2001
Diogène
Comment écriront-ils ?
Jean-Louis Lebrave
[*]
(Institut des Textes et Manuscrits Modernes/CNRS)
On s’est beaucoup interrogé sur les effets des technologies de l’information sur la lecture, sur le livre, sur l’imprimé. Leur incidence sur l’écriture, la production des textes, qui pourtant fait pendant à la lecture, n’a pas suscité le même intérêt. Il est vrai que les témoins du processus de création en acte sont des objets moins familiers que le livre ou le journal : malgré l’engouement des médias et du public cultivé pour les manuscrits d’écrivains, ceux-ci restent largement l’apanage des chercheurs et ne sont guère encore sortis des bibliothèques et des fonds d’archives. Dans les sociétés occidentales fortement alphabétisées, la lecture est une activité pratiquée par de larges couches de la population. Il n’en va pas de même de l’écriture comme activité de production de textes, dont l’empan reste beaucoup plus limité à un ensemble de professionnels, et dont on pense peu ou prou que, sous sa forme littéraire, elle exige un don particulier. La production écrite est plutôt la face cachée de la galaxie Gutenberg, et les entreprises industrielles qui fabriquent et diffusent l’écrit sous forme imprimée sont plus connues du public que les secrets mystérieux de la création.
En réalité, les effets de l’informatisation sur la production de l’écrit sont bien réels. Il y a déjà longtemps que les journalistes ont vu leur métier profondément modifié par l’utilisation des logiciels de traitement de texte. Tous les “ scripteurs professionnels ”, auteurs d’articles scientifiques, de rapports, de littérature grise, en font un emploi massif – il est désormais rarissime qu’un chercheur écrive “ à la main ”, avec un stylo et du papier, des textes qu’il donne ensuite à dactylographier à une secrétaire. Quant à l’écriture littéraire, elle fait à intervalles réguliers l’objet d’articles dans la grande presse où, selon leur tempérament, voire l’humeur du jour, écrivains et journalistes exaltent les mérites du traitement de texte ou vouent aux gémonies l’écriture machinisée.
La question mériterait pourtant plus que cette approche impressionniste. Parmi beaucoup d’autres raisons, on peut en citer au moins deux. La première est liée au regain de la communication écrite et de sa circulation dans les formes d’échange liées aux technologies de l’information. Certes, les formes – courrier électronique, forums de discussion, mise en circulation de textes sur le Web – ont évolué par rapport à l’écriture traditionnelle ; on les qualifie volontiers d’hybrides entre l’échange oral et l’échange écrit tant elles se rapprochent de la parole par la quasi-instantanéité, la familiarité, l’abandon d’un certain nombre de codes de politesse, etc. En réalité, cette différence de registre n’est pas nouvelle. On retrouve par exemple un contraste analogue entre la prose très travaillée des
Å“uvres publiées de Flaubert et le ton beaucoup plus libre, spontané et relâché de sa correspondance. Les effets de ce retour aux échanges écrits sont loin d’avoir été étudiés d’une manière approfondie
[1].
Une seconde raison tient à la nature de l’environnement informatique utilisé pour la production de documents écrits. Il est bien clair que les logiciels de traitement de texte n’ont pas été conçus comme des instruments d’écriture pour des scripteurs professionnels, écrivains ou intellectuels, mais pour des usages essentiellement bureautiques – secrétariat, correspondances professionnelles, notes. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir la barre des menus du plus courant d’entre eux, le logiciel Word : le menu “ Insertion ” propose par exemple toute une gamme de syntagmes insérables automatiquement, qu’il s’agisse de formules de politesse, de critères de diffusion, de masques de saisie de références d’un dossier, etc. Et les suggestions d’écriture proposées par le petit personnage en forme de Macintosh historique sont plutôt de nature à détourner un scripteur professionnel du fil de sa pensée qu’à l’aider à formuler celle-ci et à la développer. On peut donc se demander légitimement de quelle manière les écrivains, les universitaires, les chercheurs, etc. utilisent ces logiciels qui n’ont pas été conçus pour eux. Il est vrai que la machine à écrire, elle non plus, n’avait pas été conçue comme un instrument d’écriture. Elle a pourtant été utilisée à cette fin par un grand nombre d’écrivains du xxe siècle. Et il est probable que nombre de scripteurs professionnels ne traitent pas l’ordinateur autrement que comme une machine à écrire un peu perfectionnée.
Faute de connaître avec précision la situation antérieure, et notamment l’outillage technique et les procédures cognitives liées à la production écrite traditionnelle, il est évidemment très difficile d’évaluer l’apport – positif ou négatif – des technologies de l’information dans ce domaine. Notre démarche doit donc commencer par rappeler les principales caractéristiques de “ l’état de l’art ” au sein duquel les outils informatiques d’écriture ont fait leur apparition, et ce rappel lui-même doit être mis en perspective dans la longue durée de l’histoire des pratiques d’écriture et de composition.
On sait relativement peu de chose concernant cette histoire. Contrairement à l’histoire du livre et de la lecture
[2], l’histoire des pratiques de production textuelle reste pour l’essentiel à écrire. Et les traces directes – les brouillons, les dossiers constitués au cours de la genèse d’une
Å“uvre – sont rares, voire absentes dès qu’on remonte dans le temps au-delà du
xviiie siècle, de sorte qu’on en est réduit aux témoignages indirects. On peut toutefois placer quelques jalons. L’activité que nous nous représentons lorsque nous imaginons un écrivain en train d’écrire correspond à une situation relativement récente à l’échelle de la longue durée. Dans l’Antiquité, et sans doute assez avant dans le Moyen-Âge, la “ chaîne de production ” du texte est bien différente de celle qui nous est familière à travers les témoignages du
xixe et du
xxe siècles. Plusieurs traits ressortent des témoignages dont nous disposons
[3]. En premier lieu, la composition mentale joue un rôle majeur, comme le montre le récit semi-légendaire concernant Virgile, qui composait de nuit, dans l’obscurité et le silence, une vingtaine de vers, qu’il dictait au matin à un secrétaire, et qu’il passait la journée à retravailler à la manière de l’ourse donnant forme à son ourson à force de le lécher. L’activité cognitive de production est donc beaucoup moins externalisée qu’à l’époque moderne, et suppose une mémoire entraînée. C’est d’abord dans la cire du cerveau que le texte s’inscrit. En second lieu, la production et la consommation du texte font appel à une main-d’
Å“uvre spécialisée, esclaves ou affranchis spécialisés dans l’écriture ou la lecture. Le processus de production est donc polyphonique, à plusieurs voix et à plusieurs mains. Cette situation se prolonge d’ailleurs certainement jusqu’au
xviiie siècle (Montesquieu emploie plusieurs secrétaires), voire même jusqu’au
xixe (Stendhal dictait à un secrétaire) et explique pour une part la rareté des manuscrits autographes avant le
xviiie siècle.
En outre, l’écriture connaissait certainement deux régimes bien distincts : celui du provisoire ou de l’éphémère, confié aux tablettes – et volontiers transcrit par le secrétaire dans une notation sténographique, comme les fameuses notes tironiennes de Cicéron –, et celui de la transmission et de la conservation. Il est évidemment possible que les tablettes aient été l’équivalent de nos modernes brouillons. Quant au texte “ édité ” tel qu’il était mis en circulation, il restait inachevé, puisque c’était la performance orale qui achevait l’énonciation de l’Å“uvre : comme aujourd’hui pour la musique, l’exécution était une re-création constamment renouvelée à chacune de ses occurrences. L’ordinateur, qui produit des documents sans ratures ayant toutes les apparences du texte imprimé, met fin à cette opposition entre le provisoire privé et le définitif public.
D’une manière très progressive, cette association d’une production fortement internalisée et de mécanismes de révision par interaction avec des agents et des supports externes a fait place à des formes de production de plus en plus externalisées, où la composition du texte est de plus en plus transférée de l’espace mental à l’espace de la feuille de papier et, plus globalement, à celui du cahier, de la liasse, du dossier. Le feuillet, ou l’ensemble de feuillets, en est venu ainsi à constituer une véritable mémoire de travail externe, mémoire privée de l’éphémère, du transitoire, du provisoire. Cette fonction nouvelle est venue s’ajouter à la fonction classique jusque-là dévolue à l’écrit, de mémoire des objets textuels stables, durables et pérennes. Bien qu’on manque de repères pour baliser l’évolution ici esquissée, on peut très probablement considérer que le
xviie et le
xviiie siècles constituent des époques charnières, comme le montrent la professionnalisation de l’écriture littéraire au
xviie siècle, la naissance des notions modernes d’auteur et de propriété littéraire… et la présence de plus en plus manifeste de brouillons et de dossiers génétiques au
xviiie siècle
[4].
En liaison avec cette externalisation du processus créateur, toute une ingénierie cognitive s’est mise en place, qui permet de gérer le système technique constitué par le papier et les instruments d’écriture en en faisant des outils de production textuelle. Il est assez difficile de faire la part de ce qui fait l’objet d’un apprentissage – mais à l’école, on apprend aussi à faire un brouillon qu’on met ensuite au net – et de ce qui relève de l’ingéniosité individuelle des scripteurs. Ce caractère idiosyncrasique de la gestion de l’espace graphique chez les écrivains explique sans doute la difficulté rencontrée lorsqu’on veut établir une typologie des brouillons.
En outre, cette ingénierie est bien sûr fonction des potentialités des objets eux-mêmes utilisés pour écrire. Ce sont les papiers utilisés par les écrivains : feuilles volantes, carnets, cahiers confectionnés par le scripteur lui-même (au xixe siècle) ou achetés. Mais aussi les innombrables “ bouts de papier ” qu’on trouve dans beaucoup de dossiers génétiques, tickets de métro, factures, morceaux de nappes en papier, sur lesquels la pensée paraît saisie au vol, comme si le scripteur craignait de la perdre s’il ne la fixait pas au moment de son apparition. Cette angoisse de l’oubli corrélée à l’immédiateté de la pensée en acte est structurellement opposée à la figure du Virgile antique, et elle illustre assez bien la profonde mutation intervenue à l’époque moderne dans les rapports entre la mémoire interne et la mémoire externe. Ce sont d’autre part les instruments d’écriture : les contraintes ne sont pas les mêmes lorsque l’on écrit avec une plume d’oie que l’on taille soi-même – c’était encore le cas pour Heine dans les années 1840 – ou avec une plume sergent-major – le cas de Proust est célèbre. Et on est émerveillé par la batterie de stylos, pointes Bic, feutres de diverses couleurs utilisés par Roland Barthes et immortalisée par une photographie – sans oublier les ciseaux, la colle, le ruban adhésif, l’agrafeuse, dont il fait un usage visiblement jubilatoire. Mais c’est aussi l’espace de travail lui-même, vaste table où Flaubert entasse la documentation ou tables de bistrot sur lesquelles, dit-on, furent conçues nombre des Å“uvres littéraires des années 1950.
De ces interactions entre les outils, la main qui les manipule et le cerveau créateur, on ne sait pas grand-chose, en dehors des détails anecdotiques auxquels la plupart des écrivains se complaisent lorsqu’on les interroge sur leurs manières d’écrire
[5]. Les brouillons permettent de les identifier et de comprendre leur fonctionnement. Mais le travail est immense, et la typologie bute sur la diversité des traces attestées. On ne peut en tout cas qu’admirer la puissance et la robustesse du dispositif ainsi mis à la disposition de l’activité créatrice. D’un seul geste, on peut écrire, créer dans l’espace de la page des zones différenciées, qui accueilleront des commentaires, des instructions d’écriture, des notes indépendantes du texte en cours de rédaction, on peut dessiner, souligner, encadrer, biffer, repasser le trait, tracer des flèches, des becquets, des signes de renvoi… En outre, dans leur simplicité, les composants de cette ingénierie possèdent pour le scripteur des traits saillants qui les rendent aisément identifiables, qui tissent des liens avec le vécu quotidien et permettent à tout instant de réveiller la mémoire et de réactiver le processus créateur. Quoi de plus efficace que le grain et la couleur du papier, les accidents subis par les feuillets, leur position dans la liasse, l’encre trop épaisse ou trop fluide, la brisure de la mine du crayon ?…
À l’évidence, cette ingénierie cognitive patiemment élaborée dans la longue durée de l’évolution des pratiques d’écriture et ingénieusement maîtrisée par les scripteurs habiles est prise en défaut avec l’introduction des technologies de l’information. Les manières de faire familières sont devenues inutiles, les outils disponibles ont changé, les procédures d’appropriation sont désormais obsolètes. C’est du moins l’impression qu’on éprouve lorsqu’on connaît bien les manuscrits d’écrivains et qu’on se trouve face à un écran d’ordinateur. Faut-il donc tout réinventer dans le nouvel environnement des technologies de l’information ?
À défaut d’études précises, qui n’ont pas encore été menées, on peut identifier plusieurs domaines dans lesquels on peut s’interroger sur les performances de l’environnement d’écriture informatisé par rapport à l’environnement traditionnel. Je pense notamment aux outils d’écriture, à la gestion de l’espace, et à la relation entre le processus de production et la mémoire.
On l’a dit, les logiciels de traitement de texte n’ont pas été conçus à l’origine pour des scripteurs habiles, comme le sont les écrivains ou les intellectuels. Ils étaient destinés à rendre moins fastidieuses des tâches répétitives de secrétariat et de courrier. S’ils ont très vite comporté les fonctions de base de l’écriture (écrire, ajouter, supprimer, remplacer, déplacer), ils constituaient pour l’essentiel, associés à un clavier et à un écran, un substitut plus rapide et plus efficace des machines à écrire. Pendant un certain temps d’ailleurs, on a vendu des machines dédiées au seul traitement de texte, où ce qu’on tapait était visualisé sur un écran de quelques centimètres de hauteur en attendant d’être imprimé. Certes, les fonctionnalités ont été développées, de nombreux outils sont venus enrichir ceux des origines. Et en une petite vingtaine d’années – somme toute d’une manière extrêmement rapide –, les logiciels de traitement de texte ont été dotés d’un nombre croissant d’outils élaborés qui les rapprochent de plus en plus, et de plus en plus vite, des instruments d’écriture traditionnels. Ils sont toutefois restés fidèles dans l’esprit à leurs origines bureautiques. Que l’on pense par exemple aux procédures automatisées disponibles par défaut sur le logiciel Word, le plus répandu d’entre eux : la majuscule est forcée à l’initiale d’un mot après un point, la seconde majuscule d’un mot est remplacée par une minuscule, la date du jour est introduite dans le texte dès qu’on commence à taper une séquence de caractères ressemblant à une date, une “ liste à puces ” est créée si le scripteur place un tiret en tête d’un paragraphe, le logiciel construit sans préavis une feuille de style censée reproduire les actions répétitives effectuées par le scripteur, propose son aide pour rédiger une lettre, etc. Toutes ces fonctions sont certainement très utiles dans un secrétariat où elles accélèrent des tâches répétitives. Mais elles constituent un obstacle à l’écriture lorsqu’au beau milieu d’une phrase, la concentration sur le texte en train d’être produit est détruite par l’irruption intempestive d’une date, ou lorsqu’on découvre trop tard qu’on vient de saisir plusieurs paragraphes sous forme de liste à puces alors qu’on est en train d’écrire un texte suivi, etc. Et après avoir surmonté son énervement, l’utilisateur du logiciel s’empresse de chercher comment désactiver ces automatismes qui ne correspondent pas à sa manière d’écrire.
À l’inverse, le clavier n’offre pas d’équivalent aux fonctions très polyvalentes auxquelles se prêtent les instruments d’écriture traditionnels. Si on utilise un logiciel de traitement de texte, les ressources en matière de dessin sont limitées. Si on opte pour un logiciel de dessin, ce sont les fonctions de traitement de texte qui sont d’une grande pauvreté. On dispose d’outils de mise en page perfectionnés permettant notamment de mettre en forme le texte d’une manière raffinée, et d’assembler d’une manière très riche du texte et des images, mais les procédures correspondantes sont trop lourdes pour être compatibles avec les fulgurances d’une pensée qui se cherche.
Des questions analogues se posent à propos de la gestion de l’espace au cours du processus d’écriture. Lorsqu’elles ont été inventées, on a salué à juste titre les interfaces, devenues depuis universelles, qui traitaient l’écran comme la surface d’un bureau sur lequel on pouvait déplacer un curseur en fonction des mouvements d’une souris, afficher des icônes évoquant des dossiers et des feuilles de papier, faire apparaître des fenêtres multiples permettant d’appréhender plusieurs documents en même temps… Néanmoins, personne ne songerait à prétendre que ces interfaces remplacent l’espace d’un véritable bureau ou d’une table de travail. Les dossiers, les liasses de papier, les livres qui s’accumulent sur ma table ont une présence physique concrète qui se matérialise dans un certain nombre de singularités qui me sont familières, et qui constituent autant d’aides précieuses pour appréhender mon espace de travail. Au contraire, les images d’objets posées à plat sur mon écran sont standardisées, calibrées, dénuées de toute aspérité extérieure. Rien qui distingue une fenêtre d’une autre – sinon son contenu, lui-même normalisé. Combien de temps vais-je me souvenir du contenu de la fenêtre qui se trouve au-dessous de celle qui est actuellement active ? À moins d’imprimer régulièrement le produit de mon travail, comment embrasser d’un seul coup d’Å“il ce que je suis en train d’écrire et ce que j’ai écrit plus haut dans le texte ? Comment, sur un écran de taille forcément limitée, disposer autour de moi, comme je le fais sans même m’en rendre compte sur ma table, les livres dont je me sers pendant que j’écris ?
De même pour la gestion de l’espace de travail plus limité qu’est la page en train de s’écrire. Sans doute, je peux créer des sous-espaces au sein de l’espace affiché à l’écran. Mais ne risquent-ils pas de devenir dès lors encombrants, faute d’avoir la souplesse et la robustesse des zones que le scripteur crée du seul fait de noircir certaines plages du papier et pas d’autres ? Comment noter très rapidement un commentaire en travers dans la marge, ou en ajustant la taille des lettres à l’espace disponible, comme lorsque Proust écrit dans la marge “ capitalissime ” en face d’un passage qu’il vient d’écrire ? On objectera sans doute que la chose est possible, et qu’elle ne demande qu’un apprentissage finalement très bref. Reste que ces outils paraissent bien lourds au regard des gestes extrêmement simples qu’on peut effectuer n’importe où et sans même lever la plume sur une feuille de papier.
En troisième lieu, le processus d’écriture met en jeu une interaction complexe entre la mémoire interne et ce support externe de mémoire que constitue le support de l’écriture. Comme on l’a esquissé plus haut, l’écriture moderne est le point d’aboutissement d’une externalisation de plus en plus poussée de la mémoire de travail créatrice, et c’est par un va-et-vient permanent entre la trace sauvegardée sur le papier et le texte en devenir dans l’espace mental du scripteur que l’
Å“uvre se constitue progressivement. Ce processus est loin d’être connu dans le détail. On sait toutefois que l’inscription matérielle des avatars de l’écriture sur un support physique concret occupe une place très importante dans le mécanisme de production dans son ensemble. En particulier, les ratures sont à l’évidence bien plus qu’un pur et simple effacement. Le manuscriptologue n’est certainement pas le seul à lire le texte occulté par la rature : le scripteur, lui aussi, garde grâce à elle à la fois la trace d’une tentative qui n’est peut-être que provisoirement abandonnée, et la mémoire d’une zone textuelle qui a provoqué des turbulences dans le processus créateur. Et ce n’est certainement pas un hasard si, lors d’une enquête effectuée il y a une dizaine d’années
[6], beaucoup d’écrivains avaient regretté que l’ordinateur les prive du contenu de leur corbeille à papiers.
Même si, dans un environnement informatique, rien ne s’oppose à ce que soient conservés tous les états du texte en devenir, tous les repentirs, toutes les réécritures, cette pratique n’est guère attestée. Elle irait même plutôt à l’encontre de ce qui constitue sans doute la caractéristique la plus visible du texte en train de s’écrire à l’écran, je veux parler de son apparente perfection matérielle d’objet imprimé
[7] : contrairement au papier, la surface de l’écran ne garde généralement aucune trace des interventions du scripteur sur son texte.
Qu’il s’agisse des outils, de l’espace de travail ou de la mémoire, les trois analyses qui précèdent soulèvent une question fondamentale concernant l’appropriation cognitive de “ l’écriture électronique ”. Quel est, au regard des environnements d’écriture traditionnels, le poids relatif du progrès indéniable que les logiciels de traitement de texte introduisent par rapport aux faiblesses qui leur sont reprochées à juste titre ? Doit-on considérer que les technologies de l’information devraient au moins égaler les performances des technologies d’écriture précédentes ? Ou, pour reformuler la question sous une forme plus classique en termes d’usage : n’aurait-on pas dû, au moment de la conception des logiciels, prendre en compte d’emblée l’ensemble des besoins des scripteurs et inverser la “ boucle technologique ” habituelle en étudiant d’abord les pratiques scripturales dans toute leur diversité ? Ou bien, au contraire, faut-il penser que, comme dans le cas de tout nouvel outil, les usagers finiront par s’adapter aux technologies informatiques appliquées à l’écriture en élaborant une nouvelle ingénierie cognitive, différente de la précédente – et produisant éventuellement autre chose que des textes au sens qui nous est familier –, mais tout aussi efficace ?
Qu’on choisisse l’une ou l’autre de ces deux réponses, on ne saurait faire l’économie d’une évaluation de la manière dont les scripteurs professionnels, notamment les écrivains, se servent des nouveaux environnements d’écriture mis à leur disposition par les technologies de l’information, ou les délaissent pour les instruments traditionnels. Quelle est, parmi l’ensemble des écrivains, la part de ceux qui continuent à utiliser les outils traditionnels ? Quels griefs nourrissent-ils à l’égard de l’écriture électronique ? Pour ceux qui utilisent un ordinateur, comment procèdent-ils ? Quelle est la part des usages hybrides, et comment ceux-ci se répartissent-ils entre les états successifs du texte en gestation ? Combien continuent, comme du temps où la machine à écrire était le seul moyen de mettre un texte au net, à effectuer des réécritures manuscrites sur un état imprimé du texte, à les reporter ensuite dans une nouvelle version qu’on imprime à son tour, et à réitérer ce processus jusqu’à l’achèvement définitif du texte ? Combien ont totalement abandonné la rédaction sur papier et n’impriment pas leur texte avant qu’il n’ait atteint un stade d’achèvement pratiquement définitif ? Parmi toutes les fonctionnalités que leur offre l’ordinateur, quelles sont celles qu’ils utilisent réellement ? Quelles sont celles dont ils aimeraient disposer ? Les écrivains ont-ils toujours volontiers avec eux un carnet qui leur sert de support de mémoire transitoire ? Sont-ils en passe de le troquer contre un assistant électronique ? À toutes ces questions, et à beaucoup d’autres du même ordre, il est très difficile aujourd’hui d’apporter une réponse précise faute d’une enquête fouillée
[8]. C’est une telle enquête que j’appelle de mes v
œux.
[*]
Jean-Louis
Lebrave : ancien élève de l’École Normale Supérieure. Spécialiste de critique génétique, directeur de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM-CNRS), il a publié des travaux sur les manuscrits de Heine (1987), sur les manuscrits de Proust (
Proust à la lettre, en collaboration avec A.
Grésillon et C.
Viollet, 1990) et de Flaubert (“ Ruminer Hérodias ”, en collaboration avec A.
Grésillon et C.
Fuchs, dans D.
Ferrer et J.-L.
Lebrave,
L’écriture et ses doubles, 1991) et sur la théorie génétique (“ La critique génétique : une nouvelle discipline ou un avatar de la philologie ? ”,
Genesis n° 1, 1992). Il s’est intéressé en outre à l’hypertexte (“ Hypertextes – Mémoire – Écriture ”,
Genesis n° 5, 1994) et à son utilisation dans l’édition savante (“ L’hypertexte et l’édition génétique ”, dans N. Ferrand (éd.),
Banques de données et hypertextes pour l’étude du roman, 1997. Il a enfin édité avec J.
Anis un ouvrage sur le texte et l’ordinateur,
Texte et ordinateur : les mutations du lire-écrire, 1991.
[1]
Pour un sous-domaine de cette communication écrite revisitée, celui du “
chat ” sur Internet, je renvoie à l’étude de J.
Anis (J.
Anis,
Parlez-vous Texto ?, Paris, Le Cherche-Midi Éditeur 2001). Il s’agit toutefois d’une forme très particulière de production écrite.
[2]
Voir par exemple R.
Chartier (éd.),
Les usages de l’imprimé, Paris, Fayard 1992.
[3]
Parmi les plus importants, on peut citer en particulier les
Lettres de
Pline le Jeune et l’
Institution oratoire de
Quintilien. Voir J.-L.
Lebrave, “ Penser, dicter, écrire ”,
The Romanic Review, vol. 6 n° 3, mai 1995, p. 437-450.
[4]
Voir J.-L.
Lebrave et A.
Grésillon (éds),
Lire et écrire au xviie et au xviiie siècles. Paris, CNRS-Éditions 2000 (collection
Textes et Manuscrits).
[5]
Voir par exemple la série des
Writers at work, publiée à partir de 1957 par The Viking Press.
[6]
Voir J.
Anis et J.-L.
Lebrave (éds),
Texte et ordinateur : les mutations du lire-écrire, Paris, Éd. de l’Espace européen 1991 ; deuxième édition augmentée, Paris, CRL, Université de Paris X-Nanterre 1993.
[7]
Cette caractéristique du texte informatisé d’être toujours “ propre ” en fait d’ailleurs un instrument pédagogique très efficace chez les jeunes scripteurs, souvent victimes de l’effet paralysant des ratures, qui révèlent d’une façon trop visible leur absence de maîtrise de l’écriture. Voir par exemple Colette
Daiute,
Writing & Computers, Reading, Mass., Addison-Wesley 1985.
[8]
Une telle enquête avait été menée en 1990-1991 auprès de scripteurs professionnels, parmi lesquels quelques écrivains. Voir J.
Anis et J.-L.
Lebrave,
op. cit.