Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522164
16 pages

p. 25 à 39
doi: en cours

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n°196 2001/4

2001 Diogène

Liens entre l’organisation de la page et les arts de la mémoire

Mary J. Carruthers  [*] (Université de New York.)
Puisque le thème de ce numéro est le « retour vers le futur », et plus particulièrement la manière dont les formats de l’information avant l’âge de l’imprimerie anticipent et peut-être même suggèrent des principes d’organisation et des modèles cognitifs pour la « nouvelle » science de l’information, je vais traiter de la conception du stockage dans la mémoire, tel qu’il était enseigné et pratiqué au Moyen-Âge. Il est important de rappeler que « l’art de la mémoire » accompagnait chaque aspect de l’éducation dans l’ancien trivium, même si, selon les disciplines, certains aspects et capacités de la mémoire humaine étaient davantage mis en évidence. Ce qui est maintenant communément admis sous le terme d’« art de la mémoire », à savoir la recommandation de regrouper les images porteuses d’un « contenu » (imagines rerum) dans des scènes dramatiques conçues à l’intérieur d’un lieu (locus) mental (selon la description la plus complète donnée, au début du premier siècle avant J.-C., par la Rhétorique à Herennius), n’est pas une technique universelle, mais un instrument spécifique de la Rhétorique et, par-là, de la composition. Il existe aussi un « art de la mémoire » associé à la Dialectique – il s’agit du dispositif des « sujets » ou « lieux » (tópoi) de l’argument, du syllogisme et de l’enthymème rangés dans un schéma ordonné de « places » mentales spécifiques. Aristote a exposé ce schéma, comme une variété de l’art mnémonique, dans son traité Peri Tópoi, et, à son tour, il a été propagé plus tard à la fin de l’Antiquité et au Moyen-Âge par les travaux de Cicéron et Boèce.
Enfin, il y a un « art de la mémoire » associé à la Grammaire. Dans l’ordre effectif, celui dans lequel on apprend, c’est la fondation des deux autres, car la Grammaire est la fondation de la Dialectique et de la Rhétorique. Comme pour les deux autres, il repose sur des lieux, mais il est en rapport avec la mémorisation habituelle « par cÅ“ur » (comme nous disons maintenant) des textes culturels fondamentaux. Le principe est simple, et se trouve encore en usage parmi ceux qui pratiquent cet apprentissage. Un enfant « diviserait » d’abord un texte en morceaux faciles à mémoriser ou « unités » et puis placerait chaque « unité » dans un schéma ordonné où il serait « localisé » uniquement d’un point de vue mental. Tout dispositif de lieux régi par un ordre interne rigoureux peut servir, mais les plus simples, et les plus fréquemment utilisés, se basaient sur les nombres ou sur l’alphabet. J’évoquerai tout d’abord un traité du xiie siècle enseignant ce schéma de la « mémoire grammaticale ». Ensuite, je présenterai différents arrangements spatiaux conçus pour aider le travail cognitif des lecteurs ; on désignait au Moyen-Âge ce travail sous le terme général de memoria. Ainsi, « la mémoire » et « les arts de la mémoire », dans les siècles pré-modernes, ont compris un grand nombre d’activités cognitives, en particulier la mémoire, l’imagination et la réflexion. Il est important de garder ceci à l’esprit, car nous établissons aujourd’hui une distinction entre ces différentes facultés, mais ce serait un anachronisme de ma part de faire de même dans cette étude.
On trouve la description la plus complète du schéma numérique dans un texte de Hugues Saint Victor, virtuellement oublié par la recherche moderne, intitulé De Tribus Maximis Circumstantiis Gestorum. Hugues donne l’une des descriptions les plus complètes et les plus claires d’un système mnémonique. Sa méthode utilise des principes psychologiques similaires à ceux de la méthode des images, mais dans ce cas le système « d’arrière-plan » est régi par les nombres et les « images » sont de courts fragments de texte écrits dans des cases numérotées, comme dans une grille. Les images du texte écrit sont imprimées telles qu’elles apparaissent sur le codex particulier où elles ont été mémorisées pour la première fois, y compris avec leur position sur la page (recto, verso, haut, milieu, bas), les formes et les couleurs des lettres elles-mêmes et l’aspect de chaque page, y compris les marginalia et les enluminures, pour donner une image visuelle claire. Enfin, Hugues conseille que les conditions physiques de la mémorisation des matériaux originels soient également intégrées dans la mémoire de ces matériaux.
La préface a été composée vers 1130, et est adressée à de très jeunes étudiants commençant leur étude des Saintes écritures dans l’école de cathédrale de Saint Victor. Elle précède une Chronique de l’histoire biblique, disposée sous forme de colonnes (jusqu’à 70 pages in-folio dans les versions les plus complètes) de noms, dates et lieux que les étudiants devaient mémoriser comme une composante de base de leur éducation. Cette préface n’a pas été éditée depuis 1943 ; elle est conservée par 34 manuscrits, un nombre relativement modeste pour les Å“uvres de Hugues (à comparer avec son Å“uvre la plus répandue, le traité inscrit au curriculum intitulé Didascalicon, connu par 125 manuscrits). Presque tous les exemplaires du De tribus maximis circumstantiis ont été écrits au xiie et au xiiie siècles ; deux datent du xive siècle et un du xve. Parmi ceux dont la provenance est connue, le plus grand nombre provient des cloîtres. La plupart des manuscrits sont en français, comme on pouvait s’y attendre, y compris plusieurs de la bibliothèque de Saint Victor (aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France). Ainsi, l’évidence suggère que ce traité particulier n’était pas considéré comme suffisamment important ou original pour mériter une vaste diffusion, malgré la réputation de son auteur. En fait, il n’a jamais été très connu au-delà des murs de Saint Victor, puis il a sombré dans l’oubli au début du xive siècle, soit qu’il fût dépassé, soit qu’il fût inclus dans d’autres outils pédagogiques. Sa banalité même le rend cependant important pour ma réflexion.
Hugues décrit pour ses novices une méthode qui présente les principes de base de la mnémotechnique classique, comme nous les trouvons chez Aristote, l’auteur de la Rhétorique à Herennius, Cicéron et bien d’autres. On doit d’abord disposer d’un ordre de lieux (tópoi, loci) rigide et facile à retenir, avec un début bien défini. On place dans ce dispositif ordonné les éléments que l’on veut mémoriser et se rappeler. De même qu’un agent de change (nummularium) sépare et classe ses pièces de monnaie selon leur type dans sa bourse (sacculum, marsupium), de même le contenu du dépôt de sagesse (thesaurus, archa) qu’est la mémoire doit être classé selon un schéma bien défini et ordonné. Sans conservation dans la mémoire, dit Hugues, il n’y a ni apprentissage, ni sagesse. « Toute l’utilité de l’éducation ne consiste que dans sa mémorisation. » (In sola enim memoria omnis utilitas doctrinae consistit ; éd. Green, p. 490, lignes 39-40).
Hugues donne l’exemple de la mémorisation des psaumes. Il sont au nombre de 150 et pour les apprendre on doit d’abord construire une série de compartiments mentaux, numérotés à la suite de 1 à 150 ; autrement dit, un système rigide d’arrière-plans avec un point de départ bien défini. À chaque nombre sont attachés les tout premiers mots (l’incipit) de chaque psaume : ainsi lorsque le nombre « un » est visualisé, on visualise en même temps Beatus vir qui non abiit ; en voyant « XXII » on voit également le texte Dominus regit me et ainsi de suite. Dans le schéma d’Hugues les images sont les mots écrits tels qu’ils apparaissent réellement sur un manuscrit et le lieu est simplement un nombre. La différence de détail entre ce schéma et le schéma architectural dont on trouve la description fameuse dans la Rhétorique à Herennius (III. 16. 29-III. 19. 32) est moins importante que la profonde similitude psychologique des deux dispositifs : on utilise dans les deux cas un système d’arrière-plans consciemment construits et ordonnés de manière rigide, comme une grille qui est ensuite remplie par les imagines (des signes à efficacité mnémonique).
Hugues recommande d’utiliser cette même méthode de mise en ordre numérique pour apprendre les textes de chaque psaume. Sous le nombre 22 (par exemple), on visualise un ensemble subordonné de nombres, en commençant encore une fois par « un » et en procédant par ordre numérique croissant ; à ces nombres on attache le reste du texte, par petits fragments (versets), autant qu’il en faut pour venir à bout de la tâche. Le travail principal en vue de la remémoration est de construire une grille ordonnée de nombres que l’on puisse voir dans la mémoire. Ceci permet à quelqu’un « lorsqu’il est questionné, de répondre sans hésitation, soit dans l’ordre d’enchaînement normal, soit en sautant éventuellement par-dessus un ou plusieurs éléments, soit à l’envers et en récitant à rebours » tout ce qui peut se trouver dans le texte mémorisé dans sa globalité. Et ceci permet également de construire mentalement une concordance du texte, « en renforçant à souhait l’autorité d’un certain psaume » par des citations à partir d’une multitude d’autres textes apparentés.
De plus, ce schéma fonctionnera pour tout livre de la Bible (ou même pour tout autre texte, de ce point de vue). Un texte long doit toujours être divisé en segments courts, numérotés, puis mémorisés par petits bouts à la fois. Nous avons quelques indices sur ce que voulait dire exactement « court », grâce à la longueur des versets dans le format médiéval des psaumes et au nombre de mots compris dans les divisions des cola et commata. Évidemment, la longueur optimale varie légèrement d’une mémoire individuelle à l’autre, mais les textes médiévaux des psaumes contiennent en général plus de divisions de versets que les textes modernes. Le psaume 23, par exemple, comprend six versets dans la Revised English Bible de 1611, mais comporte 9 divisions dans le texte de « Paris » du xiiie siècle. Le plus long des textes est le premier, contenant 13 mots, à comparer avec la King James’s Bible qui contient 30 mots dans le quatrième verset et 22 dans le cinquième. Le nombre réduit de mots dans le format médiéval pourrait bien refléter les réalités psychologiques des limites relativement strictes de la mémoire à court terme, c’est-à-dire, de ce qui est appréhendé pendant un seul conspectus ou « regard » de mémorisation, pour utiliser la terminologie des artes de la mémoire. Il faut noter que les règles de formation de l’arrière-plan données dans la Rhétorique à Herennius sont régies par la nécessité pour la personne qui se souvient de voir ce qui s’y trouve d’un seul regard, clairement et sans confusion.
Tout texte d’une certaine longueur peut être traité comme s’il était composé de plusieurs textes courts :
Car la mémoire aime toujours [selon Hugues] les suites brèves et les nombres petits, et donc il est nécessaire, lorsque la suite de vos lectures s’allonge, de la diviser d’abord en quelques unités, afin que ce que la mémoire ne pourrait pas embrasser d’un seul coup puisse être compris au moins par le nombre.
C’est un conseil que Hugues a répété dans le Didascalicon. Dans ce traité, il exalte encore davantage la façon dont toute sagesse et les arts libéraux dépendent d’une mémoire bien organisée, une pratique malheureusement en déperdition de son temps, car les étudiants n’apprennent plus les bons automatismes :
Nous lisons que les hommes ont étudié les sept [arts] avec un tel zèle qu’ils avaient tout assimilé dans leur mémoire, de sorte que, par la suite, pour tout livre qu’ils avaient en main ou pour toutes les questions qui demandaient une solution ou une preuve, ils n’avaient pas à feuilleter les pages des livres à la recherche des règles et des raisons que les arts libéraux pourraient apporter pour résoudre un cas difficile, mais ils avaient déjà appris par cÅ“ur en une fois les points particuliers. De ce fait, il est certain qu’en ce temps-là il y avait un tel nombre de savants qu’ils ont écrit à eux seuls plus que ce que nous pouvons lire.
La préface d’Hugues témoigne du même mépris pour la méthode lourde, inefficace et hasardeuse qui consiste à tourner les pages d’un livre à la recherche du texte dont on a besoin. Pensez-vous, demande-t-il à ses garçons, que les gens voulant citer un psaume particulier tournent, à sa recherche, les pages d’un manuscrit ? « Trop grande serait la peine d’une telle tâche [1]. » Il est également frappant que Hugues fasse ici une corrélation exacte entre le volume stocké dans la mémoire d’un individu et le volume de composition écrite qu’il produit.
Mais le conseil le plus concret de Hugues dans le Didascalicon, une Å“uvre qui enseigne, comme son titre l’indique, les arts de lire, est de « recueillir » (colligere) pendant la lecture, « en réduisant à un plan bref et concis les choses qui ont été écrites ou discutées un peu longuement. » On retrouve ici le principe de la division nécessaire d’un long texte (prolixius), car, comme le dit Hugues, la mémoire est paresseuse et se complaît dans la concision [2]. Nous devons donc recueillir quelque chose de concis et de solide de tout ce que nous apprenons, pour pouvoir le sauvegarder dans le coffret de notre mémoire.
Il ne faudrait pas supposer que, selon Hugues, l’on ne devait retenir qu’un résumé compact de ce que l’on avait lu ; à ses yeux, il est nécessaire de briser la prolixité d’un long texte, en créant un certain nombre de segments courts et faciles à retenir qui peuvent être recueillis dans la mémoire. L’expression brevem … et compendiosam summam, « un résumé bref et concis, » peut sembler contradictoire, mais Hugues donne ici clairement le même conseil qu’il formule plus complètement dans la préface du Chronicon. Il conseille de mémoriser un résumé concis des segments courts du texte que l’on essaie de maîtriser ; autrement dit, c’est la méthode de l’érudit qui prend des notes, sauf que ces notes sont écrites dans la mémoire plutôt que sur des fiches. Il est bon de rappeler pour ceux qui pourraient prendre ce conseil comme relevant simplement de l’art du florilège, né du dégoût pour la connaissance globale d’un texte, que la prise de notes et une érudition sérieuse ne sont pas des activités incompatibles. À quel degré de « concision » pouvait se situer le résumé d’un texte dépendait de l’habileté et du talent de chaque lecteur individuel, et de l’importance qu’il accordait à un texte particulier.
Ce principe de regrouper ou de « recueillir » respecte les limites de la mémoire humaine à court terme. Alors que la capacité de stockage de la mémoire est virtuellement illimitée, le volume d’information sur lequel on peut se concentrer et qu’on peut saisir au même moment est strictement limité à un nombre d’unités compris entre 5 et 9 ; certains psychologues parlent de la loi « sept plus ou moins deux. » Ainsi l’un des principes fondamentaux pour accroître l’efficacité mnémonique (le souvenir) est d’organiser les éléments individuels d’information dans des unités plus riches en information par un processus de substitution qui comprime de grands volumes de matériaux à l’intérieur d’un seul marqueur. De cette façon, même si l’on est toujours dans l’impossibilité de se concentrer sur plus de 8-9 unités à la fois, chacune de ces unités peut être considérablement enrichie. Comme l’a écrit le psychologue George A. Miller (reprenant sans le savoir l’une des images favorites de Hugues de Saint Victor), si ma bourse ne peut contenir que six pièces, je pourrais avoir six pièces en cuivre ou six pièces en argent ; de la même façon, il est aussi facile de mémoriser une liste contenant un ensemble d’informations codées par des unités « riches », que d’en mémoriser une autre contenant des unités « pauvres », car le facteur limitatif est le nombre et non la nature des éléments. Miller décrit la « récolte » comme suit :
La matière est d’abord organisée en parties qui, après avoir été assemblées, peuvent être remplacées par d’autres symboles : des abréviations, des lettres initiales, des images schématiques, des noms ou tout ce que vous voulez, pour qu’enfin la portée totale de l’argument soit traduite dans un petit nombre de symboles pouvant tous être appréhendés en même temps.
C’est exactement ce que Hugues conseille de faire lorsqu’il utilise des coordonnées numériques comme substituts des versets d’un psaume ; la mémoire active se concentre d’abord sur le nombre, et puis cette « adresse » numérique conduit au texte qui y est « placé », lui-même composé de quelques mots à la fois, regroupés dans des phrases. Dans le processus de remémoration, on se concentre d’abord sur le signe le plus riche en information, par exemple : « Psaume 22 ». Ce signe remplace un ensemble de six sous-unités ou versets et l’on doit se concentrer ensuite sur un nombre parmi ceux-ci, « deux » par exemple. À son tour, ce nombre, en même temps « remplace » et « conduit » vers les mots In loco pascuae, ibi me collocavit. Super aquam refectionis, educavit me, regroupés dans quatre sous-unités syntaxiques ou « phrases ».
Grâce au processus de substitution qui crée des unités « riches », on peut sauter par-dessus une partie du texte, la réarranger, la recoller, ou se livrer à toute autre opération, par la simple manipulation mentale d’un petit nombre de chiffres, rappeler le second verset de chaque psaume, éventuellement, ou réciter une paire de psaumes en alternant les versets de l’un à l’autre, peut-être l’un en ordre ascendant et l’autre en ordre inverse. On peut se livrer aux jeux de salon les plus impressionnants (la pédagogie ancienne et médiévale les auraient appelés « exercices »), car on ne fait que compter quelques chiffres à la fois. On peut également tirer profit des capacités permises par ce dispositif dans un but sérieux, comme établir la concordance des textes sur un sujet particulier, comme Hugues le suggère dans sa préface, « en produisant leur nombre » (proferentes numerum), c’est-à-dire, en mémorisant seulement les coordonnées numériques conduisant vers un texte couvert par le mot-clé du sujet. Ces coordonnées peuvent alors déclencher le souvenir de chaque texte séparé.
Deux maîtres d’école romains du ive siècle, Consultus Fortunatianus et Julius Victor, définissent très clairement ces matières, et comme l’un et l’autre eurent une influence certaine à travers l’histoire de la pédagogie médiévale, il est bon de s’arrêter sur ce qu’ils avaient à dire. Pour Julius Victor, la mémoire en tant que sujet en rhétorique est surtout importante pour l’invention, la procédure qui consiste à trouver ses matériaux : « La mémoire est la perception sûre [littéralement « le fait d’accueillir ensemble »] dans l’âme des mots et des thèmes pour la composition ». Il cite Cicéron, De oratore I, 18 pour prouver que la mémoire est un trésor (« thesaurus ») de tout ce dont un orateur a besoin, un gardien sûr des mots (verba) et des sujets (res) requis pour penser et inventer. Il recommande en particulier, comme Cicéron, que l’on apprenne par cÅ“ur les meilleures compositions des orateurs, des historiens et d’autres, car on pourra alors disposer dans son esprit de modèles à imiter et de sources pour la substance et le style du discours.
La procédure de la composition dépend, selon Julius Victor, des opérations organiquement liées de la divisio et de la compositio. Comme Quintilien l’a également observé (Inst. orat. XI. 2. 36), celui qui « divise » correctement la structure de base d’un discours ne pourra jamais se tromper lorsqu’il le « compose » à nouveau. La « division » et la « composition » sont pensées comme des tâches définies et spécifiques, afin de se prémunir de l’erreur (défaillance de la mémoire) en imposant un ordre numérique (un, deux, trois, etc.).
Cette sécurité restera vraie non seulement lorsque l’on dispose les questions que l’on veut traiter, mais également lors de leur exposition même ; si le premier et le second élément, et ainsi de suite, sont correctement reliés, alors on se souviendra sûrement de tout le contenu qui suit. Un conseil similaire concernant les avantages d’une bonne division du thème en vue du sermon se trouve dans les arts médiévaux tardifs de la prédication. Divisio veut dire diviser un texte dans de courts segments pour la mémorisation, tandis que la compositio est le réassemblage des segments dans l’ordre, un, deux, trois et ainsi de suite. Comme l’a dit Aristote, on a besoin d’un point de départ, simplement un début marqué « un. » Par la division et la composition, on construit une série de séquences numérotées pour chaque texte que l’on mémorise, qu’il s’agisse d’une Å“uvre personnelle ou d’un morceau provenant d’un des grands stylistes du passé. Quintilien donne un conseil, par ailleurs énigmatique, aux orateurs (Inst. orat. X. 7. 7) : avoir toujours devant eux le modus et le finis de leur discours « et pour cela la division est absolument nécessaire ». Ce conseil devient plus clair lorsque l’on comprend divisio dans son contexte mnémonique. L’ordre des nombres introduit à la fois le modus ou « manière » et le finis ou « but » du discours ; cela permet la digression et toutes sortes d’improvisations, sans jamais perdre son fil, ni oublier ce qu’il reste encore à présenter ou les points principaux du discours.
L’exigence mnémonique d’un point de départ sûr donne également un contexte pratique à l’importance capitale accordée au titre des Å“uvres dans le commentaire médiéval, insistance qui peut nous paraître souvent étrange. Titulus est dérivé de « Titan », dit Rémi d’Auxerre (Commentaire sur Donat), parce qu’il est le « soleil » qui illumine la totalité du texte. Le titulus était une des « catégories » ou « circonstances » de base que chaque étudiant devait connaître au sujet d’une Å“uvre. D’un point de vue mnémonique, le « point de départ » d’un texte est son titre ; tout le reste à la fois dans le texte lui-même et dans le commentaire qui l’accompagnait devait être lié dans un ordre continu qui partait de ce point.
Le contemporain de Julius Victor, le professeur Fortunatianus, dit également que la meilleure procédure pour mémoriser est d’abord de diviser un long morceau en sections. Ensuite, nous mémorisons par une concentration continue et intense, et enfin nous ajoutons un morceau au suivant dans l’ordre numérique jusqu’à avoir appris le tout. « Qu’est-ce qui aide le plus la mémoire ? La division et la composition ; car c’est l’ordre qui assure le mieux la mémoire [3]. »
Les passages que nous trouvons difficiles à mémoriser doivent en plus être marqués avec des notae. Nous devons répéter souvent ce que nous avons appris et en transcrire des passages sur les tablettes de cire. Pour exercer nos mémoires, nous devrions commencer par mémoriser des poèmes, puis des discours, et ensuite des textes plus difficiles comme les écrits juridiques. La récitation à voix basse ou murmurée est également une technique très utile (voce modica et magis murmure). De même, nous retenons mieux et nous nous souvenons plus clairement de ce que nous avons appris pendant la nuit, lorsque les distractions sont moins nombreuses.
Une des distinctions les plus répandues et anciennes dans la mnémotechnique est celle de la mémoire des choses et de la mémoire des mots. La signification de la « mémoire des mots » est parfaitement claire, même pour nous : elle dénote la répétition mot à mot que nous identifions à la mémorisation. Ce qui constitue exactement la « mémoire des choses » est un peu moins évident. La distinction établie dans la Rhétorique à Herennius est probablement la plus claire parmi les définitions anciennes. Ainsi, la « mémoire des choses » signifie l’organisation des signes mémoriels au moyen d’une scène composite d’images mentales associées à divers mots-clés et sujets (maladie, poison, héritier, testament, témoins). La « mémoire des mots » impliquait également la construction d’images, mais en série, en suivant exactement l’agencement du texte original. Fortunatianus discute du moment où une méthode ou une autre doit être sélectionnée. Est-ce que nous devrions apprendre mot à mot (ad verbum) ? Seulement si le temps le permet ; mais si ce n’est pas le cas, nous devrions retenir seulement la substance (res) et l’exprimer avec nos propres mots plus tard, en fonction de l’occasion.
C’est une très mauvaise pratique de devoir nous excuser et de rafraîchir nos mémoires par un rappel ou en se référant à un livre. Si votre mémoire est faible ou qu’il y a peu de temps, ne vous attachez pas à un discours mot à mot extrait de la mémoire, car s’il vous arrive d’oublier un seul mot de la série, ceci conduira à une pause bizarre ou au silence. Ainsi, il vaut mieux se souvenir des choses (res) plutôt que des mots (verba), car on peut trouver les mots adaptés à la chose lorsque l’occasion le demande, sans courir le risque d’avoir besoin d’aide ou de tout oublier.
La mémorisation mot à mot d’une quantité de textes remarquables, littéraires et provenant des Écritures, a toujours été considérée également comme essentielle à l’éducation. Quintilien conseille l’acquisition d’une telle fondation mnémonique pendant les premières étapes de l’éducation. L’habitude de demander aux élèves de mémoriser chaque jour des exercices a perduré à travers le Moyen-Âge.
Mais même après avoir assimilé une grande quantité de textes, lorsqu’ils composaient des Å“uvres nouvelles, de nombreux écrivains ne faisaient que paraphraser les textes. Ils le faisaient même lorsque les manuscrits contenant les textes complets étaient à leur disposition. La raison est facile à trouver. Ils étaient en train de citer de mémoire, sententialiter, selon les choses (res) plutôt que mot à mot. Il faut bien se rendre compte qu’une telle altération peut provenir d’un choix conscient de la personne qui mémorise et écrit : elle ne reflète pas automatiquement une éducation insuffisante ou un « mauvais » manuscrit. Vu de cette façon, ce genre de modification est complètement neutre. Les chercheurs modernes tendent à supposer que l’exactitude de la reproduction résulte de l’accès continu aux textes écrits, et donc que le degré de dépendance d’un auteur par rapport à sa mémoire peut être évalué en proportion inverse à la fidélité de ses citations. Je pense que cette hypothèse est naïve. Il est clair, sur la base de ce que nous dit Fortunatianus, qu’il exhorte ses étudiants à mémoriser verbatim en premier lieu. Ce n’est que si l’on est pressé par le temps que la mémorisation ad res sera choisie (il est tout aussi clair que res peut se référer à tout, depuis le bref aphorisme jusqu’à tous les mots essentiels d’un texte).
La mémorisation ad res augmente considérablement l’efficacité du souvenir. George Miller a remarqué qu’une phrase hypothétique peut être considérée comme constituée de 100 lettres ou de 25 mots ou de 3 expressions ou d’une seule proposition. Si l’on considère une phrase comme une unique proposition, on sera évidemment mieux à même de la saisir efficacement et sûrement que si elle est vue comme la somme de 100 lettres. D’après Miller, « ce sont ces grandes unités subjectives, appelées librement idées, que nous devons prendre en compte pour déterminer la longueur psychologique de chaque texte. » C’est exactement ce que les écrivains antiques et médiévaux appelaient memoria rerum.
Pour démontrer comment cette « technique de la mémoire » fondamentale a persisté jusqu’à la dernière époque de l’éducation scolastique médiévale, je me tourne vers un « art de la prédication » scolastique. Le dominicain anglais du xive siècle Thomas Waleys, un savant scrupuleux et loin du style fleuri, met en garde contre la mémorisation par cÅ“ur de sa propre composition dans De modo componendi sermones (env. 1342), car : « Les mots s’échappent facilement de la mémoire, et à cause d’une action si banale, la mémoire de ce que l’on dit est perturbée, car les mots ont plus de mal que les concepts à tenir ensemble. Souvent, en oubliant une seule syllabe, on oublie tout. Ainsi, le prêcheur pourra se trouver confus car il s’était attaché à la forme des mots plus qu’à leur substance ».
Waleys déconseille de s’appuyer sur un style trop travaillé, qui rythme tout le sermon, ou sur des divisions trop nombreuses du texte, car ces manières engendrent également des erreurs de remémoration et donc mettent le prédicateur dans l’embarras. Il en est de même lorsque l’on cite trop d’autorités. L’oubli et l’embarras qui s’ensuit sont de la faute du prédicateur qui s’efforce d’exceller grâce à de purs artifices.
Pour se prémunir contre ces dangers qui guettent le prédicateur, on ne devrait pas mémoriser mot à mot, mais selon la « sententia » de ses autorités. En donnant ce conseil, Thomas Waleys veut dire que l’on doit se rappeler les mots les plus importants, sans se soucier du reste.
Et s’il se trouve chez ces autorités (c’est-à-dire dans les textes) des mots qui ont un poids particulier, on devrait s’efforcer surtout de les retenir et de les prononcer, en se souciant moins des autres. Et il est certainement vrai qu’il existe de nombreux textes des saints faisant autorité, qui à cause de leur longueur et de leur obscurité, seraient d’une meilleure et plus utile récitation d’après leur sens qu’en les reprenant mot à mot. Et comme une récitation mot à mot [par le prédicateur] peut arriver, lorsque le sens faisant autorité devient totalement obscur, sa signification peut être expliquée clairement par d’autres mots, car, lorsque l’auditoire ne comprend rien, la prédication ne porte aucun fruit.
Waleys fait plusieurs distinctions intéressantes dans cette section, en commençant par celle, élémentaire, entre sententialiter et verbaliter : une variation sur l’ancienne distinction entre la mémoire des choses et la mémoire des mots. Son conseil regarde la déclamation d’un sermon déjà composé ; le prêcheur devra retenir sa sentence et donner son sermon à l’aide de sa memoria (memoriter retinere et dicere). Cette procédure est préférée à la récitation par cÅ“ur pour des raisons à la fois de sécurité et d’élégance.
Sententialiter a une signification technique spécifique dans le contexte mnémonique : elle relie la valeur mnémonique des divisions des membres de la phrase marquées d’un signe dans le texte écrit avec le conseil de mémoriser « par les sententiae. » Une sententia n’était pas simplement une division de contenu impressionniste, mais, selon une définition bien connue d’Isidore de Séville, elle coïncide avec un colon ; c’est une unité sémantique cohérente, même si elle n’est pas complète ; un certain nombre de tels cola / sententiae compose la pensée complète qu’est le periodus.
Ainsi, se rappeler des textes sententialiter signifierait s’en souvenir par des morceaux équivalents à des divisions de membres de phrases. Les verbes retinere et dicere sont utilisés par Waleys avec l’adverbe sententialiter ; à l’opposé, le verbe recitare est utilisé avec verbaliter. Recitare est également le verbe utilisé pour les exercices des classes élémentaires, où les enfants entraînaient leurs mémoires d’abord par la répétition « mot à mot ».
Ce que dit ici Thomas Waleys correspond pour l’essentiel au conseil de Cicéron dans le De oratore et ailleurs : on prépare un discours que l’on doit prononcer en le mémorisant selon ses sujets et ses grandes parties, plus que mot à mot. Pour Thomas Waleys, le défaut d’un style de prédication trop ingénieux est que l’on peut littéralement s’y perdre, car on doit apprendre une composition ornée mot à mot, et que, par cette méthode, on risque de tout perdre par l’oubli d’une syllabe. Mais, Thomas Waleys est suffisamment clair, il n’y a pas de choix absolu entre sententialiter retinere et verbaliter recitare. Waleys dit que le prédicateur connaît ses textes mémorisés verbaliter, et puis les adapte selon l’occasion et les circonstances, en fonction de son auditoire ; dato quod verbaliter recitentur, « étant donné que les textes peuvent être récités mot à mot [par le prédicateur] ». Les prédicateurs pouvaient suivre ou non cette règle, mais il est significatif de constater que Waleys la considérait comme la norme. Fortunatianus a donné un conseil semblable : nous devons apprendre les textes mot à mot autant que possible, mais, aussi longtemps que nous faisons attention de transmettre la res de notre original, nous pouvons l’adapter à l’occasion dans nos propres mots, produisant ainsi une Å“uvre nouvelle qui nous est propre.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
 
Notes et légendes
 
 
L’édition du De tribus de Hugues de Saint Victor, que j’ai utilisée pour la traduction de ce texte, est due à William M. Green, dans le journal médiéviste Speculum 18 (1943), p. 484-493. L’ars praedicandi de Thomas Waleys est édité dans T. M. Charland, Artes praedicandi (Ottawa, 1936). Une édition du Didascalicon de Hugues de Saint Victor se trouve dans la Patrologia latina, vol. 176, mais la version donnée par C. H. Buttimer est meilleure (Washington, D.C., 1939). J’ai utilisé l’édition de l’Institutio oratoria de Quintilien réalisée par M. Winterbottom dans la collection Oxford Classical Texts (Oxford, 1970) et pour le De oratore de Cicéron, l’édition de A. S. Wilkins (Oxford, 1892). Toutes les éditions modernes de la Rhétorique à Herennius dérivent de celle de F. Marx pour la collection Teubner (Leipzig, 1923). Les éditions des rhétoriques de Fortunatianus et de Julius Victor se trouvent dans C. Halm, Rhetores latini minores (Leipzig, 1863).
L’essai de George A. Miller, « Le nombre magique sept, plus ou moins deux » est publié dans Psychological Review 63 (1956), p. 81-97.
Les illustrations qui suivent offrent deux exemples de l’aide apportée dans les manuscrits médiévaux pour différents types d’opérations cognitives, comme le fait de se familiariser avec des faits ou des routines élémentaires, l’étude approfondie d’importants corpus de textes et l’invention d’arguments logiques et de nouvelles compositions. Dans le cadre du trivium classique, ces tâches relèvent des champs de la grammaire, de la dialectique et de la rhétorique. Ces images ne sont qu’un petit échantillon de la richesse des manuscrits médiévaux dans ce domaine.
L’image 1 est une page extraite d’un manuscrit d’étude réalisé par Herbert de Bosham, un membre de la maison de Thomas à Becket. Il est disposé en doubles colonnes, avec le texte principal (Psaume 51) copié breviter ou « brièvement » en petits blocs, et les commentaires plus longs écrits tout autour. Ce manuscrit présente un commentaire abrégé provenant d’Augustin, Cassiodore et Jérôme, avec des gloses additionnelles et des représentations des auteurs des commentaires dans la marge près de leurs propres mots. Ici, « Augustin » tient une bannière portant l’inscription « Non ego », et une lance dirigée directement vers les mots de Cassiodore, avec qui il était en désaccord. Le commentaire n’était donc pas considéré seulement comme un processus cumulatif et harmonieux, mais il était aussi espace de débats pour les lecteurs de ce temps. Ce manuscrit date de la deuxième moitié du xiie siècle, peu de temps après les écrits de Hugues de Saint Victor.
Image 1 : Cambridge, Trinity College, MS. B. 5. 4., f. 134 v.Agrandir l'image Image 1 : Cambridge, Trinity College, MS. B. 5. 4....
L’image 2, intitulée « Le Chérubin », était l’une des images favorites des moines et des frères. Elle fut d’abord associée à un modèle de sermon composé à la fin du xiie siècle sous le titre « De sex aliis » (Au sujet des six ailes). Celui-ci se composait d’une section tirée d’une méditation composée bien antérieurement par Hugues de Saint Victor sur la vision de Dieu qu’eut le prophète Isaïe (Isaïe 6) et d’un plan de sujets et de textes suggérés pour les sermons sur le sacrement de la pénitence. Ce plan prend la forme des six ailes de l’ange, chacune portant le titre d’un sujet principal, et chaque plume de l’aile portant l’indication d’un sous-thème. L’ensemble offrait ainsi les thèmes principaux, avec la suggestion de quelques uns des matériaux pertinents, pour 30 sermons-méditations sur le sujet de la pénitence. Ce dispositif cognitif resta très populaire de la fin du xiie siècle au xviie siècle, en particulier dans les grands livres de prière conçus pour les maisons nobles (où vivaient de nombreux clercs, en exerçant les fonctions de chapelains et précepteurs) et dans des livres pour les prédicateurs qui avaient besoin de matériel pour leurs sermons. Cette image a été redessinée (un peu simplifiée et traduite du latin) d’après une version du xive siècle des « Six Ailes », dans un manuscrit de l’Abbaye de Kempen en Allemagne. Le manuscrit même se trouve actuellement à la Beinecke Library de l’Université de Yale.
Image 2 : Beinecke Library (Yale), MS. 416, f. 8Agrandir l'image Image 2 : Beinecke Library (Yale), MS. 416, f. 8
 
NOTES
 
[*]Mary J. Carruthers est professeur “ Erich Maria Remarque ” de littérature, doyenne des Humanités de l’Université de New York et directrice du Center for Research in the Middle Ages and the Renaissance. Historienne de rhétorique et de littérature médiévales, elle est l’auteur de The Book of Memory, 1990 et de The Craft of Thought, 1998, deux ouvrages qui sont sur le point d’être publiés en français.
[1]An putas eos, quociens aliquem psalmorum numero designare volebant, paginas replicasse, ut ibi a principio compotum ordientes scire possent quotus esset quisque psalmeorum? Nimis magnus fuisset labor iste in negotio tali (éd. Green, p. 489, ll. 42-44).
[2]Memoria hominis hebes est et brevitate gaudet (Didas III. 11; éd. Buttimer, p. 60, lignes 24-25).
[3]Quid vel maxime memoriam adiuvat? Divisio et conpositio: nam memoriam vehementer ordo servat.
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Image 1 : Cambridge, Trinity College, MS. B. 5. 4., f. 134 v.
Image 2 : Beinecke Library (Yale), MS. 416, f. 8