’Image précaire, Paris, Seuil 1987.
[27]
Roland
Barthes,
La Chambre claire, op. cit.
[28]
En partie reproduite dans
Souvenirs from Japan, op. cit.
[29]
Sur les aspects de la photographie japonaise depuis la Seconde Guerre mondiale, voir notamment
La Recherche Photographique, n° 9,
op. cit.