2001
Diogène
L’édition électronique en France : fermeture [provisoire] pour inventaire
Jean Michel Ollé
[*]
Jean Pierre Sakoun
[**]
(OSEA.)
Un groupe de chercheurs, d’universitaires et d’éditeurs se réunissait, en mai 2000, pour mesurer les effets des nouveaux vecteurs de savoir sur le paysage intellectuel et recenser des projets d’édition électronique de contenu dans l’hexagone. Dix-huit mois plus tard, personne n’est plus en mesure de dire s’il y aura un jour une édition électronique d’envergure de contenus français. Un tel changement mérite qu’on s’y arrête. Que s’est-il donc passé ?
Au milieu des années quatre-vingt-dix, sous l’impulsion conjointe de chercheurs rompus aux pratiques américaines et de la construction d’une grande bibliothèque nouvelle, à vocation explicitement numérique, on a commencé à réfléchir sur l’utilisation des nouvelles technologies dans les domaines de la recherche et de l’enseignement en sciences humaines. Au même moment, quelques éditeurs attirés par le nouvel objet commercial qui se profilait alors, le “ CD-ROM culturel grand public ”, ont commencé à produire, avec le soutien des pouvoirs publics, des titres mis en vente en librairie. Dans ces mêmes années, quelques éditeurs de contenu ont mis en Å“uvre la publication sur CD-ROM de corpus de textes et de bases de données en sciences humaines. Nous étions arrivés aux temps où l’ordinateur individuel muni d’un lecteur de CD-ROM devenait, notamment grâce à la baisse du prix des composants, un objet de grande consommation voué à une diffusion de masse.
On a, dans ce bref retour en arrière, une idée des acteurs futurs de l’édition électronique française, et des facteurs externes propres à la structurer. L’avance américaine sur le sujet, les modifications des pratiques et des carrières des chercheurs et enseignants, les tentatives de l’édition française de contenus pour trouver de nouvelles formes d’exploitation face à une crise entamée, disons pour aller vite, depuis les morts de Sartre et de Barthes.
Tout concourait alors à l’exploration de nouvelles formes. Seules deux réticences subsistaient. L’une venait des professeurs qui ne s’étaient pas encore emparés de l’électronique – combien d’enseignants avaient alors un e-mail, voire un ordinateur – l’autre des éditeurs qui manquaient cruellement de fonds propres pour lancer une énième révolution de la diffusion.
Le déblocage de cette situation est venu de deux phénomènes différents : l’appropriation rapide de l’électronique par les enseignants, qui, en quelques années, sont passés du stade de la méfiance à l’enthousiasme le plus naïf, et ce qu’on a appelé depuis la bulle de la net-économie.
Cet afflux soudain de capitaux vers ce nouveau mode de communication, et, croyait-on, de commerce que se voulait être Internet a entraîné la mise en contact de deux populations qui se méfiaient l’une de l’autre : les financiers et les éditeurs. À l’extrême fin des années quatre-vingt-dix, les financiers se sont rapidement aperçus, après de premières et fracassantes tentatives de services grand public, qu’il fallait regarder du côté des contenus, et donc, logiquement, de l’édition. Les éditeurs quant à eux, extrêmement réticents d’abord à Internet et bien décidés à ne pas y investir, se sont laissés tenter par les profits virtuels qui s’offraient à qui voulait les prendre.
Ce mouvement a créé quelques coups, affaires et annonces connus de tous et sur lesquels nous ne reviendrons pas. L’apogée en a sans doute été le “ Salon du livre 2000 ” où l’on a vu personnalités politiques, éditeurs et public se détourner des stands traditionnels pour investir le premier village de l’édition numérique installé dans le Salon.
Dans ce climat, de nombreux projets d’édition électronique scientifique ont vu le jour, qu’il s’agisse de sites consacrés à des auteurs ou de sites de travail électronique communautaire.
La phase que nous vivons aujourd’hui, au delà des effets de manchette autour de l’éclatement de la bulle Internet, peut et doit être considérée comme un retour à un rythme d’évolution normal et à une maturation. Certes les déconvenues des premières expériences ont été nombreuses : les CD-ROM culturels grand public se sont avérés contre-performants économiquement, tous les dirigeants ayant une stratégie numérique à moyen et long terme ont quitté les états-majors des maisons d’édition, et les projets d’édition électronique ne sortent plus aujourd’hui du cercle des chercheurs qui les ébauchent. Chaque jour apporte son lot de faillites de l’e-business, ce qui permet à ceux qui n’y avaient jamais cru de pavoiser comme émigrés de retour en France après la chute de Napoléon, et aux journaux d’accompagner la chute avec la même gourmandise qu’ils avaient eue à provoquer la surchauffe.
Si les projets d’envergure sont gelés ou enterrés, c’est qu’ils demandent de lourds engagements financiers. Le péché originel de l’édition électronique, c’est que les investissements à y produire sont d’ordre industriel et non artisanal, comme le sont peu ou prou restées l’édition et l’université françaises dans le domaine qui nous occupe, et personne dans le secteur des biens culturels, sauf l’État, n’est habitué à cette façon de raisonner.
Faut-il pour autant enterrer en fanfare l’édition électronique française en attendant un sauveur américain qui un jour, ayant saturé son marché, commencera à s’occuper des micro-marchés que sont les pays européens ? Nous pensons que non, et qu’au contraire, au delà du crash médiatisé, tous les éléments fondamentaux d’une édition électronique française sont en train de se mettre en place, qui ne l’étaient pas il y a deux ans au moment de la poussée de fièvre.
C’est sensible quand on fait l’état de l’art et des personnes.
L’état de l’art d’abord. Pour éditer électroniquement un texte, il faut mettre en place une chaîne de production qui aujourd’hui a atteint l’efficacité qui lui manquait alors.
Tout texte électronique commence par une numérisation. L’édition électronique a longtemps pâti, dans sa conception, ses projets, et ses réalisations, d’a priori utopiques, dont le plus connu est celui de la numérisation automatique par scanner et logiciel de reconnaissance de caractère. Aujourd’hui, ce mythe est dépassé. Tout le monde sait que les logiciels OCR (reconnaissance optique de caractère), développés dans l’optique de la gestion électronique des documents des entreprises, sont a peu près inopérants quand il s’agit de numériser les documents qui intéressent universitaires et chercheurs. Tous les éditeurs ont renoncé à cette utopie mécaniste et ont recours à la saisie manuelle. Là aussi, les premières illusions colonialistes de saisie déportée en Chine à un franc le millier de signes sont tombées, et ces dernières années, des entreprises sérieuses de dématérialisation de données ont mis en place des chaînes fiables de numérisation, certes délocalisées, mais capables de rendre l’intégralité d’un texte et d’en enrichir la structure.
De même, les illusions de récupération de fichiers déjà saisis chez l’éditeur se sont écroulées sous l’afflux de disquettes illisibles portant des fichiers saisis dans un logiciel disparu, pour une version du texte ne comportant pas les dernières corrections. La numérisation est aujourd’hui devenue une pratique professionnelle et normée, où l’on sait désormais combiner sans surprise OCR finale, saisie manuelle et récupération de fichier. Mieux encore, la plupart des éditeurs aujourd’hui font saisir leurs fichiers destinés au papier dans des formats qui garantissent une future utilisation en ligne.
Pour être exploité correctement par l’édition électronique, un texte numérisé doit être balisé et codé. Grand absent des comptes d’exploitation prévisionnels des titres numériques, le balisage, la structuration et l’indexation des textes ont connu la même normalisation forcée. Aujourd’hui, on abandonne le SGML et sa rigidité rassurante conçue d’abord pour le papier. Du coup on assiste à un double mouvement : une standardisation croissante autour de l’usage de XML, langage qui a l’énorme avantage de ne pas préjuger de la structuration future des textes balisés, et une volonté de tous les opérateurs de tendre vers une interopérabilité des formats de lecture, quel que soit le support retenu (Internet, off-line, livre électronique). Tout le monde tente d’arriver à cette solution radicale où le texte serait saisi-codé une seule fois, au plus près du moment de sa création.
On pourrait faire la même analyse et produire le même balancement entre hégémonie d’un standard et passerelles entre systèmes dans les logiciels d’affichage, autour de Windows. De fait, les conditions sont donc aujourd’hui réunies pour que le texte électronique s’affranchisse enfin du support qui l’accueille, ce qui est déterminant pour l’avenir de son interactivité.
Une fois présenté à l’écran, le texte électronique doit être travaillé. Là encore, de grands renoncements et du coup des progrès considérables ont été accomplis. Il y a encore deux ans, tout éditeur électronique devait faire développer à ses frais des programmes propriétaires ou des extensions de programmes existants dès qu’il voulait offrir à ses lecteurs un confort approchant de celui de la lecture papier. Ces développements obéraient les budgets des publications et enfermaient les éditeurs dans des systèmes de plus en plus autistes. Aujourd’hui, toutes les fonctionnalités considérées comme “ naturelles ” (recherche en texte intégral, annotation, forums de discussion, constitution de dossiers, etc.), sont, comme on dit, “ off the shelf ”, achetables auprès des SSII voire même disponibles en freeware sur le net.
Dans le domaine de la recherche en texte intégral, on a peu à peu abandonné les rêves du logiciel magique qui trouverait tous les textes faisant allusion à l’amour de dieu sans que ni l’amour, ni dieu ne soit nommés dans le texte, pour s’apercevoir qu’un usage habile des logiciels de recherche par chaîne de caractères donnait les mêmes résultats, avec au passage, le profit d’un affinage de la recherche entreprise.
Nous passerons rapidement sur la baisse continue du prix de la puissance informatique, et sur l’accélération des vitesses de transmission de données, même si l’Internet rapide peine à se mettre en place dans les foyers (mais pas dans les établissements) pour constater ce paradoxe : c’est au moment où se gèlent les projets éditoriaux qu’il n’a jamais été aussi techniquement facile de faire de l’édition électronique.
Est-ce donc chez les acteurs qu’il faut chercher les retards ? Ce n’est pas sûr.
Commençons par les premiers producteurs de ressources en sciences humaines, les chercheurs, universitaires ou non. Il faut ici distinguer deux types de pratique qu’on englobe trop vite sous le nom générique d’édition électronique. La première consiste à rendre accessible à la communauté des ressources qui facilitent ou même déterminent la recherche de chacun. Depuis la mise en commun de bibliographies jusqu’au travail commun sur la même ressource en ligne, les chercheurs, à l’instar de leurs collègues nord-américains, se sont saisis de l’édition électronique, à l’initiative, le plus souvent, d’individus ou de groupes constitués.
L’autre pratique consiste à publier les résultats de son travail en format électronique. Le constat est ici plus nuancé. De fortes disparités subsistent entre chercheurs en sciences dures et en sciences humaines et, dans ce dernier domaine, le papier garde tout son prestige. On dira cependant que, de plus en plus, nécessité fera loi, et que l’effet de ciseau entre la montée des besoins de publication et l’effondrement des canaux de publication papier en sciences humaines poussera les chercheurs vers la production électronique, comme elle les pousse aujourd’hui vers la chasse aux colloques et revues.
Les enseignants sont pour l’heure dans une position provisoirement schizophrénique vis-à-vis de l’édition électronique. Fervents partisans de l’utilisation personnelle de la toile, sur le même mode et pour les mêmes raisons que les chercheurs, ils semblent montrer, sauf exceptions notables, quelques réticences à l’utilisation de celle-ci par leurs étudiants, comprenant bien qu’il y aura là modification radicale des modes de transmission, et de contrôle des connaissances. Cependant, tous s’accordent pour penser, encore théoriquement, que l’édition électronique est une des réponses à ce qui les fait souffrir dans leur pratique pédagogique quotidienne, la “ baisse de niveau ” des étudiants.
En effet, dès qu’on dépasse le stade de la plainte, on s’aperçoit que la profonde modification économico-socio-culturelle de la population étudiante appelle une généralisation de l’édition électronique comme outil d’aide à la formation. Qu’est-ce qu’un étudiant en sciences humaines aujourd’hui, au delà de ceux qui reproduisent les pratiques culturelles de leurs parents ? Il n’adhère plus au pacte des générations précédentes, qui voulait qu’il fasse des études par plaisir, et ce faisant qu’il lise, aime, achète, collectionne les livres. Nombre d’universitaires rappellent en plaisantant qu’on trouve sur les panneaux d’affichage des UFR des étudiants qui revendent d’occasion les ouvrages du programme de l’année précédente, même s’il s’agit d’un Balzac édité en poche. Le pacte ancien qui voulait, au grand bonheur des éditeurs, et des professeurs-auteurs, qu’un étudiant achète le livre tout entier quand il savait n’avoir besoin que d’un chapitre est définitivement enterré. L’étudiant aujourd’hui suit un cursus très éclaté dont il veut obtenir le diplôme à moindres frais, et pour ce faire n’acquiert que la quantité nécessaire et suffisante de papier. C’est antinomique du livre, et strictement conforme à ce que propose l’édition électronique.
Tous les éditeurs aujourd’hui, qu’ils affichent un activisme dominateur ou un immobilisme de bon ton, ont pris conscience du caractère inéluctable de l’édition électronique. Le temps de l’anathème est passé, et chacun travaille, dans le secret de ses bureaux, à trouver un mode de distribution électronique des ouvrages de contenus. Après la divine surprise de l’année 2000, ou les exceptionnels résultats des ventes papier ont fait oublier pour un temps l’inexorable plongée des vente d’ouvrages de contenus, les éditeurs reviennent aussi à leur réalité qui est de conserver leurs auteurs, et, pour ce faire, de leur proposer un mode de diffusion de leur Å“uvre qui, au moins, ne grève pas l’exercice annuel de la maison.
Les universités rassemblent en leur sein toutes les contradictions relevées chez les acteurs précédents. Elles gèrent des professeurs qui ne peuvent plus publier, des étudiants qui ne lisent plus et des éditeurs qui font la guerre à leurs photocopieuses. C’est dire si elles sont ouvertes à toute solution électronique qui pourraient les sortir de là.
Les bibliothèques, notamment universitaires, commencent à apprendre comment on peut se servir de l’électronique. Passées elles aussi par tous les stades successifs de l’enthousiasme et du dépit, elle savent aujourd’hui que leurs collègues américains ont basculé dans le numérique sans pour autant perdre leur âme. Nombre d’initiatives, d’acquisitions de ressources numériques, jusqu’ici cantonnées aux bibliothèques de sciences dures, sont lancées dans les bibliothèques de lettres.
On le voit, tout le monde est prêt, mais un peu comme les carabiniers d’Offenbach qui piétinent sur la scène pendant un acte en chantant “ Partons, partons ”. Alors, s’il devient plus facile de publier électroniquement, et si tout le monde en est persuadé, qu’est-ce qui freine?
Deux freins, qui, en quelque sorte, s’auto-bloquent. D’abord le prestige du papier. Le temps n’est pas encore venu ou les “ pointures ” publieront directement sur format électronique, et où l’on pourra sans risque donner des sites dans les bibliographies de ses articles.
L’autre, c’est le problème de la gratuité. Les éditeurs veulent vendre leurs titres, les enseignants et chercheurs ne veulent pas payer leurs outils de travail. Thème qui se module avec celui du service public et de ses missions. Or la gratuité est une polémique, ce n’est pas un problème. Même facilitée, l’édition électronique coûte. Et celui qui publie son travail mérite, s’il le souhaite, d’être rémunéré. Comment articuler dès lors droit d’auteur, coûts d’édition et gratuité d’usage ? Les besoins, donc le marché existent, les financements aussi. Il faut simplement s’accorder sur qui paye, et quand.
On remarquera, dans ce bref état des lieux, l’absence insigne de l’État. Il y a de la charité dans cet oubli. La politique d’édition électronique de la France, ces dernières années, via ses gouvernements, ses établissements publics culturels et le Ministère de l’éducation nationale a été pour le moins confuse et brouillonne, tant dans ses tentatives que dans son immobilisme.
Mais cet oubli est aussi porteur d’espoir, tant on se dit que si un jour l’État assume son rôle d’articulation et de force de proposition entre financement public, investissement privé, formation des jeunes générations et perpétuation des élites qui en sont chargées, la situation pourra se débloquer. Quand on sait le bien que le Centre National des Lettres et le Centre National de la Cinématographie ont fait dans leurs domaines, on se prend à rêver d’un Centre National d’Enseignement capable de mettre en phase ces désirs convergents.
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Dossier sur le livre numérique, sur Libération.com.
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Jean Michel
Ollé : après des études de lettres modernes à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Jean Michel Ollé prend la direction d’un mensuel d’informations culturelles, puis crée en 1987 la première agence de communication institutionnelle centrée sur l’usage de la publication assistée par ordinateur. Il est co-fondateur, sous la direction de Michel Serres, du Corpus des
Å“uvres de philosophie en langue française, édité chez Fayard depuis 1986. Fondateur du Catalogue des lettres en 1996, il prend la direction éditoriale de Bibliopolis au rachat de celle-ci. Il est à ce titre responsable de la conception, de la réalisation et du développement des produits en et hors ligne.Avec Jean Pierre Sakoun, il a racheté en 1996 la société d’édition numérique Chadwyck Healey France, fondée en 1985 pour exploiter le catalogue électronique des grandes institutions bibliographiques françaises. Sous le nouveau nom de Bibliopolis, celle-ci est devenue le leader de l’édition électronique de contenu en France. En 2001, ils ont quitté Bibliopolis dont ils restent actionnaires pour fonder OSEA, société de conseil en valorisation des fonds éditoriaux.
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Jean-Pierre
Sakoun : à l’issue de sa scolarité à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB), il dirige plusieurs établissements puis rejoint le bureau des bibliothèques de la Ville de Paris, où il est spécialement chargé des nouvelles technologies et de la conduite de nouveaux projets d’implantation. Chargé du développement du projet INIST (Institut national pour l’information scientifique et technique au CNRS), il entre ensuite en 1986 dans le groupe nord-américain GEAC, premier spécialiste mondial de l’équipement informatique des bibliothèques, dont il prend quelques années plus tard la direction commerciale. Appelé à la direction générale de Chadwyck Healey France, il devient président directeur général de Bibliopolis à la création de celle-ci.