2001
Diogène
Rapports sociaux et recompositions économiques
Le communisme : entre don idéologique et don au quotidien
Ivaylo Ditchev
[*]
(Université de Sofia, Bulgarie.)
La tentative d’interpréter la société communiste à travers le fait social total du don reprend la démarche de Mauss qui essayait d’expliquer la reproduction des sociétés sans lois écrites, ni institutions étatiques. Il s’agit d’une culture de révolution chronique (au sens étymologique), où la règle du jeu change de plénum en plénum, les institutions sont en état de réforme permanente, la science découvre tous les cinq ans des nouvelles vérités et les héros d’hier sont les traîtres d’aujourd’hui. L’idée même de vivre dans une société transitoire
[1] rend toute forme sociale temporaire, irréelle – en commençant par la disparition annoncée de l’État, de la famille et de la propriété privée.
Pour comprendre comment un tel chaos a pu tenir pendant des décennies, je ferai l’hypothèse qu’avec la destruction systématique des rapports contractuels, le fondement du lien social, sous le communisme, est passé du côté du don, pour ainsi dire, le don à l’âge de sa reproductibilité technique. Dans cet article, j’essaierai donc de reconstruire l’imaginaire communiste et je tenterai d’interpréter l’étrange marasme postcommuniste dans cette optique.
Don, sacrifice, transgression
Commençons par quelques considérations théoriques. Le don est l’inverse de l’interdit : on ne peut donner que parce que certaines ressources sont rares. Si elles ne le sont pas de manière naturelle, la culture les raréfie en soumettant leur usage à certaines contraintes. Plus on impose d’interdits, plus abondantes deviennent les ressources à distribuer, plus la cohésion communautaire est forte.
Par exemple, partir en voyage n’est pas nécessairement un don, à moins que quelqu’un vous paie le billet. Cependant, si les autorités avaient préalablement criminalisé toute sortie du pays, obtenir un “ visa de sortie
[2] ” devient un service précieux rendu par plusieurs personnes qui vont prendre le risque de se porter garants de votre retour (en mettant en jeu leur carrière, parfois même leur vie). C’est ainsi qu’une simple excursion à l’étranger se transforme en n
Å“ud de relations humaines, liant les individus les uns aux autres par l’amitié, l’espoir, l’obligation morale, etc.
Dans les sociétés pré-modernes, les interdits relèvent d’une certaine transcendance, celle des dieux, des ancêtres, de la tradition. Ce qui caractérise la modernité, c’est le fait que les interdits perdent leurs fondements transcendants ; c’est la culture des interdits immanents. La modernité communiste est certainement la plus radicale : tout est possible en principe, et si des choses vont à l’encontre de nos désirs, c’est soit, pour l’instant, que les scientifiques n’ont pas encore trouvé la solution ” (par exemple : n’arrivent pas à ressusciter Lénine et à le “ rendre aux masses ”), soit qu’un “ certain ennemi, bien immanent, nous empêche d’atteindre le but ” (s’il y a une pénurie de vélos, c’est qu’il faut construire des fusées cosmiques pour battre l’impérialisme). Le modèle atteint sa limite logique quand c’est la même instance qui impose l’interdit et qui le lève. C’est bien sur ce court-circuit de l’immanence moderne que repose la machine de légitimation du pouvoir communiste
[3].
La deuxième considération concerne l’aspect transgressif du don. Ce dernier est interprété par toutes les cultures comme dépassement des règles de la vie quotidienne, de la raison utilitaire, des normes froides et formelles. C’est bien pour cela qu’il fascine ! En effet, toute activité généreuse ou sacrificielle
[4], en communisme, se présente sous la forme de transgression : en commençant par le révolutionnaire sacrifiant sa vie pour la liberté, en passant par l’instructeur du Parti, en train de
dékoulakizer, qui reçoit une balle dans le dos, pour finir avec le fonctionnaire qui contourne la règle pour trouver un appartement pour un proche. Avec la victoire définitive du système, on se retrouve dans une situation quasi-postmoderne où règle et transgression se mirent et se légitiment mutuellement.
Le régime se présente comme plus humain que nature, car il implique un dépassement permanent de ses propres règles (perçues officieusement comme arbitraires). Il y a des lois, mais le secrétaire du parti les contournera pour venir en aide aux gens simples, il y a un appareil bureaucratique, mais on le ridiculisera au profit d’un certain volontarisme éthique. Cet auto-dépassement structurel du communisme fut à l’origine du paradoxe constaté par François Furet : de nouvelles vagues de croyants y adhéraient sans profiter de l’expérience et du désillusionnement de la génération précédente ; en effet, c’était une surenchère dans l’auto-dépassement transgressif du système.
Croyait-on au communisme ? Reformulons la question en termes moins psychologiques : les investissements symboliques faits dans le système étaient-ils perçus comme valides ? Les sacrifices idéologiques rapportaient-ils des capitaux sociaux ? La réponse s’éclaire si on passe de l’imaginaire vers le symbolique.
[5] Tout comme dans le cas du don lui-même…
Le messianisme révolutionnaire
Dans les années 20, le communisme en Russie fut pensé beaucoup plus comme un bouleversement métaphysique que comme un changement social. Le potlatch dans le sacrifice du monde ancien devant le regard émerveillé de l’humanité progressiste ne connaissait apparemment pas de limites. L’acte héroïque de la coupure
[6] avec le passé légitimait les positions sociales (sous le stalinisme cet aspect volontaire remplacé par la mise en valeur des origines ouvrières ou paysannes). Notons que la logique révolutionnaire était déjà pensée par Dostoïevski dans les
Possédés : le meurtre de Dieu visé par Kirilov est, en effet, un suicide.
Mais il existe également une autre logique sacrificielle héritée, elle, de Nicolaï Fiodorov
[7]. Dans la deuxième moitié du
xixe siècle, ce penseur bizarre prêchait l’union de toutes les forces de l’huma-nité, tout son potentiel scientifique et technique pour remplir une tâche
supramoraliste : la résurrection générale (qu’il appelle
patrification – refabrication des pères) de tous les morts et, par là, le remboursement intégral de la dette des vivants. Une fois la vie rendue aux pères par les fils reconnaissants, la procréation ne sera plus nécessaire, car l’humanité aura rempli son devoir principal et le temps pourra s’arrêter. Et, comme les habitants de la terre seront devenus trop nombreux, il faudrait “ sortir dans le cosmos ” – une idée qui accompagnera toute l’histoire du communisme
[8]. Cette utopie autant pieuse que radicale produisit de nombreux hybrides avec le marxisme-léninisme tels que les biocosmistes, certains groupes futuristes, etc. Plus tard, dans son anti-utopie
Tchevengur, l’écrivain Andreï Platonov (un autre Fiodorivien convaincu) présentera l’échec du communisme par la mort d’une petite fille n’ayant eu rien à faire avec la société ancienne : en dépit de tous les sacrifices, le communisme n’a pas réussi à combattre la mort, il n’a fait que produire plus de mort dans le monde.
Il convient de mentionner le poète Alexeï Gastev, fondateur de l’Institut central du travail, qui prônait une réglementation minutieuse de toute activité de l’ouvrier. Son
chronocrate, illustrant et schématisant la bonne organisation du travail, était dans le bureau de Lénine. Les membres de la
Ligue du temps (1923-1926), conçue pour combattre la perte irrationnelle de temps dans la vie sociale
[9] se promenaient dans les rues de Moscou avec des
chronocartes, sur lesquelles elle notait toute perte de cette ressource précieuse de la nouvelle société. Il se dessinait l’utopie d’une société rendue cohérente, performante et collectiviste par la force anonyme “ science ” : une fois le saut volontaire (le sacrifice du passé) fait dans le domaine de la raison technique tout devrait fonctionner de manière quasi-automatique.
Cependant, l’époque n’était pas tout à fait claire sur ce point. Dans son ouvrage
Le grand commencement Lénine va faire un mélange assez curieux entre la louange du
taylorisme et les appels moraux au travail volontaire qui permettrait de multiplier par 13 la production de blé. Au cours des années, ce sera cette deuxième vision qui l’emportera sur le front idéologique. Comment cette combinaison contre-nature fut-elle possible aux origines du monde soviétique, entre
taylorisme et (ce qu’on appellera plus tard)
stakhanovisme ? En tout cas, s’il faut chercher quelque chose qui les réunit : c’est l’euphorie sacrificielle – dans la rupture pour le premier, dans l’auto-dépassement pour le second. Notons que, pour Lénine, les
subotniks (journées de travail gratuit) dont il est question dans le texte
[10], sont une occasion de purger le parti de tous ceux qui ne sont pas prêts à se soumettre à la discipline communiste exceptionnelle et à travailler héroïquement sans récompense, en d’autres termes, de tous ceux qui ne sont pas prêts au double sacrifice exigé par le nouvel ordre moral. Après le 25 octobre 1917, les nouveaux membres du parti ne pouvaient être admis au PC qu’après une période d’essai de 6 mois de
travail révolutionnaire.
Susan Buck-Morss
[11] met l’accent sur le décalage entre l’état réel de l’industrie et l’utopie de l’industrialisation. Contrairement aux sociétés déjà industrialisées, le
taylorisme soviétique n’avait pas un sens pragmatique ; il s’agissait beaucoup plus d’un rêve des machines que d’une optimisation de leur usage. Les pratiques disciplinaires-scientifiques des bolcheviques enthousiastes devraient donc être vues plus comme anticipation, comme des gestes incantatoires, des “danses de la pluie ” contemporaines.
La formation des corps collectifs
Pendant l’époque de Staline, le taylorisme disparaît complètement des discours pour céder la place au stakhanovisme. La façon de travailler du mineur Alexei Stakhanov (1934, dépassement des normes de 1400%, soit 102 tonnes de charbon en une seule journée de travail) contredit toute scientificité. En effet, on peut dire que le passage de l’utopie tayloriste vers l’idéologie du stakhanovisme (au sens que Mannheim donne à cette opposition), implique une certaine négation de l’avant-garde, que celle-ci soit conçue au sens léniniste comme le parti communiste ou en tant que l’ensemble des spécialistes dans un domaine donné. Plus personne ne se situe au-dessus de l’échange sacrificiel entre l’individu et le peuple incarné par le Guide lui-même ; ni les ingénieurs, ni la science, ni les interprètes du marxisme, ni la vieille garde bolchevique ont droit à une position privilégiée en dehors de la circulation sacrificielle. Aucune garantie donc pour l’acteur social : l’argent a perdu son sens, le savoir change en permanence au cours du progrès historique, la droiture idéologique fait l’objet de soupçons et d’exigences irréalisables. On n’a plus de droits, il faut tout donner, tout recevoir. Le don devient donc un fait idéologique total (pour paraphraser Mauss) ; en dehors de lui, il ne reste que la violence.
Notons que la “ révolte des masses ” moderne était dirigée en grande partie contre les élites, utilisées par les dirigeants communistes comme boucs émissaires de la modernisation. Le système peut être vu comme une dictature du prolétariat non seulement sur la “ bourgeoisie ”, mais beaucoup plus sur
l’intelligentsia
[12] qui, elle, n’est pas exterminée et ne peut pas l’être dans une société industrielle (avec l’exception notoire du Cambodge). La différence de salaire entre un ingénieur et un ouvrier, au temps du socialisme réel, ne correspondait jamais à leur rôle dans le processus productif. Par conséquent, le système commençait, dans les années 30, à accorder à l’
intelligentsia certaines
privilèges pour la responsabiliser, ce qui la rendait encore plus haïe, donc mieux adaptée au rôle de bouc émissaire. Par ailleurs, la critique contre les “ bureaucrates ” était d’actualité depuis Mayakovski, en passant par Ilf et Petrov jusqu’à la
Literaturnaia gazeta de la
perestroïka. Le bureaucrate, c’est en effet celui qui fit respecter certaines règles, qui connaît certaines lois, qui a un certain diplôme, bref c’est un
intelligent.
Pour légitimer les hiérarchies bureaucratiques en l’absence de vie politique publique, de propriété privée, de traditions, etc., le stalinisme développa un mécanisme sophistiqué de formalisation, de gestion et de conversion des capitaux idéologiques
[13] accumulés par les dons et sacrifices présumés faits pour le système. C’est en cela que consistait, au fond, l’appareil somptueux de l’idéologie soutenu silencieusement par les services secrets. Il s’agit, en effet, d’une méritocratie statutaire complexe basée sur des créances publiques (“ héros de la Grande guerre patriotique
[14] ”), ainsi que privées (“ a dénoncé son mari ”), où une certaine uniformité bureaucratique permettait la mobilité des cadres sur le vaste territoire de l’URSS (la participation ou
subotnik sera reconnue en Biélorussie comme au Tajikistan). Cette machinerie perfectionnée au cours des années 30 sera exportée dans les pays-frères pour créer une uniformité remarquable sur une bonne partie du globe.
Le romantisme des années 60
Le monde stalinien était peint en noir et blanc : il y avait les amis généreux et les ennemis qui refusaient l’échange sacrificiel soucieux de leur propre intérêt (“ ennemi ” est synonyme d’“ égoïste ”). L’ère Khrouchtchev va enrichir ce monde idéologique d’une nuance : outre le grand partage en amis et ennemis, au sein même du camp des “nôtres” va apparaître une division nouvelle entre les idéalistes sincères et spontanés et les bureaucrates sans âme, survivants du glacier stalinien. Cependant, ce n’est pas leur stratégie (“ l’édification du communisme ”) mais leur tactique
[15] qui les distingue : les premiers sont imprégnés du vrai esprit communiste, alors que les seconds s’en tiennent à la forme ; les premiers agissent de leur propre gré, alors que les seconds suivent des directives ; les premiers sont des poètes, des chercheurs, des amoureux, des romantiques, les seconds des petits chefs, des vice-directeurs, des gens sans imagination qui n’ont jamais été jeunes.
C’est là le début d’une timide individualisation de l’homme au sein du corps collectif. Le don est toujours la norme du rapport social, mais on commence à avoir le choix de la manière de le faire : sincèrement ou par contrainte, on agit avec le cÅ“ur ou la raison. C’est bien pour cela que le sujet littéraire préféré va devenir “ la lutte du bien avec le plus grand bien ” (le vieux chef pense à l’accomplissement du plan de l’usine, mais le jeune, outre cela, se souciera des problèmes des ouvriers…).
Mais alors, d’où viendrait cette générosité spontanée à une époque où la lutte des classes est en train de perdre son élan ? Il faut chercher son origine dans la nature humaine. “ Le constructeur du socialisme ”, lisons-nous dans le
Programme du PC soviétique de 1961
[16], est mû par “ la plus haute conscience de devoir moral ” ; le critique littéraire Vladimir Lakchine écrira que “ la carte de parti est le signe d’un sens du devoir hypertrophié ” : elle ne donne pas de droits, mais des devoirs. Dans ce contexte, il convient de mentionner l’article du professeur Efrosimson de 1971
[17], affirmant que “ dans la nature de l’homme, il y a quelque chose qui le pousse constamment vers des actes justes et bons, vers des exploits. ” En d’autres termes, l’âme immortelle de l’homme a été remplacée par une sorte de gène de l’altruisme
[18].
L’époque est marquée par la “ querelle ” un peu kitsch entre poètes et physiciens – les premiers motivés par la vérité désintéressée du cÅ“ur, les seconds par celle de l’esprit. Cependant, il n’y a pas de place, dans ce monde généreux, pour un calculateur pragmatique. L’argent perd son sens idéologique qu’en tirait le stalinisme, beaucoup plus terre à terre : les années 50 ont vu une baisse progressive des prix, alors que, dans les années 60, on ne parlait même plus de cela (par ailleurs, les prix étaient en train de monter). Le critique de cinéma El. Bauman écrit, en 1966, que si quelqu’un regardait les films des années 60, il ne pourrait pas comprendre si, à cette époque-là, l’argent existait et à quoi il servait. Par ailleurs, en 1960, Khruchtchev annonce enfin une date précise pour l’arrivé du communisme : 1980.
À cette époque, la formule sacralisée de l’utopie est bien implantée dans la tête de chaque écolier : alors que le stade préliminaire du socialisme consiste à recevoir proportionnellement à ce que l’on a donné à la société (de chacun selon ses capacités, à chacun selon le travail), au stade supérieur du communisme, le lien forcé entre travail et retour sera rompu une fois pour toutes (de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins). Nous avons là l’utopie parfaite, où don et contre-don ne sont plus liés par un rapport causal : d’un côté, vous avez le plaisir de donner ce que vous voulez à la société, d’un autre, de recevoir tout ce que vous désirez. Cette libération des deux dimensions de l’être humain, fatalement liées jusque-là – celle qui s’affirme en donnant et celle qui s’adonne au recevoir – sera mise sur le compte du développement inouï des forces productives.
Le stalinisme est fondamentalement pragmatique, sa propagande opère avec des messages compréhensibles pour le migrant du village installé dans la ville : avoir à manger, vaincre les ennemis, discipliner les jeunes. Le tournant khrouchtchévien mettra en avant de nouveaux personnages : le poète amoureux, la chanteuse de variété, le cosmonaute, la ballerine
[19]. Tous portent le gène de l’altruisme, tous incarnent le clivage utopique entre don parfaitement désintéressé et récompenses totalement inattendues.
Dans les années de la dite stagnation, le gène de l’altruisme sera graduellement remplacé par la nation, réceptacle des dons, trésorerie de l’héritage culturel et naturel. Des écrivains comme Raspoutine et Raditchkov, Shukshine et Cosic, critiqués dans les années 60, seront plus ou moins officialisés
[20]. C’est l’époque du passage de l’ouvrier vers le paysan, de la ville au village, de l’industrie à une variante socialiste d’écologie. Il ne s’agit plus d’une générosité individualiste et romantique, mais de la dette envers un
patrimoine. Certains parmi ces intellectuels sont des migrants de première génération qui expriment leur nostalgie pour le village
[21].
Chaque pays aura sa dynamique spécifique – l’Albanie sera la première à établir un communisme national-socialiste dur (début des années 60), suivie par la Roumanie (fin des années 60, le discours de Ceausescu lors de l’intervention de la Tchécoslovaquie). En Bulgarie, ce sera autour des festivités du 1300e anniversaire de l’État bulgare (1981) ; la Yougoslavie de MiloÅ¡evic empruntera ce chemin à la fin des années 80. Il s’agit d’une certaine consolidation du pouvoir révolutionnaire, hérité par des dirigeants communistes de seconde et troisième génération, ce qui nécessitait l’élaboration de règles de transmission plus stables. Le changement inaperçu, au lieu de détruire la machine bureaucratique de gestion des capitaux idéologiques qui soutenait le système méritocratique, y rajouta un patriotisme monumental du xixe siècle. Ce dernier entrera en collusion étrange avec les valeurs postnationales du xxie siècle des émissaires occidentaux après 1989.
La double déception de la fin
Un des aspects les plus marquants de la modernité, c’est la mise en place d’une scène universelle du désir où le rapport à soi passe de plus en plus par le regard de l’autre. Dès le début, le communisme soviétique était consolidé par l’émerveillement du monde occidental égoïste et décadent
[22], par l’énergie sacrificielle inouïe dégagée dans une société qui, autrement, porte la plupart des traces de la modernité. C’est pour cela que chaque rupture du communisme avec ses propres principes ou pratiques, au lieu de repousser, fascine à nouveau. C’est bien ainsi que la
perestroïka – le sacrifice final du communisme lui-même
[23] – est devenue la dernière ressource érotique du système qui commençait déjà à se figer, à se stabiliser, à perdre sa couleur sur la scène universelle du désir. En peu d’années, cette ressource s’est épuisée à son tour et, à la grande déception du téléspectateur mondial, les ex-pays communistes ont définitivement abandonné la fantasmagorie messianique, sacrificielle et provocatrice, pour devenir des coins du monde peu passionnants, soucieux de leurs petits intérêts locaux.
Plus curieuse encore fut la déception à l’intérieur des pays en question, une déception fondée sur l’idée vague de dégradation morale. Le thème de la corruption
[24] est devenu, depuis 89, le vecteur central de tout débat politique. Y en avait-il moins sous le communisme ? Certainement pas. Tout simplement, elle fonctionnait sur le registre du don
[25] en combinant des restes de la société patriarcale avec une hyper-modernité bureaucratique. Le mot même de corruption fut importé après 89 ; avant on parlait de pistons, de privilèges, de relations humaines (l’intraduisible
blat en russe), tous ces mots désignant des services en nature qui dépendent du statut de l’acteur social donné.
Imaginons que X admette la nièce de Y dans la cellule du parti dont il est secrétaire, ou la nomme bibliothécaire dans la mairie dont il est chef. X pourrait le rembourser, disons, en lui envoyant des soldats en tant que main-d’Å“uvre gratuite pour la construction de sa maison. Cependant, rendre le service n’est pas absolument nécessaire pour que le système fonctionne (il n’y a que des positions sociales semblables qui disposent de ressources comparables pour faire un contre-don adéquat). La finalité de l’échange est que Y entre en dette par rapport à X, il devient “ son homme ”, sa clientèle et cette alliance, au fond politique, peut s’exprimer par un service concret ou non. Ce qui est plus important, sur le plan social, est que Y n’entreprendra rien contre lui, le soutiendra quand cela deviendrait nécessaire ; et on peut bien imaginer que, dans un système où le politique l’emporte totalement sur l’économique, ce type d’alliances est primordial. D’ailleurs, notons que c’était cette interdépendance personnelle et “ morale ” qui faisait que les dissidents, à l’exception des quelques intellectuels, étaient le plus souvent des marginaux exclus de la circulation des biens et des services (et ce sera d’autant plus facile, pour Brejnev, de les déclarer mentalement dérangés et les mettre dans les hôpitaux psychiatriques). Agir contre le système – créer un “ problème ” – signifiait être infidèle à son patron et, par là, ne pas honorer ses dettes.
Évidemment, ce type d’échanges contredit les normes éthiques officiellement affichées par le système, néanmoins la transgression de ces dernières était perçue comme un acte moral, car il s’agit du don (on fait quelque chose pour un être humain concret, on agit ensemble contre les règles arbitraires inhumaine
[26]…). La monétarisation soudaine de la corruption fut donc accompagnée par un sentiment irrationnel de démoralisation. On ne fait plus
que payer pour le service, sans avoir à être fidèle, ami ou allié. L’échange de dons en nature consolide les statuts sociaux ; l’argent est partout et nulle part, il transcende toute relation sociale et rend son possesseur libre par rapport à autrui ; son introduction donc met en cause le système des statuts comme tel, tout le monde est menacé, tout le monde a le sentiment d’y perdre.
La corruption dans la logique du don présupposait l’attache-ment moral de l’acteur social à l’espace donné ; il y a sa place, il ne peut pas se détacher des relations avec les autres – son statut n’est pas valable ailleurs. Par contre, l’argent peut être transféré à l’autre bout du monde par simple coup de téléphone et son pouvoir semble s’être soustrait à tout contrôle humain pour produire tardivement un choc que l’on avait déjà connu deux siècles auparavant. Il sera difficile de comparer la corruption statutaire sous le communisme et la corruption monétarisée qui lui a succédé ; mais si la seconde produit une angoisse morale plus grande, c’est aussi en raison du sentiment, partagé par les gens simples, de perdre leur place sociale dans un système d’échange devenu à la fois anonyme et déterritorialisé.
·
Bourdieu, P., Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil 1994.
·
Buck-Morss, S., Dreamworld and Catastrophe. The Passing of Mass Utopia in East and West, MIT Press 2000.
·
Caillé, A. Don, intérêt, désintéressement, Paris, La Découverte 1994.
·
Ditchev, I., Donner sans perdre. L’échange dans l’imaginaire de la modernité, Paris, L’Harmattan 1997-A.
·
– Fusées, immortalité, communisme, Les Temps Modernes, 1992.
·
– La modernité enchantée, Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, 9/1997-B.
·
Dufourcq, N., Le don entre pureté et impureté, Esprit, novembre 1995.
·
Furet, F., Le passé d’une illusion, Paris, Robert Laffont 1995.
·
Krastev, I., “ The Strange Rediscovery of Corruption ”, dans The Paradoxes of Unintended Consequences, Budapest, CEU 2000.
·
Laclau, E., “ Introduction ”, dans Laclau, E., (éd.), The Making of Political Identities, Londres, Verso 1994.
·
Lénine, V., Velikii Pochin, Juin, 1919, Œuvres complètes, Volume 29, Moscou, Progres.
·
Staline, I., Discours devant le Congrès du mouvement de toute l’Union soviétique des kholhoziens de choc, prononcé le 19 février 1933, Sofia, Œuvres 1949.
·
Stites, R., Revolutionary Dreams: Utopian Vision and Experimental Life in Russian Revolution, New York, Oxford UP 1989.
·
Veil, P., Genis, A., Les années 60. Le monde de l’homme soviétique, Sofia, Fakel 1/1998.
[*]
Ivaylo
Ditchev : professeur d’anthropologie culturelle à l’Université de Sofia, EPACA, St Clément d’Ochride ; professeur associé à Paris-X Nanterre depuis 1999. Habilitation en sociologie politique à Sofia en 2000. Thèse de doctorat soutenue sur le thème
Échanges symboliques et littérature, 1997. Publications :
L’Érotisme de l’être auteur, 1991 ;
Huis clos dans les Balkans, 1996 ;
Donner sans perdre. L’échange dans l’imaginaire de la modernité, 1997 ;
Le don a l’âge de sa reproductibilité technique, 1999. Articles : dans la revue du MAUSS, 1
er semestre, 1997, n° 9 un article intitulé “ Don et communisme ” ; “ Les métamorphoses de l’identité bulgare ”, 2001, etc.
[1]
À l’Est, cet état d’esprit se perpétue jusqu’à nos jours dans l’idéologie de la “ transition ”.
[2]
Ou tout simplement obtenir son passeport gardé par la police.
[3]
Par exemple, il était interdit dans les années 40 aux enfants des “ ex-personnes ” (la grande bourgeoisie) de faire des études dans les démocraties populaires. Si un peu plus tard, ils étaient quand même autorisés à s’inscrire dans certaines facultés, c’était une faveur que l’on leur rendait, en échange de leur loyauté.
[4]
Dans ce texte, je définis le sacrifice comme don extrême, qui ne peut avoir de contre-partie car passant par la mort.
[5]
Je définis le symbolique, dans la tradition lacanienne, comme le domaine de la pratique des échanges, tandis que l’imaginaire comme celui des représentations de ces échanges.
[6]
E.
Laclau (1994) souligne la nécessaire discontinuité qui fonde toute identité. La coupure politique est ainsi présentée comme la plus radicale et donc comme la ressource identitaire la plus puissante.
[7]
Voir I.
Ditchev, 1997-A : 73-99.
[8]
Par ironie, Fiodorov était le fils naturel du prince Gagarine. Notons l’auto-didacte Tsiolkovskii, élève sprirituel de Fiodorov, qui devint le père de la science cosmique soviétique. Voir I.
Ditchev, 1992.
[9]
Le critique littéraire Platon Kerjentsev l’avait conçue après une réunion où sept milliers d’ouvriers avaient attendu un orateur pendant deux heures. Ce qui frappa l’imagination de Kerjentsev fut le reportage d’un journaliste américain qui avait calculé que, pendant ce temps gaspillé, tant d’ouvriers auraient pu produire un ou deux avions. Gastev et Meyerhold comptèrent parmi les membres de la
Ligue du temps ; Lénine et Trotski en furent des membres honoraires.
[10]
Après sa mort, on les appellera en son honneur les “ samedis léninistes ”.
[11]
S.
Buck-Morss, 2000, p. 105.
[12]
Le mot vient du russe (1920) et ne correspond pas à “ intellectuels ”: il s’agit d’un concept de groupe, d’un statut social (
raznotchinsi, ceux qui n’ont pas de statut dans la société féodale, une sorte de tiers-état socioculturel), lié surtout à une éthique sacrificielle – ils agissent et parlent au nom du peuple muet. La catégorie est également plus large, elle n’inclut pas seulement les écrivains et les penseurs, mais également des professeurs, des médecins, etc. Dans le but d’une meilleure gestion bureaucratique, le régime soviétique distinguait l’
intelligentsia artistique-créative (artistes, écrivains…) et l’
intelligentsia scientifique-technique (chercheurs, ingénieurs…).
[13]
Je forge cette notion d’après P.
Bourdieu, 1994.
[14]
Il me semble inutile de rappeler que les exploits révolutionnaires, militaires ou de résistance (antifasciste) étaient la ressource principale de la fantasmagorie communiste. Dans ce texte, j’essaie d’explorer des aspects moins évidents du rapport entre la logique du don et du sacrifice, et le système communiste.
[15]
Ainsi que leur âge : il s’agit évidemment aussi d’un conflit de générations.
[16]
Pravda, 30.07.1961.
[17]
Dans la revue
Novii mir, cité par P.
Veil et A.
Genis, 1998.
[18]
Je me réfère à P.
Veil et A.
Genis, 1998, ainsi que dans le paragraphe suivant.
[19]
Les artistes émigrés postmodernes Komar et Malamide exprimeront l’absurdité de l’époque par l’image d’un cosmonaute en scaphandre dansant avec une ballerine.
[20]
Leur capital symbolique de combattants contre l’internationalisme est à l’origine des capitaux symboliques qu’ils feront fructifier pour des années à venir (certains deviendront nationalistes farouches après le tournant de 89).
[21]
Voir les scénarios de films par Shukshine en URSS ou Mishev en Bulgarie.
[22]
Pour F. Furet, la raison la plus profonde de la fascination pour les totalitarismes, c’est la “ haine de soi ” du bourgeois, tout-puissant dans le domaine économique, mais qui a perdu son unité morale et sa légitimité dans le domaine politique (
Furet, 1995, p. 31). Le politique, pour A.
Caillé (1994), c’est par excellence le domaine du don (“ le fait social total ” qui rend possible l’unité morale de l’homme).
[23]
Voir
Ditchev, 1997-B.
[24]
Voir
Krastev, 2000.
[25]
Il s’agit, évidemment du don réel en tant que type de rapport social qui impliquant un certain “ intérêt dans le désintéressement ” (P.
Bourdieu, 1994), et non pas l’utopie du don absolument pur, inventé par la modernité (N.
Dufourcq, 1994).
[26]
En fait, le système se légitimait par sa propre négation !