2001
Diogène
Recompositions identitaires
Staline et l’éléphant bleu
Paranoïa et complicité dans les métahistoires postcommunistes
Caroline Humphrey
[*]
(Université de Cambridge.)
Cet article analyse certains récits contemporains qui circulent parmi les Bouriates de Russie et de Chine. Il s’agit de la nature des responsabilités pendant les campagnes de terreur qui ont abouti en particulier à la dévastation de l’église bouddhiste dans les années 1930. Dans ces histoires, les dirigeants politiques sont présentés comme des réincarnations, destinées à déclencher des événements terribles. Dans le cas de Staline, les villageois bouriates mongols parlent de la réincarnation de l’Éléphant Bleu, qui a vécu il y a longtemps en Inde. Les discussions locales concernant ces histoires suggèrent que les narrateurs, pris eux-mêmes dans le discours apparemment objectif et transparent, mais si profondément irrationnel, du Parti-État, n’affrontent pas (du moins actuellement) les actions dans lesquelles ils se sont trouvés objectivement à la fois agents et victimes. Cible privilégiée de l’organisation du système stalinien de soupçon et punition, les bouddhistes bouriates créent aujourd’hui des “ récits paranoïdes ” de leur crû pour expliquer les répressions ; il s’agit d’un changement de rôles dans la narration, où les actions attribuées à un autre (en l’occurrence Staline) se réfèrent d’une certaine façon à soi-même. Ceci a trait à la complicité, car on y trouve une identification à Staline, malaisée et probablement inconsciente.
Pourquoi ce genre d’explications elliptiques apparaît-il, surtout dans le contexte postsoviétique, où l’on attendrait un discours plus direct concernant “ la vérité sur le stalinisme ” ? Nous allons en débattre en comparant la manière d’interpréter les répressions, propre aux minorités bouriates de Russie et de Chine, aux arguments sur la même triste époque qui se développent aujourd’hui en Mongolie indépendante. Dans les deux cas, on répond au discours de l’ère socialiste sur la nature “ objective ” et “ transparente ” de l’histoire. La différence ressort des configurations politiques actuelles, car dans la Russie provinciale et en Chine, les Bouriates et les Mongols sont encore subordonnés à des structures politiques qui ne laissent pas de place à un débat politique ouvert.
Comment rendre compte des purges
Nous avons enfin accès, grâce à l’apparition de l’excellent ouvrage The Road to Terror (1999) d’Arch Getty et Oleg Nauman, aux formes de pensée des architectes des purges. Pour la plupart des membres du parti, le discours stalinien sur la victoire du prolétariat était une “ vérité universelle ” évidente de la politique (Getty et Nauman 1999, p. 19). Le terme même de chistka (nettoyage ou purge) évoque un climat de pensée correcte infaillible, où les formes sociales rétrogrades devaient tout simplement être annihilées. Seulement, la foi en la victoire inévitable remportée contre l’ennemi de classe ne suffisait pas à calmer les peurs des staliniens : “ C’était un système où même les membres du Bureau politique portaient sur eux un pistolet. ” Ces gens craignaient, collectivement, tout ce qui les entourait. “ La plupart d’entre eux avaient à la fois peur des groupes politiques et sociaux qui se trouvaient à un niveau inférieur comme des hautes autorités ” (Getty et Nauman 1999, p. 16). Le discours et les processus de la terreur atteignaient tout le monde, jusqu’au fond de la province la plus obscure.
Les Bouriates et les autres peuples de la Russie asiatique étaient prisonniers de cette situation, comme tous les citoyens soviétiques. Ce n’est que ces dernières années que les “ thèmes clos ” (zakrytye temy) commencent à être abordés. Les récits sur la réincarnation dévoilent pour la première fois une mise en cause de la responsabilité personnelle. Le rôle des grands dirigeants communistes est revu en faisant appel aux “ réincarnations (xubilgan) des figures légendaires du passé en conformité avec le discours bouddhique : c’est le poids éthique des actes (üilin ür, les fruits du péché, le karma) des vies antérieures qui détermine les actions dans la vie présente. Il existe une cause (shaltgaan) enfouie dans les temps anciens qui provoque les agissements du dirigeant. En changeant de contexte, nous pouvons constater qu’il s’agit également d’un dilemme non reconnu, au cÅ“ur du projet stalinien, révélé par les procès des personnes éliminées. L’attitude “ de la vraie perversion ” était d’adopter la position de simple instrument : “ Ce n’est pas moi qui fais ceci réellement, car je suis le simple instrument d’une plus haute nécessité historique ” (Zizek 1999, p. 30-32).
Les récits de réincarnation
Le récit de réincarnation concernant Staline a été raconté pendant des conversations privées dans leur langue sur l’histoire nationale chez des Bouriates, (1999)
[1].
Dans l’Inde des temps anciens il y a avait un riche patron qui possédait un éléphant bleu. Il se décida à entreprendre avec son éléphant une action méritoire en édifiant un grand temple pagode : le Jarang Hashir. Les années passaient et la construction n’avançait que lentement. L’éléphant s’était tellement dépensé que ses organes internes pouvaient être vus à travers la peau. Il se débarrassa ainsi de tous ses anciens péchés et reçut l’illumination en pouvant comprendre la langue et la pensée des hommes. À la fin, le grand lama arriva pour la consécration de la pagode en bénissant tous ceux qui y avaient contribué. Le patron eut droit à la meilleure bénédiction. L’Éléphant Bleu écoutait tout en pensant : “ Quelle sorte de bénédiction me sera destinée ? ”. Mais tous l’avaient oublié, lama compris, et l’éléphant ne fut même pas évoqué. L’Éléphant Bleu perça alors avec ses défenses la terre par trois fois et lança un barrissement terrible, puis il tomba mort. Le lama se rendit compte que l’éléphant avait fait un vÅ“u mauvais et l’énonça à haute voix : “ Puisque vous m’avez oublié, je détruirai le bouddhisme par trois fois dans mes re-naissances futures. ” Le lama s’adressa alors au maître de l’éléphant en lui disant : “ Tu dois également faire un vÅ“u promettant de le tuer trois fois lorsqu’il essaiera de détruire le bouddhisme par trois fois. ” Le maître accepta. Nous ne connaissons pas la première destruction. La deuxième re-naissance de l’éléphant fut Langdarma, le roi du Tibet qui a persécuté les bouddhistes. La troisième fut Staline.
En racontant cette histoire, les gens disent que Staline était prédestiné à haïr le bouddhisme et qu’il avait le pouvoir de le détruire. L’exécution de la volonté de l’Éléphant Bleu devait se produire, car même “ le Bouddha et les divinités ” ne pouvaient empêcher les résultats de l’action karmique. Il est intéressant de remarquer que la re-naissance vertueuse du patron pour défendre le bouddhisme est maintenant entièrement oubliée. On se concentre sur le sort tragique de l’Éléphant Bleu. Cependant, les “ dommages ” que Staline a fait subir au bouddhisme ne seront pas répétés. À travers les pays de langue mongole, il existe une vision acceptée du futur : désormais, aucun pouvoir ne portera préjudice au bouddhisme avant la fin de l’époque (
kalpa) du
Bouddha Shakyamouni
[2]. Le bouddhisme continuera dans son état actuel, sans grand éclat, mais sans disparition complète non plus, jusqu’à l’arrivée de la guerre religieuse contre les infidèles appelée
Shambalyn Dain, qui se produira dans environ 250 ans à partir de maintenant. Cette guerre durera douze ans ; ensuite, la religion va s’épanouir partout dans le monde pendant 500 ans et connaîtra un déclin long de 300 ans. Les gens perdront peu à peu la foi. Le bouddhisme disparaîtra donc après 800 ans, en attendant le début de l’époque du prochain Bouddha, Maitreya.
Staline se trouve ainsi intégré dans une métahistoire, vaste, bien qu’ordonnée avec précision, où il acquiert des caractéristiques propres : il était un des plus puissants dirigeants militaires et politiques que le monde ait vu naître, et il est arrivé à l’apogée du pouvoir grâce aux mérites accumulés dans sa vie antérieure, lorsqu’il était l’Éléphant Bleu. Il est intéressant de remarquer que Staline est toujours appelé Stalin Bagshi (Maître Staline), se référant à la fois à la représentation soviétique de Staline comme Dirigeant et Enseignant et aux connotations en mongol de bagshi : Maître religieux et Gourou. Les gens disent que, malgré le tort que Staline a apporté au bouddhisme à la suite d’un “ mauvais ” vÅ“u dû au dépit d’avoir été offensé, il aimait cependant le bouddhisme, car dans sa vie antérieure (Éléphant Bleu) il l’avait respecté et lui avait dédié toute sa vie. C’est pourquoi Staline a permis la ré-ouverture de deux monastères dans les années 1940, ce qui signifie que Staline, en tant qu’Éléphant Bleu, était satisfait de la réalisation de son vÅ“u. Dans toute cette explication, Staline, en tant qu’individu ou dirigeant communiste exécutant une politique délibérée, n’est en général pas du tout conceptualisé. Au contraire, il apparaît comme un fantôme du destin, voué à détruire ce qu’il aimait “ au fond ”.
L’éthique bouddhiste permet en général l’inversion d’une détermination karmique négative antérieure par le biais d’une bonne action compensatrice. Mais, le message du récit de l’Éléphant Bleu n’est pas arrivé à Staline. Pendant les discussions autour de ce thème, nous avons commencé à nous rendre compte du déplacement inconscient sur Staline des sentiments de culpabilité religieuse qu’éprouvaient les gens. Dans le village d’Alhana, par exemple, certains ont mis en avant le fait des brèves études de Staline dans un séminaire orthodoxe pendant sa jeunesse pour conclure qu’il était un être religieux. Il avait attaqué le bouddhisme en quelque sorte contre son gré, parce qu’il était la réincarnation de l’Éléphant Bleu et était donc soumis au karma des temps anciens. Ils ont ajouté que l’attaque avait réussi parce que le peuple bouriate était voué à la persécution à cause de l’accumulation du mauvais karma qui s’était installé en son sein pendant une longue période. La période stalinienne a été un “ enfer vivant ” et ce genre d’époque arrive en général lorsque les péchés du peuple sont excessifs.
Bien sûr, de telles idées seraient contestées par ceux qui ont une attitude d’athéisme inflexible. Mais dans les années 1990, la fin du discours hégémonique communiste a mis en question les certitudes de l’athéisme. Maintenant, dans l’ensemble de la Russie, on observe une crise de surabondance des représentations, une pléthore d’explications possibles du passé dont certaines sont empruntées à l’Ouest. Dans les provinces éloignées de l’Asie intérieure, cependant, une circonspection persistante et le manque d’habitude limitent les possibilités d’un déboulonnage hardi ou d’une critique analytique effectuée dans un esprit libéral. Les histoires de réincarnation ont été courantes dans la région pendant des siècles. Mais nous soutenons que les histoires contemporaines qui émergent du contexte de la présence absolue de l’histoire dogmatique communiste, impliquent l’élément de la responsabilité personnelle à cause de la reconfiguration du pouvoir politique comme “ prédestiné ”, même s’il résulte d’une action jugée selon l’éthique. Ceci est tout à fait différent du motif de la réincarnation utilisé auparavant où il s’agissait d’un moyen de renforcement magique des types culturels de commandement.
Une analyse en termes conventionnels de “ résistance ” serait déplacée. Car ici l’idée de réincarnation vaut précisément l’affirmation d’une identification ou d’empathie des citoyens soviétiques ordinaires avec Staline et Ulaanhüü provenant, à notre idée, de la complicité dans des actes terribles. L’identification est différente d’une imitation de l’autorité de l’Autre : même si les Bouriates se distinguent des Russes en tant qu’ethnie, ils se voient eux-mêmes comme intégrés dans l’ordre soviétique, c’est-à-dire pleinement engagés (et complices) dans les pratiques des autorités, à la fois comme sujets et objets. Leurs récits reproduisent, par leurs propres images, la psychologie de répression/silence et substitution rencontrée également dans le discours stalinien officiel. Pour analyser cette situation, nous extrayons de la théorie psychanalytique le terme de paranoïa, pour explorer la qualité coercitive et fermée de ces récits, tant pour les États communistes eux-mêmes que pour le peuple vivant sous leur domination. Nous faisons abstraction de certaines caractéristiques du complexe paranoïde pour générer un concept qui puisse opérer pour les individus, mais peut aussi être partagé dans un groupe. Nous nous concentrons sur les caractéristiques de la pensée paranoïde générée par des sujets dans des contextes particuliers (surtout politiques) et nous suggérons l’importance de trois caractéristiques inter-connectées :
- le déplacement sur la vie mentale d’autres personnes de l’expérience “ dérobée ”, mais restée inconsciemment encore présente,
- la création d’un monde fermé qui explique les personnes et les événements réels,
- et la sensation d’être emprisonné dans un processus inexorable et déterminé de l’extérieur où le futur est fixé à l’avance
[3].
Les caractéristiques de la pensée paranoïde que nous identifions ici sont : le déplacement sur des personnes et événements étrangers de problèmes générés en interne et de manière inconsciente, la création ensuite d’une réalité “ biaisée ” ou surnaturelle, la croyance que cette réalité est déterminée et ne se produit pas au hasard et donc que cette réalité doit être interprétée. Les projections et les identifications paranoïaques sont proches, c’est-à-dire difficiles à démêler, dans la mesure où elles se basent sur la conviction. Freud écrit qu’en fait elles contiennent une certaine vérité. D’un point de vue psychanalytique, la conviction se justifie par l’origine psychologique de l’idée que rien n’arrive par hasard. Le sujet paranoïde étend cette idée à l’ensemble du contexte (Freud 1960 : 256).
“ Ce n’est pas par hasard que nous avons été persécutés ” est la réaction du peuple de l’Asie intérieure qui conteste le caractère aléatoire réel des purges arrivées à leur apogée en 1937. Selon Getty et Nauman (1999, p. 471-80), l’ordre opérationnel strictement secret du NKVD du 30 juillet prescrivait l’exécution de plus de 72000 personnes, sous le prétexte d’être des “ éléments anti-soviétiques ”, en mentionnant les quotas pour chaque région du pays. En Bouriatie, 1850 personnes devaient être touchées, et certaines catégories de membres de leur parenté, punies. Il y a une discordance surréaliste entre cet ordre secret et la proclamation publique de la nouvelle constitution, adoptée un an avant, en 1936, proposant des élections concurrentielles et l’affranchissement de toute la population, y compris les catégories très “ anti-soviétiques ” des “ ex-officiers blancs ” et des “ paysans riches ” (kulak), qui maintenant étaient tués au plus vite. “ Le même jour que la publication par la presse des élections concurrentielles à venir, Staline envoya un télégramme à toutes les organisations du parti pour demander des exécutions de masse ” (Getty et Nauman 1999, p. 469).
Mais, s’ils furent violentés d’une manière aussi arbitraire que n’importe qui d’autre, les Bouriates et les autres peuples de l’Asie intérieure pouvaient se sentir spécialement isolés, car le discours officiel de base contenait des indices “ justifiant ” des mesures spéciales. Une des raisons concernait les frontières. La première image est celle d’une société vertueuse, close, à côté d’ennemis pouvant l’infiltrer ou la corrompre. Les Bouriates de Russie et les Mongols de Chine se sont trouvés victimes de cette image, car ils vivaient dans des zones frontalières soumises à des restrictions spéciales et strictes pendant toute la période socialiste. Ces peuples ont été soupçonnés d’entretenir des liaisons transfrontalières déloyales, d’avoir des sympathies “ pan-mongoles ”, d’être des espions des Japonais à l’époque du Manchukuo.
Ceci nous laisse percevoir une autre dimension de la défiance liée au “ nationalisme ” dérivée de la différence ethnique par rapport aux populations dominantes : Russes en Union soviétique et Han en Chine. Les politiques du gouvernement chinois, au xxe siècle, ont tout fait pour concilier les principes de l’Empire (multiplicité) et de l’État national (unicité), (minzu tuanje : désigne à la fois l’unité de toutes les nationalités et l’unité de la nation). En URSS, les diversités ethniques étaient reconnues comme légitimes, mais gérées selon une hiérarchie administrative dont le but explicite était d’effacer ces différences pour aboutir au niveau supérieur d’un unique peuple soviétique.
Pour les peuples comme les Bouriates, l’offensive contre la différence ethnique et le manque de loyauté aux frontières fut renforcée par celle dirigée contre leur ignorance et leur caractère superstitieux qui les plaçaient en bas de l’échelle du développement social : seul l’avenir était “ brillant ”, tandis que le passé, avec ses restes primitifs, était “ obscur ” (en russe, le terme temnye ljudi “ peuple obscur ” désigne également les gens soumis aux ténèbres de l’ignorance). Un tel peuple ne pouvait pas être aux premiers rangs de la révolution.
L’ensemble de ces “ raisons ”, auxquelles s’ajoute le caractère irrationnel des quotas, a provoqué des actions sévères à l’encontre des Bouriates et des Mongols
[4]. Le traumatisme de ces punitions a été enseveli doublement par la structure paranoïde du discours du Parti État : l’énoncé public des ordres du Parti-État que le peuple devait entendre et le silence des ordres secrets qui laissait aux victimes deviner la raison de leur discrimination. En même temps, toute l’information publique était cantonnée dans un langage standardisé et quasi-ritualisé. Les textes publics devaient être lus entre les lignes (Humphrey 1994). Dans ce contexte, les victimes étaient “ enlevées ” et empêchées de parler. Les investigations se concentraient de manière obsessionnelle sur des détails nécessaires pour fabriquer un “ espion japonais ” ou un “ sympathisant pan-mongol ”, ces détails montrant, comme des symptômes, le contenu caché du communisme même.
Ainsi, les différentes dimensions socio-politiques se combinent-elles pour fabriquer un type de victimes, qui n’avait pas droit, jusqu’à tout récemment, à l’expression publique. Les histoires de réincarnation doivent être comprises dans ce contexte général de peur envahissante, que la plupart des citoyens soviétiques continuent encore à éprouver, mais aussi de l’interprétation textuelle (“ lire au-delà du texte ”).
Le contexte politique actuel des récits
Certains lecteurs pourraient s’imaginer qu’un tel récit n’est qu’une interprétation stratégique de l’histoire par les bouddhistes. Certaines affirmations des Bouriates pourraient soutenir une telle interprétation. Ainsi, cet homme de trente ans qui confie :
Vous pouvez penser qu’il reste peu de monde de ces temps-là… En fait, il y a des milliers et des milliers de policiers, informateurs et garde-chiourme … habitant juste en face. Ils pensent sans doute que ce qu’ils ont fait était correct. C’est pour cela qu’il n’y a pas de plainte, que les listes des répressions ne sont pas évoquées. On ne parle toujours pas des “ thèmes clos ” par peur d’être puni. C’est un sentiment positif. À quoi bon ? Car peut-être au fond rien n’a changé.
Les pratiques sociales généralisées sous les institutions staliniennes (accusations, dénonciations secrètes, dossiers individuels) ont duré bien après la mort de l’instigateur. Elles font partie de l’expérience de tous, à part les jeunes. Les flux et reflux des “ contrôles ”, suivis de périodes d’ouverture puis d’une reprise des persécutions, ont fait que les gens sont restés sur leurs gardes. Comme disait l’homme interrogé : “ Vous avez pu dire quelque chose parce que la surveillance se relâchait , mais vous allez être cueilli des années après, car quelqu’un écoutait alors et allait se souvenir. Nous avons cela dans le sang ”. Des explications radicalement religieuses, comme les récits de réincarnation, sont le recours d’un peuple qui ne peut toujours pas parler ouvertement de l’histoire.
Cependant, la “ précaution raisonnable ” en Russie et en Chine ne rend pas justice à l’ethnographie, qui semble indiquer une situation bien plus complexe. Une des personnes ayant raconté l’histoire de l’Éléphant Bleu, une femme de plus de 90 ans, a communiqué l’interprétation d’une vieille chanson qui faisait monter Staline jusqu’aux cieux (chanson peut-être composée spécialement pour les personnes exilées ou punies). En arrivant aux vers :
Stalin Bagshin hainaar Par la bonté de Maître Staline
hanaa hetgelee haijarab nos idées et forme d’esprit ont changé
son neveu est devenu furieux et ne voulait pas la laisser finir. Il a décrit ensuite comment son oncle (le mari de la vieille femme) avait été exilé pour mourir dans de grandes souffrances. La narration de l’incarnation, qui disculpe Maître Staline du blâme personnel, traverse la pensée des gens en même temps qu’un autre domaine occulté de connaissance et de sentiments.
L’histoire peut agir alors comme un signal (ou quelque chose d’autre). Lorsque les gens sont entourés par la béance muette des histoires, les récits de réincarnation ne doivent pas être pris comme des alternatives naïves ou prudentes au silence. Il s’agit peut-être d’interprétations dans une situation où d’autres histoires auraient pu être inventées. Les gens qui racontent ces histoires savent qu’ils disent quelque chose que d’autres pourraient trouver étrange, mais s’ils le font, c’est peut-être parce que c’est le seul langage qui peut faire connaître qu’il s’agit de rendre compte du mal.
Les transformations du pouvoir
Ce qui nous incite à discuter de la conceptualisation du pouvoir politique. Nous pensons qu’un déplacement s’est produit après l’expérience des relations du pouvoir totalitaire communiste. Avant les révolutions socialistes, les grands dirigeants politiques étaient censés incarner le “ pouvoir ” : ressources, volonté et domination surhumaine, le tout réuni en une seule personne. Le commun du peuple avait avec ses dirigeants une relation sujet/maître. Le personnage de type régalien exerçait son pouvoir surhumain dans un univers ouvert à d’autres êtres surnaturels et, souvent, devait faire la preuve de sa primauté. Le pouvoir régalien était parfois en accord avec une religion (par exemple, bouddhisme, orthodoxie) et dans d’autres cas ne l’était pas. Cependant, la volonté du dirigeant restait toujours inséparable de lui-même et de ses actions. Ceci était vrai même dans le cas d’une réincarnation, parce que cette idée était perçue comme un supplément, légitimant l’augmentation de ses pouvoirs. Le changement est intervenu avec les révolutions sociales totalitaires du communisme, car personne ne pouvait s’abstraire de la relation de domination. À aucun niveau de la société, la domination communiste et son caractère historiquement “ nécessaire ” ne laissaient d’échappatoire. Pratiquement tout le monde, à un certain moment, s’est retrouvé à la fois subordonné et supérieur (Humphrey 1994). Dans cette situation, le sujet communiste ne peut pas se voir comme essentiellement différent du dirigeant ni se soustraire au problème de la responsabilité. L’idée de réincarnation semble apporter quelque chose de nouveau. Elle sert à introduire la notion de destinée karmique, ce qui met en question la relation entre action et volonté personnelle. En se représentant Staline comme une réincarnation, les Bouriates entrent dans une relation d’empathie avec le pécheur, qui ne peut s’empêcher de faire ce qu’il fait et dont l’existence, en même temps, se réfère à une qualité spirituelle “ autre ”, ne pouvant qu’être devinée.
La confrontation entre les éthiques radicalement différentes du bouddhisme et du communisme enlève son caractère passif au vieux réflexe qui fait dire “ c’est le pouvoir ”.
*
Cet article s’est d’abord penché sur certaines perspectives politiques de sujets considérés d’abord comme appartenant à un “ peuple des ténèbres ”, puis comme des arriérés superstitieux à la lumière de l’idéologie du progrès. Il nous permet de voir que la paranoïa et ses suites dans la situation postcommuniste se situent de manière primordiale dans les structures du fait national et de la conduite de l’État. Notre propos était de mettre en rapport les styles de pensée “ paranoïdes ” (et les réponses qui y sont apportées) avec le fait que les systèmes de gouvernement particuliers produisent des catégories différentes de citoyens. Les histoires de réincarnation ouvrent une fenêtre dans ce vaste thème, car elles sont produites par des gens qui furent les cibles privilégiées des communistes.
À un certain niveau, les récits sur Staline désigné comme l’Éléphant Bleu pourraient se comprendre comme un discours figuré (en russe inoskazanie), prononcé sur un ton souvent accusatoire. Le thème de l’oubli des travaux de l’Éléphant peut se lire comme une allégorie du sentiment d’abandon des communistes bouriates. Ceci semblerait logique dans le contexte de subordination imposée aux minorités “ arriérées ” par la politique d’État. Force est de constater que cette interprétation n’est pas celle des Bouriates. Leurs commentaires sur le thème de l’Éléphant Bleu montrent plutôt une identification avec la position difficile du Chef, obligé d’agir comme il l’a fait, mais contre la meilleure part de lui-même. En même temps, le silence est total sur la participation locale, qui a été certaine aux répressions, même si les ordres venaient d’en haut. C’est pourquoi nous pensons que l’idée de paranoïa est applicable à l’analyse de ces récits. En parlant de Staline en termes de “ fruits du péché ”, est-ce que les gens n’ont pas créé une réalité surnaturelle prédéterminée où le hasard n’a pas de place ? La paranoïa pourrait encore se discuter, si ce n’était le fait, comme nous l’affirmons, que ces récits répondent aux mêmes préoccupations que le discours des staliniens eux-mêmes. Celui-ci proposait l’objectivité transparente du processus historique, mais, en même temps, il supposait l’existence de conspirations et d’ennemis cachés. Pendant des décennies, ces événements terribles, vécus par les gens comme victimes ou bourreaux, ne pouvaient pas être évoqués. Et même maintenant, derrière des phrases comme “ Ils ont emmené les lamas au-delà de la colline pour les fusiller ”, reste la question ouverte de “ notre ” relation (sinon identification) avec “ ils ”. Dans ces cas, l’énoncé factuel n’est pas suffisamment significatif. Les gens se tournent vers des formes d’expression allégorique, qui requièrent une interprétation. Ces histoires, qui font appel à la grande métaphore du destin dans l’histoire, en attribuant les actes prédestinés à l’accumulation des fruits du péché, pointent obliquement vers cette “ présence absente ” au cÅ“ur du communisme. Il s’agit du problème non résolu des intentions personnelles et de leurs résultats politiques.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
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[*]
Caroline
Humphrey est professeur d’Anthropologie de l’Asie à l’Université de Cambridge, et est Fellow du King’s College, Cambridge. Depuis 1966, elle a travaillé dans les parties asiatiques de la Russie, la Mongolie, la Mongolie intérieure (Chine), l’Inde et le Népal. Parmi ses publications :
Karl Marx Collective : Economy, Society and Religion in a Siberian Collective Farm, 1983 ;
Barter, Exchange and Value (avec Stephen
Hugh-Jones), 1992 ;
The Archetypal Actions of Ritual (avec James Laidlaw), 1994 ;
Shamans and Elders, 1996 ;
Marx Went Away, but Karl Stayed Behind, 1998 ;
The End of Nomadism? Society, State and the Environment in Inner Asia (avec David
Sneath), 1999.
[1]
Les récitants comprenaient un lama bouddhiste, une vieille femme et des villageois d’Alhana du district d’Aga, région de Tchita de la Fédération de Russie. Plusieurs jeunes d’Ulan-Ude connaissaient également cette histoire. Tout fut dit en langue bouriate. Cependant, une partie importante du peuple ne s’exprime plus qu’en russe. Il est probable que les histoires de réincarnation sont ignorées par ceux qui ne parlent plus que russe. En Mongolie Intérieure, les discussions sur l’histoire ont fait surgir aussi des récits de réincarnation.Les Bouriates actuels re-confirment leur adhésion au bouddhisme. Celui-ci s’est renforcé en devenant presque une religion nationale dans les années 1990, même si cela ne facilite pas les relations avec le gouvernement dominé par les Russes (Namsaraeva 1998).
[2]
Les Mongols de Chine tiennent le même discours en racontant que bon nombre de leurs dirigeants politiques, y compris Yuan Shikai, Mao Zedong, Jiang Jieshi, Jiang Qing, Liu Shaoqi, Hua Guofeng et Hu Yaobang, étaient des réincarnations. Ulaanhüü, le dirigeant communiste de la Mongolie Intérieure pendant les années 1950-1970, était la figure politique la plus importante pour les Mongols et l’instigateur de nombreuses répressions. Tout comme Staline, il était censé être une réincarnation de l’Éléphant Bleu (appelé en Mongolie Intérieure : Taureau Bleu). En même temps, on sent l’attente de la réincarnation de personnages historiques importants tels que Chinggis Khan. L’idée de réincarnation ne se limite pas aux Asiatiques. Les Bouriates affirment également que Bill Clinton, “ car c’est un ami du Dalaï Lama et du bouddhisme ”, est une réincarnation de Günchin Lama du monastère de Lhabrang (Chine, province de Gansu). D’autres lamas de haut rang, Tibétains ou Mongols, sont censés être re-nés comme Russes.
[3]
“ Une caractéristique frappante et souvent observée dans le comportement des paranoïaques est qu’ils attachent une grande importance aux petits détails dans le comportement des autres, que d’habitude nous négligeons, pour les interpréter et faire la base de conclusions à longue portée. ” Dans ce genre de trouble de la reconnaissance, le paranoïaque ressemble à une personne superstitieuse. Si le superstitieux est celui qui ne comprend pas la motivation de ses propres actions et les ré-alloue dans le monde extérieur en termes d’événements plutôt que de pensées, chez le paranoïaque cette projection sur le monde extérieur aboutit à la construction d’une réalité surnaturelle prédéterminée (Freud 1960 , p. 255, 257-9).
[4]
Ceci comprend la destruction du bouddhisme dans les deux pays, la transplantation des communautés, la purge de la presque totalité de la direction du parti bouriate en 1937, les coupures administratives et l’isolement des populations bouriates et mongoles, l’élimination physique d’environ un quart des intellectuels bouriates dans les années 1930-1940 et la violence à allure de génocide contre les Mongols, en Chine, pendant la Révolution Culturelle.