Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522140
184 pages

p. 83 à 86
doi: en cours

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Recomposition spatiale des villes

n° 194 2001/2

2001 Diogène Recomposition spatiale des villes

Pour une politique urbaine en Russie

Léonid Kogan  [*] (Directeur de la Société Urbanistique, Moscou.)
Parmi les problèmes les plus significatifs du développement de la Russie, étudiés amplement dans des forums de divers genres et dans les médias de masse, tant chez nous qu’en Occident, il manque cependant, presque totalement, un axe directeur aussi important que l’élaboration de la politique urbaine. Entre temps, les crises que traverse constamment la Russie sur la voie des réformes s’expliquent par la disparité entre les tâches qu’il faut accomplir et le niveau de civilisation où nous nous trouvons. Pour élever ce niveau, nous ne pouvons nous appuyer que sur le rôle directeur des villes, en particulier des plus grandes. Sans vraies villes, avec une culture urbaine développée, aucune solution effective ne peut être trouvée aux problèmes auxquels nous sommes confrontés : économie, culture, politique et relations sociales. N’oublions pas la démocratisation de la société et les droits de l’homme.
Il est bien connu que les notions de “ citadin ” et “ citoyen ” se basent sur le concept latin exprimé par le mot civitas. Non sans raison, tous les pays de l’Occident sont arrivés à la société civile à travers la démocratie des villes. Le dicton européen médiéval “ l’air de la ville rend libre ” exprimait l’essence démocratique des villes en tant que communautés humaines. Précisément, le milieu social des villes et le développement de l’urbanisation ont créé la base de l’ensemble de la culture supportant la formation des normes juridiques universelles et des valeurs spirituelles de la civilisation mondiale. C’est pourquoi il est si important de présenter activement les problèmes des villes dans le cadre du programme stratégique national. À ce propos la pression conservatrice provinciale-villageoise que la périphérie de la Russie exerce bien souvent sur les régions centrales, y compris sur la capitale, n’est pas sans danger pour les projets de société, car elle renforce la base sociale de l’électorat “ national-patriotique ”.
Il est impossible d’être d’accord avec le fait que, dans les programmes nationaux en cours d’élaboration, les villes ne sont pas seulement négligées en tant que centres d’une vraie vie sociale, mais, en règle générale, elles ne sont même pas mentionnées. En effet, au cours de sept décennies, dans tous les documents majeurs du Parti et de l’État, il y avait des sections sur la répartition des “ forces de production ” à travers le pays, définissant les villes à développer et celles dont l’expansion devait être freinée. Le terme même d’“ urbanisation ” concernant la société “ socialiste ” a été frappé d’une interdiction qui ne fut retirée qu’à la fin des années 1960.
Bien sûr, il ne s’agit pas de revenir aux méthodes de diktat dans l’évaluation et la solution des problèmes très complexes de l’aménagement socio-territorial, du point de vue d’une quelconque idéologie dogmatique de l’État. Mais ce même fait, qui accorde une grande importance politique à l’organisation de l’habitat humain et à la manière de vivre dans ce milieu, ne peut pas être ignoré. Son oubli, le mépris envers l’influence qu’exercent les conditions d’habitation dans les différentes localités sur les problèmes vitaux, transforme tout programme stratégique en nouvelle utopie en le compromettant.
Nous devons souligner tout spécialement la nécessité du caractère public de l’élaboration des programmes urbains, accompagnée de discussions et de débats. Il est impossible de ne pas se souvenir de l’effervescence politique des discussions sur les établissements humains qui ont eu lieu dans notre pays pendant les années 1930. Depuis ces temps, l’urbanisme civil et la science de la construction des villes ont accumulé une grande expérience en vue de l’élaboration conceptuelle et des recherches appliquées, y compris dans le domaine de la politique urbaine. L’emploi de cette expérience rendra possible la conservation des vues et des approches de l’organisation des structures urbaines et, ce qui n’est pas sans importance, permettra d’éviter les “ trouvailles ” et les “ découvertes de l’Amérique ” réitérées qui sont arrivées plus d’une fois pendant les périodes de transition brusque de notre histoire.
Il est très important d’éviter les erreurs du début des réformes et de s’écarter d’un “ codage ” de la langue des documents programmatiques, en les rendant accessibles au peuple. Il faut définir le niveau de préparation de la société qui perçoit ces programmes. En effet, les objectifs et les intérêts nationaux dépendent énormément du fait que les gens se représentent leurs intérêts dans le milieu où ils vivent. Ainsi, les représentations les plus développées se trouvent chez les habitants des très grandes villes, plus avancés dans les relations supportant la civilisation. Nous ne deviendrons pas rapidement un pays occidental de tous les points de vue, mais il est absolument obligatoire d’inclure dans les documents programmatiques la référence à une orientation occidentale, et non orientale, de notre développement.
Souligner notre appartenance à la civilisation occidentale ne signifie nullement le refus des spécificités relatives à notre histoire et aux particularités géopolitiques, territoriales, ethniques, climatiques, etc. de notre développement. Il faut cependant refuser, et c’est précisément ce que suppose le modèle de développement urbain, la recherche d’une “ troisième voie ” particulière (“ Moscou est la troisième Rome ”) imposée soit-disant d’en haut à la Russie. Il faut se rendre compte une fois pour toutes que les sociétés contemporaines développées de l’Occident sont avant tout, indépendamment de leurs particularités nationales, des sociétés avec un degré de développement urbain élevé. Ce n’est que dans cette hypostase qu’il est possible de compter sur des relations dignes et égalitaires avec ses partenaires. C’est pourquoi la plus importante des caractéristiques est l’état des sociétés urbaines, dont les interactions forment la base de l’accomplissement des objectifs et des intérêts nationaux. C’est cela même qui fait de la politique urbaine la partie la plus significative de la politique sociale dans son ensemble.
Sur ce plan, le rôle de la politique urbaine pendant l’époque des réformes en Russie est bien plus important qu’en Europe occidentale, qui a dépassé depuis longtemps le stade des villes médiévales. La nécessité de mettre en valeur des territoires immenses, la création des moyens de transport et de communication, la transformation d’une énorme quantité de villes industrielles à caractère semi-urbain en vraies villes, l’adaptation des immigrants ruraux récents aux normes de vie urbaine dans le contexte des migrations massives doivent être vues comme autant de facteurs sans lesquels il n’est possible d’apprécier ni la qualité de vie des Russes, ni leur maturité, nécessaire pour soutenir les réformes de la société. Ce n’est pas par hasard que la maturité de chaque société et la qualité de vie de ses citoyens sont estimées à travers la situation des villes.
Le drame de la Russie, comme partout dans l’espace eurasiatique, est de n’avoir pas acquis, jusqu’à aujourd’hui, la conscience de l’importance du contexte de civilisation d’où proviennent les événements, celui où se trouvent les forces sociales actives du point de vue de la culture urbaine.
Il faut comprendre une fois pour toutes que l’instabilité et la tension en Russie, le mépris des lois, qui dans certaines régions aboutissent à l’opposition armée et aux actes terroristes, sont totalement et fondamentalement des résultats des difficultés et des contradictions reliées à l’entrée du pays dans les processus de civilisation contemporains. La criminalisation de la société est également le résultat de la rupture entre les exigences de la civilisation contemporaine et les principes des communautés asservies de type féodal qui ont été à la base de l’histoire russe. C’est pourquoi la sortie de la situation de crise passe par le très long chemin de l’élimination de ces bases et par l’édification de nouvelles pouvant supporter le développement socio-politique.
Le vecteur de l’urbanisation et de l’application en profondeur des processus urbains apparaît comme la ligne maîtresse, la plus importante dans ce développement. Il est nécessaire d’organiser les centres d’influence de l’urbanisation, des foyers où pourrait se concentrer son potentiel de base. Historiquement, les villes les plus grandes ont été de tels centres et, dans ce sens, il est de première importance d’utiliser pleinement le remembrement administratif-territorial du pays, proposé par le pouvoir central, qui définit la séparation de sept districts fédéraux. Pour cela, il faut veiller à ce que les villes importantes de ces sept régions administratives ne se retrouvent pas dans la situation des structures périphériques, effacées et écrasées sous l’autorité, entre village et bourgade, comme ce fut le cas pendant toute l’histoire soviétique.
Il faut analyser avec attention et étudier l’état et les possibilités du milieu social des villes séparées et des autres villes, grandes et très grandes, les objectifs, plus proches ou plus éloignés, qu’elles remplissent dans une situation donnée. Il est nécessaire de comprendre les priorités sociales de leurs populations et en quoi consistent les différences entre elles. Ce n’est que dans ce cas qu’il sera possible d’élaborer un plan organique, et non imposé de l’extérieur, définissant les interactions qui intègrent les régions dans un espace urbain unique. Cette base permettra également l’élaboration de points de repère réellement “ civilisés ” dans la politique urbaine. [**]
Traduit du russe par Daniel Arapu.
 
NOTES
 
[*]Léonid Kogan, né à Moscou : urbaniste et sociologue, docteur en architecture. Directeur de la Société Urbanistique, conseiller de l’Académie de l’Architecture et de la Construction de Russie. De 1995 à 1997, professeur invité à l’Université de Paris-X Nanterre, pour le cours spécial : “ Parti-cularités du processus d’urbanisation en Russie ”. Organisateur et responsable scientifique de plusieurs colloques et séminaires internationaux, dont : “ Interaction des acteurs dans la formation des milieux urbains, exemples de Paris et de Moscou, juin 1997 (en collaboration avec le Professeur Guy Burgel) ; “ La crise en Russie et le destin de la civilisation urbaine, juillet 1999, Moscou. Principaux ouvrages : Être citadins, 1990 ; La démocratie sans villes ?, 1993 ; On recherche les citadins !, 1996.
[**]N.d.T. : Les lignes ci-dessus doivent être comprises dans le cadre spécifique russe. L’opposition entre les vertus des villes (progrès) et des villages (âme de la nation) est une constante de la pensée russe précommuniste. Il en fut presque de même en Roumanie précommuniste et l’ubuesque Ceauçescu, grand urbaniste, nous a laissé un beau spectacle de villes transportées à la campagne et vice-versa. D’autre part, l’opposition Occident–Orient est aussi typiquement russe. Nul ne contestera l’urbanisme et même l’urbanité de la ville de Tôkyô, etc. En outre, la tendance planétaire est à l’urbanisation. La question n’est donc pas “ oui ” ou “ non ”, mais “ laquelle ?”.
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