Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522140
184 pages

p. 160 à 174
doi: 10.3917/dio.194.0160

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Pouvoirs et contre-pouvoirs

n° 194 2001/2

2001 Diogène Pouvoirs et contre-pouvoirs

Un référendum “ vert ” en Russie ?

Contribution à l’étude de la naissance d’une société civile

Armelle Groppo  [*] (Département des Études slaves, Paris-X.)
Le 12 juin 2000, jour du 10e anniversaire de l’élection de Boris Eltsine à la tête de l’État russe ressuscité, 180 personnes constituées en “ groupe d’initiative pour un référendum panrusse ” lançaient la campagne de collecte des deux millions de signatures requises par la loi russe pour organiser un référendum d’initiative populaire qui comportait trois questions [1] :
– Êtes-vous opposé à l’importation de matériaux radioactifs en provenance d’autres États sur le territoire de la Russie pour qu’ils y soient conservés, ensevelis ou retraités ?
– Êtes-vous pour l’existence d’un Organe fédéral de protection de l’environnement qui soit indépendant aussi bien des organes d’exploitation que des organes de gestion des ressources naturelles ?
– Êtes-vous pour l’existence, en Russie, d’un Service d’État des forêts juridiquement indépendant ?
C’était la réponse des mouvements écologistes à la réforme des structures gouvernementales, entreprise par Vladimir Poutine dans les jours qui suivirent son élection à la Présidence de la Fédération. Le 7 mai 2000, l’Oukase N° 867 avait mis un terme à l’existence du Comité d’État à l’environnement, seul organe officiel chargé de veiller à l’application des lois en la matière, ainsi que du Service Fédéral des Forêts, dont la tâche était d’assurer leur protection [2]. Les pouvoirs de ces deux instances étaient transférés au Ministère des Ressources naturelles. De la sorte, les instances chargées d’exploiter les richesses naturelles (en l’occurrence le bois) se confondaient avec celles qui étaient chargés de leur protection, le contrôleur était aussi le contrôlé : on en revenait au statut de 1989 [3]. Toute une série de mesures prises parallèlement tendaient à accroire qu’elle n’était que la pointe d’un iceberg dévastateur pour l’écologie : suppression de la spécialité “ professeur d’écologie ” dans les écoles, dispersion des “ polices écologiques [4] ” dans les Régions qui en avaient institué, révision par la Douma des lois sur l’environnement et l’utilisation de l’atome rendant leurs termes beaucoup moins stricts [5]. Certaines voix dénonçaient même, dans cette entreprise, une atteinte directe à la démocratie, rappelant par là-même le rôle très important joué par le thème écologique dans l’évolution qui mena le système soviétique à sa perte [6].
Cependant, la principale critique adressée par les organisateurs du référendum à Vl. Poutine était qu’il sacrifiait l’avenir du pays à des choix économiques immédiats : “ Je le répète, du point de vue des préoccupations financières et économiques actuelles du gouvernement, qui est composé de technocrates pragmatiques, c’est une approche pleinement justifiée et totalement compréhensible. Mais est-elle si bonne dans une perspective socio-économique et socio-écologique ? ” (Evguéni Salov, Président du Sous-comité à l’écologie du Conseil de la Fédération [7]) ; certains même précisaient : “ Aujourd’hui, 14 à 15% du territoire de la Russie forment une zone de désastre écologique. Il y vit environ 50 millions de personnes. Depuis 1986, l’espérance de vie a chuté (elle est à l’heure actuelle stabilisée à un niveau inacceptable d’à peu près 60 ans pour les hommes) ; la population diminue sérieusement. L’écologie entre pour 30 à 40% minimum, et peut-être même 50 à 60% dans ces processus ” (Interview d’Alexeï Iablokov, ex-conseiller de Boris Eltsine pour l’écologie, ex-membre du Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie, Président du Centre de politique écologique de Russie, et membre influent de la très importante Union Socio-Ecologique [SEU], 20.05.2000) [8]. Et de prêter le raisonnement suivant au Président de la Fédération : “ Résolvons d’abord les problèmes économiques, nous trouverons ensuite une solution à ceux de l’écologie (…) autrement dit l’écologie, c’est pour les pays riches ” (idem). Dans cette même interview, il considère qu’il s’agit là du crime de non-assistance à personne en danger défini dans la Constitution de la Fédération [9].
Greenpeace, pour sa part, ajoute des chiffres à ces arguments : “ (…) neuf restructurations du Comité à l’écologie de la Fédération en dix ans, avec diminution du nombre d’employés, et un financement de misère (0,2% du budget) (…). La Russie perd chaque année des millions de dollars en ne respectant pas la législation sur l’environnement. Quant à estimer les atteintes à la santé des gens parce qu’on fait fi des normes écologiques les plus élémentaires, c’est proprement impossible [10] ”. Pour mener à bien certaines de ses tâches, le Comité dissous avait même dû recourir à l’aide financière de Greenpeace [11]. D’où la conclusion de S.Tsyplionkov (Greenpeace), qui déplace le problème vers le plan politique : pour lui, il n’y a jamais eu, dans la Fédération de Russie, de réelle volonté de traiter ces problèmes, et rien n’a changé depuis l’époque soviétique. C’est ce à quoi renvoie l’expression “ projet du siècle ” : “ La liquidation du Comité pour l’environnement de la Fédération de Russie et de l’Office des Forêts est le résultat d’une longue politique d’élimination systématique des contrôles écologiques qui empêchent de réaliser les “ projets du siècle ” avancés par les instances chargées de l’exploitation des ressources naturelles et les industriels. L’application du décret présidentiel mettra le pays au bord de la catastrophe écologique – tous les éléments en sont déjà réunis ” (id.).
Igor Tchestine, le Président de la branche du WWF, reprend les arguments déjà cités, mais aborde la question sous un angle moins polémique que Iablokov et Tsyplionkov. Dans un article publié le 7 juillet 2000 dans Nézavissimaïa Gazeta sous le titre “ On ne peut ignorer l’opinion du peuple ”, où il retrace l’histoire du référendum, il explique que les acheteurs occidentaux font maintenant attention aux conditions de fabrication ou d’extraction des produits qu’ils importent, et que déjà plusieurs gros acheteurs de bois se sont détournés de la Russie, parce qu’elle surexploitait son territoire et le vouait ainsi à la désertification. C’est, selon lui, ce type de pressions qu’il faut susciter pour contraindre les gouvernements russes à s’aligner sur les pays plus respectueux de l’environ-nement.
L’ensemble de ces analyses est repris par l’hebdomadaire Itogui, l’un des rares organes de presse à avoir suivi de près cette affaire. Iouli Frémine les y résume par l’expression “ nihilisme juridique et écologique affiché ”, dans un article qui commence par : “ La nouvelle étape de l’opération de grande envergure qui vise à faire disparaître les conséquences de la révolution démocratique russe s’est achevée par un succès ”. Dans ce même article, il prolonge la proposition de Tchestine (WWF) en appelant les grands organismes financiers, sans lesquels la Russie aujourd’hui ne pourrait vivre, à faire pression : “ (…) le G7, les institutions financières internationales, avant tout le FMI et la Banque mondiale, assez sensibles, ces dernières années, au comportement écologique de leurs clients ” (25.05.2000). L’approche est ici clairement politique et tout aussi clairement dirigée contre Vl. Poutine, le système politique russe accordant au Président des pouvoirs qui le placent en première ligne. Même si le ton y est moins radical, c’est la même opinion qu’expriment les deux quotidiens qui ont éclairé la polémique au jour le jour, Nezavissimaïa Gazeta et Sévodnia.
Il est par ailleurs étonnant qu’aussi peu de journaux aient participé au débat, et nulle part n’y est donnée une explication autre que celle proposée par Alexeï Iablokov (SEU) : “ Nous avons reçu un fort soutien de la population [à l’organisation du référendum], mais les médias n’en ont rien dit. Nous avons de sérieuses raisons de penser que ce n’est pas un hasard : des ordres spéciaux avaient été donnés de ne pas aborder cette question dans les médias [12] ”. Itogui, Nezavissimaïa Gazeta et Sevodnia appartiennent tous les trois à l’oligarque Vladimir Goussinski, également propriétaire de la chaîne de télévision NTV, la seule qui ait adopté une position critique à l’égard de la campagne électorale de Vl. Poutine, puis de ses décisions. On sait quel sort la justice russe, largement influencée par le pouvoir, a depuis réservé à Vl. Goussinski [13].
Ces mêmes organes de presse suivent également les procès intentés par le FSB [14] à des écologistes qui ont transmis à des organismes étrangers ou simplement largement diffusé des renseignements permettant d’évaluer les dangers que font courir à l’environnement, mais aussi aux populations des zones concernées, les anciens navires ou sous-marins à propulsion nucléaire, abandonnés sans même avoir été vidés de leur combustible dans la Mer Blanche (affaire Nikitine) et dans celle du Japon (affaires Pasko, Soïfer). Alexandre Nikitine, ancien capitaine depuis plusieurs années à la retraite, avait transmis à ses collègues norvégiens de l’association écologique norvégienne Bellona des renseignements que le FSB déclara relever du secret d’État. Après 5 ans d’une procédure aux multiples rebondissements, il a finalement été acquitté à l’automne 2000. Grigori Pasko, journaliste militaire en activité, a communiqué au Japon des données sur la pollution nucléaire provoquée dans la Mer du Japon par les cimetières de sous-marins. Bien que les jugements rendus par les tribunaux civils lui soient favorables, le FSB les attaque les uns après les autres, parfois un an après qu’ils aient été rendus, accusant toujours Pasko de divulgation de secrets d’État et d’espionnage au profit d’une puissance étrangère. On pourrait également citer les noms de Vladimir Moïseev, accusé d’espionnage au profit de la Corée, du Professeur Vladimir Soïfer, océanologue de Vladivostok, membre de l’Académie des Sciences, dont l’activité a été déclarée comme mettant en danger la sécurité de l’État, eux aussi au centre d’affaires longues et embrouillées.
Les accusations portées contre eux ont un très fort relent des périodes les plus tendues de l’histoire soviétique, comme, par exemple, celle d’un supérieur hiérarchique de G.Pasko qui a publié dans Nezavissimaïa Gazeta du 24 août 1999 un bref article dont le titre résume le contenu : “ Ne confondons pas écologie et espionnage ”. À notre connaissance, aucun responsable politique ne s’est dressé contre cette présentation des faits, qui vient étayer les accusations portées par A. Iakovlev dans l’interview à Russkaïa Mysl : “ Quand il [Poutine] était encore chef du FSB, il a déclaré que les écologistes étaient des espions potentiels, et les organisations écologistes des "couvertures" pour les espions ”.
Qui plus est, la même argumentation a été reprise par Boris Iatskévitch, le Ministre des Ressources naturelles, à qui est échu l’héritage du Comité et du Service des Forêts. Le 7 juillet 2000, lors d’une conférence de presse, aux multiples questions des journalistes sur les causes de la liquidation du Comité et la réorganisation des structures chargées de l’environnement, il a répondu ne rien savoir sur rien [15]. Le 1er août suivant, il accordait une interview aux Nouvelles de Moscou [16] dans laquelle, pour la première et à notre connaissance la seule fois, étaient exposées les causes de la restructuration du Comité. Première citée, la volonté d’économiser les deniers de l’État et donc de réunir en une seule, son ministère, trois structures qui “ quand elles disposent chacune d’une autonomie financière, économique et de gestion des cadres ” constituent “ un impardonnable gaspillage pour l’État ” ; suit celle d’assouplir les normes en vigueur : “ Mais tout le monde sait que nos normes sont souvent les plus dures du monde. Les entreprises russes ne peuvent tout simplement pas les respecter à cause de leur retard technologique et de leur manque de moyens. Exiger qu’on le fasse, c’est, pardonnez-moi, la plus grande diversion idéologique dirigée contre la Russie. Leur niveau est si élevé qu’aucune entreprise russe ne l’atteindra ni dans un futur proche, ni dans un futur envisageable. Tout le monde le comprend et finalement personne, dans l’ensemble, ne fait rien pour sauvegarder l’environnement ” ; vient ensuite la nécessité de simplifier des démarches multiples et compliquées. Enfin, à une question sur l’autorisation accordée d’exploiter un gisement d’or qui se trouve dans un Parc naturel du Kamtchatka, il répond sur un ton très violent : “ Et puis partout où démarre une activité économique raisonnable apparaît bientôt l’idée d’y créer “ un territoire patrimoine de l’humanité, placé sous l’égide de l’unesco. (…) Qui, dans un marché solidement structuré, a besoin de concurrents ? Autant les éliminer, par exemple au stade de l’expertise écologique ou en manipulant habilement l’opinion publique. J’ai reçu il n’y a pas longtemps un appel du Gouverneur de Sakhaline. Il m’a dit : "Aucune des normes écologiques qu’on nous recommande ne peut être suivie, parce qu’elles sont plus sévères que celles des pays occidentaux". Voilà un exemple typique du double standard par rapport à la Russie dont parle le Président Poutine. (…) La Russie n’est pas le seul pays qui utilise l’atome, mais vous ne trouverez pas un pays où la phobie du nucléaire soit aussi forte. À qui cela profite-t-il ? Vaste question. Je me limiterai à une demi-réponse : cela relève d’un domaine dans lequel nous sommes concurrentiels sur le marché mondial. Après, comprenez comme vous le voulez, comme vous le pouvez ”. Aucune autre explication n’ayant été fournie, ces réponses, néo-théorie de la forteresse assiégée, qui semblent surgir du passé et visent nommément une organisation internationale, donnent un poids réel aux accusations d’atteinte à la démocratie portée par certains écologistes et reprises par Itogui [17].
Les écologistes se dressent contre une mesure prise par le gouvernement. Un ministre, non démenti, les qualifie d’espions, et le pouvoir poursuit les médias qui les soutiennent. Ces défenseurs du Comité et de la “ révolution démocratique ”, constituent-ils pour autant une opposition politique dans une Russie où elle n’existait jusqu’à présent pas ?
Contre l’Oukase du 17 mai s’étaient unis aux écologistes les autorités religieuses en la personne du Patriarche [18], 66 députés de la Douma, le Conseil de la Fédération qui a, par un vote unanime, demandé la révision de la mesure, l’Académie des Sciences dont l’assemblée générale annuelle avait adressé une lettre de protestation à Vl. Poutine [19], 20 sujets de la Fédération et 9 organes législatifs régionaux [20]. Cet ensemble plutôt éclectique avait profité du délai de quelques semaines accordé par le Président russe pour appliquer la réforme, pour faire pression sur lui. Ils n’ont reçu aucune réponse à leurs lettres, et c’est ce silence des autorités qui a poussé les écologistes à descendre dans l’arène politique. Igor Tchestine le dit clairement : “ Un mois durant, l’opinion publique a tenté d’attirer l’attention des autorités sur la situation et de mettre un terme au processus, mais en vain. Ce, bien qu’un sondage à l’échelle de la Fédération, commandé par le WWF, ait montré que 87% de la population était pour l’existence d’un organisme indépendant de contrôle de la protection de l’environnement. Cela signifie que les questions environnementales ont de l’importance pour les gens. Mais en est-il de même pour le pouvoir actuel [21] ? ”
Un peu plus loin dans le même article, il définit la tactique, selon lui la plus adaptée aujourd’hui, pour obtenir des autorités qu’elles agissent dans le respect de la nature : “ J’ai compris, encore à l’époque où je m’occupais des droujines [22], que si l’on obtenait quelque chose uniquement par la force, ce type de solution n’était que provisoire et peu sûr. La vraie solution, c’est celle qui est avantageuse pour l’ensemble des partenaires. Il faut négocier [23]. ”
En matière de référendums, les écologistes russes ont déjà une certaine expérience. En 1995, ils en ont organisé un à Kostroma, contre la construction d’une centrale nucléaire, et à Krasnoïarsk contre celle d’une usine de tubes ; ces deux référendums ont été gagnés, mais les résultats en ont été annulés par la justice, saisie par les autorités fédérales. Ces usines relevant du niveau fédéral, leur sort ne pouvait dépendre d’un vote local [24]. Les Verts ont également remporté une victoire sur le projet d’extension du port de Guélendjik, station balnéaire de la Mer Noire, grâce au soutien des autorités locales. Plus intéressant est, de notre point de vue, ce qu’ils considèrent comme une victoire remportée par Greenpeace à Moscou en 1998, à propos des espaces verts dans la ville : alors que l’organisation d’un référendum local était en cours, le Conseil municipal a adopté une loi qui reprenait les propositions qu’avait avancées le mouvement, et donc mit un terme à la procédure en cours.
Ceci témoigne d’un rapport spécifique au pouvoir, qui n’est pas d’opposition, mais de conciliation, le but visé étant de voir la politique préconisée adoptée et appliquée, et non de s’emparer du pouvoir pour le faire soi-même. On est bien en-deçà de la lutte politique. En juin 2000, les écologistes avaient l’espoir que se répèterait le scénario moscovite [25]. Igor Tchestine, Président du WWF russe, incarne la ligne de conduite actuelle de cette organisation : “ Les collaborateurs du WWF (près de 80 à l’heure actuelle en Russie, plus des milliers de spécialistes travaillent par contrat avec le Fonds) n’organisent pas d’actions de protestation ni de représentations théâtralisées, ils ne bloquent pas les sorties, ne franchissent pas de cordons ni ne s’enchaînent. Ils ne mènent leurs projets qu’avec l’autorisation des autorités régionales et fédérales. Ils ne s’occupent pas simplement de l’étude des espèces rares (…) mais établissent des business-plans, recherchent des partenaires en affaires, forment des spécialistes de la production (…) et, bien sûr, mènent des pourparlers [26] ”. Le WWF ayant servi de QG à la campagne de juin 2000, il lui a imprimé cette empreinte. Le tranquille activisme civique de Tchestine, qui ne demande ni à participer au pouvoir ni à devenir opposition politique, semble bien loin des imprécations d’Alexeï Iablokov. À part leur spécialité commune, la biologie, tout dans leur biographie les distingue : l’âge, le parcours, le mode d’action [27].
En 1989, s’est achevée la période où le régime laissait quelques intellectuels triés sur le volet exprimer leur contestation à l’intérieur des mouvements écologistes. C’étaient des hommes déjà mûrs, à la réputation bien assise tant au niveau national qu’international. Alexeï Iablokov, biologiste de renom, membre de l’Académie des Sciences, est de ceux-là. Ils jouissaient d’une forme de privilège, le droit à contester, en échange de quoi le pouvoir avait la possibilité de contrôler leurs organisations. Cette politique du compromis, qui constituait la base du deal brejnévien, a engendré une culture politique particulière de collaboration, de lobbying, dont la suite de l’histoire du “ référendum vert ” montre la prégnance dans les mentalités, toutes générations confondues.
En novembre, la Commission électorale centrale, chargée de vérifier la recevabilité des signatures rassemblées par les Verts, en retint moins de deux millions, mettant ainsi un terme à l’entreprise. Ce faisant, elle adressa une lettre officielle à Vl. Poutine, à la Douma et au gouvernement par laquelle elle les enjoignait de prendre en compte, dans la législation, le souci écologique si largement manifesté par l’opinion publique. Cette conduite, apparemment paradoxale, démontre un autre des éléments qui empêchent pour le moment l’émergence d’une culture d’opposition telle que la connaissent les anciens régimes démocratiques : la confusion des pouvoirs, elle aussi indubitablement héritée de la période soviétique.
Le terrain était ainsi préparé pour un rassemblement général autour du thème écologique, au-delà des divergences politiques ou tactiques,. Le 30 mars 2001, les Verts proposaient à l’opinion publique et à l’ensemble des élus de la Fédération une sorte de programme commun en la matière, la “ Doctrine écologique de la Russie ”, en réponse à une demande du Président Poutine formulée en janvier [28].
Si l’on peut, sans risque de se tromper, affirmer qu’il n’y a pas dans la Russie d’aujourd’hui d’opposition politique, il paraît justifié de s’interroger sur l’émergence d’une société civile qui en constitue la prémisse. Si celle-ci se définit comme l’ensemble des organisations sociales qui, sans participer directement au pouvoir, pèsent cependant sur ses décisions, il est clair qu’elle existe déjà. L’activité des écologistes, dans le cas qui nous occupe, correspond à la définition qu’en donnent O. Duhamel et Y. Mény dans leur Dictionnaire constitutionnel, à la fois lutte contre un État jugé totalitaire et vie associative contribuant à la dynamique de la société [29]. Appliquant la première aux sociétés communistes des années 1970 et la seconde au libéralisme des années 1980, ils nous offrent une définition double dont les deux éléments s’appliquent simultanément à notre cas, et caractérise ainsi l’ambiguïté de la période de transition actuelle en Russie, entre un passé dont la culture du lobbying et l’absence de délimitation claire entre les différents organes du pouvoir restent très présentes jusqu’à aujourd’hui, et un avenir que ces deux caractéristiques, si profondément ancrées, rendront peut-être tout à fait original.
 
Commentaire
 
 
Je voudrais m’arrêter, d’une part, sur la chronologie, d’autre part sur la question du rapport entre le pouvoir et la société autour du thème écologique.
Concernant la chronologie, il me semble que le souci de l’environnement a commencé à se manifester en URSS, du moins largement, surtout au cours de la période Brejnev (1964-1982).
La période antérieure (1953-1964), celle de Khrouchtchev, a été marquée non seulement par la déstalinisation, mais aussi par la relance du projet communiste. C’est précisément lorsque Khrouchtchev était à la tête du Parti communiste qu’ont vu le jour des projets de gigantesques travaux de “ chirurgie planétaire ” destinés à “ corriger les imperfections de la nature ” pour reprendre les expressions de l’époque. Le fameux projet de détournement des fleuves du Nord a été annoncé dans le programme du Parti adopté au xxiie congrès en 1961 :
“ L’homme soviétique pourra réaliser l’audacieux projet de modifier le cours de certains fleuves du Nord et de régler l’écoulement de leurs eaux dans le but d’utiliser leurs puissantes ressources hydrauliques pour irriguer les zones de sécheresse. ”
La revue de vulgarisation scientifique Nauka i jizn (Science et vie) titrait fièrement : La Petchora se jettera dans la Caspienne [30].
Toute la géographie du Nord de la Russie devait être modifiée, mais il ne semble pas qu’à ce moment-là, des craintes se soient exprimées. Les hydrotechniciens soviétiques “ à l’avant-garde de la lutte pour la restructuration (perestroïka !) de la Terre ” pouvaient rêver :
“ Les plus grandes rivières de la partie européenne de notre pays obéiront à la volonté d’un seul dispatcher qui, simplement en appuyant sur des boutons, ordonnera à la Petchora, à la Dvina, l’Onéga, la Mézène, d’envoyer leurs milliards de mètres cubes d’eau tantôt dans le Dniepr ou le Don, tantôt dans leur propre bassin inférieur. ”
Cette foi dans la technique remontait d’ailleurs, au-delà du marxisme, au populisme russe (au sens originel russe du terme de narodnitchestvo) et au “ palais de cristal ” entrevu en rêve par l’héroïne du roman Que faire ? de Tchernychevki (1863) et symbolisant, précisément, le triomphe à venir de la technique.
Le développement de la sensibilité écologique au cours de la période ultérieure me paraît s’inscrire dans une évolution plus ou moins souterraine des mentalités que je me hasarderais à qualifier, pour reprendre les formules d’Inglehart, sans pour autant chercher à englober la société soviétique dans son analyse, de silent revolution ou de culture shift [31]. Sous l’idéologie officielle ont émergé des valeurs postcommunistes (dont certaines se rapprochent des valeurs postmatérialistes d’Inglehart, mais qui en sont cependant distinctes) : réhabilitation du passé et de la civilisation paysanne, retour du religieux, montée de l’individualisme.
Si le thème écologique a été largement popularisé par les “ écrivains de la campagne ” (qui, dans les années soixante-dix, sont pratiquement les seuls écrivains de talent autorisés par la censure), ils lui ont conféré une dimension morale particulière. Certaines de leurs œuvres, comme le Tsar-poisson de Viktor Astafiev (1976) ou L’adieu à Matiora de Valentin Raspoutine (1976), ont souvent été comprises comme des romans écologiques, mais c’est en faire une lecture réductrice. Les atteintes a l’environnement y sont envisagées moins pour leurs conséquences que comme un symptôme de l’atrophie du sens moral, de la perte par l’homme de son visage humain. Lorsque l’homme défigure la nature, il est lui-même défiguré : “ l’homme s’oublie en l’homme ”, selon la formule d’Astafiev. Celui qui ne respecte pas la nature, ne respecte pas non plus son prochain, sa famille, ses parents. La nature n’est pas un gigantesque chantier de construction, a déclaré Raspoutine, mais une patrie [32].
Dans ses Remarques sur la russité, l’académicien Likhatchev, spécialiste de littérature russe ancienne, a fait observer qu’en russe, les mots désignant la nature (priroda), la patrie (rodina), le peuple (narod) étaient formés sur la même racine [33] (rod), (aux significations identiques à celle du grec genos, genea). Likhatchev insistait sur la place de la nature dans la “ russité ”, sur l’harmonie entre l’homme et la nature.
On n’aurait pas trouvé en Russie la même aspiration au retour à la nature qui, par réaction contre la société de consommation et les excès de l’urbanisation, a été une des sources du mouvement écologique en Occident. En Russie, les citadins ont conservé un contact beaucoup plus étroit avec la nature. Beaucoup d’entre eux se contentent de conditions souvent précaires pour pouvoir passer un certain temps de l’année à la campagne, cultiver quelques légumes sur un bout de terrain, ramasser des champignons et des baies, ces activités participant en outre de leur économie domestique.
La question de la “ récupération ” du thème écologique par le pouvoir politique sous la perestroïka renvoie à la dialectique du rapport entre le pouvoir soviétique et la société, sur lequel il conviendrait de revenir ailleurs plus longuement. On pourrait montrer que ce rapport n’était pas univoque, de domination de la société par le pouvoir, mais qu’il existait entre les deux une forme d’interaction. Si, au début de la perestroïka, les dirigeants, dans leur souci de remobiliser la société, se sont emparés du thème écologique, c’est bien parce qu’ils avaient conscience que celui-ci pouvait trouver un écho dans l’opinion sans être trop dangereux pour le régime.
Le projet de détournement des fleuves du Nord a manifestement joué un rôle déterminant. S’il avait été annoncé en 1961, c’est en 1981 que le démarrage de la première phase des travaux a été inscrite au plan quinquennal. Plusieurs textes dénonçant l’opération se sont alors répandus dans le samizdat.
Après la désignation de Gorbatchev à la tête du Parti, un écrivain de la campagne, ancien ingénieur en hydraulique, a attaqué le projet, Sergueï Zalyguine. S’il avait une position officielle, il n’en était pas moins un écrivain respecté qui s’était notamment signalé autrefois par un récit véridique sur la collectivisation. Avant même que l’administration Gorbatchev n’ait engagé la politique de perestroïka et de glasnost et alors que ses objectifs économiques étaient résumés par les mots d’accélération et d’intensification, abandonnés par la suite, Zalyguine a dénoncé le projet dans Kommounist, la revue du Comité Central, en septembre 1985. Par la suite, il a saisi toutes les occasions qui se présentaient pour revenir sur cette question.
En août 1986, le Politburo a annoncé qu’il renonçait et interrompait les travaux en cours. Zalyguine a conclu que l’État s’était tourné vers l’opinion publique. Cette décision a, en effet, était ressentie par un certain nombre comme une première victoire de l’opinion publique en URSS. Était-ce une victoire en trompe-l’œil ? Ne s’agissait-il que d’un spectacle soigneusement mis en scène par les nouveaux responsables de l’idéologie qui auraient entrepris de créer de toutes pièces une “ opinion publique ” entièrement à la discrétion de l’équipe au pouvoir ? Que l’équipe Gorbatchev ait escompté téléguider la glasnost, cela ne fait pas de doute. Toutefois, il me semble qu’en cette occasion, elle a cherché à se concilier un certain nombre d’intellectuels en retenant un sujet auquel elle savait sensible une partie importante de la population et qu’il n’est pas faux d’affirmer que, d’une certaine manière, le pouvoir s’est tourné vers la société. En même temps, après la catastrophe de Tchernobyl, elle a dû comprendre la nécessité de faire un geste qui évitait de porter la question écologique sur le terrain du fonctionnement des centrales nucléaires avec toutes les conséquences économiques que cela comportait.
Il convient évidemment d’établir des distinctions entre les différentes républiques soviétiques. Si l’on peut considérer qu’en Russie, le souci écologique avait, dans l’ensemble, un caractère général et quelque peu abstrait, il a pu ailleurs se traduire par des revendications plus concrètes, comme dans le cas des pays baltes.
Lorsque la glasnost a atteint son apogée, la révélation des dommages écologiques a occupé une place importante dans les médias et parmi les mouvements “ informels ”, à savoir les diverses associations qui sont apparues avant de recevoir un statut officiel et dont certaines, il est vrai, ont pu être inspirées par le pouvoir, les plus nombreux se sont constitués autour de l’écologie. Dans la période qui a suivi l’effondrement de l’URSS, souvent les hommes politiques, surtout au niveau local, se sont servis de la carte écologique dans leurs campagnes électorales.
Cependant, par la suite, l’attention de la population aux problèmes écologiques a régressé. Les difficultés économiques de la vie quotidienne ont pris le dessus. La population ne se mobilise ponctuellement et localement, certes souvent à l’initiative d’une association écologique locale, que face à une menace écologique directe. On ne saurait s’étonner que n’ait pas surgi un véritable “ parti des verts ”, car, de manière générale, peu de partis politiques véritables ont réussi à se constituer en Russie et le consensus qui s’est formé autour de Poutine lors des dernières élections, législatives et présidentielles, y est moins favorable que jamais. De plus, les associations écologiques existantes sont d’orientation très variée. La campagne en vue du référendum est-elle susceptible de favoriser leur fédération ?
Il convient également de relever que, lorsque les dirigeants russes ont caressé un moment le projet d’élaborer une nouvelle idéologie officielle et ont, à cette fin, lancé en 1996 un concours sur le thème “ Une idée pour la Russie ”, ils n’ont nullement fait appel à l’écologie. De même, on trouve très peu de références à l’écologie dans les discours de Poutine. Les autorités actuelles, d’une part, doivent considérer que l’état actuel de l’économie ne permet pas de financer substantiellement la défense de l’environnement et, d’autre part, se méfient d’un mouvement écologique indépendant.
Yves Hamant [**]
 
NOTES
 
[*]Armelle Groppo est actuellement Maître de Conférences de langue et civilisation russes au Département des Études Slaves et directrice de ce département de l’Université Paris-X Nanterre. Après des études de langue, littérature et civilisation russes à l’Université, elle a passé l’agrégation de russe en 1974. Elle a séjourné trois ans en URSS, à Léningrad (1971-1972), Krasnodar (1973-1974) et Moscou (1974-1975). En 1979, elle a soutenu une thèse de 3e cycle sur “ L’esthétique du cliché dans le roman russe contemporain (Vs. Kotchetov) ” dirigée par le professeur Efim Etkind, dans laquelle elle analysait les techniques de réduction de la littérature à un instrument de propagande. Son enseignement l’a ensuite orientée vers l’histoire, et elle a rédigé une série de documents pédagogiques, dont “ Les États issus de l’ex-URSS, atlas géopolitique et historique ”, “ Introduction à l’histoire du xxe siècle : anthologie de textes bilingues ” et “ Une introduction à l’histoire de la Russie du ixe au début du xxe siècle ” (en russe), publiée à Saint-Pétersbourg en 2001. Elle a également traduit des textes russes, dont une partie des Avant-mémoires de Mikhaïl Gorbatchev.
[1]Cette étude a été faite à partir de la presse écrite russe et des sites Internet des grandes organisations écologiques russes.
[2]Le Comité d’État à l’environnement était lui-même né de la réforme de la “ structure des organes fédéraux du pouvoir exécutif ” (Oukase du Président de la Fédération de Russie du 22.09.1998). Quant à l’expertise écologique qu’il était chargé d’appliquer, elle avait été définie par la loi fédérale du 23.11.1995 (voir Maureen Suchar, Le droit de l’écologie, mémoire de DEJA sous la direction du Professeur Yves Hamant, Université Paris X-Nanterre, 1999 [en russe]).
[3]Les textes normatifs remontent, en Russie, au xie siècle. Ils régulent le bon usage d’un droit ou interdisent certaines pratiques et ne touchent donc qu’un aspect particulier de la question. C’est en 1955 qu’est créée une première institution, scientifique, dont le nom laisse à penser qu’elle aura une approche globale du problème : la Commission de protection de la nature auprès de l’Académie des Sciences ; et à la fin de l’année 1972 que les autorités cette fois politiques statuent sur la question (arrêté du Soviet Suprême de l’URSS du 20 septembre 1972 “ Mesures pour une ultérieure amélioration de la protection de la nature et une utilisation rationnelle de ses ressources ” ; arrêté du Comité Central du PCUS et du Conseil des ministres de l’URSS du 29 décembre 1972 “ Renforcement de la protection de la nature et amélioration de l’utilisation de ses ressources ”). Mais les responsabilités restent disséminées entre la multitude de Ministères que connaît l’URSS. En 1988 est créé un organe central, le Comité d’État de l’URSS pour la protection de la nature et l’utilisation de ses ressources (Goskompriroda SSSR), qui partage avec les Conseils des ministres des Républiques fédérées les responsabilités en la matière. C’est la loi fédérale N°2060-1 du 19 décembre 1991 qui, en Russie, pose les fondements juridiques dans ce domaine (voir Maureen Suchar, op. cit.).
[4]Le 23 juin 2000, A. F. Poriadine, le Président de la Commission de liquidation du Comité d’État à l’environnement, a donné l’ordre de ne plus faire payer d’amendes pour rejet sauvage de substances polluantes dans les fleuves, lacs, mers, etc.
[5]Séance du 18 juillet 2000.
[6]L’ouvrage le plus éclairant en la matière est la thèse de doctorat de Jean-Robert Raviot, “ Écologie et pouvoir en URSS ”, sous la direction d’Hélène Carrère d’Encausse, soutenue à l’Institut d’Études Politiques de Paris en 1995.
[7]Le Conseil de la Fédération est la chambre haute du parlement de la Fédération de Russie.
[8]seupress@voxnet.ru. L’ampleur de la crise démographique que traverse la Russie a été publiquement révélée le 24 octobre 2000 lors de la lecture du rapport annuel du Ministère de la Santé sur l’état sanitaire du pays. D’après les données du Ministère du travail, au rythme actuel de chute de la natalité, d’augmentation de la mortalité accidentelle et de diminution de l’espérance de vie, il n’y aura plus en 2015 que 2,5 millions de jeunes gens sous les drapeaux (Ev. Pismennaïa, Le gouvernement lance la bataille pour sauver la nation, Vremia, 16.2.2001) ; parlant de la diminution de la population à l’horizon 2015, certains organes de presse avancent des chiffres allant jusqu’à 15 millions, l’estimation minimale du Comité aux statistiques est de 2 à 3 millions (V. Malioutina, La Russie va devenir un pays d’immigration, Gazeta.ru, 15.2.2001).
[9]Les chapitres 24, 25, 26 et 34 du Code pénal de la Fédération de Russie, entré en vigueur le 01.01.1997, dresse une liste des chefs d’accusation pour crime écologique ; l’article 42 de la Constitution proclame le droit à dédommagement pour atteinte portée à la santé ou aux biens des personnes à la suite d’un crime écologique, droit défini par les articles 1064 et 1082 du Code civil, en vigueur depuis le 1er mars 1996 (Maureen Suchar, op.cit.).
[10]Interview de Sergueï Tsyplionkov, Directeur de Greenpeace Russie, 25.5.2000, www.greenpeace.ru.
[11]Voir Iouli Fremine, “ Le Comité de l’inutile ”, Itogui, N°22, 25.5.2000.
[12]Le référendum “ vert ”, interview d’Alexeï Iablokov, Russkaïa Mysl, 23.11.2000. Russkaïa Mysl est un hebdomadaire en langue russe publié à Paris, dont la plus grande partie des articles est écrite depuis une dizaine d’années par des journalistes de Russie.
[13]Né en octobre 1952, Vladimir Goussinski est l’un des “ oligarques ” russes, c’est-à-dire l’un de ces hommes d’affaires qu’une considérable fortune constituée pendant la perestroïka a doté d’une influence tout aussi importante sur les politiciens, bien qu’il n’ait jamais exercé de fonctions à proprement parler politiques. Tour à tour metteur en scène, homme d’affaires, banquier, il devient un des principaux magnats de presse, de radio et de télévision. Accusé d’escroquerie le 13 juillet 2000, rapidement jugé, il part pour l’Espagne où il est arrêté, peu après, puis libéré contre une forte caution. Il négocie avec Ted Turner, directeur de CNN, les conditions de cession des actions de la chaîne NTV qu’il détient. Accusé de blanchiment de capitaux, un nouveau mandat d’arrêt international est lancé contre lui en 2001.
[14]Ex-KGB.
[15]Boris Joukov, “ Aristarkh, mets-toi d’accord avec l’opinion publique ! ”, Itogui, 7.7.2000
[16]Hebdomadaire diffusé et lu en Russie, mais essentiellement destiné à l’étranger et considéré comme exprimant le point de vue officiel sur les sujets abordés.
[17]On notera que Boris Iatskévitch, entièrement occupé par les arguments idéologiques, ne fait pas allusion à une vraie raison de revoir un système dans lequel s’était instaurée une réelle confusion des genres. Le Service des forêts avait pour tâche d’entretenir et de veiller à la sauvegarde des forêts, de distribuer les parcelles aux exploitants, de contrôler leur activité, de prélever les taxes et les éventuelles amendes. Leur exploitation avait été, elle, confiée à des industriels dont l’Union des exploitants forestiers et des exportateurs de bois, l’Association des industriels de la cellulose et du papier et l’Union panrusse des industriels et entrepreneurs sont les représentants. Les tâches d’entretien du Service des forêts l’ont très rapidement doté d’une énorme quantité de bois coupé disponible à la vente, que l’État, qui n’avait pas les moyens de financer le Service, l’a autorisé à commercialiser, y voyant, pour lui, un moyen de s’autofinancer. Très vite, les fonctions commerciales l’ont emporté sur les fonctions d’entretien et le Comité est devenu, avec 14 millions de M3 coupés par an, le plus gros producteur mondial! Il les vendait d’autant plus facilement qu’il était exonéré des taxes d’exploitation (qu’il était chargé de prélever sur ses concurrents). Les organes représentatifs des exploitants ont alors adressé à Vladimir Poutine une lettre par laquelle ils demandaient, non pas que soit respectée la répartition initiale des tâches, mais à faire, eux-aussi partie du Comité (Iouli Fremine, “ Un soupirant obstiné ”, Itogui, 28.4.2000). Cette réaction surprenante – des industriels occidentaux auraient, vraisemblablement, demandé le contraire à leur place, c’est-à-dire la dissolution d’un Service, inacceptable puisque concurrent et disposant, qui plus est, de privilèges inadmissibles dans une économie de marché – nous semble bien montrer combien est encore peu claire, dans la nouvelle Russie, l’idée du rôle régulateur de l’État, et sans doute aussi celle de la simple séparation des pouvoirs économiques et politiques.
[18]Russkaïa Mysl, 23.11.2000, interview de A. Iablokov.
[19]Nezavissimaïa Gazeta, 7.7.2000, article de I. Tchestine.
[20]Itogui, 27.6.2000, La loi accorde aux simples citoyens le droit d’organiser un référendum national. Il y en a qui ont maintenant décidé d’en user.
[21]Nezavissimaïa Gazeta, 7.7. 2000.
[22]À l’époque soviétique, groupes de volontaires qui assuraient bénévolement une surveillance. Ici, il s’agissait de lutter contre le braconnage.
[23]Boris Joukov, “ Le chemin de Tchestine ”, Itogui, 4.8.2000.
[24]En URSS les usines étaient classées en fonction de leur importance stratégique. Chacun des niveaux de cette hiérarchie économique relevait du niveau correspondant de l’appareil administrativo-politique de l’État.
[25]“ Les initiateurs de l’actuel référendum ne cachent pas qu’une “ variante moscovite ” les aurait particulièrement arrangés ”, Itogui, 27.6.2000.
[26]Itogui, 4.8.2000. Pour reprendre une distinction maintenant largement admise, les membres et collaborateurs du WWF seraient donc plus écologues qu’écologistes, plus scientifiques que politiques. Sur les rapports entre science et pouvoir (n’oublions pas que le communisme se voulait scientifique) et plus particulièrement écologie et pouvoir, ainsi que le rôle de l’écologie aujourd’hui, voir J-M. Drouin, L’écologie et son histoire, Paris, Flammarion, Coll. Champs 1993, ch. 7.
[27]Itogui, 4.8.2000.
[28]“ Les auteurs de ce document [la Doctrine écologique de la Russie] considèrent qu’un grand débat sur la doctrine écologique de la Russie est l’un des principaux éléments qui permettront une collaboration constructive entre la société, le monde des affaires et le pouvoir ; le développement de la société civile ; l’application du droit constitutionnel des citoyens russes à participer à la gestion de l’État ” (http://www.seu.ru/documents/doctrine/join.htm).
[29]“ La société civile est une communauté où existent des citoyens, parfois identifiée et parfois opposée à société politique ou à l’État.L’histoire récente de la formule “ société civile ” mêle usages savants et politiques. Dans les années 1970, des critiques des régimes communistes caractérisent le totalitarisme par la fusion entre l’État et la société civile, puis des opposants, surtout en Pologne, identifient la lutte pour les droits civiques au combat de la société civile contre l’État totalitaire. Dans le même temps, à l’Ouest, des analyses sociologiques de l’État prennent pour variable la force ou la faiblesse des sociétés civiles. Le regain de “ société civile ” est aussi lié à la tentative de produire une doctrine de l’autogestion en France : la formule devient un emblème pour la deuxième gauche, mais aussi pour le libéralisme dans les années 1980. Elle désigne la vie sociale organisée selon sa propre logique, notamment associative, qui assurerait la dynamique économique, culturelle et politique. L’expression sert aussi à la mise en cause de la “ société politique “ ou “ classe politique ” parfois présentée comme inefficace ou corrompue. Mais, poursuivant son chemin plus spectaculairement à l’Est, la société civile semble triompher dans l’écroulement des régimes communistes. (…) ” O. Duhamel, Y. Mény, Dictionnaire constitutionnel, Paris, PUF 1992, p. 984-985.
[30]N° 5, 1965.
[31]Ronald Inglehart, La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Economica 1993.
[32]V. Rasputin, “ Byt’ samim soboj ” [Être soi-même]. Voprosy literatury, 1976, N° 5, p. 150.
[33]D. Likhatchev, Zametki o russkom [Remarques sur la russité], Moscou, “ Sovetskaïa Rossiïa ”, 1981, p. 7.
[**]Yves Hamant : professeur au Département des études slaves de l’Université Paris-X, coordonnateur de la filière de Droit russe, docteur (hdr) en science politique de l’I.E.P. de Paris (thèse : Le pouvoir soviétique et l’identité russe. Habilitation : “ Les rapports entre le parti communiste et la société soviétique ”. Il est coprésident du conseil de pilotage de la Bibliothèque de littérature étrangère de Moscou.
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