2001
Diogène
Introduction
Pourquoi des éclairages rétrospectifs ?
Jean-Gabriel Ganascia
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Jean-Louis Lebrave
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Aujourd’hui, avec la numérisation des textes, des sons et des images, et leur diffusion par le réseau Internet, nous disposons de nouveaux procédés d’accumulation des connaissances qui vont progressivement compléter, voire, peut-être, supplanter les anciens supports de nos mémoires, livres, disques en vinyle, photographies sur celluloïd… L’ampleur des changements s’annonce considérable. Et si, comme beaucoup le croient, les modes d’inscription matérielle de la pensée ont une incidence sur les modalités de son élaboration à travers les processus d’écriture et de lecture, on conçoit que les transformations actuelles puissent affecter profondément nos manières de penser. Nous avons réuni ici des spécialistes
[***] des anciens supports de nos mémoires – tablettes d’argile, rouleaux de papyrus, manuscrits d’auteurs… – et des hommes de l’âge électronique – concepteurs d’interfaces homme-machine, de mémoire d’entreprises, d’hypermédias, d’agents intelligents, etc. – afin d’éclairer le présent par un regard rétrospectif sur les technologies intellectuelles du passé.
Grâce à cet éclairage, nous croyons être en mesure d’identifier les continuités, de pointer les ruptures et de mesurer l’étendue des évolutions actuelles. Nous avons d’abord voulu confronter des modes et des supports de mémorisation anciens (arts de la mémoire, typographie, bibliothèque…) avec des techniques contemporaines (hypertextes, multimédia…) en essayant d’apprécier l’évolution concomitante des activités de scribe, d’auteur, d’éditeur et de lecteur. Au-delà d’une simple présentation érudite, ce rapprochement du très ancien et du moderne, voire du “ postmoderne ” doit, selon nous, permettre d’apprécier l’ampleur des bouleversements en cours.
Un constat initial s’impose : qu’ils se présentent comme favorables ou, au contraire, critiques, bien des propos relatifs aux nouvelles technologies de l’information et de la communication se contentent d’énoncer bien haut des opinions tranchées, sans se fonder sur des arguments tangibles. Or, les discours convenus et les lieux communs sur la révolution de l’Internet, la disparition du livre ou la “ graphosphère ” ne résistent pas à une analyse de détail. De même, tous les rapprochements hâtifs, qui voient dans les mutations actuelles un équivalent de la naissance de l’écriture ou des débuts de l’imprimerie, apparaissent loin du compte.
Les spécialistes des études sur les hypertextes (Hypertext Studies) font des néo-structuralistes français les précurseurs des bouleversements à venir : Michel Foucault annonce la mort de l’auteur, Roland Barthes préconise un éclatement du texte en lexies, Jacques Derrida souhaite rompre avec la disposition classique du texte dans la page et la linéarité qu’elle impose… De même, le texte fluide disponible à tous moments sur le réseau autoriserait une pluralité de parcours de lectures échappant pour la plupart à la volonté du ou des auteurs.
Or, Jean-Gabriel Ganascia montre que cette proximité entre les penseurs français du “ sur-texte ” et les théoriciens de l’“ hypertextualité ” se construit sur un malentendu : à la “ sur-lecture ” des premiers, qui enrichit les textes, correspond une “ sous-lecture ” des seconds, c’est-à-dire une pré-digestion qui en facilite l’assimilation. Pour éviter de reconduire de telles méprises, nous avons choisi d’enraciner la réflexion sur des expériences concrètes et sur une connaissance de l’histoire des supports. C’est cette exigence qui a présidé à l’organisation de ce numéro de la revue Diogène.
Les trois lieux communs énoncés plus haut, à savoir l’éclatement du texte, la mort de l’auteur et l’abandon de la linéarité, sonnent comme autant de coups de clairon de la modernité. En quoi cette sonnerie de fanfare garantit-elle l’originalité de notre monde ? Lorsque nous approfondissons ces lieux communs, et que nous les examinons à la lumière de données historiques, nous voyons resurgir des proximités avec des pratiques, des procédés et des interrogations bien antérieurs.
Un lien consubstantiel relie-t-il toute écriture à une parole ? Si tel était le cas, l’apparition de l’hypertexte, qui s’annonce comme extension et extériorisation de notre mémoire, marquerait une rupture : l’écriture n’y transcrit plus la voix ; elle relie entre eux des morceaux de savoir. Toute lecture s’y fait parcours, plus ou moins aventureux, entre bribes de connaissances. Toute lecture d’un hypertexte établit des liens nouveaux entre des savoirs. L’étymologie qui dérive “ lire ” de legere en latin (rassembler en français) s’y trouve étrangement confortée. Or, le souci d’extériorisation de notre mémoire qui se manifeste ici n’est pas nouveau, pas plus que la distance mise entre l’écrit et l’oral.
Après avoir rappelé la place que prenaient les arts de la mémoire dans la formation intellectuelle des clercs au Moyen-Âge, Mary Carruthers montre comment ceux-ci exercèrent une influence sur l’organisation spatiale du texte dans la page, avant l’invention de l’imprimerie. Dans ce cas, l’écrit ne se contente pas d’enregistrer une parole et de suivre fidèlement le flux continu du discours articulé : la disposition rompt avec le fil unidimensionnel de l’oral pour faciliter les opérations mentales de mémorisation. Et, cet éclatement du texte pratiqué par les clercs médiévaux annonce l’éclatement du texte dans l’hypertexte contemporain.
Sans quitter le Moyen-Âge, Elena Llamas Pombo aborde la construction visuelle de la parole dans le livre médiéval en s’attachant à décrire l’apparition progressive des marques d’oralité et d’intelligibilité que sont les séparations entre les mots et les signes de ponctuation. Notons que cette transformation s’opère au moment où la lecture devient silencieuse et où la compréhension des textes ne passe plus obligatoirement par leur prononciation. L’absence de marquage visible de la parole rendait la vocalisation nécessaire, leur présence nous en affranchit ; dans tous les cas, un écart entre la parole et l’écrit se manifeste.
Au-delà des textes et de leur éclatement, il y a leur regroupement en livres, en rouleaux, en volumes et leur rassemblement dans un édifice unique. Christian Jacob tente de retrouver le sens premier de ces grandes accumulations. Il nous fait parcourir la grande bibliothèque d’Alexandrie ; il nous dépeint les rouleaux, la forme des casiers, la disposition des allées et l’organisation du catalogue, en soulignant la proximité de la carte, vision abrégée de la totalité de l’espace connu, et de cette bibliothèque qui donne un aperçu sur l’ensemble du savoir. Là encore, les écrits accumulés ne reproduisent pas une parole, même polyphonique ; ils consignent des connaissances en vue de constituer une mémoire.
Puisque l’hypertexte modifie l’accès au texte, sans égard à un ordre de lecture préétabli, sa fonction se distingue de celle du rouleau originaire, conçu pour être lu en continu, du début à la fin. Il appelle au furetage et au vagabondage. Les textes qu’il contient relèvent désormais de principes d’organisation tout différents de ceux du livre. Le support modifie donc la lecture. En conséquence, la fonction de l’éditeur, de cet intermédiaire qui réunit des écrits et qui dessine pour le lecteur l’architecture des ouvrages se modifie. Bien évidemment, les motivations diffèrent. Les techniques nouvelles offrent de multiples possibilités : elles aident des communautés de lecteurs ou de chercheurs à se constituer autour de textes ; elles autorisent des formes d’édition originales, que la page imprimée empêchait ; enfin, elles donnent plus à lire, plus facilement.
Paolo D’Iorio décrit une tentative de coordination des activités d’une communauté de chercheurs autour d’un site appelé, de façon évocatrice, HyperNietzsche. C’est une véritable bibliothèque virtuelle qui se constitue là, sous forme électronique. Accessible de n’importe quel point du monde, elle rassemble les Å“uvres de Nietzsche, les différentes éditions, les manuscrits aussi, et, surtout, l’environnement de l’Å“uvre, les archives, les opéras de Wagner, les commentaires critiques et érudits sur le philosophe, etc. C’est un lieu de conservation autour duquel les chercheurs sont appelés à graviter. Outre la disponibilité des sources et des travaux de leurs pairs, les scientifiques trouveront là l’occasion de confronter incessamment sources et interprétations, et ainsi de pratiquer une philologie, dont les principes avaient été posés depuis longtemps, mais que des obstacles d’ordre matériel rendaient vaine.
Toujours dans cet ordre d’idées, Aurèle Crasson présente un dossier génétique hypermédia rassemblant tout l’avant-texte, avec toutes les ébauches, tous les errements, toutes les ratures, tous les brouillons et tous les manuscrits d’une Å“uvre d’Edmond Jabès. Là encore, les sources accessibles et disponibles instantanément peuvent être juxtaposées et comparées, ce qui facilite grandement le travail du critique, en particulier du généticien. Bref, grâce aux possibilités ouvertes, de nouvelles modalités d’interprétation des textes devraient voir le jour et s’épanouir.
S’ils stimulent les chercheurs, rien ne nous garantit la viabilité économique de tels projets éditoriaux. Bien au contraire, après des annonces fracassantes et des promesses insensées, des projets d’édition électronique ferment leurs portes, du moins provisoirement. Jean-Michel Ollé et Jean-Pierre Sakoun en témoignent ; ils en profitent pour dresser un inventaire et réfléchir aux remises en cause et aux évolutions que subiront nécessairement les métiers du livre.
Qui écrit : auteurs ou producteurs ?
La dernière question posée ici tient non plus à la lecture, à la réception des Å“uvres, mais à leur production : qui écrit ? Et, comment ? La mort de l’auteur annoncée par Michel Foucault y renvoie ; la production industrielle de savoirs et de textes aussi. Voici, comme dressé en épitaphe, un résumé de la vie du présumé défunt, depuis sa naissance, jusqu’à sa reconnaissance juridique. Mais est-il vraiment mort ?
Remontant aux origines de l’écriture en Mésopotamie, Jean-Jacques Glassner évoque les premiers individus qui, issus des castes de scribes, se distinguent et peuvent donc se considérer, au sens moderne, comme des auteurs. La qualité de leurs écrits en fait des personnages singuliers ; leurs ouvrages ne sont plus anonymes, mais signés. Nous assistons là, dès l’apparition de l’écriture, à la naissance de la catégorie d’écrivain, même si ces scribes inspirés se contentent de consigner par écrit une révélation.
Après avoir fréquenté un instant ces écrivains de la haute Antiquité et avoir souligné la dissociation du scripteur, qui écrit sur des tablettes de cire ou d’argile, et de l’auteur, Florence-Marie Piriou nous invite à examiner le statut juridique de l’auteur moderne, tel qu’il s’établit au xviiie siècle. Elle expose la différence entre la notion américaine de “ copyright ”, cessible à un tiers, et la conception française du droit moral, incessible et imprescriptible par essence. Elle montre ensuite comment la pratique d’Internet remet en cause ce droit inaliénable de l’auteur sur ses Å“uvres puisqu’elle ne respecte pas la mise en page originale et qu’elle autorise toutes sortes de prélèvements, de copies, de coupures ou de diffusions.
Une fois explorées les anciennes pratiques, une fois évoqués les hommes, auteurs ou éditeurs, qui faisaient les livres, une fois que nous avons décrit les nouvelles formes que prend la publication des Å“uvres, Guy Boy nous fait visiter quelques-uns de ces antres obscurs où se fabrique le progrès. Concepteur d’interfaces et de systèmes d’information, cogniticien spécialiste des “ facteurs humains ”, il parle d’un auteur nouveau : l’ingénieur. Ce technicien contemporain se double d’un homme d’action et d’un écrivain qui rédige lui-même la chronique de ses propres faits dans un cahier de laboratoire électronique. Ses conceptions, ses décisions, ses ébauches, ses hésitations doivent toutes être mentionnées dans des mémoires externes, en sorte qu’on puisse les retrouver dix, vingt ou trente ans plus tard lorsque, devenus obsolescents, les équipements d’un avion ou d’une fusée devront être changés. L’hypertexte stocke alors les traces de conception d’une Å“uvre technique de la même façon qu’il stockait le dossier génétique d’une Å“uvre littéraire.
Jean-Louis Lebrave, spécialiste de critique génétique et, à ce titre, familier des brouillons d’écrivains, a depuis longtemps tenté de reconstituer le travail d’élaboration des Å“uvres littéraires du passé, à travers son inscription dans les traces matérielles des brouillons. En guise de conclusion, il évoque ici une enquête en cours sur les pratiques de l’écrivain contemporain, et sur les transformations qu’elles subissent du fait de l’apparition dans son atelier de nouveaux outils électroniques. Bref, si l’ordinateur, le traitement de textes, les correcteurs orthographiques et grammaticaux, les dictionnaires électroniques modifient considérablement l’environnement cognitif de l’écriture, quelles incidences exactes ont-ils sur les Å“uvres ? Seule une évaluation précise des transformations du travail de l’écrivain permettra de le mesurer.
La rédaction de la revue Diogène remercie très vivement ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro d’une manière ou d’une autre : Frances Albernaz, Daniel Arapu, Dominique Arnouil, Aimée Catherine Deloche, Christian Jacob, Pierrette Friedman, Elvina Russo, et bien sûr, encore et toujours, Emo Lessi.
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Jean-Gabriel
Ganascia, suite à des études de physique et de philosophie, s’est spécialisé en intelligence artificielle avant de devenir professeur d’informatique à l’Université Pierre et Marie Curie et chercheur au LIP6 (Laboratoire d’Informatique de Paris 6). Ses travaux actuels portent sur la fouille de données et sur la reconstruction rationnelle de processus de découverte scientifique au moyen d’ordinateurs. Il a aussi été chargé de mission à la direction du CNRS avant de diriger le Programme de Recherches Coordonnées “ Sciences Cognitives ” et d’animer le Groupement d’Intérêt Scientifique “ Sciences de la cognition ”. Outre ses articles à caractère purement scientifique, il a publié
L’âme machine, 1990 ;
L’intelligence artificielle, 1993 ;
Les sciences cognitives, 1996 ;
Le petit trésor de l’informatique et des sciences de l’information, 1998 ; et
2001, l’odyssée de l’esprit, 1999.
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Jean-Louis
Lebrave : ancien élève de l’École Normale Supérieure. Spécialiste de critique génétique, directeur de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM-CNRS), il a publié des travaux sur les manuscrits de Heine (1987), sur les manuscrits de Proust (
Proust à la lettre, en collaboration avec A.
Grésillon et C.
Viollet, 1990) et de Flaubert (“ Ruminer Hérodias ”, en collaboration avec A.
Grésillon et C.
Fuchs, dans D.
Ferrer et J.-L.
Lebrave,
L’écriture et ses doubles, 1991) et sur la théorie génétique (“ La critique génétique : une nouvelle discipline ou un avatar de la philologie ? ”,
Genesis n° 1, 1992). Il s’est intéressé en outre à l’hypertexte (“ Hypertextes – Mémoire – Écriture ”,
Genesis n° 5, 1994) et à son utilisation dans l’édition savante (“ L’hypertexte et l’édition génétique ”, dans N. Ferrand (éd.),
Banques de données et hypertextes pour l’étude du roman, 1997. Il a enfin édité avec J.
Anis un ouvrage sur le texte et l’ordinateur,
Texte et ordinateur : les mutations du lire-écrire, 1991.
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L’élaboration de ce numéro prolonge un travail suivi et mûri pendant plusieurs années. La fondation des Treilles nous a encouragés à le poursuivre ; elle nous a permis de nous réunir deux fois, en avril 1999 et en mai 2000, à Tourtour, dans le Var. Sans son concours, sans le calme et la sérénité qu’elle nous a procuré au cours de nos deux séjours, il n’aurait pas été possible de le mener à bien.Nous tenons aussi à remercier Christian Jacob, qui nous a considérablement aidés au cours de la réalisation de ce numéro, à la fois pendant sa préparation, par ses conseils judicieux, et ensuite, lors de la phase éditoriale, grâce aux nombreuses relectures qu’il a faites.