Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522140
184 pages

p. 19 à 30
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Recompositions identitaires

n° 194 2001/2

2001 Diogène Recompositions identitaires

Emblème de minorité, substitut de souveraineté

Le cas de la Bouriatie

Roberte N. Hamayon  [*] (GÉODE, Univeristé Paris-X)
Avec la chute du régime soviétique, disparaît, pour de nombreux peuples, la structure qui scellait leur appartenance à des entités où ils ne peuvent, pourtant, se reconnaître qu’en partie. Tel est le cas des Bouriates et des Russes vivant en Bouriatie, ex-république autonome, située au bord du lac Baïkal dans le sud de la Sibérie centrale.
Les Bouriates y retrouvent leur nom, mais savent qu’ils n’y sont pas maîtres. À peine plus de la moitié des leurs y vit (249.500 sur 421.600 en 1989), n’y formant qu’un quart de la population. Les autres sont répartis dans deux districts nationaux de la Fédération de Russie (77.300 à Oust’-Orda dans la province d’Irkoutsk à l’ouest du Baïkal, 66.100 à Aga dans celle de Tchita à l’Est) [1].
Les Russes sont nombreux à y vivre depuis plusieurs générations et y sont à tous égards dominants. Peuvent-ils toujours se réclamer d’une République qui porte le nom d’un peuple, conquis certes de longue date par leurs ancêtres, mais auquel la chute de l’URSS ouvre un espace au moins imaginaire d’émancipation ?
À l’heure où s’effondrent les repères, la Bouriatie a une réaction rapide et singulière : unique en Sibérie, proche de certaines observées en Asie centrale turcophone, paradoxale par son contenu. Du moins est-ce sous cet angle que j’examine ici un processus qu’elle a engagé dès 1990, autour d’un héros d’épopée bouriate, Geser, et qui consiste à construire un emblème à l’échelle de la République même, majoritairement russe. S’agit-il bien d’une recomposition identitaire, et laquelle ?
*
L’élan de départ de ce processus est donné par une décision prise par le Soviet suprême de la Bouriatie, quand elle proclame sa souveraineté. Le 15 novembre 1990, un département “ Gésériade ” est créé au Ministère de la Culture, avec la charge de célébrer l’épopée de Geser, sous l’égide du Président du Conseil des ministres. Prise par un gouvernement à large dominante russe, cette décision est aussitôt réappropriée et mise en Å“uvre par l’intelligentsia officielle bouriate.
Le premier acte est de proclamer millénaire la version [2] tenue pour la plus archaïque et surtout la seule authentiquement bouriate de cette épopée, largement répandue au Tibet et en Mongolie. La filiale bouriate de l’Académie des Sciences et l’Union des Écrivains joignent leurs efforts pour organiser la Conférence qui déclare l’âge millénaire et en publier les actes (Gêsêriada 1991). De concert, elles lancent les fêtes, publications, campagnes de presse et autres manifestations, qui doivent s’enchaîner jusqu’à la célébration du millénaire, programmée pour 1995.
Les fêtes, “ Jeux de Geser ”, ont lieu l’été, dans les lieux d’origine des grands bardes d’avant l’ère soviétique. Elles comportent une “ animation ” chamanique de la bannière, pour y introduire l’“ esprit ” du héros, une visite à un sanctuaire bouddhique, et des “ jeux ” à la fois rituels et sportifs (lutte, tir à l’arc). L’itinéraire tracé par la succession des lieux de fête avec le transport solennel de la bannière de l’un à l’autre revêt un caractère politique significatif. Il englobe les trois territoires de peuplement bouriate, la République et les deux districts nationaux, réunissant symboliquement les territoires démantelés en 1937 lors des purges infligées aux Bouriates sous prétexte de pan-mongolisme et de collaboration avec le Japon. Le Soviet suprême de Bouriatie a beau déclarer ce démantèlement “ illégal ” en juin 1993 (Stroganova 1999, p. 120, n. 30), la question n’est plus abordée par la suite.
Comme prévu, une grande célébration se tient en juillet 1995 : c’est un Forum-Festival international organisé dans la capitale Oulan-Oudé, mais sans les soutiens internationaux escomptés (notamment sans celui de l’Unesco, sollicité dès 1991). Les organisateurs en sont déçus et amers.
Pourtant, les manifestations se poursuivent. Une réserve naturelle “ Pays de Geser ” est inaugurée aussi en 1995 dans la région d’Oka, où le héros est censé être descendu sur terre selon le mythe. Des poteaux dédiés au héros (pour attacher les longes de ses chevaux) sont érigés près d’Oulan-Oudé, et des sanctuaires – une bonne trentaine –, se dressent dans les autres régions bouriates. Publications et conférences continuent de rythmer la vie des élites. Le jubilé du barde dont la version a été millénarisée est célébré en décembre 1999 à Oulan-Oudé. On trouve le héros, son histoire, son portrait, sur des sites internet. Le renom de Geser s’étend jusque sur l’étiquette des bouteilles de la vodka locale. Comme pour consacrer l’ensemble, la construction d’un Institut ethnico-culturel avec un centre bouddhique à la base et un sanctuaire de Geser au sommet est officiellement planifiée, signe d’une relation nouvelle entre le héros et le bouddhisme.
*
Faut-il penser que le processus lancé a tourné court, parce que la revendication de réunification territoriale est restée lettre morte, et que la reconnaissance internationale n’est pas venue couronner l’effort ? Sans doute faut-il plutôt penser que tel n’était pas son véritable but.
Même si l’intérêt initial porte sur une version particulière de l’épopée, seul le héros retient l’attention par la suite. Le récit épique ne compte guère que dans les travaux académiques. Appel est fait seulement au nom du héros [3] et à son portrait. Geser est représenté sous les traits d’un guerrier médiéval, comme pour donner crédit à l’idée que son histoire date d’“ il y a mille ans ”. Cuirassé, armé, il caracole sur un cheval ailé parmi les nuages. Cette image suffit à évoquer l’essentiel du contenu épique : le héros défend l’indépendance des siens contre toute domination. Ainsi, la célébration combine subtilement l’historicisation du récit, situé dans l’histoire par sa millénarisation même, et la préservation du caractère mythique du héros par sa mise en portrait.
Ces manifestations restent tout au long confinées aux élites officielles (tant politiques qu’intellectuelles et artistiques), sans devenir populaires. L’on pouvait certes s’attendre à l’indifférence de la population russe de Bouriatie à ce héros qui n’est pas l’un des siens. Mais le Bouriate moyen n’a pas adhéré au mouvement, dont les échos n’ont du reste pas atteint les régions éloignées de la capitale.
Or des courants millénaristes sans lien avec Geser sont repérés à la même époque (1994-1995) dans la région de Tounka, où des courants similaires avaient été relevés naguère (par Vampilon en 1919, Zhigmidon en 1933, cités par Stroganova 1999, p. 114, 119).
La tradition épique était le support le plus apte à garantir la légitimité d’une construction symbolique de ce genre aux yeux des Bouriates, et le héros choisi était le plus fameux. Aucune religion ne pouvait servir de base à une identité nationale d’inspiration locale. Le chamanisme, fond religieux des peuples autochtones, avait été trop longtemps combattu par le colonisateur russe, trop gravement méprisé pour son lien à un mode de vie “ primitif et tribal ”, incompatible avec la centralisation étatique. Le bouddhisme était déjà religion officielle dans trop de pays, et son implantation en Bouriatie était récente, superficielle et partielle.
L’épopée, elle, est de longue date un véhicule idéologique reconnu chez les peuples turco-mongols des steppes. Par le caractère ritualisé de son exécution, elle sacralise et légitime l’idéal poursuivi par le héros : l’auto-défense et la perpétuation, aux niveaux individuel et collectif. Aussi allait-il de soi qu’un héros épique devienne figure emblématique [4].
D’ailleurs la décision de célébrer à un niveau politiquement significatif un héros épique n’était pas une innovation de la Bouriatie, et ce n’était pas la première fois que Geser jouait pour les Bouriates un rôle important.
En 1940, Staline avait décidé, pour rallier les Kalmouks, minorité d’origine mongole immigrée dans la basse Volga, de célébrer le 500e anniversaire de l’épopée de leur héros Djangar. En 1990, la Kalmoukie en a fêté le 550e anniversaire. Les Kirghizes ont de même commémoré l’épopée de leur Manas après le changement de régime [5].
La spécificité de Geser parmi les héros bouriates n’était pas nouvelle. Elle émerge dès la fin du xixe siècle en Transbaïkalie : le héros repousse le bouddhisme dont la propagation progresse depuis la Mongolie, ce qui entraîne l’interdiction de l’épopée par le clergé. Geser devient pour les Bouriates l’emblème de la réaction contre la russification des années 1930 et le démantèlement territorial de 1937 [6].
Si cette spécificité d’emblème intrigue, c’est que Geser est un héros emprunté. Ce nom vient du latin Caesar (qui donne aussi l’allemand Kaiser et le russe Tsar). Adopté d’abord au Tibet (Stein 1959), il passe en Mongolie et de là en Bouriatie. Les Bouriates ont conscience de partager leur héros avec les Mongols et les Tibétains, mais semblent ignorer l’origine du nom.
Au Tibet, Gesar est le seul héros, érigé en propagateur du bouddhisme. En Mongolie et Bouriatie, Geser est seulement le plus grand. Le Geser mongol soutient le bouddhisme comme au Tibet, mais le Geser bouriate lui est soit hostile comme en Transbaïkalie, soit indifférent comme dans la version millénarisée. Ainsi les Bouriates font du héros qu’ils empruntent l’inverse de ce qu’il est dans les cultures d’origine.
L’absence d’élément bouddhique a servi d’argument pour prouver l’authenticité et l’antériorité de la version millénarisée. Celle-ci dépeint une société divisée en deux camps en combat perpétuel l’un contre l’autre en dépit des victoires périodiques du camp du héros sur son adversaire. Geser n’est que le chef du camp victorieux. Il a en revanche un rôle unificateur et centralisateur dans toutes les autres versions, qui de ce fait auraient été plus aptes à soutenir un idéal du plus haut niveau politique, malgré les traits trahissant l’influence bouddhique. Mais peu importe, puisque ce n’est pas l’histoire de Geser qui compte, mais sa figure.
L’insistance sur l’image du héros et la nature de ses portraits suggèrent que l’enjeu du processus n’était que de construire un emblème national en tant que tel : purement emblématique. Célébrer l’épopée fait resurgir un passé prestigieux et donne corps aux valeurs héroïques, mais représenter Geser en guerrier médiéval exclut de voir en lui un leader potentiel. Autant dire que ce portrait représente le principe même de défense : ancré dans un passé reculé, idéalisé par son inactualité.
Ce double appel à l’histoire et à la fonction symbolique confère à ce processus un aspect d’“ attente messianique ” au sens où l’entend Gerschom Scholem, d’“ appel à un passé idéalisé pour en tirer une vision idéalisée de l’avenir ”. En quelque sorte, il fallait que la force de Geser ait été démontrée autrefois pour que les siens puissent plus tard se défendre. Il fallait enraciner la mémoire de sa valeur héroïque aussi loin que possible dans le passé pour assurer sa présence dans la conscience populaire. Car l’important est l’“ attente ”, c’est-à-dire la construction symbolique même.
*
Sous cet éclairage, le processus de célébration qui s’est déroulé en Bouriatie autour de la figure de Geser durant la décennie 1990-2000 se présente comme une façon symbolique de contourner des problèmes politiques. Lancé dans un contexte de changement radical, il se poursuit sans que rien ne change en fait. La revendication de réunification territoriale s’évanouit avant 1995. La promotion de Geser au rang d’emblème national reste limitée aux sphères d’influence russes qui l’ont suscitée, sans entraîner d’adhésion populaire.
Est-elle pour autant sans portée pour l’ethnicité bouriate ? Elle a à cet égard deux résultats concrets. La proclamation de l’ancienneté de leur tradition épique, dote les Bouriates, dont la culture était tenue jusqu’alors pour seulement orale, à la fois d’une histoire et d’une littérature. La création d’une réserve naturelle portant un nom bouriate, consacre leur mode de vie traditionnel comme respectueux de la Nature et le promeut au rang de philosophie écologique de niveau international. Ces réévaluations tournent la page du dénigrement subi précédemment. Elles offrent aux Bouriates une stratégie oblique d’acceptation de leur statut de minorité au lieu d’un changement réel de situation. Ils peuvent d’autant mieux composer à titre individuel que, à titre collectif, la vision de leur culture est plus positive et le rôle emblématique de leur Geser plus large.
Car c’est bien au niveau de la République de Bouriatie que se mesure l’entreprise. Elle exprime de sa part la volonté d’affirmer sa personnalité politique et son implantation territoriale, à défaut de pouvoir vivre vraiment la souveraineté rêvée. Comme si la majorité russe de cette petite entité éloignée de Moscou, minorité dans l’ensemble étatique, avait adopté l’image culturelle de la minorité locale pour proclamer son indépendance face au pouvoir central. S’il y a là recomposition identitaire, elle se fait sur des bases territoriales et non ethniques, et par conjugaison de deux situations minoritaires. Elle oblige à distinguer parmi tous les Russes ceux de Bouriatie.
Mais sous un autre angle, le processus examiné se révèle être aussi une manÅ“uvre des élites tentant, sous l’apparence de rebâtir une légitimité traditionnelle, de reconsolider leur pouvoir menacé par le changement. Bien des détails de la millénarisation de l’épopée bouriate de Geser vont dans ce sens. L’organisation des “ Jeux de Geser ” révèle la mise en Å“uvre de recettes bien rodées par le pouvoir soviétique : l’exploitation de la forme rituelle, l’intégration d’éléments traditionnels dissociés de leur contexte et d’origines diverses, la dissociation délibérée entre forme et contenu. À elles seules, l’appellation de ces fêtes et la saison où elles se tiennent, l’été, en apportent la preuve : si de tels “ jeux ” rituels étaient coutumiers l’été, il n’étaient jamais associés aux épopées ni à leurs héros, et l’exécution rituelle des épopées était prohibée l’été, alors qu’elle était prescrite à partir de l’automne et tant que durait la saison de chasse.
 
Commentaire
 
 
Le riche texte de Roberte Hamayon peut être vu sous plusieurs angles. Je m’en tiendrai à un seul en relevant que le cas présenté offre notamment une très intéressante illustration du traitement des questions ethniques en Russie à la suite de l’effondrement de l’URSS.
Pour poursuivre l’analyse, il convient d’avoir en tête un certain nombre de données.
Le contexte historique et politique
Rappelons que la Russie est une fédération composée de 89 membres (appelés “ sujets ”) parmi lesquels 32 tirent leur origine d’une entité constituée au début de la période soviétique sur une base ethnique autour d’une ethnie “ titulaire ”.
En 1923 avait été érigée la République autonome soviétique socialiste (RASS) bouriate-mongole dont les frontières, de l’aveu même de la première encyclopédie soviétique dans un volume publié en 1927, ne coïncidaient pas avec les limites ethniques et géographiques de la Bouriatie. En 1937, à l’époque des purges staliniennes, elle a, de plus, été amputée d’une partie de son territoire au profit des régions voisines au sein desquelles ont toutefois été formés le district national bouriate d’Oust-Ordynski et le district national bouriate d’Aguinskoe. Ces deux districts ont, néanmoins, été découpés de telle façon qu’ils n’avaient pas de frontière administrative commune avec la RASS bouriate-mongole. En 1958, à l’époque de Khrouchtchev, les autorités ont changé le nom de cette dernière pour l’appeler désormais simplement RASS bouriate.
Actuellement, on compte ainsi dans la Fédération de Russie trois circonscriptions dont l’intitulé fait référence aux Bouriates : la République de Bouriatie, le district autonome bouriate d’Oust-Ordynski et le district autonome bouriate d’Aguinskoe.
La République de Bouriatie, comme les autres entités de même type, est dirigée par un président, un gouvernement et un parlement.
Sa composition ethnique est assez caractéristique de la plupart des divisions administratives de ce type : l’ethnie titulaire y est minoritaire. En effet, sur un peu plus d’un million d’habitants, on dénombrait, d’après le recensement de 1989, environ 726 000 Russes (70%) et seulement 250 000 Bouriates (24%).
Le district d’Oust-Ordynski compte, pour sa part, 76 800 Russes (56%) et 49 300 Bouriates (36%). C’est seulement dans le district d’Aguinskoe que la proportion est inversée : 42 300 Bouriates (54%) pour 31 400 Russes (40%).
Dans ces conditions, la plupart des postes de responsabilité sont occupés par des Russes. De plus, il semble que, après peut-être une assez brève période de flottement consécutive à l’échec du putsch d’août 1991, le pouvoir de l’ancienne nomenklatura communiste n’ait pas été réellement menacé.
L’actuel président de la République de Bouriatie est un Russe, Leonid Vassilievitch [7] Potapov. Il avait été auparavant secrétaire du Comité du parti de l’ASSR bouriate, Premier secrétaire en 1990-1991, membre du Comité Central du Parti communiste de l’URSS aux mêmes dates. Après l’échec du putsch d’août 1991, il a occupé diverses fonctions au sein de la République de Bouriatie dont il a été élu président en 1994 avec 72% des voix, puis réélu en 1998 avec 63% des voix. En revanche, le député qui représente actuellement la République de Bouriatie à la Douma, Bato Tsyrendondokovitch Semenov, élu en 1999 avec 35% des voix, a manifestement des origines bouriates.
Le district d’Oust-Ordynski est également dirigé par un Russe, Valéri Guennadievitch Mamleev, élu en 2000 avec 53% des voix, et représenté à la Douma par un autre Russe, Valéri Vladimirovitch Kouzine, élu en 1999 avec près de 50% des voix.
Par contre, c’est un Bouriate issu du Komsomol qui est à la tête du district d’Aguinskoe, Bair Baiaskhalanovitch Jamsouev, élu en 2000 avec 89% des voix. Ce district est représenté à la Douma par un personnage pittoresque Iosif Davidovitch Kobzon, élu en 1997 à l’occasion d’une élection partielle et réélu en 1999 avec 92% des voix. Chanteur célèbre revendiquant son appartenance au parti communiste de l’URSS, dont il se targue d’avoir gardé la carte, il s’est également lancé dans les affaires, ce qui lui a valu d’être soupçonné de liens avec la mafia, si bien qu’il s’est vu à plusieurs reprises refuser le visa d’entrée aux États-Unis. Juif d’Ukraine, il n’a apparemment pas d’attaches parmi les Bouriates. Il est vrai que les districts autonomes, à la population réduite, offrent souvent une circonscription électorale facile à conquérir à des hommes d’affaires en quête d’un mandat parlementaire assorti de l’immunité.
Les résultats des élections fédérales confirment l’implantation des communistes. Aux élections présidentielles de 1996 en République de Bouriatie, c’est le candidat communiste, Ziouganov, qui l’a emporté au second tour, par 49% des voix contre 45% à Eltsine, alors que la moyenne nationale était respectivement de 40% et 54%. En 2000, Ziouganov a emporté 40% des voix (29% au plan national) et Poutine 42% (52% au plan national).
Les résultats ont été quelque peu différents dans les deux districts autonomes. En 1996, Ziouganov a été battu par Eltsine d’un point à peine et, avec un score à peu près identique dans l’un et l’autre d’environ 47% , il dépassait très largement sa moyenne nationale. En revanche, en 2000, il a été largement devancé par Poutine dans des proportions se rapprochant beaucoup plus de la moyenne nationale.
Sur le plan religieux, il convient de signaler que c’est en Bouriatie que se trouvait, à l’époque soviétique, l’unique centre du bouddhisme en URSS dans le datsan (monastère) d’Ivolga dont les autorités avaient autorisé l’ouverture en 1946, dans les environs de la capitale, Oulan-Oudé, quelques années après avoir fermé tous les établissements bouddhistes et envoyé au goulag ou fait fusiller la plupart des lamas.
Comme on sait, de puissants mouvements nationaux sont apparus à partir de 1987 dans les républiques baltes, celles du Caucase et ailleurs suivant ce que l’on a appelé la “ parade des souverainetés ”. Ce sont d’ailleurs eux qui, finalement, ont provoqué la dissolution de l’URSS. Parallèlement, en Russie même, parmi les minorités non russes s’est développée, surtout chez les intellectuels, une aspiration de plus en plus forte à affirmer leur identité. Bien que, dans la plupart des circonscriptions autonomes, l’ethnie “ titulaire ” ne fût pas majoritaire, les dirigeants locaux n’en ont pas moins pris ces revendications au sérieux et, là aussi, on a vu bien des leaders communistes reprendre à leur compte une partie d’entre elles dans le but de se maintenir au pouvoir. C’est ainsi que les circonscriptions autonomes au sein de la Russie ont entrepris de déclarer leur “ souveraineté ”. Ce faisant, en général, elles n’envisageaient pas l’indépendance, mais prétendaient au même statut que les quinze républiques fédérées formant l’URSS. De la sorte, le 8 octobre 1990, l’adjectif “ autonome ” a disparu de l’intitulé de la RASS bouriate, qui est devenue République soviétique socialiste bouriate avant de s’intituler simplement République de Bouriatie.
Geser, pan-mongolisme et bouddhisme
Dans ce contexte, comme l’a indiqué Roberte Hamayon, la décision de commémorer l’épopée de Geser apparaît comme un geste des dirigeants de la République de Bouriatie, russes pour la plupart, en direction de l’intelligentsia bouriate. Or, on peut se demander si elles n’ont pas retenu ce héros plutôt qu’un autre pour des raisons précises. En effet, deux traits, dans l’épopée, méritent d’être relevés.
En premier lieu, plutôt que sur Geser, le choix aurait, en effet, pu se porter, par exemple, sur Gengis Khan, figure historique glorieuse, mais renvoyant à une solidarité entre Bouriates et Mongols. Or, certains Bouriates militent en faveur de la restitution à leur République de son ancien nom de République bouriate-mongole qui lui a été retiré en 1958. C’est le cas, notamment, du petit Parti populaire bouriate-mongol [8]. Cette revendication semble surtout inspirée par un souci de réhabilitation historique, mais elle suscite chez un certain nombre de Russes la crainte de voir renaître un mouvement pan-mongol susceptible de déboucher sur une unification de la Bouriatie avec la Mongolie. À cet égard, la Nezavissimaïa gazeta a publié le 22 février 2000 un article écrit par un auteur vivant à Oulan-Oudé et prenant vivement à partie un universitaire japonais spécialiste de la Bouriatie qui, au cours d’une récente visite dans le pays avait encouragé les Bouriates à reprendre leur nom d’habitants de la Bouriatie-Mongolie. L’article était éloquemment intitulé : “ Un professeur de Tokyo ranime les idées de pan-mongolisme ” et concluait :
“ Si l’on suit la logique du professeur japonais, il n’est pas difficile d’arriver à la conclusion selon laquelle la restitution du nom de Bouriatie-Mongolie ne doit être que le premier pas conduisant à l’unification de tous les rameaux du peuple mongol et, comme conséquence inévitable, de tous les territoires de ce dernier. En d’autres termes, il s’agit de détruire l’intégrité territoriale non seulement de la Russie, mais aussi de la Chine et de la création en Asie centrale non pas d’un État mongol unique, mais d’un foyer de tensions. ”
C’était d’ailleurs au nom de la lutte contre le pan-mongolisme que la répression s’était abattue sur les Bouriates en 1937-1938, bien que ce courant ait eu une portée considérablement plus réduite que, par exemple, le panislamisme et le pan-turquisme également combattus.
Dans la mesure où la célébration était en partie liée au projet de réunir à la République de Bouriatie les deux districts qui en avaient été détachés, il s’agissait de circonscrire étroitement l’opération à la réunification des Bouriates et d’éviter de l’inscrire dans un processus d’unification plus large.
Quant au projet de réunion des deux districts, selon la formule de Roberte Hamayon, il a manifestement “ jailli de l’élan de libération suscité par l’effondrement de l’Union soviétique ”. Certes, étant donnée la faible importance numérique de leur population, ses conséquences étaient limitées. De plus, il semble avoir perdu de son actualité par la suite. La donne a sans doute changé lorsqu’un nouveau système fédéral a été institué en Russie par la Constitution adoptée en décembre 1993 : ces deux districts, comme tous les autres districts nationaux, ont accédé au statut de “ sujet ” et chacun d’eux est devenu une des 89 entités à part entière formant la Fédération de Russie et avec, en principe, des prérogatives identiques à celles de la République de Bouriatie. À ce titre, chacun d’eux est représenté par un député à la Douma, la chambre basse, et a au Conseil de la Fédération, la chambre haute, avec deux représentants, le même poids que des circonscriptions considérablement plus peuplées. On ne voit pas très bien ce que la population de ces deux districts gagnerait à se fondre dans la République de Bouriatie. Sans que l’on connaisse exactement ses motivations, Kobzon, après son élection en 1997, a tenté de relancer le projet, mais sans succès.
En second lieu, on constate que Geser est indifférent, voire hostile au bouddhisme et s’inscrit plutôt dans la tradition chamaniste, alors que l’on a vu que l’unique centre du bouddhisme à l’époque soviétique avait subsisté en Bouriatie. Un héros lié au bouddhisme aurait, lui aussi, renvoyé à une solidarité beaucoup plus large dépassant le cadre de la Bouriatie.
En outre, la mise en scène de la commémoration peut paraître guidée par la volonté de créer de nouveaux rites. Or, à la fin de la période soviétique, pour lutter contre le réveil religieux qui commençait à se manifester, les autorités avaient encouragé la création de commissions “ cultuelles ” chargées d’imaginer de nouveaux rites en en empruntant les symboles aux contes, aux épopées et aux mythes [9]. Ne peut-on trouver de trace, sans doute avec un objectif différent, de cette expérience dans la célébration de Geser ?
Yves Hamant [**]
Je remercie vivement Yves Hamant de son commentaire et des précieuses précisions qu’il apporte sur la situation contemporaine et auxquelles la dernière page tente de donner une réponse.
 
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·  Zhukovskaya, Nataliya L., “ Religion and Ethnicity in Eastern Russia, Republic of Buryatia: a Panorama of the 1990s ”, Central Asian Survey 14(1), 1995, p. 25-42.
 
NOTES
 
[*]Roberte N. Hamayon : anthropologue et linguiste, docteur ès-lettres, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, section des sciences religieuses (Sorbonne). Elle a effectué de nombreuses missions en Mongolie et en Sibérie à partir de 1967. Elle a fondé (en 1970) la Revue et le Centre d’études mongoles et sibériennes à l’Université de Paris-X Nanterre (Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie). Elle a publié de nombreuses études, en particulier sur le chamanisme, dont La chasse à l’âme : esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien, 1990, et Taiga, terre de chamans, 1997 et collaboré à un numéro de Diogène sur ce thème (N°158).
[1]Les Bouriates, qui relèvent du monde mongol, ont été intégrés dans l’empire russe au xviie siècle comme un ensemble de tribus. Ils restent administrativement divisés et inégalement soumis à la russification et à la christianisation. Au cours du xixe siècle se développe chez eux une conscience ethnique, sous l’effet de la propagation du bouddhisme depuis la Mongolie voisine. Elle est reconnue au début de l’ère soviétique par la création, en 1923, de la République autonome bouriate-mongole.
[2]Celle de Manshuud Imegenov, notée en 1906 par Zhamcarano.
[3]Il est écrit en écriture mongole, qui n’est connue que d’un petit nombre d’érudits.
[4]Les élites de Bouriatie n’ont fait appel ni au fondateur mythique de la principale tribu bouriate, ni à Gengis Khan, unificateur des tribus mongoles sous sa bannière de conquérant au Moyen Âge. Gengis Khan est la figure emblématique de la Mongolie post-communiste, où il est tenu pour une divinité et souvent représenté en sage lettré, assis et non à cheval et tenant en main un livre et non des armes. Si l’absence de toute allusion à Gengis Khan s’explique, certes, comme le souligne Yves Hamant, par le souci d’éviter toute accusation de pan-mongolisme, elle reflète aussi le sentiment de supériorité qu’éprouvent les Bouriates à l’égard des Mongols et le désir de distinction qui s’ensuit.
[5]Le 1300e anniversaire du cycle épique de Dédé Gorgoud a été célébré à l’Unesco en juin 1999, sur l’initiative de l’Azerbaïdjan mais avec la participation de tous les autres peuples turcs d’Asie centrale et même de Turquie.
[6]“ L’obstacle majeur dans la campagne contre le nationalisme culturel bouriato-mongol pendant l’après-guerre n’était pas cependant un écrivain ou un poète vivant, mais le héros légendaire des Mongols, Geser ” (Kolarz 1955, 163).
[7]Selon la tradition russe, qui s’est imposée à tous les habitants de l’URSS, chaque personne est désignée par son prénom, le prénom de son père et son nom de famille. Le prénom du père est indiqué ici dans la mesure où il est un indice supplémentaire de l’origine ethnique.
[8]L. L. Abaeva, B. P. Krànev, Social’no-politicheskij analiz vyborov v respublike Burjatii [Analyse politique et sociale des élections en République de Bouriatie, septembre 1994] : http://www.iea.ras.ru/Russian/publications/applied/69.html.
[9]Voir, par exemple, V. A. Rudnev, Sovetskie prazdniki, obrjady, ritualy [Fêtes, rites et rituels soviétiques], Leningrad, Leninizdat 1979.
[**]Yves Hamant : professeur au Département des études slaves de l’Université Paris-X, coordonnateur de la filière de Droit russe, docteur (hdr) en science politique de l’I.E.P. de Paris (thèse : Le pouvoir soviétique et l’identité russe. Habilitation : “ Les rapports entre le parti communiste et la société soviétique ”. Il est coprésident du conseil de pilotage de la Bibliothèque de littérature étrangère de Moscou.
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