2001
Diogène
Des regards à perte de vue
Regard humain, regard inhumain, regard de proximité
Tanella Boni
[*]
(Université de Cocody, Abidjan, Côte d’Ivoire.)
Le nouveau-né ouvre les yeux lors de sa venue au monde. On ferme les yeux du mort parce qu’il n’est plus du monde des vivants. C’est par le regard que nous entrons au monde, que nous prenons possession du monde, que nous quittons le monde des vivants. Mais nous ouvrons les yeux ou nous les fermons sur les êtres et les choses qui nous entourent. Parmi ces êtres, il y a d’abord l’autre humain, qui nous ressemble ou qui est différent de nous, qui a aussi un regard. En ce sens, vivre c’est regarder l’autre et se regarder soi-même. Les artistes, et singulièrement ceux d’entre eux qui travaillent avec le regard et la lumière, le peintre, le photographe, le cinéaste par exemple, montrent que l’art est avant tout un regard sur la vie, un regard de soi sur l’autre peint, photographié ou filmé. Dans le même temps, la photo ou la peinture de l’autre dit quel type de rapport nous entretenons avec le monde et qui nous sommes. Car il n’y a pas de regard anodin. Chaque regard, d’où qu’il vienne, est empreint de culture. Le regard en art fait partie de l’écriture. Mais en regardant l’autre comment le voyons-nous, est-ce que nous le voyons ? L’aveugle voit mal, mais il a un regard parce qu’il a un corps, une sensibilité, un esprit et d’autres facultés qui lui permettent d’entrer en relation avec l’autre.
Tout regard n’est-il pas d’abord geste de l’Å“il, mais aussi position du corps, par rapport à d’autres corps, d’autres êtres vivants, par rapport aux choses qui nous entourent, par rapport à l’autre ?
Dans le même temps, ce geste physique a une signification spirituelle : notre Å“il regarde, notre esprit aussi. Le regard est ce par quoi nous tissons des liens, nous créons des Å“uvres d’art. Or l’autre n’est ni une machine, ni un ordinateur, ni une chose, ni un animal. L’autre est supposé être un être humain, avec un corps, une âme, toutes les facultés qui lui permettent d’appartenir, d’emblée, à l’humanité. Voilà pourquoi nous nous représentons l’autre comme semblable ou comme différent de nous. Ainsi du regard comme geste de l’Å“il, organe des sens capable de voir l’autre et de se voir soi-même, nous passons au regard qui renvoie au domaine des représentations, de l’image et de l’imaginaire.
Or, il semble que ce soit dans le champ des représentations et de l’imaginaire que tout se joue, que mon regard imagine l’autre tel qu’il veut bien le voir : à sa place d’être humain ou ravalé au rang d’une chose ou d’une bête. Il peut se faire aussi que l’image que nous avons de nous-mêmes ne dise rien de ce que nous sommes. Nous pouvons vivre parmi nos rêves et nos désirs qui n’ont rien à voir avec la vie réelle.
Aujourd’hui, ce sont les moments tragiques, les violences de toutes sortes, les catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme qui nous disent l’importance du regard. C’est en effet à ces moments-là que, dans la proximité, se croisent les regards, qu’ils se personnalisent, font appel à la mémoire. Voilà pourquoi, dans ces lignes qui suivent, nous analyserons quelques aspects de ce que nous appelons le regard de proximité : de l’individu à l’individu. Ce regard se heurte bientôt à quelques limites, frontières et territoires auxquels les individus ne peuvent échapper. Le regard devient plus lointain, fait intervenir la distance et la différence, ne reconnaît pas l’autre tel qu’il est et pourrait donner quelques indications sur sa propre position dans le monde : c’est le regard de la différence. Ce regard de la différence n’est pas l’apanage de l’autre qui vient de loin, comme nous le montrerons. Il peut être celui du très proche qui ne reconnaît pas notre appartenance à une humanité étendue à tous les êtres humains. Il y a aussi cet autre regard qui ne prend pas position parce qu’il crée constamment ses propres images, les renouvelle sans cesse. C’est le regard de l’artiste.
Extinction du regard, disparition du visage
Il y a des textes littéraires qui sont entièrement construits sur des clins d’
Å“il, des histoires de regards en rapport avec la mémoire, avec les guerres et les violences passées ou présentes, c’est le cas du premier roman publié par Kossi Efoui :
La Polka
[1]. Le roman commence par le regard sur l’immobilité de l’espace dans lequel les lieux de vie sont à peine reconnaissables. Un drame s’est passé, le lecteur ne sait pas exactement quoi ; les rues et les places qui indiquaient le sens de la vie, du mouvement, “ de la fête ”, de la “ bombance ”, sont devenus sable, poussière et cailloutis. “ Je suis assis, avec vue sur la rue immobile. Le regard s’arrête là, à l’amon-cellement de décombres : pans de murs tombés avec portes et fenêtres et leurs armatures secrètes dénudées par le feu
[2] ”. Tout se passe comme si le personnage assis regardait un monde qui se meurt. Ce monde est loin de ressembler à une nature morte. Il est d’abord un lieu d’habitation qui semble avoir perdu son âme. Dans un premier temps, le regard ne voit pas encore les humains, mais toutes les traces d’homme sont là. Ce sont des objets de la culture qui sont vus dans toute leur immobilité comme s’ils n’étaient plus dans le temps. C’est, en effet, le premier lieu d’habitation de l’homme qui est représenté : la maison. Mais ici le regard décrit la maison en morceaux : murs, portes et fenêtres, traces de construction qui, par le passé, a dû abriter une vie d’humain caractérisée en premier lieu par l’intimité. Le passage du feu destructeur dans le lieu d’habitation des humains accentue l’impression de désolation, comme si le regard du personnage n’imaginait que ruines et absence de vie. Pourtant des corps, d’hommes et de bêtes, apparaissent dans ce décor de guerre. Les corps sont tout aussi immobiles. Ils se ressemblent par le regard. C’est le regard qui est devenu, dans cette situation exceptionnelle, où la vie devient immobile ou en tout cas passe au ralenti, le dénominateur commun à tous les corps. Le narrateur va plus loin. Dans des conditions où toute trace de culture devient dérisoire, perd son sens, dans ces moments où les humains ne reconnaissent plus leurs points de repères, leurs trajets, leur lieu d’habitation par la faute de quelque violence extrême, le regard d’humain n’est plus ce qu’il était. Il n’y a plus de regard qui appartienne à chacun en propre. Dénominateur commun qui dit le restant de vie chez la bête et l’homme qui lutte pour la survie, le regard dans les moments de détresse infinie rapproche l’homme de l’animal, ne permet pas de faire la différence, tend à niveler les strates de vie, s’éteint ou presque. Quelle différence y a-t-il alors entre l’être humain et l’animal au moment où le visage se transforme en une masse qui a perdu toute singularité ? De l’animal à l’homme, il n’y a plus que des faces, comme on le voit dans le cas de tremblements de terre ou d’inondations quand hommes et bêtes, à bout de souffle, ne sont plus visibles que comme corps qui s’accrochent à la vie. Comme le dit Kossi Efoui : “ Tous les traits des visages ont été redessinés par quelque chose de brutalement rentré dans le regard, qui a rendu identiques les faces immobiles. Hommes et animaux se partageaient la même gueule, le même masque d’ébahissement
[3] ”. Ici les corps se métamorphosent pour mieux résister, retombent à l’état de matière informe, comme si toute âme et toute mémoire avaient disparu.
Quand le regard ne permet plus de distinguer les individus entre eux et de faire la différence entre l’homme et l’animal, c’est que le corps a perdu une caractéristique essentielle : la sensibilité. Ici l’immobilité des corps est celle des pierres ou des morceaux de bois sans vie. Le regard humain est celui qui, par la sensibilité particulière qui l’anime apporte ombres et lumières sur un visage d’humain. Le regard inhumain est donc celui, déshumanisé dans des circonstances extrêmes, qui rend le corps méconnaissable. Tout se passe comme si l’âme humaine avait perdu sa spécificité. Dans ces conditions, c’est l’humain en l’homme qui ne s’exprime plus par le regard corporel. Et le regard qui le voit se le représente comme un objet – ou une matière – ou un animal. L’individualité perd son sens. Car ce que dit le regard à l’autre n’est-ce pas d’abord ceci : “ Je suis là, que me veux-tu ? ” En perdant son sens, l’individualité emporte avec elle une bonne partie de la dignité humaine.
Au carrefour de l’aide humanitaire
Les images les plus médiatisées, qui font le tour du monde, montrent, par exemple, une Afrique au regard déshumanisé, au visage défait. Ce sont les femmes et les enfants aux corps squelettiques qui meurent de faim en Somalie, au Soudan ou dans les pays du Sahel où sévit périodiquement la sécheresse. Ce sont aussi des enfants et des femmes malades, dans des camps de réfugiés, au Congo, en Guinée, en Sierra Leone… La plupart du temps, la caméra capte un regard porté par des yeux grands ouverts, globuleux, des yeux d’où se retire la vie à petites doses. La misère se lit sur les visages marqués par la souffrance physique et morale. Parfois les corps sont nus, en guenilles, comme pour en rajouter au spectacle de l’extrême désolation. On sait aussi que les images ainsi montrées inscrivent dans leur cadrage un peu de nourriture provenant d’une aide internationale. Ceux qui apportent l’aide filment l’état dans lequel ils ont trouvé les corps mourants ou presque. Ces images montrant des êtres humains réduits à l’état de bêtes, des êtres humains qui, à cause de la guerre ou d’une catastrophe d’une autre nature ont perdu leurs points de repère, disent à quel point l’autre venant de loin, de l’Occident de préférence, apporte avec l’aide humanitaire un regard de l’autre qui tend non seulement à provoquer la pitié, sentiment humain, mais aussi à vulgariser l’idée suivant laquelle la dignité humaine n’existe plus dans certaines régions de ce monde que l’on dit globalisé.
Après tout, de tous temps, les guerres et les violences de toutes sortes ont désorganisé des sociétés entières et jeté des humains sur les routes de la souffrance et de l’errance. Mais aujourd’hui, cela se passe et se voit au grand jour parce que l’information et l’image qui prolongent la vision du monde, instruisent, informent et/ou déforment la réalité. Les images circulent là où elles ont quelque chance d’être vues, surtout par ceux qui ont les moyens de les regarder. Ceux qui savent lire et écrire, ceux qui possèdent la télévision par exemple, ou ceux qui ont accès à l’Internet. Ceux-là regardent, filment, photographient et rapportent des images de l’autre monde où vivent des êtres à la limite de l’humanité, à cause de violences perpétrées par d’autres hommes ou de catastrophes naturelles. L’Occident filme, rapporte des images à diffuser partout dans le monde. Mais ceux-là mêmes qui sont regardés se voient-ils tels qu’ils sont vus ?
Le spectacle quotidien qui résulte de l’aide dite humanitaire est donc celui, bien ambigu, d’un regard de l’autre qui, parce qu’il se veut humain, enlève au regard de celui qui est vu toute humanité. Quand, en effet, le regard du journaliste ou de tout autre envoyé spécial croise le regard des personnes en détresse, il se produit, de part et d’autre, à ce carrefour, quelque chose d’insoutenable. Là, des êtres humains se classent, bien malgré eux, en plusieurs catégories : ceux qui, actifs, apportent l’aide, parce qu’ils voient les autres mourir ou dans un état de dénuement complet ; les autres, assistés, qui ont perdu leurs points de repère, le sens de l’apparte-nance au territoire de leurs ancêtres, vivant dans la peur. L’aide humanitaire fait donc partie du regard d’un monde globalisé dans lequel l’Occident joue le rôle du vigile qui veille au grain – au propre et au figuré – qui soigne les corps et apporte un peu de réconfort. On ne s’étonnera donc pas que, de temps à autre, des personnalités de marque, ministres, princesses, diplomates… descendent dans des camps de réfugiés, afin que les images, fortement médiatisées, continuent de faire l’éloge du regard de l’autre sur l’autre, celui qui perd sa condition d’être humain.
Mais remontons plus loin dans l’histoire de l’humanité. Celle-ci avait déjà mis face à face et souvent de manière violente ceux qui aident aujourd’hui et ceux qui sont assistés. Il y eut des époques où la question de la dignité humaine avait été occultée au profit de l’idée de travail et celle de marché. Car des êtres humains furent vendus et achetés. La représentation qui accompagne ces actes a fait de l’Africain non pas un être humain à part entière mais une marchandise, une bête de somme, ou du “ bois d’ébène ”…
À la limite, l’esclave dont nous parlons était seulement un corps robuste, capable de se révolter, comme en témoigne la nouvelle de Prosper Mérimée, Tamango, publiée dans la Revue de Paris en 1829.
Ces êtres vendus et achetés n’avaient pas de visage, ils n’avaient pas non plus de terre ni de famille, puisqu’ils étaient arrachés comme des plantes. Un morceau de bois ne peut en effet avoir ni dignité, ni famille… Il suffit de penser aux représentations des bateaux chargés de “ bois d’ébène ” mis aux fers, pour s’en convaincre.
Il y eut donc un type de regard inhumain qui choisit de ne pas reconnaître l’humanité de l’autre. Regard inhumain porté sur l’autre que l’on ne connaît pas, que l’on trouve étrange, mais robuste et capable de travailler. Celui-ci est alors classé à part, ou en tout cas dans une autre catégorie d’êtres. Parfois ce regard fut plus condescendant. Nous pensons ici à l’idée du “ bon sauvage ” largement répandue chez les philosophes du
xviiie siècle et dans les récits de voyages au temps de la colonisation. Sur l’Afrique, Pierre Loti publiera en 1881 un récit de voyage :
Le roman d’un Spahi. Du
xviie au
xixe siècle, l’Europe découvre d’autres mondes, d’autres cultures fort éloignées de ses propres cultures. Elle les classe sous le signe de la différence, entreprend parfois de les étudier
[4]. Puis les explorateurs feront le tour de l’Afrique
[5], précédant le temps de la colonisation, qui ouvrira un autre cycle de regards sous le signe de la “ pacification ” et de l’apport de la civilisation occidentale à l’autre monde encore “ sauvage ”.
Car l’on sait que le regard qui va vers l’autre lointain n’est pas celui de la proximité. Il est d’abord un regard porté par la violence et le désir de conquête, d’expansion. Dans l’histoire de l’humanité, au temps de la traite négrière, les rapports entre blancs et noirs n’étaient-ils pas aussi des histoires de regards violents, histoires de viols et de possession de corps de femmes ? Sur les côtes africaines, des traces de ces violences restent gravées dans des lieux symboliques qui ont pris possession de nos mémoires : Ouidah au Bénin, El Mina au Ghana, Gorée au Sénégal… Regard du blanc qui a tous les attributs positifs : c’est le regard du maître qui possède maisons et plantations, qui est capable d’acheter un esclave pour le travail harassant de la canne ou d’autres cultures. Regard du noir qui a l’ardent désir de tuer le maître et de prendre sa place. Dans le même temps, le regard de l’esclave sur lui-même est fait d’images refoulées, car il a intériorisé non seulement les coups de fouet ou autres punitions corporelles, mais aussi la terrible traversée de l’océan. De l’esclave noir au coolie indien
[6], la représentation de soi repose en premier lieu sur l’idée de la traversée, l’arrachement à la terre natale, la jetée à la mer immense qui est aussi un espace carcéral. Chez le colonisé, l’image de soi n’est pas plus reluisante. Même après l’abolition de l’esclavage et, bien plus tard dans la deuxième moitié du
xxe siècle au moment où la plupart des pays africains furent indépendants, le regard sur soi ne pouvait se séparer de l’histoire de la domination et oppression. Et l’on peut se poser la question de savoir si les problèmes liés à l’absence de démocratie véritable dans les États, les guerres et l’extrême pauvreté des populations africaines ne prennent pas leur source dans ce regard du colonisateur qui a fini par faire du colonisé un éternel assisté. Économiquement, l’Afrique attend toujours l’aide des bailleurs de fonds, elle s’endette et a du mal a sortir de la spirale de la dette. Politiquement, peut-elle se passer des conseils avisés et du regard de l’ancien colonisateur ? Parfois, l’avenir politique des États dépend des intérêts des grandes puissances dans le pays ; les chefs d’État africains ne sont-ils pas élus sous le regard attentif de ceux qui pourront le mieux sauvegarder ces intérêts ? L’exemple parlant, aujourd’hui, est le cas de la Côte d’Ivoire. Longtemps considérée comme un pôle de stabilité politique et économique en Afrique de l’Ouest, ce pays, depuis plus d’un an, est entré dans l’
Å“il du cyclone et l’on constate à quel point aucune décision importante ne peut être prise pour l’avenir du pays sans l’accord de la France et de l’Union Européenne. L’aide de l’ancien colonisateur est toujours attendue et elle arrive comme une manne qui viendra sauver le pays du chaos
[7]. En retour, le regard de l’assistant technique est toujours présent. Il se renforce au fil des jours car en période de crise, il semble que la confiance ne soit pas la règle entre l’ancien colonisateur, tous les autres bailleurs de fonds d’une part et le pays assisté d’autre part. L’Occident observe d’un
Å“il vigilant, se donne le droit de dire son mot sur la gestion économique, politique et sociale de ce pays.
Le droit d’ingérence, question actuelle, devenue aujourd’hui incontournable dans un contexte de globalisation et de large diffusion de l’information, est aussi une autre facette de la question du regard. Le droit de regard sur la gestion des personnes et des biens apparaît comme une condition nécessaire pour l’octroi de l’aide. Les droits humains, comme en témoignent les différents rapports publiés depuis octobre 2000 sur la situation de crise en Côte d’Ivoire par les ONG telles que Human Rigths Watch, Amnesty International, FIDH et Reporters sans Frontières… sont surveillés de l’extérieur même si quelques mouvements des droits humains s’efforcent de jeter un regard, de l’intérieur, sur les exactions commises. Ont-ils la liberté de le faire ?
Regard de proximité, regard sur soi
C’est sans doute dans l’art et les mouvements de pensée que les regards ont pu se croiser de manière moins violente mais tout aussi significative. Les expositions coloniales en France, Le Musée de l’Homme, celui des Arts Africains et Océaniens de la Porte Dorée à Paris, furent des lieux où des cultures africaines et d’autres cultures “ exotiques ” furent exposées et regardées. Pourtant, c’est autour des valeurs culturelles que l’élite instruite en Afrique trouva à redire, dans la première moitié du xxe siècle, sur le regard du colonisateur. Si coloniser était, dans la conscience du colonisateur, apporter sa propre culture et ses valeurs en même temps que la langue, ceux qui apprenaient cette langue avaient leur propre regard sur leurs cultures. Il y eut d’abord des emprunts de part et d’autre. La sculpture nègre fait une forte impression sur des peintres comme Picasso ou Derain. Chez les Africains, quelques traces du regard sur l’autre apparaissent aussi dans l’art, dans la sculpture plus précisément, sous la forme des statuettes “ colons ” en Afrique de l’Ouest. Ces sculptures représentent le colonisateur tel qu’il est vu dans la vie quotidienne avec des habits symboliques : la culotte et la casquette. Ces sculptures sont vendues dans les marchés des grandes villes fréquentées par les touristes et les amateurs “ d’images coloniales ”.
L’image du nègre (nègre de service ?) fait aussi son apparition dans la publicité comme en témoigne l’exposition
Négripub, images des Noirs dans la publicité depuis un siècle
[8]. Le noir apparaît comme l’être différent qui peut faire vendre un produit : du savon de toilette au chocolat en passant par d’autres produits de consommation courante. Mais le noir c’est aussi la danse et la musique. N’est-il pas celui ou celle que l’on caricature sur une affiche et dont la vie est portée au théâtre dès la fin du
xixe siècle
[9]. Le noir est différent car il peut être méchant ou amusant, passer d’un état à l’autre sans transition. Il a un côté bon enfant. Cette idée sera longtemps partagée par le colonisateur. Peut-être est-elle encore à l’ordre du jour au moment où la plupart des États africains semblent avoir échoué dans la mise en place de politiques prenant en compte les aspirations fondamentales des populations.
Dès la première moitié du
xxe siècle, les élites instruites dans la langue du colonisateur prennent conscience de leur propre image négative reflétée par les mots, les livres et les images de l’autre. À partir de ce moment-là, la bataille se fera autour de la réhabilitation des valeurs et des cultures africaines. La négritude théorisée par Senghor et Césaire dès les années quarante semble donc être une réponse en vue de l’affirmation d’une image de soi, de la mise en place d’un regard de soi sur soi. Rassemblés autour de la revue
Présence Africaine dès 1947, les intellectuels africains et ceux de la diaspora noire s’attellent à la reconnaissance de soi par soi et de soi en écrivant, en publiant des livres, en participant à des congrès
[10]. Aujourd’hui, la négritude semble être passée de mode en Afrique, elle est relayée sans doute par d’autres manières de s’affirmer en tant qu’être humain. Mais elle semble être encore vivace en Amérique, en Colombie par exemple, où la communauté noire, très nombreuse à l’ouest du pays cherche à sauvegarder ses valeurs, à proposer une image positive de soi dans une société où la violence fait la loi et où les noirs n’ont pas encore la place qu’ils auraient mérité d’avoir. Mais quelle est la force et la résistance de ce regard quand on s’exprime dans la langue de l’autre ? Cependant, l’affirmation de ce regard sur soi n’est que la face visible et officielle d’un regard plus souterrain et plus proche de la vie quotidienne.
Si des intellectuels africains et antillais entrent en dialogue avec des intellectuels anglais ou français, comme Théodore Monod, Jean-Paul Sartre et quelques autres, des Africains, parfois moins instruits, travaillent dans l’ombre à la fixation du regard sur soi par l’art de la photographie. Ces dernières années, des trésors photographiques ont été mis à jour chez des photographes africains de la période coloniale. Le beau livre publié sur l’
Å“uvre de Malick Sidibé en est la preuve. Dans ce livre, André Magnin
[11] montre, en introduction, que l’Afrique a découvert la photographie dès la fin du
xixe siècle. Il y a eu, depuis cette époque, plusieurs générations de photographes : “ on venait se faire photographier comme on allait à la fête ; c’était un véritable événement ”. On aimait donc contempler sa propre image qui, loin d’être négative, était pleine de vie, toute en mouvement, enthousiaste. L’Afrique des premiers photographes africains n’est pas triste. Ce n’est pas l’Afrique des grandes catastrophes, ni l’Afrique qui perd. Les individus venaient livrer au regard du photographe un sourire rayonnant, une danse, une émotion, un sentiment fort comme l’amour ou l’amitié. Les enfants apportaient parfois la vivacité de leur regard et la joie de vivre. Malick Sidibé du Mali tout comme Augustt Azaglo
[12] installé à Korhogo dans le Nord de Côte d’Ivoire, avaient pris l’habitude de capter par le regard la vie et toutes les émotions qui tissent la peau d’un être humain, quelles que soient sa culture et son éducation. La photo était tout un reportage sur la vie quotidienne. C’était un regard de proximité. Ces photographes ont-ils réussi, eux et les artistes de leur trempe, à consolider une image positive de soi chez les Africains ? Il est permis d’en douter car, après les années 60, l’histoire de l’Afrique a connu de nombreux épisodes sanglants et dramatiques. Ces épisodes sont venus s’ajouter à une mémoire collective déjà empreinte des réminiscences de la traversée de tous les océans, de la traite des esclaves, de la pacification au temps de la colonisation, des travaux forcés et de toutes sortes de violences résultant de la rencontre de l’autre et du regard de l’autre sur soi.
En littérature, le regard sur soi devient de plus en plus individualisé. Il n’est pas porté par des idéaux partagés collectivement. Chaque écrivain affine son regard dans les années 80 et 90, les nouvelles générations tiennent compte, dans leurs récits et leurs fictions, de l’Histoire. Si, dans les années 70, l’apartheid en Afrique du Sud a été vécu et intériorisé tel un véritable scandale, comme en témoignent les premiers poèmes de Paul Dakeyo
[13], l’écriture aujourd’hui semble épouser les contours de l’histoire recréée par la plume qui met en scène un univers délirant si ce n’est plein de contradictions où l’individu devra trouver sa place. Sony Labou Tansi nous présente une Afrique d’une étonnante complexité, avec ses tares et ses bêtises, la solitude fondamentale de ses femmes et de ses hommes. Le regard de l’écrivain n’est-il pas dérisoire face à l’ampleur des malheurs que vivent les Africains ? Pourtant, la manière de mettre les personnages en scène montre bien que l’espoir est permis. Les regards d’enfants sur leur propre vie sans lendemain nous disent que tout n’est pas perdu, comme chez Ahmadou Kourouma ou Tierno Monénembo
[14]. Perdre ses points de repère n’est ni une honte ni une calamité, il suffit de pouvoir inventer d’autres valeurs pour survivre. Ainsi, les enfants de la survie sont actifs, inventifs en diable jusqu’à leur dernier souffle. C’est l’image d’une Afrique sortie de tous les mythes forgés par le regard de l’autre ou par son propre regard. Aujourd’hui, le regard des écrivains dit l’innommable, avec les mots qu’il faut, sans excès, comme dans le cas du projet dirigé par le Festival de Lille (Fest’Africa) qui a envoyé une dizaine d’écrivains africains au Rwanda quatre ans après le génocide. Ils étaient libres de témoigner ou de ne porter aucun regard sur ce qui s’est passé. Chacun d’eux a décidé d’écrire à sa manière et le résultat de l’entreprise est éloquent. Ils ont trouvé sur place des ossements et des crânes. Ils ont préféré parler aux survivants, ceux pour qui les morts faisaient des rêves, comme le dit Boubacar Boris Diop, afin qu’ils tiennent bon, qu’ils ressuscitent et que la vie continue
[15]. Les vrais morts dans cette histoire seraient-ils donc ceux que l’on appelle survivants ou rescapés ? Mais comment faire revivre des survivants par-delà l’horreur et la folie du regard de l’autre qu’ils croyaient proche ? Au Rwanda, pays devenu le symbole des horreurs africaines, chaque individu n’a-t-il pas été le bouc émissaire du regard inhumain du très proche voisin, frère ou s
Å“ur, père ou mère, ami ou ennemi ? Ceux qui partagent la même langue et la même culture ? Quand la peur et la haine de l’autre prennent possession des regards, elles détruisent les c
Å“urs, avilissent les âmes.
Le regard de la haine qui se pose sur celui ou celle que l’on connaît bien et dont on refuse, par choix, de reconnaître l’humanité ne provoque-t-il pas la pire des morts ? Peut-on encore, dans ces conditions, sauver l’humanité rien qu’avec des mots et des images ? Seule l’écriture peut croire qu’il y a des parcelles de vie à dévoiler, afin que l’humain ne tombe pas définitivement au rang de la bête ou de l’informe. L’écriture devient sans cesse cette mise en scène de regards comme le montre Kossi Efoui. Car c’est le regard qui provoque la rencontre de l’homme et de l’humain sous le signe de l’amour. Dans
La Polka, le héros tombe amoureux de la fille représentée sur une carte postale. Et, à partir du jour où il a posé son regard sur elle, ils ne “ se sont plus quittés
[16] ” même au-delà de la mort. Pourtant le personnage d’Iléo Para, homme hybride, capable d’être le témoin d’un tel miracle, se dit lui-même “ invisible ” sur une photo
[17]. Tel semble être le paradoxe de l’écrivain africain. Il veille sur des parcelles de vie. Il allume des regards inattendus. Il maintient l’étincelle sur les visages des humains, même au c
Å“ur des pires tragédies. Et pourtant, aux yeux de l’autre et à ses propres yeux, il reste l’incarnation de l’invisibilité à tous points de vue. Quel sens peut donc avoir l’expression “ regard sur soi ” si ce n’est la prise en compte de “ soi-même comme un autre ” ? Car la vraie vie de l’écrivain, ses passions et ses émotions ne sont-elles pas celles de ses personnages, ceux à qui il donne un peu de son visage et toute l’acuité de son regard ?
[*]
Tanella
Boni : née à Abidjan (Côte d’Ivoire). Après des classes préparatoires aux grandes écoles (hypokhâgne et khâgne) à Toulouse et à Paris, elle s’inscrit à la Sorbonne où elle poursuit des études de Philosophie. Doctorat ès Lettres et Sciences Humaines en 1987. Elle est actuellement professeur titulaire à l’Université de Cocody à Abidjan. Elle est l’auteur de nombreux poèmes, de quelques nouvelles, de récits, de romans et d’articles divers en philosophie, critique littéraire et critique d’art. Elle collabore à des revues culturelles et à des publications universitaires.
Labyrinthe, poèmes (1984) ;
Une Vie de crabe, roman (1990) ;
De l’autre côté du soleil, récits, jeunesse (1991) ;
La Fugue d’Ozone, récit, jeunesse (1992) ;
Grains de sable, poèmes (1993) ;
Les Baigneurs du Lac rose, roman (1995) ;
Il n’y a pas de parole heureuse, poèmes (1997) ;
L’Atelier des génies, récit, jeunesse (2001) ;
Chaque jour l’espérance, poèmes, à paraître 2001. Ouvrages collectifs :
Les Chaînes de l’esclavage (1998) ;
Lettres aux générations futures (1999).
[1]
Kossi
Efoui,
La Polka, Paris, Éditions du Seuil 1998.
[2]
Ibid., p. 9.
[3]
Ibid., p. 9.
[4]
Comme le fait le géographe La Pérouse.
[5]
René Caillé, fut le premier, en 1821, à découvrir Tombouctou ; Stanley, Savorgnan de Brazza et bien d’autres explorateurs parcoururent l’Afrique de part en part.
[6]
Le poète Khal
Torabully le montre bien dans ses poèmes
Cale d’étoile-Coolitude, La Réunion, Éditions Azalées 1992 et
Chair Corail, fragments coolies, Guadeloupe, Ibis Rouge 1999.
[7]
Tel est le cas des cinq milliards de Francs CFA octroyés par la France en avril 2001, sur un total de mille milliards attendus pour sauver le pays. Bouffée d’oxygène à un moment où la crise politique, économique et sociale a atteint un point de non retour…
[8]
Catalogue édité par Samogy, 1992. L’exposition comportait 310 affiches classées par thèmes et commentées. Travail commencé en 1985 et devenu exposition itinérante à partir de 1994 ; présenté par Marie-Christine Peyrière au Bénin, au Burkina Faso, en région parisienne, à Basse-Terre en Guadeloupe, soutenu par l’
unesco.
[9]
Voir entre autres l’article de Sylvie
Chalaye dans
Africultures n° 3, décembre 1997, p. 37-43 : “ Du dangereux indigène au cannibale sympathique : les images du théâtre à l’époque coloniale ”.
[10]
Présence Africaine : la revue et la maison d’édition seront une plaque tournante du regard des noirs sur eux-mêmes et leurs propres cultures. Autour de cette maison s’est créée aussi la Société Africaine de Culture. En 1997, à Dakar et à Paris,
Présence Africaine a réuni de nombreux intellectuels, écrivains, artistes, universitaires pour faire le bilan de cinquante ans d’existence et ouvrir des perspectives.
[11]
André
Magnin,
Malick Sidibé, Zurich, Scalo 1998, p. 21.
[12]
Photographe que nous avons bien connu pendant notre enfance. Il a exposé ces dernières années à la FNAC, à Paris.
[13]
Citons ici les deux derniers recueils de la série des poèmes dit “ militants ” :
Soleils fusillés, Paris, Droit et Liberté 1977 ;
J’appartiens au grand jour, Paris, Éditions Saint-Germain des Prés 1979.
[14]
Ahmadou
Kourouma,
Allah n’est pas obligé, Paris, éd. du Seuil 2000. Prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens 2000 : ce roman met un scène un enfant soldat qui raconte son histoire. Tierno
Monénembo,
L’Aîné des orphelins, Paris, éd. du Seuil 2000 : l’auteur imagine un regard d’adolescent condamné à mort à 15 ans, dans une prison de jeunes de 7 à 17 ans, au Rwanda, au moment du génocide.
[15]
Boubacar Boris
Diop,
Murambi, le livre des ossements, Paris, Stock 2000, p. 229.
[16]
Kossi
Efoui,
La Polka, op. cit. p. 36 : “ Nous ne nous sommes plus quittés. Ma vie s’est arrêtée. Mais ce n’est pas la mort. C’est le silence. Quand on sourit de justesse à l’instant du flash. Je me suis senti comme sur une photo. ”
[17]
Ibid., p. 92 : “ Jamais Iléo Para n’a su se reconnaître sur une seule photo, ancrant définitivement son inquiétude dans l’idée qu’il ne sort pas du papier et que sa peau ne retient pas la lumière. ”