Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522164
16 pages

p. 40 à 52
doi: en cours

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n°196 2001/4

2001 Diogène

La construction visuelle de la parole dans le livre médiéval

Elena Llamas Pombo  [*] (Université de Salamanque.)
Les liens qui relient la nature des supports aux modes d’accès et aux objets de connaissance, rapports entre formes et contenus, sont un large continuum dont la concaténation de faits requiert une étude transdisciplinaire [1].
Les tentatives de discernement de ces liens semblent porter, de nos jours, sur deux noyaux de corrélations, qui ont été analysés dans l’optique de différentes disciplines.
Sur le premier plan de corrélations, s’inscrit la filiation entre les caractéristiques matérielles des supports et les modalités d’accès à leurs contenus ; dans ce domaine des technologies culturelles, l’histoire du langage verbal est jalonnée par « l’invention » de l’écriture et ses différents systèmes, par chacune des transformations du manuscrit, puis de l’imprimé, et enfin par la communication électronique. Dans l’étude de cette première filiation, l’histoire, la psychologie et la physiologie de la lecture mettent en rapport plusieurs paramètres : d’une part, le système de signes et d’espaces d’organisation du code écrit ; d’autre part, les modalités d’appropriation de ce code par le lecteur (lecture vocale ou seulement visuelle), la linéarité ou la liberté de sélection des contenus, le degré de vitesse, la quantité d’information, les habitudes de mémorisation, etc.
À un deuxième niveau de corrélations, l’anthropologie s’interroge sur les différences entre modes de pensée qu’impliquent les conditions de production et de reproduction de la pensée ; elle associe lesdites modalités de lecture et d’accès au langage verbal aux capacités cognitives de l’individu et aux manières de concevoir la réalité ; elle fait également une approche des intéractions symboliques entre technologies et culture.
L’histoire des textes et la philologie médiévale – stimulées par les changements technologiques du présent et influencées par les enquêtes anthropologiques sur les implications de l’oralité et l’écriture dans des cultures lointaines – ont renouvelé, dans les deux dernières décennies, un double intérêt : d’une part, pour la spécificité de la littérature orale ; et d’autre part, pour la relation entre l’évolution de l’écriture et les différentes modalités de la lecture que l’homme occidental a connues depuis l’Antiquité.
Nous porterons ici notre attention sur le livre médiéval et, en particulier, sur le premier niveau de liens mentionné plus haut. Les données matérielles que nous interrogerons sont les signes non alphabétiques, à savoir le blanc, la ponctuation et les autres signes auxiliaires : trois modestes accidents qui constituent les différents ancrages de l’écriture alphabétique dans l’espace de la page.
L’étude du processus de lecture à travers l’observation de la nature des signes graphiques implique un présupposé méthodologique : la conviction de pouvoir mener à bien des recherches par déduction, puisqu’il existe des corrélations directes entre traditions d’écriture et modalités de lecture.
Ce présupposé risquerait de favoriser la pratique d’une certaine « archéologie » fantaisiste de la parole, en vertu de laquelle nous pourrions édifier une histoire qui ne serait pas véritablement inscrite dans les textes du passé. La page antique ou médiévale garde-t-elle encore des traces concernant la manière de lire des anciens ? Reste-t-il des vestiges de leur activité oculaire ou vocale ? La réponse à ces questions exige prudence. Il s’avère cependant que, depuis l’Antiquité, certains grammairiens, traducteurs et écrivains nous ont transmis maints témoignages sur la corrélation qu’ils ont perçue entre formes d’écriture et maîtrise dans l’art de la lecture.
Tout en rappelant ces témoignages, nous tenterons d’illustrer l’hypothèse qui rattache l’écriture alphabétique dépourvue de signes auxiliaires aux pratiques de lecture oralisée en tant qu’activité vocale motrice. Un tel postulat nous conduit à découvrir que la lecture silencieuse, rapide et individuelle est un acquis de notre civilisation, redevable au développement d’un véritable système de signes graphiques, parmi lesquels le blanc, l’espace en lui-même, est un signe de premier ordre.
 
L’espace blanc
 
 
Dans la culture de l’Antiquité latine, la lecture était caractérisée par deux traits : on la concevait comme lecture expressive à haute voix, cependant qu’elle était fondée sur une notation graphique réduite, sur une écriture alphabétique où les mots étaient séparés par un point ou un espace blanc, ou bien accolés entre eux, comme la scriptura continua que les Grecs avaient maintenu à toutes les époques (Desbordes 1990, p. 227).
Certains textes théoriques latins traitent les problèmes de lecture que cette scriptio continua entraînait. La lecture fluide d’un texte jamais lu auparavant était difficile, car le lecteur devait d’abord déchiffrer l’écrit avant de procéder à la réalisation vocale des énoncés. Cette prononciation était assistée par le souvenir du texte, lorsque le lecteur le connaissait déjà. Les Latins suivaient un entraînement à la lecture rapide ; cet exercice faisait partie des enseignements du grammairien.
Quintilien (ier s.), par exemple, dans l’Institutio Oratoria, donne les préceptes classiques pour une acquisition correcte de la lecture, comme base éducative de l’orateur : Superest lectio : in qua puer ut sciat ubi suspendere spiritum debeat, quo loco uersum distinguere (Liber I, 8, 1). « C’est par la pratique de la lecture que l’enfant apprendra où il faut reprendre haleine, à quel endroit il doit séparer chaque vers ». L’expression uersum distinguere, – qui signifie « couper la ligne » s’il s’agit d’un texte en prose, ou encore « séparer le vers » s’il s’agit d’un poème –, implique que le texte écrit servant à l’enseignement de la lecture ne contenait ni hiérarchisation, ni séparation des unités du discours.
La scriptura continua – qui de fait ne faisait que noter le flux continu des mots dans la parole orale – exigeait davantage de temps de déchiffrement que ne nous l’exige aujourd’hui notre écriture ; en outre, elle demandait une lecture vocalisée, une prononciation à haute voix. Ces conséquences de la technique de notation sur la physiologie de la lecture ont été amplement analysées par Paul Saenger (1997), à partir des écrits de l’Antiquité latine et du Moyen-Âge. Cet auteur a examiné un phénomène récurrent dans les modalités de lecture de l’Occident européen et de plusieurs autres civilisations : la corrélation entre la tendance à une lecture vocalisée et le seuil de durée de l’activité cognitive nécessaire pour accéder aux mots. Autrement dit, lorsqu’un lecteur ne distingue pas, au premier coup d’Å“il, les frontières entre les mots, cette opacité a deux conséquences : elle retarde la lecture et favorise l’activité vocale. Dans la mesure où l’écrit est compact et dépourvu de « signes de distinction », le temps de déchiffrage est majeur et le décodage tend à s’appuyer sur une vocalisation.
Si nous essayons nous-mêmes, lecteurs silencieux et exercés, de lire pour la première fois un fragment de texte écrit en lettres capitales où les mots sont accolés, nous nous surprendrons très souvent nous-mêmes, sinon en train de vocaliser, du moins, en train de subvocaliser, à la recherche d’unités syntaxiques pourvues de sens. Poètes et romanciers contemporains savent exploiter cette contrainte lorsque, en éditant volontairement des textes non ponctués, ils prétendent attirer l’attention des lecteurs : la lecture demande une certaine prononciation du texte, même si elle est intérieure et silencieuse, devenant ainsi plus active et plus pausée, car elle exige une participation et une activité individuelle supplémentaire de distinction d’unités. C’est le lecteur qui contribue à la pleine actualisation linguistique du texte.
Pour Saenger, la lecture ancienne à haute voix et en public, ou encore chuchotée dans l’intimité, était une habitude et une exigence de la nature graphique compacte de la scriptio continua ; corrélativement, l’histoire des transformations qu’a subies le format des écrits occidentaux est parallèle à l’évolution des processus neurophysiologiques de lecture, c’est-à-dire des capacités de décodage.
La séparation des mots par des points, que nous pouvons encore voir sur les inscriptions des églises, a disparu des livres, des documents et des inscriptions latines avant la fin du iie siècle de notre ère. Au vie siècle, tous les manuscrits étaient encore copiés en scriptura continua et ce ne fut qu’entre le vie et le xiiie siècle que la séparation des mots fut progressivement introduite dans tous les manuscrits latins. Entre le vie et le viie siècle, les moines irlandais commencèrent à introduire l’espace blanc comme une aide à la lecture, étant donné que leur langue maternelle était sans rapport avec les langues romanes et que, par conséquent, la compréhension des textes latins leur était moins aisée que pour les locuteurs des langues néo-latines.
Cette pratique anglo-saxonne, répandue à partir du xe siècle sur le Continent, eut une importance capitale. La séparation des mots cessa d’être une fonction cognitive du lecteur et devint une activité analytique et scripturaire du copiste. Cette signalisation de l’écriture alphabétique libéra les facultés intellectuelles du lecteur, favorisant ainsi la lecture silencieuse et, par là-même, la rapidité de lecture car, bien évidemment, les yeux lisent plus rapidement que les cordes vocales.
On peut dès lors se poser la question : en quoi consiste, du point de vue linguistique, cette avancée dans les technologies de conservation matérielle de la parole ?
Dans sa matérialité vocale, la parole humaine est un continuum sonore, à l’intérieur de chaque syntagme ou de chaque phrase prononcée après la pause respiratoire. La voix émet un flux continu de mots ; en revanche, la langue – en termes saussuriens – est un système discret d’unités discontinues et de structures syntaxiques hiérarchisées.
L’emploi de points ou d’espaces blancs pour isoler des unités distinctes, les mots, a constitué une analyse de la première articulation du système abstrait qu’est la langue. L’écriture qui comporte une séparation des mots n’est pas seulement une reproduction ou un « enregistrement » graphique de la parole orale. Comme l’affirme le linguiste français Claude Hagège (1986, p. 102), « l’écriture est une analyse linguistique à des degrés divers de conscience ».
C’est au premier niveau de concaténations – auquel nous faisions référence plus haut – qu’il faut situer les conséquences de la séparation des mots dans la pratique rapide et silencieuse de la lecture. Quant au second niveau d’implications, la question est de savoir dans quelle mesure cette modalité de lecture est à la base de certains changements de mentalité.
L’anthropologie contemporaine a mesuré l’interdepéndance des moyens et des modes de pensée. Jack Goody (1977), par exemple, a étudié les cultures orales actuelles et la naissance des cultures écrites en Mésopotamie et en Égypte. Il a montré comment l’écriture ne fait pas que reproduire le flux de la parole, mais permet aussi d’en faire la dissection. Le texte écrit est par lui-même générateur d’une conscience plus aigüe des structures du langage, aussi bien syntaxiques que sémantiques, c’est-à-dire de celles de la grammaire comme de celles des systèmes catégoriels.
Certaines données de l’ouvrage de Goody au sujet de la naissance de la culture écrite ont très probablement été dépassées par des recherches plus récentes sur l’histoire de l’écriture. Néanmoins, son argument de base demeure présent et ancré dans les fondements de la recherche sur l’écriture de toute époque, car il a su sonder jusqu’à quel point l’écriture permet une décontextualisation du savoir qui entraîne une capacité d’abstraction et d’analyse que les cultures orales ne favorisent pas.
Nous reviendrons plus loin sur ces implications dans le cadre de la culture du livre médiéval, après avoir parcouru d’autres chapitres sur l’histoire de l’écriture.
 
La ligne
 
 
Les savants qui se sont occupés de la transmission correcte et exacte des textes du passé ont montré un intérêt très particulier pour les rapports entre techniques d’écriture et maîtrise de la lecture. Un témoignage célèbre est celui de saint Jérôme. Même si, à son époque, la charge de lecteur avait le statut d’un ordre ecclésiastique, dans la pratique, les lecteurs du ve siècle n’étaient pas toujours bien instruits dans les distinctions grammaticales que les latins avaient établies pour contribuer à une correcte lecture orale des textes.
Pour remédier à cette situation, saint Jérôme réinstaura, pour la transcription de la Bible, un système d’écriture que les Latins avaient déjà employé : l’écriture per cola et commata, qui s’opposait à l’écriture des textes en lignes ininterrompues. Ce procédé de copie consistait à diviser les parties de l’énoncé en « membres » ou unités syntaxiques. Chaque « membre » ne devait occuper qu’une ligne et les Écritures devaient être copiées en colonnes et divisées en chapitres et en versets.
Cette « aération » de la page et cette exploitation du blanc devait améliorer la lecture à haute voix : quia per cola scriptus et commata manifestiorem legentibus sensum tribuit, « les écrits établis per cola et commata auront un sens plus clair pour les lecteurs » (Praefatio in Ezechielem).
Rendre le sens plus « évident », plus « manifeste », à travers la coupure appropriée des unités syntaxiques, ceci est une démarche qui s’inscrit dans l’histoire de la corrélation établie par Paul Saenger. L’isolement de l’unité de syntaxe consiste en une distribution particulière de l’espace graphique ; ainsi, si nous définissons ce procédé en termes de formule, nous pouvons affirmer que, plus l’espace blanc est adapté aux unités de la langue – les mots ou les parties de la phrase –, moins il faudra de temps pour les repérer et la lecture n’en sera que mieux réalisée.
Il semble évident que si, sur l’espace de la page, le lecteur ne distingue pas le lieu où il doit terminer une phrase et maintenir une intonation, sa prononciation sera dubitative et peu appropriée, ce qui nuira fortement au sens des énoncés. Les travaux expérimentaux en psycholinguistique sur les rendements de ce qui est lu, dit et écrit montrent que « les sujets lisant vite retiennent mieux que les sujets lents », c’est-à-dire qu’il existe un rapport incontestable entre la lecture, la vitesse et la mémoire (Richaudeau 1969, p. 52). On observe donc une corrélation positive entre la vitesse de lecture, orale ou silencieuse, et l’empan de mémoire immédiate chez les individus alphabétisés contemporains.
Il faut admettre que les résultats des recherches sur la lecture, actuelle ou passée, peuvent varier selon les auteurs des enquêtes ou des hypothèses ; or, l’ensemble de ces travaux met en évidence les rapports entre l’organisation des signes graphiques et le degré de compréhension et de mémorisation des contenus.
 
La ponctuation
 
 
À côté de l’espace blanc, la ponctuation constitue l’ensemble des signes d’aide à la lecture, dans les systèmes d’écriture des langues modernes.
Les Latins appelaient distinctiones les signes de ponctuation qu’ils avaient hérités des Grecs, étant donné qu’ils accomplissaient un rôle de signalisation et de visualisation graphique des distinctions d’ordre grammatical. Ils employaient un point, qui pouvait être situé à trois hauteurs différentes de la ligne, pour marquer trois types de pauses : brève, moyenne ou forte.
Au Moyen-Âge, malgré la conservation de nombreux textes théoriques de l’Antiquité sur la ponctuation, le système latin fut négligé dans la copie des premiers textes écrits en langue romane. La première littérature, composée en vers et destinée, non pas à une lecture silencieuse privée, mais à la récitation ou au chant publics, nous est parvenue dans des copies contenant à peine de signes de ponctuation. La Cantilène de sainte Eulalie, composée et copiée vers 880 dans le plus ancien manuscrit conservé en langue française, ou bien encore le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland, du début du xiie siècle, nous présentent des textes où la seule ponctuation employée est un point placé à la fin de chaque vers. Si nous comparons ces manuscrits avec les textes édités par les philologues, nous constatons que ceux-ci ajoutent toute une série de signes de ponctuation qui n’existaient pas à l’intérieur du vers original et qui sont là pour servir nos habitudes de lecture. Éditer un texte médiéval consiste globalement à transvaser une Å“uvre inscrite dans un contexte prétypographique à des pages imprimées selon nos usages typographiques. L’emploi de notre système de ponctuation dans les éditions est destiné à faciliter notre lecture rapide.
Si nous comparons le dépouillement de l’original avec la distinction discursive marquée par la ponctuation moderne, nous constatons que la norme actuelle rend service, entre autres, à l’interprétation immédiate des différentes « voix » qui interviennent dans les narrations.
Notre ponctuation est une interprétation du texte, dans la mesure où elle attribue les discours de chaque locuteur, par le moyen de guillemets ou de tirets, et dans la mesure où elle marque les modalités énonciatives de l’interrogation ou l’exclamation. En effet, la ponctuation ne fait qu’extérioriser et marquer visuellement les rapports syntaxiques, sémantiques et discursifs que les mots maintiennent entre eux.
Quant aux acquis de la lisibilité et les rapports entre l’écrit et son décodage, on peut élargir la théorie de Saenger au delà de l’interprétation de l’espace blanc. Tout signe, blanc ou noir, qui extériorise ou matérialise des faits de langue (l’unité mot, un rapport syntaxique ou sémantique, etc.), est un moyen d’actualiser cette langue en une parole, en un acte de langage.
Un texte sans ponctuation énonciative du discours demeure, du point de vue linguistique, un texte « ouvert », qui requiert une actualisation complète. Celle-ci peut être, à l’évidence, réalisée de deux façons : l’une orale, l’autre écrite.
Les éditeurs actuels pratiquent la seconde solution lorsqu’ils ajoutent notre ponctuation moderne à un texte ancien. Ceci permet une identification visuelle rapide des faits d’énonciation et nous évite des pauses inutiles pour vérifier les attributions des discours.
La seconde façon de parachever cette actualisation du discours est de le prononcer et de compléter par des pauses et des intonations les démarcations qui n’apparaissent pas dans le manuscrit. C’est cette constatation qui nous permet de soutenir l’hypothèse selon laquelle le texte médiéval n’était pas ponctué pour autant qu’il était le support écrit d’une Å“uvre encore transmise par la voix. Selon cette hypothèse, nous pouvons établir un corrélat entre absence de ponctuation et lecture orale des textes médiévaux en langue romane.
Un tel postulat ne pourrait, bien entendu, être interprété comme un rapport absolu entre cause et effet. Tout d’abord, parce que ce rapport n’implique point une relation inverse : on ne saurait affirmer que tout système de ponctuation est exclusivement lié à la consultation visuelle des livres. Les scribes du Moyen-Âge ont maintenu le système classique de ponctuation à trois degrés de pauses pour les textes latins, et ce système a été employé pendant des siècles, précisément comme notation de la respiration, comme aide à la lecture à haute voix, aussi bien pour le vers que pour la prose.
D’autre part, il semble certain que nous pouvons trouver des textes romans médiévaux en vers, ponctués, et qu’il existe également des textes sans ponctuation destinés à la lecture individuelle et silencieuse. Les premiers recueils de poèmes imprimés, par exemple, ont conservé l’ancien dépouillement de ponctuation des manuscrits médiévaux, bien qu’ils aient été destinés à un usage personnel et privé.
Malgré cela, il paraît évident que toute signalisation par des espaces blancs ou des signes divers contribue à libérer l’Å“il des besoins de la vocalisation et, par conséquent, à acquérir la vitesse de lecture.
 
Le texte
 
 
L’histoire des pratiques de lecture au Moyen-Âge se présente comme un passage graduel de la lecture orale à la fréquentation individuelle et silencieuse des livres. Les historiens de la lecture – tels Cavallo et Chartier (1997), dans leur grande synthèse sur cette histoire – ont qualifié ces changements de véritables « révolutions » dans la civilisation. Néanmoins, tous insistent sur le caractère graduel et progressif de ces révolutions.
Brian Stock (1990, p. 105), par exemple, dans son essai sur la lecture dans l’Europe des xie et xiie siècles, nous rappelle que le changement de mentalité qui s’est généré durant cette période n’est autre que l’aboutissement et l’accumulation d’une succession de transformations imperceptibles dont les débuts remontent à l’Antiquité tardive.
La notion de « lecture comme modèle » définie par Brian Stock se base sur une claire différenciation entre « technique de lecture » et « lecture comme moyen de conceptualisation ». Ce sont, globalement, les deux types de corrélations que nous avions distinguées plus haut. Dans leur interprétation, insiste-t-il, l’historien doit être prudent :
D’une façon générale, les liens directs entre pratiques spécifiques de lecture et changements de mentalité sont rares. Normalement, le rapport entre le moyen de communication et les idées individuelles ou collectives est indirect. L’historien de ces relations doit, à mon avis, résister au piège d’un nouveau déterminisme, qui fait d’un changement de structure mentale l’image d’une mutation du réseau de communications.
(ibid., p. 104)
Une fois toutes ces précautions prises, Stock a examiné la façon dont l’histoire de l’intériorité était liée, au Moyen-Âge, à l’histoire de la lecture ; comment la conception de l’intériorité chrétienne, idée qui a connu son essor bien avant l’âge de la lecture silencieuse, s’associait, à partir du xie siècle, à l’activité de la lecture. C’est bien elle qui, à ce moment-là, a favorisé un éveil de la conscience individuelle et une renaissance de la rationalité.
Cette « ère de la lecture », ouverte trois siècles avant l’invention de l’imprimerie, passe, au xiie siècle, par une rupture phénoménologique extraordinaire, selon Ivan Illic (1991) dans son essai d’éthologie historique de la lecture. Au delà de la constatation ou « découverte » de la lecture silencieuse, du passage d’un rapport sonore à un rapport muet avec la page, Illic a cherché l’impact de la technique d’écriture sur l’interprétation de l’action humaine.
D’après Illic, une « révolution scribale » (ibid., p. 138) s’est produite, lors du passage de la lecture monastique, comme « activité corporellement motrice » et à prédominance orale, vers la lecture scolastique, comme accès visuel et individuel au savoir écrit, qui prend son essor vers le milieu du xiie siècle. Cette révolution réside dans la dissociation entre le texte et la matérialité de l’objet livre ; elle donne naissance à l’âge de la lecture livresque et à une conception du texte qui a perduré jusqu’à nos jours : le texte comme « fiction planant à la surface du livre, qui prend son essor vers une existence autonome » (ibid., p. 138-142).
Une telle révolution scribale, ainsi que les nouveaux modèles de comportement qu’elle a entraînés, se basent sur un ensemble de techniques, de matières et de conventions de l’écrit qui se développent au xiie siècle (et qui nous sont bien connues grâce aux travaux des paléographes et des historiens du livre et de la culture médiévale ; vid. Martin et Vezin 1990 ; Benson et Constable 1991 ; Parkes 1976, 1992) : de nouveaux types d’écriture, l’usage du papier, les index pour la consultation visuelle des contenus, divers procédés d’articulation de la page en paragraphes et chapitres, etc., autant de techniques qui contribuèrent à forger cette conception livresque de la notion de « texte ».
La doctrine de Hugues de Saint Victor sur l’art de lire au xiie siècle, admirablement interprétée par Illic, suppose le couronnement d’une tradition qui s’est peu à peu développée durant des siècles. C’est une idée généralisée de lente progression et de coexistence de divers styles de lecture au Moyen-Âge qui se dégage des travaux éclairants d’Illic ou de Stock.
Comme échantillon de ce vaste océan à explorer qu’est l’histoire de la lecture individuelle du livre, et revenant au domaine des signes graphiques, nous pouvons rappeler ici un témoignage de l’un des grands « encyclopédistes » médiévaux, concernant les précautions que prenaient les copistes dans le processus de production du livre manuscrit.
Au viie siècle, Isidore de Séville présente dans ses Étymologies, un chapitre qui illustre les techniques et moyens de « traitement des textes » et nous fournit des indices sur la fréquentation visuelle et privée du livre que pratiquaient les lettrés médiévaux : copistes, traducteurs, commentateurs, etc.
Sous le titre De notis sententiarum, saint Isidore explique une liste des vingt-six signes employés depuis l’Antiquité pour éclaircir les textes écrits. Ces signes, qui « servent à donner une explication sur un mot, une phrase ou un vers » constituent une véritable origine des notes critiques de la philologie moderne. Saint Isidore devint une autorité en la matière et sa doctrine fut citée tout au long du Moyen-Âge en Europe. Entre autres signes il cite :
L’asteriscus ( * ), « que l’on place dans les lieux où il y a eu une omission, afin que, grâce à lui, on puisse voir comme à la clarté de la lumière ; car, en effet, en grec, étoile, se dit astér, d’où dérive ce nom d’asteriscus.
L’Obolus ( — ) est un trait horizontal que nous employons pour des mots ou des phrases répétées innécessairement, ou dans les lieux où nous avons repéré une lecture erronée. C’est comme une flèche qui tue ce qui est superflu et barre ce qui est erroné. En effet, en grec flèche se dit obelós ».
(…)
L’antigraphus cum puncto ( Ý ) est employé lorsqu’une traduction peut avoir plusieurs sens.
(…)
L’alogus (X) nous indique qu’il y a quelque chose à corriger.
(…)
Il faut également savoir reconnaître dans les livres d’autres petits signes que l’on met dans les marges des pages, afin que le lecteur les trouve dès le début et puisse accéder à d’autres parties du même texte pour savoir quel est le sens de l’expression ou du verset sur lesquels il a trouvé le même signe.
(Etymologiae XXI. De notis sententiarum)
Ces notae sententiarum, signes de renvoi et d’interprétation des textes, ont servi à la correction des lapsus de copie, à l’articulation des Å“uvres, à la mise en réseau des notions à l’intérieur d’un même codex ; en conclusion, elles ont pourvu aussi bien à la tâche matérielle de reproduction manuscrite du livre qu’à la lecture et l’étude individuelles des textes.
La liste d’Isidore de Séville, charnière entre les écritures de l’Antiquité et du Moyen-Âge, est un excellent guide pour l’interprétation d’un grand nombre de signes que nous trouvons sur la page manuscrite jusqu’aux xive et xve siècles, période que Johan Huizinga (1927) a nommé « l’automne du Moyen-Âge ». Pour l’historien hollandais, le trait fondamental de l’esprit de l’époque réside dans son caractère éminemment visuel. « En ce temps-là – dit-il – on ne pense qu’à travers des représentations visuelles ; tout ce que l’on veut exprimer est repris par une image optique ».
Cet essor du visuel qui caractérise la sensibilité esthétique des hommes de la fin du Moyen-Âge trouve son corrélat dans le domaine particulier de la mise en page et de la mise en texte du livre. Mis à part les signes de ponctuation à valeur syntaxique (positurae en latin), l’espace blanc et les notes de renvoi (notae sententiarum), il existe une quatrième catégorie de marques graphiques qui interviennent dans l’articulation visuelle des textes, et qui font leur apparition en cette fin du Moyen-Âge : il s’agit du marquage des discours et des différentes voix d’un texte au moyen de divers procédés (rubriques portant le nom des locuteurs qui interviennent, lettrines colorées, etc.).
Ce type de marquage, qui n’existait pas dans la tradition manuscrite de la littérature en langue romane, s’est répandu aux xive et xve siècles. Dans de nombreuses copies d’Å“uvres aussi célèbres que le Roman de la Rose, les romans de Chrétien de Troyes ou l’Ovide Moralisé, les scribes ont reproduit les anciennes narrations en y introduisant tout un nouveau tissu de marques de la parole. Ces indications, destinées au repérage visuel de l’articulation des Å“uvres, sont une contribution à l’ensemble des procédés de disposition et mise en ordre de la page que l’imprimerie a reçu, adapté et normalisé.
*
Ce bref aperçu sur quelques chapitres de l’histoire du livre en tant que support de la connaissance tient à nous rappeler que les différents modèles de lecture ont coexisté tout au long du Moyen-Âge, et bien au-delà de l’Âge Moderne, même s’ils ont souvent été qualifiés de révolutionnaires.
Nul ne saurait nier que la vitesse des changements de notre temps n’a point de parallèle avec la lente distillation des manières de lire et des paradigmes cognitifs que la civilisation européenne a connus. Dès lors, plus qu’une réponse à nos questions sur la nature des changements du présent, ce que l’Histoire semble nous apporter, ce sont des nuances dans la formulation de nos questionnements.
Face à la pensée contemporaine qui interprète notre « révolution » technologique actuelle en termes d’appauvrissement – nous pensons, par exemple, à l’Élegie à Gutemberg de Sven Birkerts –, l’Histoire nous révèle que toute révolution du passé, loin de l’exclure, a réorganisé le rôle de chacun des supports.
La question que l’Histoire nous pose vise l’équilibre entre le nouvel espace de mémoire globale et les modes de communication et de connaissance séculaires dont nous avons hérité : la prière dans la mémoire, l’écrit pour la loi, la présence de la voix pour l’enseignement, la lettre relue, le poème vécu…
 
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·  Saenger, Paul, Space Beween Words. The Origins of Silent Reading, Standford University Press 1997.
·  Sancti Eusebii Hieronymi, « Praefatio in librum Iosue », « Praefatio in librum Isaiae », « Praefatio in Ezechielem », apud Migne, Patrologie Latine XXVIII, 462c ; 771b 1-8 ; 938.
·  Stock, Brian, « Lecture, intériorité et modèles de comportement dans l’Europe des xie-xiie s. », Cahiers de Civilisation Médiévale XXXIII, 1990, p. 103-112.
 
NOTES
 
[*]Elena Llamas Pombo est Docteur en Philologie Française. Elle enseigne l’Histoire de la Langue et la Linguistique française à l’Université de Salamanque, en Espagne. Dans le domaine du livre médiéval, elle a publié “ De Arte Punctandi. Antologia de textos antiguos, medievales y renacentistas ”, ainsi qu’une récente série d’articles sur la ponctuation médiévale française. Dans le champ de la poésie orale, elle a travaillé sur la survivance des traditions médiévales dans le monde hispanique.
[1]« Comme le préfixe trans l’indique, la transdisciplinarité concerne ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l’unité de la connaissance ». « La pluridisciplinarité (l’étude d’un seul et même objet par plusieurs disciplines à la fois) et l’interdisciplinarité (le transfert des méthodes d’une discipline à l’autre) restent inscrites dans le cadre de la recherche disciplinaire, mais elles constituent néanmoins les signes avant-coureurs de l’émergence de la transdisciplinarité » (Nicolescu 1997, p. 48-49).
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