2001
Diogène
Recompositions identitaires
Aperçu du mouvement féministe en Russie contemporaine
Helena Zdravomyslova
[*]
(Université Européenne, St. Pétersbourg.)
Le mouvement féministe de la Russie moderne a déjà une histoire de plus de dix ans
[1]. Il n’est pas possible de qualifier ce mouvement de force politique influent ou de mouvement de masse, même si sa voix se fait entendre dans le discours public. Son principal succès est la prise de conscience graduelle des femmes russes et l’expression de problèmes jamais évoqués auparavant (violence à la maison, harcèlement sexuel, discrimination contre les femmes, minorités sexuelles, etc.), ainsi que l’établissement de la notion même de programme politique féminin.
Le mouvement féministe contemporain en Russie a commencé comme une initiative dissidente lorsque les journaux samizdat Femme en Russie et Maria se sont mis à circuler à Leningrad en 1979 (édités par T. Mamonova, T. Goritcheva, V. Malahovskaja, Ju. Voznesenskaja). Les sujets des articles étaient : la discrimination contre les femmes dans la vie politique soviétique et celle de tous les jours, les problèmes de la naissance, les mauvais traitements des femmes en prison, le viol, la violence à la maison et d’autres du même type. Les auteurs ont été forcés d’émigrer en 1980. La période suivante, de presque dix ans, n’a pas vu l’apparition d’un mouvement féministe de masse. Dans le discours officiel, la position de la femme en société était discutée dans le cadre général du “ problème déjà résolu des femmes ” et les tensions subies par les femmes se réduisaient à celles qu’elles subissaient entre le rôle de mère et celui d’employée de l’État.
Les changements de structure apportés par les transformations (politiques, culturelles et économiques) ont donné une chance au mouvement des femmes dans la Russie d’aujourd’hui. Les opportunités de se manifester étaient nombreuses, par rapport à la période soviétique. L’État soviétique autoritaire empêchait toute activité de masse si un but politique était affiché. La seule organisation des femmes : le Comité des femmes soviétiques fonctionnait comme une ‘courroie de transmission’ de la politique du Parti-État. Au milieu des années 1980, grâce à la politique de Gorbatchev, des conseils politiques des femmes ont été reconstitués dans les entreprises, même si le programme de ce dernier pour les femmes était traditionnel. Son but était d’alléger la double charge des femmes soviétiques en les faisant réintégrer le domaine privé.
Les premiers groupes féministes sont apparus dans les dernières années de la perestroïka, au plus fort moment de la protestation de masse. À Leningrad, Olga Lipovskaja, une activiste du mouvement démocratique, a commencé la publication de l’almanach Lecture des femmes en 1988. Plus tard, en 1993, O. Lipovskaja est devenue directrice du Centre pour les problèmes sexuels de Saint-Pétersbourg. À Moscou, en 1989, les femmes académiciennes Anastasija Posadsakaja, Natalija Zaharova, Valentina Konstantinova et Olga Voronina ont constitué la Ligue pour l’émancipation des stéréotypes sexuels (LOTOS) ; elles ont décidé de former un mouvement féministe pendant leur participation aux discussions de masse sur les organisations démocratiques. Plus tard, les dirigeantes du groupe ont constitué le Centre d’études sexuelles de Moscou, en tant qu’unité de recherche et association volontaire.
Au début des années 1990, des organisations professionnelles et des clubs de femmes comme Transfiguration (Nina Gabrieljan), L’association des femmes journalistes (Nadejda Ajgihina, Irina Jurna), le club de femmes Harmonia (Maria Arbatova), L’association des femmes académiciennes (Svetlana Aivazova) se sont constituées. Les dirigeantes, la première unité combattante des nouvelles féministes russes, étaient des femmes exerçant une profession et qui soutenaient le développement et la justification du programme féministe pendant la période des transformations. Ces groupes de femmes se sont concentrés sur la discrimination contre les femmes dans les différents domaines de la vie, ont exprimé leurs revendications et ont développé des politiques de lutte pour que des chances égales soient données aux femmes.
Des actions de masse ont été organisées par de petits groupes d’initiative, vus comme des moyens pour élever le niveau de conscience des femmes et pour développer le mouvement féministe à travers le pays. Deux forums des Femmes indépendantes (1991, 1992), organisés par le Centre d’études sexuelles de Moscou, ont été des événements importants mobilisant les organisations des femmes à travers tout le pays. Leur programme était exprimé dans deux mots d’ordre pour ces actions de masse : “ La démocratie sans les femmes n’est pas une démocratie ” et “ Des problèmes aux stratégies ”.
Le mouvement des femmes de Russie est maintenant un secteur à part des ONG. Il comporte une multitude d’initiatives dédiées à la reconsidération de la position des femmes dans la société. Les groupes féministes peuvent se diviser conventionnellement selon les catégories suivantes, en fonction des buts principaux de leur activité : (1) groupes d’orientation politique travaillant comme des blocs électoraux (par ex. Femmes de Russie), et (2) organisations non gouvernementales des femmes en tant que telles, appartenant au troisième secteur des institutions sociales (entre l’État et le marché). Le secteur des ONG féminines comprend les associations professionnelles des femmes, les groupes d’aide mutuelle : organisations de base des femmes ayant des problèmes similaires (mères d’invalides, survivantes du cancer du sein, femmes ayant fait des études supérieures, etc.), groupes féministes de diverses orientations (Centre pour les études sexuelles à Moscou, Centre pour les problèmes sexuels à Saint-Pétersbourg, etc.), projets pratiques pour les femmes (lignes de téléphone privées, organisations pour les femmes ayant subi le viol, centres de crise, centres d’accueil pour les femmes, etc.), clubs de discussion, centres d’éducation et de recherche pour les études sexuelles. Les organisations non gouvernementales s’orientent vers l’aide directe aux femmes, aux enfants et aux familles, en tant que groupes de pression, visant les garanties sociales et les problèmes de politique sociale. De nombreuses ONG sont des unités dédiées aux femmes et reprenant leur action pendant les réformes.
Le mouvement féministe n’est pas stable dans la société en termes d’adhésion et de durée. De nombreux groupes ont survécu à peine 5 ans, tandis que d’autres paraissent assez stables. Ces caractéristiques d’instabilité organisationnelle des groupes fémi-nistes sont partagées avec tout le secteur ONG de la société russe. Le secteur du Mouvement féministe russe contemporain est une branche des organisations des femmes. Il est concentré autour des villes métropolitaines : Moscou et Saint-Pétersbourg. Plusieurs centres universitaires possèdent également des groupes féministes – la carte des associations des femmes comprend plus de 20 villes russes.
Je voudrais passer en revue brièvement ci-dessous les barrières qui s’opposent à la mobilisation des femmes en Russie. La transformation est ressentie par les femmes russes comme un changement dans leur vie de tous les jours et donc dans leur situation familiale. Pour de nombreuses femmes d’âge moyen, les réformes ont signifié une modification de leur situation professionnelle et/ou d’emploi, un manque de stabilité financière et sociale, une rupture de l’assistance sociale, des soins médicaux aux enfants, des demandes nouvelles pour l’éducation des enfants, des expériences de discrimination d’âge/sexe sur le marché du travail. Comme les institutions de l’État n’apportent pas une assistance suffisante dans de nombreux cas, les familles fonctionnent comme des unités d’assistance et de survie. Dans une de ces dernières interventions à la télévision, la célèbre politicienne russe Galina Starovoitova a souligné que, dans la situation actuelle, les citoyens russes doivent se tourner vers leurs familles et utiliser les ressources de celles-ci pour résoudre leurs problèmes (automne 1998).
Dans la période de transformation, la famille fonctionne comme une unité stratégique (pas toujours efficace). Le renforcement de la famille comme unité stratégique d’adaptation ou de survie influence la position des femmes dans la société, en renforçant leur rôle dans la famille. Les femmes concentrent leurs efforts sur la gestion de la famille dans le domaine privé et ceci restreint leur participation publique – en économie, en politique, dans les mouvements sociaux. Le chômage et le délabrement des institutions de sécurité sociale alourdissent la charge des femmes à la maison, puisque le problème des soins leur revient traditionnellement. D’autre part, c’est le chômage qui fait souvent venir les femmes dans le secteur ONG, où elles créent des emplois et recueillent des moyens pour résoudre les problèmes.
En participant aux ONG, les femmes reproduisent souvent leurs activités ménagères : elles organisent des groupes d’aide mutuelle, des associations volontaires, de petites entreprises, etc. Je crois que la transformation est une condition structurale qui provoque une perte de pouvoir des femmes dans la politique publique et un manque de mobilisation de masse des mouvements des femmes. Les femmes se mobilisent localement et temporairement pour résoudre des problèmes concrets qu’elles affrontent dans la vie de tous les jours.
Il faut également prendre en compte le contexte culturel russe, qui n’est pas favorable au mouvement féministe : les stéréotypes traditionnels et le sexisme, ainsi que leurs dérivés, sont des attitudes bien enracinées. La crise de la condition masculine est le diagnostic attribué à la crise de l’homme soviétique dans le discours post-soviétique.
Les problèmes majeurs des ONG des femmes russes sont le soutien financier et la stabilité de l’organisation et des activités. L’instabilité économique est considérée comme la principale raison de l’instabilité des organisations féministes. Les ressources financières arrivent surtout des fondations occidentales, ce qui n’encourage pas la coopération, mais la rivalité et la compétition entre groupes. Un autre problème du mouvement, selon l’estimation de l’expert (Sperling), est la traduction de la connaissance féministe dans le contexte russe. Le troisième problème est l’inefficacité politique du mouvement féministe. Le gouvernement russe a adopté un programme national pour l’amélioration de la condition de la femme dans la Fédération de Russie en 1996. Même si les ONG des femmes et le Programme national formulent leurs politiques sur la base des conventions des Nations Unies de Beijing et de Nairobi, les mécanismes nationaux pour aboutir à ces buts n’ont pas été développés. Les relations entre les institutions de l’État et les groupes féministes sont loin d’être efficaces. Actuellement, un grand écart subsiste entre les institutions politiques et les ONG des femmes. V. Sperling affirme que le problème de la communication est la principale barrière contre la mobilisation nationale des organisations des femmes – dans un pays où les télécommunications sont onéreuses et peu fiables. La communication directe en “ face à face ”, reste le plus important espace pour les contacts (Sperling 56).
La consolidation du mouvement féministe a peu de chances d’aboutir aujourd’hui. Il est difficile d’affirmer que la société est consciente de la nécessité d’une telle consolidation. Cependant, la constitution des réseaux entre les groupes féministes au niveau national donne certains résultats. Des réseaux comme le Forum indépendant des femmes, la Ligue des femmes, le Consortium des ONG féministes (Winrock) apportent une aide à la stratégie de coopération entre les organisations féministes et leurs ressources. Les réseaux offrent un espace pour les débats à orientation féministe. Il existe également des tendances de consolidation des ressources des groupes féministes ayant un profil similaire : par exemple le Réseau national des centres de crise et le Réseau des organisations des mères de soldats. En 1998, la stratégie de coalition des organisations féministes a atteint une nouvelle cible : le Programme des réseaux féministes de l’Institut pour une société ouverte a été fondé en 1998 et ses bureaux ont été ouverts dans 30 pays ayant les mêmes problèmes (coordonnatrice à Moscou : Elena Kotchkina). Les priorités du réseau sont : les dispositions sur les droits des femmes, les droits concernant les naissances, les femmes et l’éducation, la participation publique des femmes, les informations et les médias, les problèmes des organisations féministes.
Les médias sont une ressource importante pour le mouvement féministe. Radio Nadejda, la section Femmes dans l’hebdomadaire Ogonek, l’émission TV Moi – elle moi-même – informent le public du programme féministe et discutent les problèmes connexes. Les éditions réservées aux femmes : Moskvitchka, Preobrajenie, fournissent les informations nécessaires et les statistiques appropriées accompagnées de commentaires.
Les groupes féministes politiques n’ont pas un grand succès. Les premiers essais de construction de tels groupes sont apparus en 1990, après l’échec des quotas communistes. Le bloc électoral ultérieur Femmes de Russie s’est constitué sous la direction de V. Fedulova et d’E. Lahova et a attiré l’attention des chercheurs après son succès aux élections à la Douma de 1993. Les activités de cette faction de la Douma sont évaluées différemment par les membres des groupes féministes, probablement à cause de la composition politique de la faction, dont le noyau était constitué par les ex-membres du Comité des femmes soviétiques. En tenant compte de son héritage soviétique, initialement, ce bloc n’était pas censé avoir une orientation féministe. Néanmoins, Femmes de Russie a adopté un programme féministe et a concentré sa politique sur l’obtention d’une représentation égale femmes/hommes dans les pouvoirs institutionnels.
Dans plusieurs partis politiques (Yabloko, Parti de la liberté économique), il existe des sections dédiées au programme féministe. Les contacts de Femmes de Russie avec les autres organisations sont en train de se renforcer. L’Union des femmes de Russie – l’organisation centrale du bloc – est en contact avec les groupes féministes. Ceci veut dire qu’en dépit de points de départ différents, les groupes féministes et Femmes de Russie convergent de plus en plus sur leurs programmes et politiques.
Les ressources humaines les plus importantes des premières organisations féministes étaient les femmes porte-drapeau qui les avaient créées. Les initiatives des femmes ont débuté dans le contexte de la tradition brisée de l’action collective indépendante et de la direction féministe indépendante en Russie. Ces groupes ont commencé leurs activités dans une atmosphère de discours anti-féministes et de consensus général sur la crise des rôles des sexes dans le monde soviétique. Je crois que l’absence de nouvelles dirigeantes est le vrai problème du féminisme russe actuel. Les femmes qui ont constitué les groupes féministes au début des années 1990 sont maintenant des dirigeants institutionnels. La nouvelle génération des dirigeantes n’est pas formée, même si les vues féministes sont exprimées sur le plan des individus et des petits groupes.
Jusqu’à présent le mouvement n’est ni massif ni fort. Il prend surtout la forme des ONG, qui sont encore faibles dans la société russe.
Les centres d’études sexuelles sont des segments importants de la communauté de recherche russe. Ils peuvent être considérés comme la branche de recherche scientifique du mouvement féministe. Le but en est le développement des connaissances sur les problèmes sexuels, la théorie et la recherche féministe, ainsi que la sensibilisation du public.
Traduit de l’anglais per Daniel Arapu.
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[*]
Elena
Zdravomyslova, née en 1953 : doctorat de sociologie. Professeur associé à l’Université européenne de St. Pétersbourg (EUSP) et au Centre pour la recherche sociale indépendante (Coordinateur de Projet, CISR). Visiting professor à la Joensuu University, Finlande, Janvier 2001. Professeur à l’International Women’s University (IFU), Hanovre, juillet 2000 ; Publications :
Paradigms of Social Movements Research, (en russe). En collaboration :
Reader in the Feminist Theory (in Russian), 2000 ; collection
Biographical Approach in the Studies of Post-Soviet Societies. Articles : “ Tusovka of Cafe “Saigon” - the Segment of the Quasi-Public Sphere of the Late Soviet Society ”, dans
Biographical changes in Post-Soviet societies (avec Miller et Humphrey), à paraître en 2001 ;
Cultural Paradigm of Sexual Violence/Models of Self.
Russian Women’s Autobiographical Texts, M.
Lijestrom, A.
Rosenholm, I.
Savkina (éds), 2000.
[1]
Nous présentons ici nos propres résultats de recherche, ainsi que ceux publiés par V. Sperling ; L. Racioppi, K. O’Sullivan See ; R. Marsh, A. Posadskaja ; E. Waters et A. Posadskaja ; N. Rima
ševskaja ; N. Noonan, O. Lipovskaja, V. Konstantinova, M. Arbatova.