2001
Diogène
Intégration régionale
L’imaginaire collectif sur l’Occident dans les pays postcommunistes
et le processus d’élargissement de l’espace communautaire
Artan Fuga
[*]
(Université de Tirana.)
De la fascination et des résistances
La chute des régimes communistes dans les pays de l’Europe de l’Est et en Union Soviétique, l’engagement par ceux-ci de réformes sociales, politiques et économiques, représentent deux aspects d’un profond processus de transformation sociale. Comme toute transformation socio-politique qui renverse l’ancien ordre politique et économique, ce processus avait besoin d’élaborer une idéologie et une image concrète de l’avenir afin de mobiliser les populations, d’inventer une certaine rationalité politique indispensable pour conduire les réformes à leur terme et de produire une certaine cohérence pour les changements intervenus dans les divers domaines de la vie sociale. À la différence des précédentes révolutions qui ont nourri graduellement leurs espoirs en une vie meilleure et élargi difficilement les horizons des possibilités humaines, les mouvements de démocratisation dans les anciens pays communistes ont trouvé un modèle à suivre presque déjà prêt.
Cette image sociale qui nourrissait tous les espoirs et structurait tous les efforts et les actions politiques vers l’avenir a été et continue d’être celle de l’Occident. Les premiers slogans lancés contre les régimes dans les pays de l’Est et les principales valeurs qui ont inspiré les réformes de transition postcommunistes mettaient l’Occident au centre de toutes les revendications et évolutions. L’économie de marché, l’État de droit, la liberté d’expression des opinions et le respect des droits de l’individu, etc., étaient considérés comme les valeurs fondamentales de la civilisation occidentale et les axes centraux du processus de transformation post-communiste. Par conséquent, l’évolution interne des sociétés communistes devait tout naturellement être associée à une restructuration immédiate des rapports internationaux en rendant possible la création d’une “ maison européenne commune ”, construite soit à travers l’intégration des pays de l’Est dans les institutions politiques européennes, soit à travers un processus graduel d’élargis-sement de la Communauté européenne.
L’adoption d’un modèle déjà élaboré rendait la transformation postcommuniste plus aisée. Cependant, la dimension relativement abstraite et théorique de cette image nourrissait des illusions sur les rythmes des transformations, sur les avantages matériels de la transition, sur l’intensité de l’évolution du progrès humain. La nature abstraite de l’image de l’Occident, sublimée et rêvée, malgré le rôle positif qu’elle a joué dans les premiers pas de la transition, a ensuite été une source de déceptions face aux difficultés pratiques de sa mise en Å“uvre. Malgré l’actuelle volonté de la population et des élites politiques d’avancer dans le sens des transformations vers un modèle social occidental et vers l’intégration européenne, le mouvement historique dans les pays de l’Est se réalise à travers de multiples tensions et résistances qui accompagnent tout processus de réalisation des grandes constructions humaines. Le chantier d’une Europe démocratique, riche, prospère, ayant une forte cohésion sociale et englobant tous les pays du continent, est un projet à la fois émancipateur et très complexe. Comme tel, il ne peut pas ne pas connaître, à la fois, l’élan et les résistances qu’ont connu toutes les autres réussites humaines. Le paradoxe réside dans le fait qu’au début des réformes postcommunistes, ces résistances étaient moins nombreuses et plus faibles. Mais, au moment où le modèle occidental s’applique réellement et que l’intégration européenne se rapproche, des résistances et des contre-tendances se développent au sein des sociétés des pays de l’Est. Il est évident que ces phénomènes n’ont pas empêché l’évolution vers des objectifs socio-politiques fixés dès le début de la transition postcommuniste. Les résultats des élections, dans la plupart des pays de l’Est, ont montré que les mouvements anti-européens, ou les tendances hostiles à un processus d’occidentalisation au sein de l’opinion publique nationale, sont à l’heure actuelle plus faibles et marginaux par rapport à l’orientation pro-européenne de l’électorat et de la classe politique locale. Cependant, elles tendent à prendre de l’ampleur au fur et à mesure des réformes qui rapprochent les pays de l’Est de l’Europe communautaire.
Dans cet article, ne pouvant rentrer dans les détails d’une analyse de ces phénomènes, nous souhaitons mettre en évidence les grandes lignes du problème, c’est-à-dire, regarder l’Occident de loin, de l’extérieur, et surtout à travers la perspective des acteurs sociaux et politiques collectifs qui résistent aux réformes d’occidentalisation et d’intégration européenne des pays de l’Est.
Un point de départ commun, des attentes différentes
Il est manifeste que les peuples des pays occidentaux et ceux qui habitent dans les pays de l’Est partagent des valeurs fondamentales identiques. Ils veulent la paix, la démocratisation des relations entre les États du continent, la construction d’un espace politique de tolérance, de respect des droits démocratiques et une société plus juste, économiquement parlant. En effet, sans cet ensemble de valeurs communes structurant profondément l’opinion publique des sociétés postcommunistes et occidentales, l’action politique communautaire de l’élite intellectuelle et politique des deux zones de l’Europe, ne pouvait rester longtemps mobilisée. Or, les peuples des deux Europe, particulièrement pendant le xxe siècle, n’ont pas connu la même histoire, n’ont pas partagé la même expérience sociale, n’ont pas suivi le même chemin institutionnel. Par conséquent, mis à part les projets communs, ils développent des stratégies différentes et cherchent à atteindre des buts donnés qui créent aussi un certain décalage entre eux. Le projet européen et communautaire est vu différemment par les diverses couches de population vivant à l’Est et à l’Ouest. Ces deux angles de vue éclairent deux facettes différentes d’un même objet.
Jacques Delors, personnalité politique qui a marqué pendant des années le processus de construction européenne, a clairement présenté les attentes occidentales à l’égard de cette action qui dure depuis plusieurs décennies, se fondant sur le passé historique de l’Europe. Il avance trois “ exigences ”, qui, selon lui, rendent impératif le processus de construction européenne pour les Occidentaux. “ La première exigence était donc une exigence de paix. La paix n’est jamais un bien durablement acquis… ” En ce qui concerne la deuxième exigence, je citerais une phrase de Jean Monet, prononcée le 5 août 1943 : “ Les pays d’Europe sont très étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité que des conditions rendent possibles et, par conséquent nécessaires ; il leur faut des marchés plus larges… ” Enfin, une exigence de survie : “ nous souffrons tous de cela, de cette Europe qui, au Rwanda et au Burundi, n’a rien pu faire, alors que c’est presque son arrière-cour, de cette Europe qui, en Yougoslavie a fourni 70% de l’aide humanitaire et le gros des troupes, sans pouvoir pour autant faire avancer la solution politique du problème
[1]. ”
Ces intérêts occidentaux correspondent à long terme à ceux des peuples vivant dans les pays de l’Est de l’Europe. Mais, leurs problèmes immédiats présentent aussi une spécificité importante qui introduit des clivages relatifs entre les actions politiques entreprises dans les deux zones. Les populations des pays de l’Est apprécient la contribution de l’Occident à une paix durable dans notre continent. D’ailleurs, pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour ne mentionner qu’un seul cas, les peuples d’Europe centrale et orientale ont particulièrement souffert des stratégies militaires des pouvoirs totalitaires nazi et fasciste. Par la suite, la guerre froide entre l’Union Soviétique et l’Occident a lourdement pesé sur les pays de l’Est de l’Europe qui vivaient sous la domination du pouvoir soviétique et des élites communistes locales. Aussi, la première “ exigence ” avancée par Jacques Delors est-elle partagée par les peuples vivant dans les pays de l’Europe de l’Est. Mais, en ce qui concerne la deuxième et troisième “ exigences ”, la situation se présente autrement. Les pays de l’Est n’ont pas, pour l’instant, une politique active et largement déployée dans le monde. Par conséquent, l’action militaire, diplomatique et humanitaire de la Communauté européenne est toujours appréciée par les élites politiques de l’Est, mais elle reste une affaire qui ne les concerne pas directement. Leurs soucis sont autres.
L’élargissement des marchés occidentaux comme “ exigence ” primordiale pour l’Europe communautaire intéresse directement les pays de l’Est, mais d’une autre façon. L’Europe cherche à trouver des marchés dans les pays de l’Est pour vendre ses produits et pour investir ses capitaux, alors que les populations locales veulent satisfaire leurs besoins en produits et trouver des postes de travail. Des deux côtés, l’intérêt est assez prononcé, mais aussi quelque peu conflictuel, comme peut l’être celui du vendeur et de l’acheteur. Les entrepreneurs occidentaux qui veulent profiter d’une main-d’Å“uvre peu chère font tous leurs efforts en exerçant une pression sur les salaires. Les investissements occidentaux dans les pays de l’Est ont été associés à une restructuration forte de la main- d’Å“uvre autochtone qui a réduit sensiblement les postes de travail. Le rachat des industries locales performantes et d’une partie de l’infrastructure des services par les grandes firmes multinationales a privé les entrepreneurs locaux d’une partie du patrimoine économique du pays.
Une grande partie de la population des pays de l’Est a pendant longtemps nourri l’espoir que le changement de régime politique serait accompagné rapidement d’une amélioration sensible de leur niveau de vie. Leur situation de pauvreté relative et l’éclat médiatique de la société de consommation avaient créé l’illusion que la chute du communisme apporterait une abondance en moyens de consommation. Le sentiment que l’abondance peut s’obtenir sans la contre-partie d’efforts pénibles et de travail intense dans le domaine de la production et des services est répandu. On veut travailler moins et profiter plus. Adam Michnik exprime très bien cette illusion très répandue dans les pays de l’Est : “ La prospérité, pour les ouvriers qui ont vécu toute leur vie sous le communisme, cela signifie avoir toutes les garanties qui existaient sous ce régime, encore plus, et encore mieux. Pour employer une métaphore, pour eux, l’idéal, c’est une économie où ils gagneraient autant que les Américains, bénéficieraient de la même Sécurité sociale que les Suédois et travailleraient comme ils ont toujours travaillé en Pologne
[2]. ”
Le retour “ impossible ” à l’Europe
Les élites politiques et intellectuelles des pays de l’Europe de l’Est ont souvent pensé l’ouverture de leur société vers l’Occident comme un certain retour à l’Europe. Avec cette idée, elles ont voulu montrer que le processus d’occidentalisation caractéristique de la période de la transition postcommuniste n’a pas été un hasard de l’histoire et un phénomène fortuit causé par l’effondrement de l’ancien régime. Tout au contraire, c’est l’histoire de leurs pays pendant les quatre ou cinq décennies de l’existence des régimes communistes qui a été considérée comme une aberration paradoxale de l’histoire, comme un isolement des pays de l’Est, de leur foyer naturel paneuropéen, comme une tentative politique de casser dans les pays de l’Est les valeurs fondamentales communes à toutes les sociétés européennes. L’idée du retour à l’Europe n’a pas été développée seulement dans les pays d’Europe Centrale, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, l’Allemagne de l’Est, etc. Ces sociétés avaient plus d’arguments pour défendre l’idée de leur retour en Europe parce qu’elles ont toujours eu des traditions catholiques fortes, qu’elles ont fait partie de l’Empire austro-hongrois, qui possédait une dimension européenne certaine, qu’elles étaient également des pays fortement industrialisés, liés économiquement et culturellement aux pays de l’Europe Occidentale, avant la Seconde Guerre mondiale.
Paradoxalement, l’idée d’un retour en Europe est encore plus forte et plus présente dans les pays d’Europe orientale et des Balkans. Les hommes politiques et les intellectuels de ces pays ont développé l’idée que cette zone de l’Europe a été plus longtemps séparée de l’Europe occidentale. Cet isolement n’a pas été simplement un fait politique lié à l’histoire communiste de ces pays. Il date depuis plus longtemps et caractérise l’intégration administrative, politique et culturelle de cette zone à l’empire ottoman. Le processus d’islamisation qui a partiellement touché des pays comme la Bulgarie, la Bosnie, la Macédoine, l’Albanie, etc., est relativement considéré comme une barrière culturelle et religieuse qui a séparé les deux Europe en deux aires culturelles distinctes. Ces dernières sociétés une fois entrées dans le cadre sociopolitique d’une ouverture envers l’Occident et engagées dans des réformes de restructuration postcommuniste, reviennent à une politique paneuropéenne qui a marqué leur histoire avant l’occupation ottomane. L’histoire est présentée comme si elle prenait une direction qui menait ces sociétés vers une situation déjà ancienne, comme si elle faisait un retour réversible vers une origine depuis longtemps niée et oubliée. D’une façon imaginaire, le retour en Europe devient, donc, un processus plus héroïque et plus pénible pour les pays qui se trouvent dans une aire culturelle, géographique et politique plus éloignée de l’Occident.
Une question se pose : pourquoi disions-nous que ce retour en Europe est impossible ? Un argument en est donné par le président tchèque Vaclav Havel quand il dit que ce retour en Europe n’est pas un simple rapprochement avec l’Europe du passé, de la période d’avant la chute du communisme et de la guerre froide. L’Europe, elle-même a changé radicalement avec l’ouverture et le processus de démocratisation des anciens pays postcommunistes. Havel écrit : “ La tâche qui se présente maintenant aux Polonais, Hongrois, Tchèques et Slovaques s’appelle provisoirement :Le retour à l’Europe ”. Comme l’a fait remarquer mon ami le philosophe tchèque Ladislav Hejdànek au colloque
L’Éthique et la Politique qui a eu lieu récemment à Bratislava, cette formule n’est pas exacte. Nous savons tous que le mot retour signifie “revenir vers l’arrière” alors que, pour nous, il s’agit d’aller de l’avant ”. Du point de vue pratique – ou si vous voulez politique –, cela veut dire que nous ne voulons ni ne pouvons retourner à l’Europe des décennies précédentes, une Europe impitoyablement divisée par un mur en deux blocs affrontés. Si nous voulons, comme nous le disons, retourner à l’Europe, il faut que cette Europe soit complètement différente de celle que nous avons connue jusqu’à une époque récente. Autrement dit, réfléchir sur notre retour signifie pour nous réfléchir sur l’Europe entière, réfléchir sur l’Europe de l’avenir
[3]. ”
Ce “ retour ” en Europe a pris un sens un peu paradoxal. Il a été vécu comme un retour structurel vers l’ancienne période communiste des pays de l’Est. Or, derrière cette transformation, se trouvent des acteurs sociaux et sociopolitiques précis. Pendant la première phase de la transition, plus particulièrement, des anciens acteurs socio-politiques de l’époque des années 30, ou leurs descendants, sont entrés de nouveau dans la vie politique de ces pays. Il s’agit de partis politiques nationalistes, de groupements politiques de petits propriétaires privés, de diverses couches rurales, de partis agrariens et royalistes qui ont traditionnellement remué la vie politique locale. Ils réapparaissent sur la scène politique, souvent avec le poids lourd de leurs anciennes traditions idéologiques. À travers eux, c’est l’ancien nationalisme étroit qui émerge pour rendre particulièrement conflictuels les rapports nationaux dans la région. Il y a parfois des personnalités nostalgiques qui vantent les traditions politiques passéistes locales qui ne répondent pas aux standards démocratiques de la culture politique moderne. Chez certains hommes politiques bosniaques émerge une certaine conception islamique des institutions de l’État et du système du droit. En Roumanie, la droite extrémiste xénophobe et raciste a fait un beau score pendant la dernière campagne électorale présidentielle. Plusieurs leaders des troupes paramilitaires serbes qui agissaient sous les ordres du régime de Milosevic pendant la guerre du Kosovo glorifiaient les valeurs du panslavisme en tant que système de civilisation adversaire par rapport au système politique et culturel occidental. En Pologne, comme plusieurs intellectuels polonais le montrent clairement, une certaine tradition conservatrice catholique dans certains milieux religieux a toujours eu tendance à identifier la polonité à la catholicité, ce qui se traduit par une attitude pas très amicale envers les juifs.
La zone des Balkans, et particulièrement l’espace de l’ancienne Yougoslavie, a été pendant longtemps déchirée par des conflits territoriaux et nationaux. Les Croates et les Serbes, les Bosniaques, les Serbes et les Croates, les Albanais et les Serbes, les Serbes et les Monténégrins, les Albanais et les Macédoniens, etc., se sont disputés violemment entre eux et pendant toute la dernière décennie, des territoires et des espaces politiques. Les pays occidentaux mobilisés autour de l’action de l’ONU et de l’OTAN sont intervenus à plusieurs reprises, militairement et diplomatiquement, pour trouver une sortie aux crises politiques graves qui ont traversé la région et pour stopper des pratiques de génocide contre les minorités nationales. Malgré les effets positifs de l’action occidentale sur le terrain de l’ancienne Yougoslavie, son but a été instrumentalisé à des fins nationalistes et anti-occidentalistes par les médias locaux. Toute intervention en faveur d’une ethnie, d’un groupe national minoritaire, ou d’une nation, suscite des sentiments hostiles à l’égard de cette action occidentale et de la politique de la Communauté Européenne parmi les membres de leurs groupes nationaux rivaux. Ainsi, les guerres et les conflits actuels, indépendamment de leur nature, éloignent les chances des populations vivant dans des régions instables, politiquement parlant, de s’intégrer aux dynamiques paneuropéennes actuelles.
Par conséquent, la notion de ce retour en Europe est doublement erronée. D’abord, comme le président Havel le disait, parce que la volonté des pays de l’Est de s’intégrer à l’Europe n’a pas été nourrie par la nostalgie pour l’Europe de la guerre froide et de sa division en deux camps. Ensuite, parce que l’intégration européenne ne peut pas prendre la dimension d’une action portée par les anciennes forces politiques traditionnelles nationalistes, parfois de tendance raciste et xénophobe.
Le prix de la restructuration économique
La transition post-communiste dans les pays de l’Est a exigé une réforme profonde dans tous les domaines de la vie sociale. En économie, il fallait entreprendre un processus de privatisation qui devait mettre un terme à l’ancienne économie étatique dirigée par la bureaucratie de l’État. Ensuite, il était indispensable de libéraliser le commerce et d’effectuer la monétarisation des rapports économiques en mettant en jeu des mécanismes de crédit. Toutes ces transformations continuent d’être assez difficiles et pénibles pour la majorité de la population. Une bonne partie de l’industrie nationale ne pouvait pas surmonter le cadre de son fonctionnement socialiste. Elle était déjà obsolète et ne pouvait répondre aux exigences d’une économie de marché et de concurrence internationale. L’ouverture des marchés locaux s’est accompagnée d’un flux important de marchandises provenant de l’étranger qui s’est substitué à plusieurs produits de l’économie nationale. L’industrie d’armement a dû réduire considérablement sa production et ses demandes sur le marché national. La réduction de la place de l’industrie dans le cadre de l’économie nationale a eu pour conséquence le licenciement massif des employés de ce secteur qui, par conséquent, se trouvaient au chômage.
La crise a touché aussi le secteur de l’agriculture et des services. En Pologne, cette crise de l’agriculture a été évitée parce que la restructuration économique a été avantagée par l’existence d’un secteur agricole largement fondé sur la propriété privée. En Hongrie et en Tchécoslovaquie, la privatisation de l’agriculture n’a pas rasé toutes les grandes surfaces des terres arables. Dans plusieurs cas, on constate la transformation des anciennes coopératives agricoles en sociétés privées gérées par l’ensemble des agriculteurs devenus actionnaires ou par une direction constituée d’individus ayant un poids prépondérant dans l’ensemble des parts de capital qui forment les fonds financiers de la société. Par contre, dans plusieurs autres pays, les réformes agraires postcommunistes ont considérablement fragmenté la surface agricole en créant une configuration terrienne fondée sur d’innombrables petites parcelles. L’agriculture est devenue une activité domestique. Les rendements de la production des cultures agricoles ont beaucoup baissé. Les grandes cultures comme le tabac, le soja, la betterave à sucre, le blé, etc., qui dans le passé fournissaient l’industrie agroalimentaire, ont connu une réduction drastique de leur production. L’agriculture postcommuniste n’avait plus besoin de cette main- d’Å“uvre artificiellement gardée dans les anciennes coopératives agricoles. Le chômage dans les zones rurales a touché des centaines de milliers de personnes, et plus particulièrement, les jeunes. Ceux-ci ont manifesté leur souhait de quitter la zone rurale et de se rendre en ville. Une émigration clandestine et sauvage vers l’Occident est devenue une des caractéristiques démographiques de cette période.
La restructuration économique était une condition nécessaire au fonctionnement de l’économie nationale de chaque pays dans les nouvelles conditions de l’économie de marché. S’en est suivie une période difficile pour les larges masses de la population qui devaient supporter le prix du changement. Parfois, au lieu d’adopter une méthode réaliste qui pourrait les aider à connaître objectivement la situation, les populations demandent et attendent que l’Occident verse le plus d’argent possible vers les économies ex-socialistes en ruines. On a rêvé d’un nouveau plan “ Marshall ”. En constatant que celui-là n’a pas été octroyé, certaines couches de la population se sont réorientées vers les partis ex-communistes ou ont adopté un nationalisme qui vise l’étranger, l’occidental, l’européen comme des éléments imaginaires indispensables de l’élargissement de l’espace communautaire.
Les représentants des élites politiques et intellectuelles locales ont dû essayer d’expliquer à leurs compatriotes que la transition postcommuniste ne pouvait pas compter sur un plan “ Marshall ” qui aurait versé de l’argent afin de redresser une économie qui demandait d’abord des réformes de restructuration. L’ancien président bulgare, au pouvoir pendant la période 1992 – 1997, le philosophe Jeliou Jelev, témoigne de cette mentalité qui reste dominante dans certains pays de l’Est : “ Après 1989, la mode voulait qu’on reprenne systématiquement le refrain de l’élaboration d’un nouveau "plan Marshall" pour l’Europe de l’Est selon lequel, après l’effondrement du communisme, l’Occident aurait dû débourser des sommes faramineuses pour redresser l’économie des pays postcommunistes. Certains pensent même benoîtement qu’il n’est toujours pas trop tard pour accomplir ce geste…Cette fausse bonne idée ne correspond à aucune réalité ! Le plan Marshall se proposait de remettre sur pied une Europe dévastée par la Seconde Guerre mondiale, de rebâtir les villes et les villages réduits en poussière, de reconstruire les usines et les communications et non de procéder à une transition vers une économie de marché. En 1989, la situation dans nos pays était tout autre. Rien n’était rasé, ni les villes et les villages, ni les entreprises et les usines, ni les routes et les chemins de fer. Tout était intact, mais rien ne fonctionnait, même les industries qui bénéficiaient des technologies les plus modernes ! Les causes ne tenaient pas à un manque d’argent (bien qu’il n’y ait jamais suffisamment d’argent), mais au manque de motivation chez les gens pour produire et pour améliorer les techniques de production. Tout cela était dû à des rapports pervers, pour ne pas dire non identifiés, à la propriété
[4]. ”
*
Les restructurations de l’espace socio-politique dans le monde actuel et les reconfigurations des territoires politiques dépendent de plusieurs facteurs d’ordre socio-politique, économique et culturel. L’orientation et la rapidité du processus d’élargissement européen vers les anciens pays communistes sont également fonction de cet ensemble de facteurs. Ce sont ces derniers qui déterminent son succès, sa rapidité et son ampleur. Dans l’espace de l’Europe de l’Est, ces facteurs n’agissent pas d’une façon homogène, mais obéissent à une dynamique variée et fragmentée selon les conditions propres de chaque pays.
De toute façon, l’élément imaginaire fait aussi partie de l’ensemble des facteurs qui influencent le processus d’élargis-sement communautaire en Europe. L’image que l’opinion publique dans les pays de l’Est possède de l’Occident joue actuellement un rôle important, peut-être le plus grand, en ce qui concerne l’orientation politique de ces pays vers l’Europe communautaire. L’image de l’Occident, comme toute construction collective imaginaire, est élaborée en fonction de plusieurs facteurs psychologiques, sociaux liés à la propagande, médiatiques, etc. Seule la connaissance de ces facteurs permettrait la construction d’une stratégie adaptée aux conditions actuelles de vie, aux besoins massifs et aux mentalités collectives des populations qui vivent dans les zones des pays de l’Est. Il faut toujours se rendre compte des deux sens du processus de l’espace communautaire. Il représente une tendance vers l’élargissement manifesté par la Communauté européenne et l’Occident à l’égard des pays ex-communistes. Mais il a aussi une deuxième dimension, parfois oubliée et négligée : cet esprit d’ouverture propre aux populations vivant à l’Est de l’Europe vis-à-vis de l’Occident. Ce deuxième facteur n’est pas automatiquement donné et acquis. Malgré, le fort rattachement de ces populations aux valeurs de la démocratie, de la prospérité économique et de l’épanouissement culturel – facteurs qui les orientent vers l’Europe communautaire – cet esprit d’ouverture est toujours à construire, à vivifier, à “ ressusciter ” là où il commence à s’éteindre.
[*]
Artan
Fuga : Professeur des Universités (Albanie). Il est actuellement enseignant associé au département de sociologie et de philosophie de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Tirana. Bénéficiant d’un poste PAST, il est aussi enseignant invité au département de sociologie à l’Université Paris-X Nanterre, pour le cours : “ Travail, État, Société : comparaisons Est/Ouest ”. À l’Université de Tirana, il a soutenu son doctorat en philosophie sur l’existentialisme de J.-P. Sartre (1985). En 1997 il soutient une deuxième thèse en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-II ASSAS. Il a eu, en 1998, son habilitation à diriger des recherche en philosophie à l’Université Paris-X. Livres publiés en français :
L’Albanie entre la raison totalitaire et la pensée fragmentaire, 1998 et
Identités périphériques en Albanie, 2000.
[1]
Voir : Marcin
Frybes (éd.),
Une Nouvelle Europe Centrale, Paris, Éditions de la Découverte 1998, p. 223.
[2]
Adam
Michnik,
La deuxième révolution, Paris, Éditions de La Découverte 1990, p. 52.
[3]
Vaclav
Havel,
L’angoisse de la liberté, Éditions de l’Aube 1995, p. 82.
[4]
Jeliou
Jelev,
Bulgarie, terre d’Europe, Paris, Éditions Frison-Roche 1998, p. 45.