Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522140
184 pages

p. 133 à 145
doi: 10.3917/dio.194.0133

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Rapports sociaux et recompositions économiques

n° 194 2001/2

La crise financière ouverte le 17 août 1998 a confirmé les craintes que l’on pouvait avoir sur la solidité du système bancaire et plus généralement sur celle du système financier de la Russie. Elle a aussi manifesté le lien organique qui existe entre la confiance nécessaire au fonctionnement du système bancaire et la capacité de l’État a être le garant de l’État de droit. Si, depuis lors, des améliorations ont été observées, la question de fond demeure.
Les instances internationales ont posé fréquemment à propos de la Russie la question des rapports entre l’État et le système bancaire dans la transition en termes de financement du déficit budgétaire et de séparation des finances publiques et de la monnaie. Il s’agit certes là d’un aspect important du rapport de l’État à la crédibilité du système bancaire. Mais, plus fondamentalement l’État doit pouvoir assurer la reconnaissance des créances et le paiement des dettes. Il ne suffit pas que les éléments constitutifs de la structure financière soient présents dans une économie pour qu’un fonctionnement satisfaisant s’instaure même en tenant compte des difficultés inhérentes au démarrage de tout processus. En effet, la volonté de marquer la rupture avec le système antérieur a conduit la Russie à opérer en matière financière un passage au marché beaucoup plus vigoureux et radical que dans le secteur industriel alors que les structures et les pratiques antérieures n’y préparaient en aucune façon. C’est cette phase qui est désignée, par approximation, comme transition, par les économistes. En ce sens, la transition recouvre la série des séquences successives du passage entre deux structures organisant les comportements des agents. Ceci n’exclut pas que certaines évolutions puissent s’accomplir dans le cadre d’une structure stable lorsque le comportement des agents ne met pas en cause son autorégulation.
Au cours de cette période, la stabilisation monétaire a été convenablement assurée alors que la crainte de l’hyper-inflation était assez répandue, témoignant de la capacité de la Banque Centrale de Russie à agir sur les variables monétaires. Ces processus se sont inscrits dans une réalité territoriale très particulière marquée par son immensité, sa diversité et sa discontinuité [1]. La complexité est aussi institutionnelle : la Fédération de Russie compte vingt et une Républiques dont les gouverneurs sont élus comme le sont ceux des cinquante Oblast.
Les nouvelles institutions financières, qu’il s’agisse de créations ou d’adaptations d’institutions antérieures, se sont donc mises en place dans un contexte spécifique : celui de la stabilisation (I. Le passage au marché). Les crises financières successives qui ont eu souvent leur origine dans le taux de change du rouble et ont ébranlé l’ensemble du système financier ont clairement fait apparaître la faiblesse du système bancaire et son incapacité à financer une économie qui présente cependant l’avantage, rare dans la transition, d’avoir une balance commerciale excédentaire. La crise d’août 1998 et ses suites ont rendu évidents les dangers d’un système financier construit sur des marchés étroits et des banques peu fiables (II. Une transition financière inachevée).
 
Le passage au marché
 
 
Aucune organisation financière n’est directement transposable d’une économie à l’autre, en raison même de la spécificité des traditions historiques, des particularités des organisations économiques et des savoirs-faire. Or, la volonté de rupture avec le système antérieur et les incitations des organismes internationaux, au premier rang desquels le FMI, ont incité l’État russe à un passage immédiat au marché, sans étapes progressives, pendant lesquelles les autorités monétaires auraient pu vérifier leur capacité de contrôle du système. Elles ont cependant réussi, dans une première période, la stabilisation monétaire dans ces conditions difficiles mais n’ont pas abouti dans leur effort de mise en place d’un système financier efficace.
La mise en place d’un système bancaire axé sur le marché
La réforme bancaire de 1990 visait à l’instauration d’un système bancaire susceptible d’offrir une intermédiation financière différenciée [2]. Elle reconnaît donc à la Banque d’État les prérogatives d’une Banque Centrale. En effet, la réforme met fin à la confusion des rôles entre Banque Centrale et banques commerciales et organise un système bancaire hiérarchisé à deux niveaux. Les banques de second rang disposent d’une assez grande indépendance institutionnelle vis à vis de l’État.
La Banque Centrale est indépendante du pouvoir exécutif, mais aux termes des textes de mai 1990 elle est soumise au contrôle du Soviet Suprême. Dès 1990, des dispositions sont prises pour plafonner puis éliminer la monétisation des déficits publics. La Banque Centrale dispose des deux prérogatives majeures des Banques Centrales : la régulation de la masse monétaire, le contrôle des banques de second rang. Tous les leviers de la politique monétaire sont mis à sa disposition, qu’il s’agisse de ceux qui relèvent d’une politique directe du crédit ou de ceux qui caractérisent une politique de contrôle indirect de la masse monétaire : taux d’intérêt, open market. Mais, la Banque Centrale de Russie va exercer sa tutelle sur un système neuf, donc en apprentissage, et de composition disparate.
En effet, la volonté de marquer la rupture avec le système soviétique se traduit par la liberté de création des banques [3], et, un système bancaire foisonnant succède au système de la banque unique. Les vingt premières banques actuelles de la Russie datent de cette période. Plus de trois mille banques de toutes tailles sont créées, très inégalement réparties sur le territoire, les implantations les plus nombreuses se situant à Moscou et à Saint Pétersbourg. De très nombreuses petites banques apparaissent au départ. Certaines se révéleront rapidement comme des banques de poche c’est-à-dire des banques dont le principal actionnaire est aussi le principal débiteur. Ce type de capitalisation bancaire est générateur de risques et, à partir de 1994, la Banque Centrale de Russie tentera de favoriser l’élimination des banques douteuses. Cependant, la capitalisation insuffisante n’est pas la seule source de risque encouru par les banques russes. Dans le cadre financier résultant des mesures de stabilisation, celles-ci se sont tournées vers des opérations spéculatives de forte profitabilité favorisées par un dispositif législatif permissif et la création de marchés de capitaux étroits donc volatiles.
Rétrospectivement, il paraît évident qu’il était périlleux de ne pas encadrer au départ la création des banques, en les plaçant dès l’origine sous un régime de réglementation exigeant. Plusieurs solutions étaient possibles : le cloisonnement par type d’activité selon la pratique française de 1945 à 1966, ou l’établissement de règles strictes de capitalisation et de ratios de solvabilité pour des banques relevant du modèle allemand de banque universelle. Dans tous les cas, la véritable difficulté était de faire respecter les règles.
D’autant que, dès 1990, des bourses d’échange sont apparues en Russie, à partir de la libéralisation de l’économie en 1992 une quarantaine de bourses réalisent des transactions financières. Leur implantation était régionale, mais leur activité a décru au profit des bourses de Moscou, Ekaterinbourg, Saint Pétersbourg et Vladivostok. En 1992, la Banque Centrale a créé le micex (Marché interbancaire des changes de Moscou). A l’objet initial de transactions de change sur le rouble, dont les opérateurs sont les banques se sont ajoutées les transactions sur les titres d’État puis sur les titres régionaux et municipaux et, finalement, les transactions sur les titres des entreprises. Les besoins de l’État pour le financement de la dette vont fournir à l’activité des marchés un premier support mais aussi des possibilités spéculatives qui en accroissent le risque.
Les obstacles à la stabilisation du système financier
Si la Banque Centrale de Russie parvient à juguler l’inflation, – le glissement annuel de l’indice des prix est effectivement tombé de 2506% en 1992 à 22% en 1996 et à 9% avant la crise d’août 1998 – elle ne parvient pas à assurer l’instauration d’un système financier stable en raison d’obstacles qui échappent à sa maîtrise, et qui relèvent des choix de l’État.
Au départ, le déficit des finances publiques était de l’ordre de 10% du budget financé par la Banque Centrale au taux de 10%. L’émission de bons du Trésor à coupon zéro, et à échéance de 3 à 6 mois, dits G. K. O. a pu apparaître comme plus efficace dans le contrôle de l’inflation, et aussi plus conforme aux recommandations du FMI favorable à l’appel au marché. Ces dernières s’inspirent de références théoriques d’inspiration néoclassique, sinon monétariste [4]. Les G. K. O. émis à partir de 1993 ont connu une croissance nominale explosive. La difficulté de gestion de la dette publique est pourtant beaucoup moins liée à son volume global qu’à la charge d’intérêt supportée par le budget, compte tenu du niveau des taux atteints par les G. K. O. dans la période de stabilisation. Le niveau du déficit public a été aggravé par des comportements qui paraissent étroitement liés à la gestion des finances publiques dans la transition. Celle-ci est aujourd’hui en cours d’amélioration avec la réforme fiscale et particulièrement l’imposition des revenus au taux unique de 13% qui facilite la déclaration de larges couches de revenus moyens. Ne percevant pas ses recettes fiscales, l’admini-stration publique a pratiqué, par mesure de rétorsion, ou pour tenir ses engagements relatifs au déficit public vis à vis du FMI, la séquestration des dépenses c’est-à-dire qu’elle n’a pas procédé pas au paiement des dépenses inscrites au budget et engagées envers les Républiques, les fournisseurs de l’État, et plus encore, il est arrivé qu’elle ne paye pas les salaires des fonctionnaires. Le non paiement des créances est ainsi devenu une pratique courante qui s’est opposée à l’instauration des bases mêmes d’un système financier dans sa forme la plus simple : le règlement des créances et dettes.
La question de la répartition territoriale très inégale du système financier doit aussi être posée. Cependant, la dimension continentale de la Russie et l’implantation régionale de certaines banques ont suscité l’activité de marchés des changes locaux spécialisés dans les devises utilisées pour les transactions locales. Mais la prépondérance de Moscou est assez affirmée et singulièrement renforcée depuis la crise d’août 1998, puisque le micex est actuellement la seule bourse disposant d’une licence pour effectuer les opérations de change.
Aux opérations de change liées à l’activité du secteur productif se sont jointes pendant la période de stabilisation des opérations spéculatives de grande ampleur menées à la faveur de l’absence puis de l’insuffisance du contrôle des changes.
Ces comportements spéculatifs sur le marché des G. K. O ont entraîné à plusieurs reprises la chute du rouble. La politique de change mise en place a contribué à stabiliser les anticipations et donc à contenir l’inflation d’autant qu’elle a été accompagnée de l’obligation pour les entreprises de convertir 50% de leurs recettes en devises en roubles. Après la crise de 1998, cette obligation porte sur 75% des recettes pour les entreprises résidentes. Cela n’empêchera pas une dépréciation du rouble de près de 70% à la suite de la crise du 17 août 1998. Les brutales mesures qui l’ont marquée : moratoire sur la dette interne de l’État, mais aussi gel du remboursement par les banques russes de leurs prêts, des contrats à terme et des appel de marge envers les non-résidents jusqu’au 15 novembre marquent l’aboutissement de la dégradation de la situation financière en 1998. La possibilité ouverte aux ménages de transférer leurs dépôts auprès des principales banques commerciales à la Sherbank, diminuant d’autant la liquidité déjà faible de ces banques confirme l’effondrement du système bancaire.
Les difficultés apparues dans la politique de stabilisation financière sont imputables pour l’essentiel à la défaillance de l’État. L’absence de maîtrise des finances publiques provoquée par l’incapacité de l’État russe à percevoir ses recettes fiscales est à l’origine de l’obstacle majeur à une stabilisation monétaire durable : l’expansion de la dette et la charge des intérêts qui en découle. Dans un tel contexte, les ventes de titres d’État sur le marché secondaire se sont accélérées jusqu’au moratoire du 18 août.
L’effondrement du système financier, en 1998, est d’abord celui des banques. Mais autant la Banque Centrale a contenu avec la plus extrême rigueur la liquidité bancaire, autant elle n’a pas trouvé de solutions efficaces dans le contrôle prudentiel des banques. Elle a bien mis en place et progressivement renforcé des ratios prudentiels concernant notamment le rapport capital/actifs liquides, la capitalisation des banques russes étant très insuffisante lors de leur création. Mais, la Banque de Russie n’a pas veillé à leur respect avec la même pugnacité qu’au contrôle de la liquidité ; sans doute lui était-il difficile de montrer plus d’autorité que l’État dans la persévérance à faire appliquer les règles ; bien qu’elle bénéficiât, cependant, de l’avantage d’avoir réussi la première phase de la stabilisation.
Les causes de l’effondrement du système financier russe en 1998 tiennent d’abord à la difficulté de mettre en place, dans la transition, des règles adaptées au démarrage d’une économie passant sans progressivité organisée d’une économie totalement administrée au marché. Ce qui supposait l’adaptation des agents à un nouvel État de droit, et la protection qu’assure un contrôle des changes du point de vue strictement économique.
Les obstacles rencontrés tant par la Banque Centrale que par les administrations économiques auraient pu être réduits par une conception plus séquentielle de la politique monétaire et financière. Ce qui ne correspondait pas à l’inspiration théorique des recommandations des organismes internationaux. Mais on peut aujourd’hui avancer qu’une meilleure maîtrise du respect des règles aurait pu être acquise par une gestion par étapes de la marche vers le système de marché. Celle-ci aurait été plus favorable à l’apprentissage des agents tant dans leurs fonctions d’intermédiaires financiers que d’organismes de contrôle. Les expériences européennes montrent que, de différentes manières, cela était possible pour les banques, et, aurait pu l’être pour les marchés de capitaux, en particulier dans le cadre d’un contrôle des changes.
 
Une transition financière inachevée
 
 
Le passage à un système bancaire à deux niveaux impliquait la remise en cause de l’organisation de la circulation monétaire, telle qu’elle résultait du principe de la Banque unique. La mise en place d’un système de paiement efficace aurait donc dû constituer un objectif prioritaire [5] de la transition en matière financière. Les efforts de la Banque de Russie, en ce domaine, se sont heurtés à la fois à des obstacles issus de la période antérieure, et, à des problèmes nés de la transition. Le système de paiement a été le lieu de dysfonctionnements importants aggravés, lors des crises, par l’ébranlement du système bancaire. Dès lors le crédit ne pouvait répondre aux besoins de financement des entreprises.
Dysfonctionnements du système de paiement et faiblesse du crédit
Le système de paiement [6] d’une économie est fondé sur l’organisation des relations entre la Banque Centrale et les banques de second rang qui doivent assurer la sécurité des déposants et la capacité de payer des banques [7]. En Russie, compte tenu de l’étendue du territoire, le réseau des Caisses de règlement de la Banque Centrale décentralise son intervention dans les paiements [8]. Les banques de second rang sont très inégalement réparties selon les Républiques et la faiblesse des implantations, voire leur rareté dans certaines régions, a été un facteur d’aggravation de la démonétisation de l’économie. La capacité des banques à opérer entre elles le règlement des créances de leurs clients, ce qui est un aspect essentiel du système bancaire, demeure l’un des points faibles en Russie. La dimension des territoires, l’apparition tardive d’un système de paiement électronique ont rendu difficile la gestion de la succession de la Gosbank dont les filiales assuraient la totalité des paiements interbancaires. L’ensemble de ces difficultés s’est traduit par des montants très considérables de paiements en attente : le “ float ”. En effet, l’incertitude sur les délais de règlement facilite la pratique des impayés c’est-à-dire du non règlement des fournisseurs dans les opérations inter-entreprises. Dans toutes les économies industrielles développées existent des délais de paiement. Une forme juridique adéquate à cette situation fait défaut en Russie, entraînant la confusion entre non paiement des créances et délais de paiement. Le billet à ordre connu en Russie sous le nom de wechsel, faute d’une précision juridique suffisante est devenu l’un des éléments de l’insécurité des paiements. C’est donc à partir d’une insuffisance réglementaire de l’État que s’est maintenue l’une des faiblesses majeures du système de paiement russe, facteur de démonétarisation de l’économie. Le problème des impayés a été un facteur aggravant du manque de confiance dans le système de paiement et un facteur favorable à la pratique des prépaiements qui s’est développée à partir de 1993 et des règlements par troc, réducteurs d’activité et favorables à la mise en place d’une économie de réseaux. Celle-ci fait perdre l’apport majeur du système de marché : la détermination du prix par une confrontation de l’ensemble de l’offre à l’ensemble de la demande, fut-ce dans une situation de concurrence imparfaite.
Les impayés comme les wechsels constituent une monnaie privée échappant totalement au contrôle des autorités monétaires et sont la manifestation évidente d’un manque de confiance dans le système de paiement qui s’est aussi exprimé dans la dollarisation de l’économie.
Dans ce contexte, jusqu’en 1995, le dollar a rempli dans l’éco-nomie russe en transition à la fois la fonction de la monnaie de réserve, celle de monnaie de compte et celle de moyen de paiement c’est-à-dire l’ensemble des fonctions qui définissent la monnaie en circulation dans une économie. Les institutions financières internationales ont procédé à des estimations qui évaluaient, en 1994, la circulation en dollars en Russie au double de la masse monétaire en rouble ou au total de la masse monétaire et de l’épargne liquide en rouble.
Le système monétaire russe apparaissait alors comme un système à deux monnaies. Le dollar remplissait dans la circulation monétaire russe à la fois le rôle de la monnaie internationale de réserve et constituait comme tel un actif important de la Banque Centrale de Russie et des banques en second rang, et celui de moyen de circulation monétaire, et comme tel, instrument également d’épargne des ménages, dite “ épargne sous le matelas ”, stérilisée pour l’investissement en Russie. Si, à la faveur des mesures de contrôle des changes, l’usage du dollar comme moyen de paiement s’est fortement restreint de 1995 à 1997, la fonction de réserve a persisté. On assiste, depuis la crise de 1998, à une désépargne des ménages en dollar pour faire face à la montée des prix.
C’est dans ce cadre que les banques russes ont eu une activité intense et de haute profitabilité sur le marché des changes sans que leurs résultats bénéficient par leur activité d’intermédiaires financiers à l’ensemble de l’économie en particulier sous la forme de crédit.
Pour contenir la liquidité des banques employée à des opérations spéculatives sur le marché des changes, l’instrument des taux a été porté à des valeurs extrêmes par la Banque Centrale. On peut considérer que pendant la stabilisation les taux d’intérêt ont évincé le marché du crédit aux entreprises. Le crédit [9] reste un élément faible du financement du secteur productif en Russie : 10% des dépenses en capital réalisées au premier semestre 2000 ont été financées par des prêts d’établissements financiers et seulement 4% par les banques commerciales. La ressource essentielle des entreprises demeure l’autofinancement, complété par des subventions publiques. La sortie de la crise financière ne s’est donc pas accompagnée d’un essor du crédit. Or, l’alternative d’un financement par les marchés de capitaux boursiers restant limitée, la croissance suppose un développement du crédit.
Certes, la loi sur la restructuration bancaire est entrée en vigueur en juillet 1999, mais elle est jugée insuffisante. De meilleurs résultats étaient attendus de l’Agence de restructuration des Institutions de crédit – arko – mais celle-ci a été faiblement dotée par rapport à l’ampleur de sa tâche. C’est finalement la Banque Centrale qui a aidé les banques.
On observe un aspect essentiel de l’intermédiation financière dans les économies fondées sur le marché : le crédit est défaillant. Or, quelles que soient leurs bases théoriques, toutes les analyses (Allen et Gale, 1995, 2000 ; Allen et Santomero, 1998 ; Schmidt, Hackethal, Tyrell, 1999) s’accordent à reconnaître que le crédit bancaire est un élément indispensable du financement notamment pour les entreprises qui n’ont pas une taille suffisante pour recourir au marché.
Des marchés étroits et spéculatifs
Le marché interbancaire est demeuré extrêmement étroit au fil des années en raison de la politique restrictive conduite par la Banque Centrale en vue de la stabilisation. Pour juguler l’inflation celle-ci a pratiqué des taux dissuasifs en matière de refinancement des banques. La Banque Centrale n’a alimenté le marché interbancaire qu’en cas de difficultés exceptionnelles, comme celles de juin 1995, elle a, alors, pratiqué le rachat des titres d’État : les GKO. De ce fait, le marché interbancaire russe est un marché interbancaire de forme réduite : ce qui constitue une faiblesse majeure du système financier russe.
Sur un marché étroit, les variations de l’offre et de la demande qui ne concernent pas des quantités significatives par rapport aux actifs des intervenants peuvent provoquer des mouvements importants des prix, en l’occurrence des taux d’intérêt. Et surtout, alors que la raison d’être d’un marché interbancaire est de généraliser l’échange entre banques, d’opérer un pool quotidien de la liquidité facilitant la circulation monétaire grâce à la garantie que représente la conversion de la monnaie de chaque banque en monnaie de l’institut d’émission, l’étroitesse du marché monétaire suscite des pratiques de réseau restrictives quant à la monétarisation de l’activité. Bien avant la crise d’août 1998, les échanges interbancaires se pratiquaient au sein de groupes de banques, ou par le truchement de banques de Moscou, spécialisées dans la compensation. Depuis la crise de 1998, l’interbancaire est pratiqué au sein de groupes bancaires restreints, ou avec des banques étrangères ayant des établissements à Moscou. La Banque Centrale a utilisé, à partir de 1994, l’étroitesse du marché interbancaire pour en faire sortir des banques non fiables et les contraindre ainsi à cesser leur activité. Mais la purge a été insuffisante et la monétarisation des échanges ne peut se réaliser sans un fonctionnement satisfaisant du marché interbancaire [10] : lors de la crise de 1998, 10 des 30 plus grandes banques étaient insolvables.
Compte tenu du fait que la taille des banques russes n’est pas à la dimension des très grandes entreprises comme Gazprom, on aurait pu attendre de la privatisation de masse entreprise en 1992 qu’elle donne au marché des actions russes une dimension et une vigueur particulière. Il n’en a pas été ainsi, en premier lieu, parce que l’essentiel des actions émises à l’occasion de la privatisation n’est pas dans le public mais aux mains des dirigeants des entreprises et de leurs salariés, et, en second lieu, parce que malgré les améliorations apportées à son fonctionnement au fil des années, il reste en particulier en raison de son étroitesse, et aussi de la faiblesse de son organisation, un marché risqué. Il manque aussi, et c’est probablement le point essentiel, au marché des actions, la base solide que représentent des droits de propriété clairement définis sur le plan juridique. En particulier, la loi sur la faillite après avoir suscité de nombreuses critiques, notamment de la part des investisseurs étrangers a fait l’objet d’un projet de réforme.
L’évolution du marché des actions en Russie témoigne à la fois du risque structurel encouru par un système financier que ne conforte pas la confiance en l’État comme garant de l’État de droit et de la faculté de rebond de l’économie russe. Si le rouble s’est déprécié de 75% par rapport au dollar, le marché des actions a retrouvé son niveau d’avant le 17 août 1998.
Il reste que les marchés financiers ne peuvent actuellement fournir à l’économie russe des ressources à la dimension des besoins du secteur productif. Limiter le financement de l’investissement aux ressources de l’autofinancement et des subventions, c’est en fait limiter les possibilités de croissance des secteurs dynamiques. Le crédit bancaire ou le crédit d’institutions financières spécialisées alimentées par les ressources de l’épargne constitue dans cette phase une solution incontournable. Tel qu’il fonctionne aujourd’hui, le marché des actions est essentiellement un marché d’intermédiaires financiers. Les investisseurs étrangers dominent le marché des actions, or ce sont des intermédiaires financiers pour l’essentiel qu’il s’agisse de banques étrangères, ou de fonds de pension américains, même si l’on compte quelques investisseurs spéculatifs individuels. Les banques russes y trouvent un emploi de leurs liquidités mais la crise d’août 1998 avait provoqué leur retrait. Les compagnies d’assurances russes n’ont pas connu jusqu’ici un développement qui leur donnerait la place dans l’intermédiation financière et sur les marchés qu’occupe dans d’autres économies le secteur de l’assurance. L’étroitesse du marché des actions lui donne inévitablement le caractère de marché spéculatif, malgré la présence réglementaire de “ market makers ” ayant l’obligation de maintenir certaines actions dans une zone de variation prédéfinie.
*
Dans toutes les économies industrialisées, les marchés financiers fonctionnent dans un cadre institutionnel et réglementaire dont l’État est le garant, même si la composition des organismes de gestion est professionnelle. Si l’on peut observer dans des économies de marché de longue tradition que le marché gère ses propres institutions, voire qu’il en suscite la création, dans une économie en transition, l’État est seul en mesure de créer le cadre juridique adéquat au fonctionnement efficace des marchés et de surveiller l’application de la réglementation. La Russie a procédé progressivement et incomplètement à la mise en place d’un cadre institutionnel mais l’État n’a pas joué véritablement son rôle de garant. En particulier, ses retards dans les paiements, et tout particulièrement dans les paiements à ses fournisseurs et aux salariés ont induit des comportements d’échange de biens, de troc, contraires au fonctionnement d’une économie monétaire. Depuis quelques mois, on peut observer une certaine remonétarisation prenant en particulier la forme d’un retour des dépôts des entreprises dans les banques. Mais, les dépôts des ménages sont essentiellement gérés par la Sberbank. Le travail de recomposition reste à accomplir.
Ce ne sont pas tant les imperfections, toujours réductibles, de l’organisation financière tant publique que privée qui sont à l’origine des dysfonctionnements que l’absence de fiabilité de l’ensemble du système. Le manque de confiance, la possibilité d’échapper aux règles comme à la sanction, génèrent des comportements qui vont à l’encontre du développement durable du système financier. Le rapport entre la règle du droit et l’efficacité économique est ici évident tant en ce qui concerne la gestion des finances publiques que la privatisation des entreprises. La capacité de l’État a être le garant de l’État de droit apparaît alors comme la condition nécessaire de l’aboutissement de la transition du système financier en Russie.
 
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NOTES
 
[*]Françoise Renversez, diplômée de l’Institut Politiques de Paris, agrégée des Facultés, est professeur de sciences économiques à l’Université Paris-X Nanterre. Elle y a longtemps dirigé le Troisième Cycle puis l’École Doctorale de Sciences Économiques avant d’être recteur de l’Académie d’Amiens. Ses publications portent surtout sur le domaine monétaire et financier, notamment : Les systèmes financiers, 1986 ; Stratégie de financement des soldes budgétaires. Une comparaison internationale (co-directeur avec P. Llau) 1988 ; Éléments d’analyse monétaire, 1995 et direction du Dictionnaire Encyclopédique d’Économie, 1998.
[1]Les “ Tableaux de bord ” du Poste d’expansion économique près de l’Ambas-sade de France à Moscou publient des notes très informées sur l’économie russe, en particulier sur les données statistiques macro-économiques. Elles permettent de recouper les statistiques du Goskomstat et d’appuyer les très utiles analyses du “ Courrier financier de Moscou ”, Agence Financière pour la CEI (France) dont la reproduction n’est pas autorisée par la Direction du Trésor. Voir “ L’enjeu régional en Russie ”, Tableau de bord “ Régions de Russie ”, 14 mai 1997. Il va sans dire que les éventuelles erreurs sont totalement imputables à l’auteur.
[2]C. de Boissieu, F. Renversez, “ La question monétaire et bancaire en URSS ”, Économie et Prospective internationale n° 44, 4ème trimestre 1990. Republié dans Problèmes économiques, n°2220, Paris, La Documentation française 1991.
[3]M. Litviakov, “ Transformations du système financier dans la transition économique Russe ” Thèse de Doctorat de Sciences Économiques, Paris-X Nanterre, 1995.
[4]M. Bruno, G. di Tella, R. Dornbusch et S. Fisher (éds), “ Inflation Stabilization: the Experience of Israel, Argentina, Brazil, Bolivia and Mexico ”, Cambridge, Mass., MIT Press 1988 ; R. Dornbusch, F. Sturzenegger, H. Wolf, “ Extreme Inflation Dynamics and Stabilization ”, Brookings Papers on Economic Activity, The Brookings Institutions, vol. 2, 1990 ; J. Sachs (éd.), “ Developing Country Debt and Economic Performance ”, 2 vol University of Chicago Press, Chicago Mich, 1990.
[5]D. Lacoue-Labarthe, “ L’organisation de systèmes bancaires sûrs et efficaces en Europe Centrale et orientale ”, Cahiers économiques et monétaires de la Banque de France, n°41, 1993.
[6]Ces développements s’appuient sur les travaux du séminaire franco-russe sur les problèmes monétaires et financiers qui fonctionne depuis 1991 à Moscou et à Paris sous la direction de V. V. Ivanter, Directeur de l’Institut de prévision de l’économie nationale, Académie des Sciences de Russie (IPEN-RAN-Moscou) et de J. Sapir, Directeur de recherches à l’EHESS Paris.
[7]Y. Zlotowski, “ La monnaie dans la transition russe ”, Thèse de doctorat en Sciences Économiques, Université Paris X-Nanterrre, 1998.
[8], H. Pitiot, L. Scialom, “ Système bancaire et dérapage monétaire ”, Économie internationale, n° 54, 2ème trimestre 1993.
[9]G. Walter, “ Le secteur bancaire russe avant et après la crise ”. Le Courrier des Pays de l’Est, n° 437, février 1999, Paris, La Documentation française.
[10]J. M. Figuet et P. Kauffmann, “ Systèmes interbancaires de paiement, effet de réseau et fonctionnement des économies monétaires ”, Revue d’Économie Politique, mai-juin 1998.
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