Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522164
16 pages

p. 53 à 76
doi: en cours

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n°196 2001/4

2001 Diogène

Rassembler la mémoire

Réflexions sur l’histoire des bibliothèques

Christian Jacob  [*] (CNRS, Centre Louis Gernet, Paris.)
La carte et la bibliothèque sont des dispositifs qui externalisent la mémoire et les savoirs, les rendent concrets, visibles, accessibles, mais aussi durables, reproductibles, communicables et socialement actifs. L’une et l’autre ont à faire avec la totalisation. La carte totalise et englobe les expériences individuelles, particulières et partielles de l’espace : elle offre la somme et la synthèse des points de vue sur un territoire, elle occulte leurs contenus empiriques pour construire un niveau cohérent de visibilité et d’intelligibilité. La bibliothèque totalise les lectures et les savoirs des individualités qui la fréquentent. Elle est l’un des lieux où prend corps le patrimoine intellectuel, littéraire, spirituel d’une communauté : là se donne à voir dans sa matérialité et dans sa complétude une mémoire écrite à valeur identitaire ou fondatrice.
Collection de livres, c’est-à-dire lieu où s’accumulent et interagissent ces supports de mémoire et de savoir que sont les livres, la bibliothèque produit des effets symboliques et intellectuels d’une nature différente de ceux des objets qu’elle renferme. De même qu’une carte à petite échelle signifie autre chose que les multiples cartes à grande échelle qu’elle synthétise, de même le sens, le pouvoir d’une bibliothèque ne sont pas simplement l’addition du sens, du pouvoir de chacun des livres qu’elle renferme. Pour la bibliothèque comme pour la carte, l’accumulation induit des effets de sens qui permettent de se détacher graduellement du champ de l’expérience, du particulier, pour parvenir à celui de l’intellection, ou du moins à une forme de regard synoptique où l’on peut saisir des configurations d’ensemble et frayer des cheminements dans le local ou le particulier sans perdre de vue la structure englobante. On pourrait dire que la carte comme la bibliothèque conduisent aussi à passer d’une pensée du lieu à une pensée de la relation, voire de la corrélation, c’est-à-dire en définitive de l’espace. Maîtriser une bibliothèque, c’est imposer une topographie, matérialisée ou mentale, à une collection d’objets (les livres) et percevoir les relations d’inclusion, de complémentarité ou d’opposition, de présupposition, de dérivation intellectuelle ou de genèse entre ces objets, ainsi qu’entre les discours et les savoirs dont ils sont le support. La carte et la bibliothèque sont des espaces où l’on voyage, où l’on peut suivre un itinéraire court ou long, vectoriel ou circulaire, en surface ou stratigraphique, programmé à l’avance ou déterminé par des choix successifs, où l’on peut se lester de connaissances, de sagesse, d’expériences au fil des étapes.
Je voudrais esquisser une réflexion sur la bibliothèque comme lieu, comme dispositif intellectuel, comme métaphore. En elle se nouent un ensemble de fils qui touchent à l’extériorisation, à l’organisation, à la maîtrise et aux usages de la mémoire. Mémoire culturelle et collective. Mémoire des traditions savantes et spirituelles, des champs disciplinaires, des genres littéraires. Mémoire sociale englobante et parfois contraignante et imposée, dans laquelle la mémoire individuelle trace ses propres parcours. La bibliothèque pose les questions de l’accumulation et de la sélection, de l’ordre et de la cohérence, des usages et des accès, des projets intellectuels, institutionnels et politiques qui la sous-tendent.
Mon point de vue sur ces questions est celui d’un historien, dont le champ de labourage est l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie et dont le territoire de transhumance est une histoire comparée des bibliothèques et des pratiques lettrées [1]. À partir de ce terrain historique, j’esquisserai une réflexion portant sur le concept même de bibliothèque, sur l’horizon intellectuel qu’elle déploie, sur les stratégies de maîtrise et d’organisation nécessaires à son exploitation par des communautés de lecteurs. Je passerai de la notion de bibliothèque matérielle à celle de bibliothèque mentale ou encore de bibliothèque vivante, puis à la notion de bibliothèque de bibliothèque : ce parcours me conduira de l’inventaire au catalogue, à la bibliographie et à la bibliographie universelle.
Ce faisant, je voudrais jouer de la polysémie du terme grec bibliothéké. Au sens propre, “ dépôt de livres [2] ”, à la fois structure architecturale ou mobilière où des livres sont conservés, contenu matériel de la collection, mais aussi livre qui peut englober d’autres livres, livre qui peut être à la fois le livre et la bibliothèque (par exemple la Bible), la bibliothèque et son catalogue. Le rappel étymologique nous indique que la bibliothèque est à la fois un dispositif matériel, un contenu et une structure (qui relie le premier au second).
 
Quelques facettes du concept de bibliothèque
 
 
Toute accumulation matérielle d’écrits est-elle une bibliothèque ? Qu’est-ce qui définit une bibliothèque ? Ces questions en appellent une autre, celle de l’origine : quelle fut la première bibliothèque ? Plus qu’une création spontanée, la bibliothèque est sans doute le résultat d’une évolution objective, par ajustements successifs dans la définition de ses contenus, de sa finalité et de ses usages.
L’émergence des bibliothèques, en effet, ne se manifeste pas seulement par des traits matériels et architecturaux, ou encore par des critères quantitatifs ou qualitatifs. Le plus important réside dans le point de vue porté par un individu ou un groupe sur la collection de ces objets matériels que sont les livres. Ce point de vue induit à la fois des pratiques d’acquisition et de conservation et des usages, mais aussi la valorisation intrinsèque d’une collection d’objets dont on réalise qu’ils font sens dans leur ensemble, qu’ils sont investis d’une efficacité symbolique excédant celle de chacune des composantes particulières de la collection.
Le premier présupposé lié à l’apparition des bibliothèques est la confiance dans le pouvoir et la valeur instrumentale des livres, comme dépôts de savoir, de connaissances pratiques et techniques, de sagesse, de vérité, d’un état de la langue, d’une mémoire sociale. Corrélat de cette conviction, on admet que par la lecture, c’est-à-dire par ce processus aujourd’hui gestuel et visuel, mais qui fut aussi longtemps auditif et vocal, et parfois collectif, ce savoir, cette sagesse, cette vérité se transmettent et cette mémoire se réactive.
Le pouvoir des livres [3] est susceptible de prendre de multiples formes, selon les milieux culturels et sociaux. Le livre peut être le substitut d’un enseignement de maître à disciple, se prêter à un enseignement délocalisé, détemporalisé, dont la progression, le rythme sont modulables et réversibles. La présence physique du maître, ou le cas échéant de ses successeurs, peut être considérée comme nécessaire ou non à la bonne réception du texte écrit, par exemple lorsqu’il faut en définir les normes d’interprétation autorisée ou lorsqu’il faut compléter un enseignement exotérique (confié à l’écrit) par un enseignement ésotérique (transmis par la tradition orale). Le livre peut aussi être le lieu d’archivage d’une expérience ou d’un événement, figés dans l’écriture, se prêtant à la lecture et à la relecture, mais aussi à la reproduction et à l’anticipation, par exemple dans le cas de la littérature divinatoire et de tous les savoirs qui reposent sur l’observation et l’interprétation de signes ou de phénomènes récurrents : l’archivage des cas particuliers permet de parvenir aux lois générales (par exemple pour les savoirs de guérison, d’exorcisme, etc.). Le livre et la lecture invitent aussi à partager des expériences de langage, à prêter sa voix à d’autres paroles, parfois à la parole de Dieu, dans le cas des livres révélés ou inspirés, et à accueillir dans son esprit l’altérité d’une pensée ou d’un imaginaire. Le lecteur entre alors en résonance (vocale, linguistique, affective, intellectuelle…) avec le texte qu’il lit. Il entame un cheminement avec la pensée d’un autre, qu’il s’agisse d’en conquérir le sens, d’en mémoriser la lettre, ou d’engager le combat de la critique ou de la réfutation, d’affronter le défi du dépassement. Processus visuel, vocal, auditif, la lecture impose aussi à la pensée du lecteur de suivre le fil d’une argumentation ou d’une méditation, de partager une vision. Le livre est un instrument d’apprentissage et un stimulateur de pensée, une forme de prothèse cognitive qui, lorsqu’il est consulté, apporte des informations, des idées, une articulation logique, un savoir, une sagesse. Certaines formes de lecture, en effet, impliquent une confrontation particulière de l’écrit et de la pensée, et se matérialisent à leur tour dans une écriture savante – annotation, commentaire, récriture, traduction, compilation.
Le second présupposé de l’émergence du concept de bibliothèque est que l’accumulation des livres produit des effets spécifiques, non réductibles à l’addition des effets de chaque livre pris isolément. La bibliothèque est une configuration active et évolutive, dont les composantes distinctes produisent un sens global par des relations complexes de présupposition logique, de généalogie, de complémentarité, d’explicitation mutuelle. Dans cette configuration, on voit apparaître la prise de conscience de l’interdépendance ou de la dérivation des livres entre eux. Utiliser une bibliothèque ne se réduit pas à la lecture des livres qui la composent. C’est aussi lire en relation, qu’il s’agisse de comparer, de compléter, de critiquer, d’expliquer, d’approfondir, de descendre dans le détail d’un savoir ou au contraire de l’appréhender avec hauteur. Cette interdépendance et cette dérivation peuvent prendre de multiples formes, car tous les livres d’une bibliothèque ne sont pas nécessairement sur le même plan. On pourrait ainsi construire une typologie, en distinguant par exemple les bibliothèques centrées autour d’un texte matriciel et fondateur – des livres révélés comme la Bible, le Coran, les soutras bouddhistes ou l’Å“uvre d’un chef d’école philosophique, comme Platon, Aristote, Épicure – qui conduisent à dérouler les spirales du commentaire et de l’exégèse, et les bibliothèques à vocation encyclopédique, qui doivent réunir des livres sur différentes disciplines, à parcourir méthodiquement, ou encore les bibliothèques à vocation universelle, visant par exemple à réunir toute la littérature d’une aire culturelle ou de plusieurs aires. Autre configuration : celle de la bibliothèque d’érudition et de recherche, où des livres prennent une valeur instrumentale pour lire d’autres livres (commentaires, dictionnaires, éditions critiques), ou encore pour élaborer une question intellectuelle ou un champ de savoir (les livres comme source d’informations et d’idées à critiquer, à confronter). Dans certaines situations, la bibliothèque peut ainsi être un instrument global de connaissance, permettant l’exploration du monde naturel et humain, du temps et de l’histoire, par la manipulation des énoncés, leur mobilisation, leur recombinaison. Le fait de réunir des livres dans un même champ disciplinaire ou thématique peut refléter un projet intellectuel ou formateur, reposant sur un modèle cumulatif du savoir ou la dialectique d’une confrontation critique des discours [4].
La bibliothèque naît au moment où l’accumulation et la conservation des livres s’articulent et font sens. Cette articulation peut correspondre à différents moments. Un héritage peut être jugé digne d’être conservé pour lui-même, pour sa valeur économique, affective, intellectuelle, pour son rôle dans la définition identitaire d’une communauté – cercle de foi ou de pensée, école. Il peut aussi avoir un rôle pragmatique, en tant que charte juridique ou constitution politique d’un régime, ou élément de légitimation pour un milieu dirigeant, qui inscrit son pouvoir dans une généalogie.
L’une des caractéristiques de cet instrument intellectuel est d’anticiper sur ses usages. Selon son degré de spécialisation, selon aussi son statut institutionnel et juridique et selon la communauté qui se la partage, une bibliothèque peut programmer de manière plus ou moins restrictive et directive ces usages. Mais il y a toujours programmation, qui peut induire des choix et des exclusions, des principes d’organisation matérielle et intellectuelle adaptés à des catégories de lecteurs. La bibliothèque présuppose une ergonomie minimale ou sophistiquée, déployant des médiations plus ou moins élaborées entre l’usager et les livres : mise en espace et principes de rangement, inventaire et/ou catalogue, pouvant être régi par différents critères, interface permettant d’articuler une bibliothèque particulière avec d’autres, voire avec l’ensemble d’une tradition lettrée ou savante (les bibliographies). Ici à nouveau s’impose la métaphore cartographique, avec ces changements d’échelle qui conduisent du local au global et offrent différents niveaux de visibilité et d’intelligibilité sur un espace donné.
Fondamentalement, la bibliothèque donne corps et matérialité à une virtualité de savoirs. Cette virtualité peut s’actualiser pleinement, lorsque la bibliothèque est centrée autour d’un enseignement ou d’un corpus de textes fondamentaux pour une communauté, elle peut rester telle lorsque la collection, par son ampleur, excède les capacités d’un lecteur individuel. La collection déploie alors un espace où frayer des cheminements multiples, libres ou imposés par des traditions d’apprentissage ou d’initiation. Ici réside un autre trait constitutif de la bibliothèque : elle est un espace parcouru par un grand nombre de voyageurs, qui y tracent chacun des itinéraires propres, suivant les voies les plus fréquentées ou préférant les chemins de traverse. Elle est à la fois un espace social, identitaire, balisé, et le terrain d’une aventure individuelle, dont le moteur est la curiosité, la vocation intellectuelle, la contrainte d’un apprentissage, la routine d’un travail savant.
Quelle est la nature de cette virtualité de savoirs ? La bibliothèque est un dispositif de conservation pour des objets matériels, pour les inscriptions dont ils sont les supports, pour les savoirs, la sagesse, les messages contenus dans ces inscriptions. Les acteurs qui la fréquentent peuvent être en charge des supports, des inscriptions ou des contenus, c’est-à-dire s’attacher à la matérialité de l’objet et des signes ou à l’immatérialité des significations. Cette division des tâches entre bibliothécaires, scribes et lettrés fut longtemps théorique. Mais l’actualisation des savoirs virtuellement présents dans la bibliothèque présuppose la collaboration du gardien des livres, du gardien des textes et du lettré, qui déploie le sens et le savoir avec une palette d’outils – commentaire, annotation, extraction de citations, critique, comparaison, résumé.
Une bibliothèque déploie un espace de référence, de vérification, de validation, à partir du moment où l’on reconnaît qu’elle renferme des normes de savoir ou de langage, des normes idéologiques, linguistiques, culturelles, religieuses, la parole d’un maître, ou les sources d’une autorité textuelle. Les pratiques culturelles qui se déploient dans une bibliothèque sont multiples : le modèle de la consultation des livres et de la lecture studieuse n’en est qu’un parmi d’autres. Mais même lorsqu’une bibliothèque est un îlot muet dans un océan d’oralité, elle n’en est pas moins un lieu où la mémoire fait corps, où la tradition et le passé se matérialisent dans le présent, où la transmission s’inscrit dans un espace de conservation et d’exploitation intellectuelle, mais aussi d’exhibition aux riches effets symboliques.
La bibliothèque entretient en effet un rapport particulier avec la temporalité, on pourrait même dire que la temporalité en est une dimension essentielle. Il y a d’abord le temps de la constitution de la bibliothèque, celui de l’accumulation progressive des livres. À quel stade, pour quel projet considère-t-on qu’une bibliothèque est complète ? Pourquoi arrête-t-on d’enrichir une bibliothèque ? La constitution d’une bibliothèque, dès lors qu’elle devient un projet conscient, anticipe ses usages futurs, les attentes de ses lecteurs. Ses responsables peuvent chercher à élargir ou à restreindre la collection, à l’expurger ou à la compléter, parfois à la réorganiser.
Il y a ensuite le temps de la conservation. La bibliothèque stabilise et enracine des objets soumis aux flux et aux aléas de tout ce qui est matériel. Elle les réunit dans un même devenir. Conserver les livres est indissociable de l’acte qui les constitue en collection. On leur reconnaît une valeur d’usage durable : la lecture n’épuise pas le pouvoir d’un livre, elle ne le rend pas désuet, soit qu’un lecteur revienne vers le même livre, soit qu’un livre passe de lecteur en lecteur. La stabilité de la collection et la permanence des livres sont d’ailleurs les conditions pour que se perpétuent les effets didactiques, spirituels et identitaires de la bibliothèque pour la communauté qui se la partage. Dans ce processus de conservation, la sauvegarde matérielle des livres constitue une dimension essentielle, précisément pour préserver la bibliothèque des effets du temps : relier et réparer les livres, recopier les textes lorsque le support est trop endommagé, les transcrire d’un support à l’autre (du rouleau au codex) ou d’une écriture à l’autre (de la majuscule à l’onciale), les traduire d’une langue à l’autre, autant de seuils qui permettent de préserver les effets escomptés de la transmission des textes, autant de moyens de lutter contre l’usure physique, intellectuelle, littérale des livres.
Il y a enfin le temps de la transmission. Le geste de fondation d’une bibliothèque est souvent la captation, la centralisation de bibliothèques antérieures. Il ne peut il y avoir de fondation d’une bibliothèque sans la circulation préalable de l’écrit et sans la conviction que l’accumulation de ces écrits leur confère une efficacité, un statut nouveaux, sur le plan symbolique, intellectuel et politique. Fonder une bibliothèque, ou la refonder, lorsqu’elle a été détruite, c’est initier un processus de transmission volontariste, politique : la bibliothèque devient l’emblème de la continuité d’une tradition familiale, disciplinaire, corporative, dynastique, communautaire. Elle reflète, par ses stratifications et parfois ses refondations, l’histoire de ces traditions et, dans le cas des traditions savantes, leurs changements de paradigme et leurs crises.
Matérialisation du temps, la bibliothèque est aussi un espace à parcourir selon l’ordre méthodique d’un cursus disciplinaire ou interdisciplinaire, selon le scénario d’une quête initiatique ou spirituelle, selon les libres parcours d’une curiosité ou d’une recherche qui construit d’étape en étape sa propre trajectoire. Toute bibliothèque implique une topographie, un espace de rangement et de classification des livres, des textes, des champs de savoir ou des traditions dans lesquels ces textes s’inscrivent. Les usagers d’une bibliothèque doivent maîtriser les principes de cette topographie, qui conduit du matériel à l’immatériel. Et si l’on admet que l’activité lettrée ou savante consiste à frayer des cheminements propres dans cet espace, chaque lecteur inscrit ses propres repères, projette sa propre carte sur cet espace commun.
Ceci nous conduit à une autre dimension essentielle de la bibliothèque ou, du moins, d’une certaine forme de bibliothèque : son statut d’espace à la fois matériel et intellectuel apte à être investi, partagé par une collectivité. La bibliothèque apparaît alors comme l’extension de mémoire d’un groupe, comme son horizon de pensée, de méditation, de prière, de travail. Dans le monde grec ancien, les rares témoignages relatifs au ve siècle av. J.-C. laissent entrevoir l’émergence de bibliothèques privées – bibliothèques de lettrés ou de jeunes aristocrates qui considèrent l’accumulation des livres comme un atout dans la quête de la réussite sociale et politique. Au ive siècle, on voit apparaître des bibliothèques communautaires, dont le meilleur exemple est celui de la bibliothèque d’Aristote, mise à la disposition de son école philosophique. La bibliothèque accompagne un processus d’enseignement, un mode de vie contemplative, où le travail collectif comme l’étude individuelle impliquent le recours aux livres. Elle est au centre d’un compagnonnage intellectuel, reposant sur une forme de vie communautaire. On trouve ce modèle dans les monastères médiévaux, dans les cercles lettrés qui se déploient autour des bibliothèques princières de la Renaissance, dans les écoles, les collèges et universités, dans des milieux professionnels et techniques (juristes et médecins…).
La bibliothèque d’Aristote réunissait au moins trois ensembles de livres. D’abord la bibliothèque personnelle du philosophe, composée des écrits philosophiques et littéraires des auteurs antérieurs. Ensuite, la production écrite d’Aristote lui-même : ses traités, ses documents de travail, les notes prises par ses étudiants lors de ses leçons orales. Enfin, la production des disciples: leur participation aux recherches de l’école, leurs traités scientifiques et philosophiques.
Dans un tel modèle, la bibliothèque se définit par une dialectique de la conservation et de l’accroissement. On y voit se mettre en place des formes de travail intellectuel qui s’appuient sur un fond de livres pour en produire de nouveaux : la bibliothèque est aussi un lieu d’écriture, un scriptorium, non seulement pour assurer la survie matérielle de la collection, c’est-à-dire recopier les textes, mais aussi pour assurer son enrichissement intellectuel : éditions, commentaires, productions de nouveaux textes mobilisant des ressources bibliographiques. Les livres acquièrent une valeur instrumentale, selon deux grandes modalités. Ils permettent de générer du savoir par approfondissement, amplification, focalisation, explicitation du savoir déjà inscrit dans les livres : l’édition critique, l’exégèse, la paraphrase, le résumé, la traduction sont des formes de la réécriture. On pourrait dire qu’ils s’inscrivent dans un espace vertical, celui d’une arborescence qui déploie des branches d’interprétation successives à partir d’un texte ou d’un corpus qui leur tiennent lieu de racines. Ces formes d’écriture contribuent à générer des savoirs par redistribution, mise en relation, mouvement centripète ou centrifuge. Elles conduiront par exemple d’une multitude de sources écrites vers un texte englobant qui les rassemble et les synthétise. Ou inversement d’un texte englobant vers une multitude de textes spécialisés, qui approfondissent un détail de son champ. Ces deux dynamiques révèlent des conceptions spécifiques de l’accumulation et de la progression des connaissances, où le rôle de la bibliothèque est central, en tant que dépôt d’expériences, de savoirs et d’informations et en tant que matrice textuelle où la lecture et l’écriture se déterminent mutuellement.
 
Bibliothèque et universalité
 
 
Après ces considérations générales, je voudrais en venir aux effets cognitifs de la bibliothèque, plus exactement à l’un de ses effets : les stratégies d’appropriation par ses utilisateurs, la dialectique de l’accumulation et de la lisibilité, voire de la lecture tout court.
Si l’on admet qu’une bibliothèque constitue un horizon intellectuel, enveloppant et panoramique, pour son possesseur et la communauté qui l’utilise, l’extension de cet horizon et son ambition constituent une variable culturelle importante. Il s’agit moins des caractéristiques physiques et empiriques de la collection que du projet qui a guidé son fondateur et de la représentation qu’en ont ses usagers. Certaines bibliothèques reflètent les usages d’un milieu professionnel, technique, sacerdotal : elles abritent un corpus de corpus de textes à visée utilitaire ou à usage rituel ou spirituel. D’autres sont constituées par rapport à une norme éducative, qui définit le corpus des textes classiques, reflétant un certain état de la langue, des valeurs éthiques et esthétiques, un ensemble de connaissances à maîtriser. D’autres bibliothèques constituent leurs fonds selon une classification préalable des genres littéraires et des savoirs, privilégiant ainsi un modèle social de la culture, voire une visée encyclopédique et, dans certains cas, universelle.
Ce n’est que par commodité que l’on distingue ces différentes formes de bibliothèques. Dans la réalité historique, les fonds de livres se constituent au fil aléatoire des acquisitions, des legs, des intérêts individuels. Et on pourrait dire que la fonction d’une bibliothèque réside autant, sinon davantage, dans les pratiques de ses usagers que dans le dessein a priori qui l’a inspirée. Dans la diversité des formes culturelles, de la Mésopotamie ancienne à aujourd’hui, en passant par le monde arabe et la Chine classique, les besoins exprimés par la fondation et l’usage des bibliothèques sont autant de variables historiques définies par un faisceau de critères, conférant à l’écrit et à la collection d’écrits sa valeur, ses effets propres. L’encyclopédisme, l’universalité sont des catégories que chaque culture construit dans son langage propre.
Dans l’histoire des bibliothèques, l’un des fils possibles pourrait être celui du rapport à la totalité et du lien métonymique qui fait que la plupart des bibliothèques constituent des pôles de mémoire partielle et locale, définis par leur incomplétude, leurs lacunes, leurs limites. Bibliothèques privées ou communautaires, elles dessinent pour leurs usagers des horizons intellectuels particuliers: à l’ère du livre manuscrit, et avant les réseaux de diffusion commerciale de l’âge d’or de l’imprimerie, ces bibliothèques offraient des sélections de textes différentes, et les mêmes textes étaient susceptibles de varier dans leur lettre comme dans leur forme. Cette situation technique posait des défis pour les auteurs, soucieux de contrôler la diffusion de leurs écrits, comme pour les lettrés, confrontés à de redoutables problèmes d’acquisition, d’identification et de vérification des textes sur lesquels ils voulaient travailler.
Ces horizons partiels, ces cohérences locales pouvaient cependant servir les besoins, les intérêts, les attentes de leurs usagers. Ceux qui ne s’en satisfaisaient pas pouvaient aller de bibliothèque en bibliothèque, ou encore copier ou faire copier des textes. Ils faisaient l’expérience de lacunes ponctuelles et successives, quantifiables grâce à la comparaison empirique de bibliothèques voisines ou encore grâce à des inventaires de collections ou à des bibliographies.
Les premières phases de l’histoire des bibliothèques, en Mésopotamie, en Égypte, en Grèce, voient sans doute apparaître le même dispositif de pôles de mémoire locaux et décentralisés, autarciques, comparables, lorsqu’ils sont au service des mêmes communautés. Cette multipolarité s’impose également dans les phases de l’Antiquité tardive et du Moyen-Âge, avec les communautés cénobitiques, les fondations monastiques, les églises, les premières universités. Même lorsqu’apparaissent les grands pôles de rassemblement, visant une forme de complétude et d’universalité, cette tendance centrifuge de l’histoire des bibliothèques se perpétue. Et on pourrait dire : heureusement pour la transmission des textes. La survie des corpus lettrés, du moins dans la tradition occidentale, s’effectue grâce à un réseau décentralisé à pôles multiples, assurant la circulation à la fois horizontale et verticale, spatiale et temporelle, des textes. Les grands pôles centralisateurs, comme Alexandrie ou les bibliothèques impériales chinoises [5], furent soumis à des destructions massives et parfois à répétition. Les patrimoines lettrés purent alors être reconstitués grâce à la périphérie, non au centre [6]. L’Internet, en tant que connexion de pôles multiples, pourrait être une métaphore opératoire pour réfléchir sur les processus de circulation et de transmission technique, culturelle, intellectuelle.
Ces lieux de mémoire multiples, décentralisés, hétérogènes, autonomes et incontrôlables, constituaient à la fois un défi, une menace et une incitation pour des instances de pouvoir qui cherchaient à manifester sur la plan symbolique l’universalité de leur empire. Assurbanipal à Ninive, les Ptolémées à Alexandrie, les empereurs chinois à partir de la dynastie des Han sont représentatifs de ces processus de captation, de massification de la mémoire. Ils partagent un certain nombre de traits communs. Ils ont initié une dynamique centripète, où la périphérie vient se condenser dans un lieu central : une ou des bibliothèques de palais. Ils témoignent d’une conception du pouvoir qui passe par la maîtrise de la tradition écrite, dans sa totalité. Certains empereurs chinois affirment avec vigueur cette inquiétude que des bibliothèques privées puissent renfermer des textes ignorés de la bibliothèque impériale. Le corollaire logique est de monopoliser ensuite la possession de ces textes, en faisant détruire les bibliothèques privées et la menace politique et symbolique implicite qu’elles représentent.
Il y a chez Assurbanipal, chez Ptolémée Ier, chez les empereurs chinois, mais aussi chez le calife abasside al-Mansur, qui fonda Bagdad en 762, le même désir de lier l’exercice du pouvoir à la maîtrise de l’héritage écrit. Ce sont des motivations politiques qui conduisent à la création de ces bibliothèques hyperboliques – l’adjectif ne convient sans doute pas à al-Mansur. Bibliothèques hyperboliques, car toutes les autres n’en seront que la duplication partielle, lacunaire et imparfaite. Bibliothèques qui donnent corps au désir, au fantasme d’accumuler dans un même lieu tous les textes écrits, de tirer les bénéfices symboliques d’une telle captation. La totalité, toutefois, est une variable culturelle. Par exemple, les Ptolémées d’Alexandrie veulent réunir tous les livres du monde, et donc déployer autour des textes grecs les “ sagesses barbares ” domestiquées, sinon assujetties par la traduction en grec, dont le Pentateuque juif et les versets de Zoroastre constituent les exemples les plus fameux. Mais pour les empereurs chinois, tous les livres du monde, ce sont les livres chinois qui suffisent à saturer l’horizon d’une mémoire absolue. Pour le calife de Bagdad, en revanche, c’est à Byzance, et dans la bibliothèque grecque qu’il faut trouver les livres qui lesteront la bibliothèque de sa Maison de la Sagesse.
Je m’en tiendrai à Alexandrie, qui m’est davantage familière [7]. Le moment, le lieu, le sens de l’entreprise sont exemplaires. La fondation de la bibliothèque et du Musée par Ptolémée Ier dans les premières années du iiie siècle av. J.-C., est la version étatique et hyperbolique de la configuration de l’école d’Aristote : un modèle intellectuel dont on avait pu tester en grandeur réelle la fécondité et le rayonnement, où une communauté de chercheurs et de philosophes travaille autour d’une bibliothèque. Mais le sens et la portée de cette bibliothèque, d’Athènes à Alexandrie, changent radicalement. On passe d’une bibliothèque privée à une bibliothèque royale ; on passe d’Athènes, phare de l’hellénisme classique, à Alexandrie, une ville nouvelle, tout juste sortie des sables, aux marges de l’Égypte, pays de la mémoire par excellence ; on passe du monde des cités, microcosmes politiques qui se disputaient le leadership dans la Grèce continentale et la mer Égée, à celui des royaumes hellénistiques, qui englobent dans leurs frontières ou dans leurs zones d’influence la Grèce et ses îles, mais aussi l’Asie mineure, l’Asie centrale et l’Égypte, et se disputent l’héritage d’Alexandre le Grand. Le partage territorial et la paix armée qui s’ensuit mettent des bornes aux rêves d’empire universel. Mais l’universalité peut être conquise sur un autre plan, symbolique, par la captation de la mémoire de l’hellénisme, en tant qu’espace linguistique, littéraire, scientifique, philosophique, et plus largement, par la captation des grandes traditions lettrées étrangères.
L’importance d’Alexandrie réside dans la gestion d’une distance. La Bibliothèque universelle de l’hellénisme surgit sur une autre rive, dans un autre temps. Il y a délocalisation, transplantation, artificialisation de la mémoire. La rupture temporelle, spatiale et culturelle est essentielle. L’hellénisme, de traditions vécues, de textes appréhendés dans les performances poétiques et théâtrales, de champ de valeurs et de croyances intériorisées dans les rites et les fêtes, devient une bibliothèque où s’accumulent des rouleaux de papyrus de toutes provenances, masse d’objets matériels qui seront peu à peu organisés en sections, en classes qui rendront perceptible la systématicité de la collection. C’est un tout nouvel objet intellectuel qui surgit de cette accumulation : une culture, une littérature, des savoirs, la langue grecque.
Ce moment alexandrin frappe par un certain nombre de traits. D’abord, par l’idée même que la mémoire puisse être captée, monopolisée par un royaume parmi d’autres, à travers l’achat, la confiscation douanière et parfois le vol de tous les livres qui se présentent à portée de main des rabatteurs du roi. Ensuite, par le fait que cette captation d’objets matériels confère une forme de légitimité symbolique à la ville-capitale et à sa dynastie. Incarné dans des livres, l’hellénisme n’est plus lié géographiquement à la Grèce, mais peut se délocaliser, devenir métaphorique. Enfin, par le fait que cette mémoire absolue, hyperbolique, génère tout un ensemble de stratégies et de pratiques intellectuelles qui viseront à la rendre opératoire et fonctionnelle.
Alexandrie est le moment où l’hellénisme passe d’une culture de la performance civique, du rituel, de la parole efficace, de l’ancrage local et dialectal, à une culture de la bibliothèque, de la mise à distance et de la classification, de la gestion experte et technique de la mémoire. L’accumulation exponentielle voulue par les premiers Ptolémées crée un espace intellectuel et linguistique inédit, où tout ce qui s’est écrit en grec est en un même lieu réuni. Les particularités locales, régionales sont déclinables en système, organisent une encyclopédie, remplissent des cases.
 
Les espaces de la bibliothèque : topographies de la mémoire
 
 
La bibliothèque est un espace structuré et structurant. À la fois lieu matériel et collection d’objets, la bibliothèque est aussi un ordre, une discipline de la mémoire, une domestication de l’accumulation. L’ordre, la structure sont à la fois les conditions et les effets de cette vocation de la bibliothèque à produire des significations de nature et de niveau différents de celles des objets singuliers qu’elle renferme. Grâce à la bibliothèque, la mémoire culturelle, les traditions, les champs de savoir et les genres littéraires prennent corps. Je renvoie ici à l’analyse de Gregory Nagy sur le processus métonymique et métaphorique qui se joue, dans le palais des Ptolémées à Alexandrie, entre le tombeau d’Alexandre (“ Le Corps ”) et le corpus littéraire de la bibliothèque, entre le mythe égyptien d’Osiris, corps démembré puis reconstruit, et les pratiques de la philologie homérique dans la bibliothèque [8].
Le projet royal de réunir tous les livres de la terre, dans tous les domaines et tous les genres littéraires, a rapidement abouti à la création d’une collection de près de 490.000 rouleaux, selon une source byzantine qui semble s’appuyer sur une documentation hellénistique. Le chiffre de 490.000 rouleaux ne signifie pas qu’il y avait 490.000 Å“uvres différentes. Une Å“uvre pouvait être composée de plusieurs rouleaux, parfois une centaine ou plus. C’était les “ volumes ” successifs d’un même texte. L’ordre de la bibliothèque est d‘abord celui du rangement des livres dans un espace physique que l’on peut se représenter comme des étagères murales, préfigurant peut être le cloisonnement des armaria des bibliothèques impériales romaines, où les rouleaux de papyrus étaient stockés dans des casiers, avec peut-être une étiquette extérieure qui en facilitait l’identification.
Dans l’organisation initiale de cette bibliothèque, il est probable que le rangement matériel et la classification intellectuelle ont progressé de paire. Il semble qu’un premier niveau de catalogage traitait les livres lorsqu’ils entraient dans la bibliothèque : on identifiait l’Å“uvre et son auteur, parfois son propriétaire antérieur, dans le cas de livres confisqués ou achetés, et son origine géographique. Puis les Å“uvres étaient réparties dans des rubriques correspondant aux grands genres littéraires et aux disciplines savantes. Ces rubriques reflétaient-elles le rangement matériel des livres ? On ne peut l’affirmer avec certitude. Il est probable que les principes de structuration de la bibliothèque d’Aristote ont pu être appliqués (la tradition fait d’Aristote le maître des Alexandrins en matière d’organisation de bibliothèque). Le propre d’une bonne structure est de rester stable et opératoire quelle que soit la quantité d’objets qu’elle renferme. À Alexandrie, le changement d’échelle et l’accumulation exponentielle des livres conduisirent certainement à multiplier les découpages structurels. Les témoignages suggèrent que les premiers savants invités par Ptolémée Ier pour s’occuper de la bibliothèque, devant l’immensité de la tâche, se répartirent les grands genres littéraires : épopée, tragédie, comédie. Leur travail comprenait probablement des aspects proprement bibliothécaires : identification des Å“uvres, reconstitution des séquences de rouleaux dans le cas de l’épopée, constitution du corpus d’Å“uvres complètes des grands auteurs dramatiques, par vérification des listes antérieures. Cette mise en ordre a aussi suscité des projets intellectuels spécifiques : édition philologique des textes, travaux de lexicographie, monographies d’histoire littéraire. Autant d’effets intellectuels induits par l’accumulation, la mise à plat, des différentes versions des mêmes textes, une invitation à la critique philologique, ou encore par la constitution même des corpus, permettant de travailler sur des états de la langue grecque, sur ses lexiques spécialisés, sur ses dialectes.
Dispositif d’étagères, organisées ou non en armoires creusées dans l’épaisseur des murs, la bibliothèque offre un modèle opératoire privilégié pour les arts de la mémoire, comme l’a bien montré Mary Carruthers [9]. Elle offre une structure compartimentée offerte au rangement et à la distribution ordonnée, comme les cases des ruches ou des pigeonniers. La bibliothèque comme la mémoire humaine, pour être opératoire, nécessite un ordre, une structure. Comme le recommande Jérôme, entraîner sa mémoire, c’est se construire une bibliothèque dans l’esprit (Lettres, LX 10, PL XXII, col. 595). Cela peut être aussi se représenter cette bibliothèque non comme un dispositif architectural, mais comme un coffre où l’on range les livres, c’est-à-dire une bibliothèque que l’on peut emporter partout avec soi, comme le suggèrent Cassiodore et Hugues de Saint Victor [10].
À la différence du pigeonnier ou de la ruche, la bibliothèque présente cette particularité d’être à la fois une structure matérielle pour le stockage ordonné des livres et une structure mentale, la seconde s’appuyant sur la première. Les livres rangés dans les lieux de mémoire compartimentés de la bibliothèque physique ou mentale sont eux-mêmes des dispositifs mnémotechniques – la succession des colonnes de texte sur le rouleau de papyrus ou des pages dans le codex générant potentiellement autant de lieux de mémoire distincts (mais selon des principes de spatialité différents) où pouvaient être stockés des citations, des informations, des mots, etc. On pourrait d‘ailleurs suggérer, toujours en s’inspirant du travail de Mary Carruthers, que si le codex médiéval, avec ses jeux de mise en page, de calligraphie et d’enluminure, se prête à une mémoire visuelle, le rouleau antique pouvait se prêter à une mémoire tactile et gestuelle, puisqu’il impliquait que l’on déroule d’une main et que l’on enroule de l’autre et que l’on maîtrise le défilement mécanique d’un ruban.
Si l’on admet que la bibliothèque, en tant que dispositif physique de rangement des livres, a pu être l’un des modèles opératoires de la mnémotechnique antique, on peut supposer que son espace compartimenté fonctionnait comme un cadre structurant non seulement pour se repérer dans la collection elle-même, mais aussi pour mémoriser les contenus, c’est-à-dire les livres lus. La bibliothèque est donc à la fois un dispositif mnémotechnique externalisé et internalisé, matériel et mental, l’isomorphisme des deux dispositifs permettant de se repérer à la fois dans la collection de livres matériels et dans celle des livres lus et mémorisés. Il y avait une continuité des pratiques de l’une à l’autre, et la bibliothèque matérielle conservait une utilité, comme espace de vérification, de validation, et d’enrichissement pour la bibliothèque mentale.
Une anecdote célèbre de Vitruve [11] met en scène un lettré alexandrin qui, lors d’un concours de poésie à Alexandrie, devant le roi, dénonce le vainqueur comme plagiaire et, pour appuyer ses dires, entre dans la bibliothèque et va chercher le rouleau où se trouve le texte original plagié. Le roi, stupéfait, nomme le lettré à la fonction de bibliothécaire en chef, et c’est ainsi qu’Aristophane de Byzance, l’un des grammairiens les plus célèbres d’Alexandrie, serait entré en fonction. Peu importe l’historicité douteuse de l’anecdote. Ce qui est intéressant est cette vision de la bibliothèque d’Alexandrie, où un lecteur est capable de retrouver une section donnée, une étagère, un rouleau sur une étagère et un texte dans ce rouleau. Ce lecteur maîtrisait visiblement la carte, une carte dynamique impliquant des changements d’échelle successifs, de la bibliothèque au locus du texte. En dernière instance, la bibliothèque matérielle, fixée dans le palais des Ptolémées, n’est que le modèle, la matrice d’une bibliothèque mentale, portable, mobile, individuelle. Elle est aussi la référence commune qui fait que les lettrés peuvent communiquer et partager la même culture, les mêmes valeurs, la même mémoire, malgré la personnalisation de leurs bibliothèques mentales. Référence commune, qui sert aussi à attribuer la paternité des textes et à porter un jugement sur les performances poétiques orales, Car ce lettré a reconnu dans un texte récité à haute voix un texte qu’il avait lu, et a pu associer à cette identification la réminiscence de l’emplacement d’un rouleau parmi 490.000 autres.
On retrouve cette correspondance entre bibliothèque matérielle et bibliothèque mentale dans une trop brève allusion de Pline l’Ancien [12] qui évoque les grands mnémonistes de l’Antiquité : “ Quant au nommé Charmadas de Grèce, on pouvait lui désigner n’importe quel volume dans une bibliothèque : il le récitait par cÅ“ur, comme s’il le lisait ”. Ce philosophe membre de l’Académie, l’école philosophique platonicienne à Athènes, au iie siècle avant notre ère, appuyait apparemment son art de la mémoire sur la disposition matérielle des livres dans la bibliothèque. La désignation du lieu de rangement du livre lui permettait, dans sa mémoire, de dérouler le rouleau et d’en entamer la récitation, comme s’il lisait à haute voix un texte écrit dans son esprit. Entamer la récitation : le début du texte joue en effet un rôle essentiel dans la désignation bibliographique comme dans la pratique des faux lettrés qui se contentent d’entrouvrir leurs rouleaux pour n’en retenir que les tout premiers mots, ce qui était suffisant pour ne pas perdre la face dans une conversation mondaine. Il est frappant de noter que Charmadas avait le même type d’accès au livre mémorisé ou matérialisé : une récitation linéaire, commençant par le début du rouleau. La bibliothèque matérielle pouvait donc être la matrice d’une bibliothèque mentale où des livres se trouvaient rangés et où, le cas échéant, on pouvait prendre un volume sur une étagère virtuelle, le dérouler et en entreprendre la lecture mentale.
Les lettrés alexandrins ont développé un ensemble de stratégies pour gérer l’accumulation exponentielle des livres dans la bibliothèque. L’édition critique était l’une d’elles, permettant de faire surgir la catégorie du texte, comme construction intellectuelle, parmi l’accumulation des livres, et de résorber la pluralité des exemplaires d’une même Å“uvre dans un texte artificiellement construit [13]. Une autre stratégie a consisté à écrire des livres réemployant des éléments prélevés au cours de la lecture d’autres livres : mots, données factuelles, citations redistribuées thématiquement, informations réemployées dans un récit historique ou une description géographique englobants. Alexandrie a ainsi permis le développement à grande échelle de dispositifs hypertextuels avant la lettre, fixant par l’écriture de vastes itinéraires qui traversent la bibliothèque selon un ou plusieurs fils thématiques ou lexicaux. Il en résulte des textes sous forme de listes, de catalogues, de lexiques, de compilations sur des sujets divers : les vents, les noms de poissons, les pierres et leurs propriétés, les fondations de cités, les dialectes grecs, etc. De telles collections dupliquent au niveau du livre les dynamiques de la bibliothèque elle-même : ce sont des dispositifs d’accumulation, de distribution et de stockage de l’information, régis par un ordre alphabétique, géographique, chronologique ou thématique. Ce sont des bibliothèques portables, qui se substituent à la lecture de la bibliothèque tout court pour réunir des objets de savoir ou des fragments textuels regroupés dans une cohérence thématique.
En l’absence d’index, ces ouvrages de compilation permettent des parcours transversaux dans l’espace de la bibliothèque, en décontextualisant des données brutes extraites des livres lus et en leur donnant un sens, une efficacité nouvelles du fait de leur recontextualisation dans un nouveau texte. Ces textes, faits de morceaux d’autres textes, sont en fait des interfaces entre la lecture et l’écriture. De tels matériaux se prêtent à des recombinaisons infinies. Ils sont un moment stable, fixe, immuable, car écrit, dans une dynamique de fluidité et de redistribution. La liste, le catalogue, l’énumération peuvent être considérés comme des dispositifs de lieux de mémoire : à chaque lieu, son information propre, un mot, une référence bibliographique, un fait, une citation. Il y a atomisation de la bibliothèque en unités minimales de sens et de discours, recombinables et accumulables au fil de parcours de lecture et d’écriture.
Ces lieux de la liste, du catalogue, du lexique, dans cette littérature de compilation qui grandit à l’intérieur de la bibliothèque, ont leur homologue dans la mémoire lettrée. Si certains, comme Charmadas, peuvent réciter un texte dans sa linéarité, d’autres, comme par exemple les convives des banquets lettrés mis en scène dans les Deipnosophistes d’Athénée (fin iie siècle après J.-C.) aiment jouer avec leur mémoire de grands lecteurs [14] : ils puisent librement dans leurs bibliothèques mentales le mot, la citation, l’anecdote pertinents dans une conversation érudite, lestés comme il se doit de leur référence bibliographique : nom d’auteur, titre et, si possible, le numéro du rouleau. Ils maîtrisent des techniques mentales ouvrant un accès aléatoire à leur bibliothèque mentale, où les frontières des Å“uvres s’effacent pour instaurer une topographie structurée de lieux textuels mobilisables à volonté.
Car ce modèle de mémoire est éveillé par un jeu interactif de questions que se posent les membres de ce cercle de lettrés, questions qui invitent à engager des recherches par auteur, mot clé, catégorie générique, dans la bibliothèque mentale de chacun. Quel auteur ancien a parlé du citron ? Quel poète comique donne la recette de tel plat cuisiné ? Quels sont les auteurs qui ont traité de l’ivresse ou de l’art de la flûte ? La gourmandise, la boulimie, et parfois l’indigestion sont le propre de ces lecteurs compulsifs qui passent leur temps à boire et à banqueter en parlant des livres.
Leurs recherches, lancées sur le mode du défi entre érudits et du jeu de société, font de la conversation et du texte qui la fixe un hypertexte circulant librement, selon des fils entrecroisés, dans la bibliothèque grecque. C’est une manière pour les lettrés de tester constamment leur mémoire, la cohésion et la cohérence de leur bibliothèque mentale. Le texte d’Athénée qui déploie ces conversations et documente ces pratiques lettrées cite plus de 800 auteurs et plus de 2500 textes, dont la plupart ne nous sont pas parvenus. Si les érudits de la Renaissance ont su entrer dans le jeu et recompiler allègrement cette base de données encyclopédiques, le texte est devenu opaque pour le lecteur contemporain qui ne maîtrise plus les règles du jeu.
Un riche filon de la littérature hellénistique et impériale se nourrit de ces pratiques lettrées, et de cette atomisation de la bibliothèque et des grands textes littéraires, en fragments au découpage paradoxal, qui miroitent comme autant de curiosités aux yeux des lettrés les plus blasés ou qui composent des encyclopédies sur les sujets en apparence les plus futiles. Ces textes sont eux-mêmes des bibliothèques portables, où la cohérence originelle des livres a été déconstruite pour y prélever mots, citations, informations. Ces bibliothèques portables sont la version écrite et inerte des “ bibliothèques vivantes ” qui maîtrisaient ces techniques de découpage et de redistribution des mots, des phrases, des objets de savoir d’un texte, en déconstruisant leur linéarité. Dans leur mémoire de lecteurs, ils étaient capables de configurer à volonté des bases de données dynamiques. L’art de la mémoire lettrée était au service d’une invention permanente de topiques discursives et érudites. La littérature de compilation n’est que la fixation temporaire de ces flux textuels, une mémoire externe qui offrait des matériaux prédécoupés, ordonnés thématiquement, à la libre appropriation de nouveaux lecteurs.
Alexandrie, dans ce filon, développe comme une cartographie à grande échelle de la bibliothèque. Elle a encouragé les lettrés de l’époque hellénistique et impériale à développer un point de vue microscopique, qui franchit les frontières des genres et des Å“uvres, et subvertit l’intégrité des textes, pour accéder à ces atomes que sont les mots, à ces agrégats d’atomes que sont les citations, les anecdotes et les informations. Unités minimales du savoir, objectivées et dotées d’autonomie, attendant d‘être mises en série dans des listes pour ouvrir d’étranges perspectives sur la culture grecque. Chez Athénée, les lecteurs sont les anthropologues de leur propre culture, en multipliant les parcours, les points de vue, les liens et les découvertes dans leurs bibliothèques, matérielles et mentales.
La bibliothèque d’Alexandrie a développé une autre forme de cartographie, à petite échelle, cette fois. Il s‘agit de prendre du recul, et de ne considérer des livres que leur titre, leur auteur, le nombre des rouleaux qui les composent et parfois le nombre de lignes ou même la première ligne, l’appartenance à un genre littéraire ou à un champ de savoir. Cette forme de cartographie abstrait de l’entassement des rouleaux la liste des Å“uvres, rattachées à leurs auteurs et intégrées dans des catégories disciplinaires ou génériques.
Les Tables (Pinakes) des auteurs qui se sont illustrés dans tous les secteurs de la culture (paideia), constituées par Callimaque en 120 rouleaux, ne parviennent pas tout-à-fait à la concision synoptique d’une mappemonde. Mais le titre même de cette entreprise bibliographique exprime clairement que Callimaque a été le premier à montrer aux Ptolémées que leur bibliothèque n’était pas seulement un lieu d’accumulation, mais aussi un pôle d’universalité. Toute la culture, dans toutes ses variétés. Premier ouvrage du genre des bibliographies universelles, autant que nous puissions en juger, ces Tables se différencient de certains répertoires antérieurs, comme ceux de l’école aristotélicienne, où les textes dramatiques athéniens, par exemple, étaient énumérés selon la chronologie des concours théâtraux. Chez Callimaque, tous les textes théâtraux sont désormais réunis dans un même lieu, à portée de main. C’est désormais un ordre de juxtaposition spatiale et non plus d’énumération temporelle. Le catalogue mime la configuration de la bibliothèque, et l’on pouvait peut-être passer de ses subdivisions aux lieux matériels du rangement.
Création d’un espace d’inventaire, donc, où il est possible de stabiliser les contours de la littérature classique, d’un hellénisme révolu, par la précision du dénombrement, de l’identification bibliographique, de la constitution des corpus d’Å“uvres complètes. Comme les collections érudites qui atomisaient la bibliothèque selon une logique hypertextuelle, les Tables de Callimaque offrent une carte de la bibliothèque d’Alexandrie et la carte peut être détachée du territoire, devenir mobile, reproductible, investie d’une valeur et de fonctions indépendantes de leur lieu d’origine. Le catalogue devient encyclopédie bibliographique, et la carte de la bibliothèque universelle devient la carte de toute la culture écrite. Elle fut opératoire à Pergame, à Rome, dans tous les lieux de culture de la Méditerranée hellénisée et bien sûr dans les Deipnosophistes d’Athénée.
Je voudrais pour terminer m’arrêter aux effets cognitifs d’une telle carte des livres, des Å“uvres et des savoirs, aux dimensions d’un livre-bibliothèque. “ Bibliothèque ”, comme l’indique Conrad Gesner à la Renaissance, signifie aussi “ catalogue ”. La carte s’identifie au territoire, elle l’absorbe, le délocalise et le démultiplie.
Dès les bibliothèques de lettrés mésopotamiens, analysées par J.-J. Glassner [15], on voit apparaître, au milieu des textes eux-mêmes, des tablettes qui contiennent des listes de textes : inventaires de la collection, dans le désordre des tablettes, parfois, mais aussi mise en ordre d’un champ de savoir, constitution d’une bibliographie systématique, par exemple pour l’art des exorcistes. La bibliographie nous invite à réfléchir sur cette question : que reste-t-il d’une bibliothèque une fois que l’on adopte ce point de vue cartographique à petite échelle, qui fait disparaître la matérialité des livres, l’épaisseur des textes, pour ne conserver que des métadonnées, sous forme de notice signalétique, d’identifiants univoques, de l’inclusion dans des classes et dans des listes [16].
Entre la bibliothèque et la bibliographie, le lien est constant et réversible. C’est l’inventaire de la bibliothèque, et parfois la juxtaposition, la combinaison des inventaires de plusieurs bibliothèques qui conduisent à la bibliographie, avec le travail d’abstraction qui conduit des livres physiques à l’Å“uvre. Certains livres intégrés dans la bibliographie ont été vus, touchés, traités empiriquement. D’autres sont simplement mentionnés par les bibliographies et les catalogues antérieurs. La tradition bibliographique répugne à supprimer, à corriger. Elle ajoute, elle additionne, elle empile.
Si la carte est abstraite du territoire, elle est ce qui permet de recréer le territoire lorsque ce dernier est détruit. Telle est la fonction du catalogue. L’histoire des bibliothèques impériales chinoises est ainsi celle d’une série de refondations où, à chaque changement dynastique ou presque, les bibliothèques de palais brûlent [17] et où la bibliographie précédente permet de reconstituer les fonds. Si la carte est construite à partir de l’organisation concrète du territoire, elle permet aussi de rétroagir sur le territoire, en modifiant ses principes de distribution concrète, en opérant des regroupements ou des scissions disciplinaires. Le catalogue et la bibliographie permettent de reconfigurer la collection de livres par manipulation des métadonnées, sans toucher aux livres. On peut dénombrer, regrouper, sélectionner, hiérarchiser, classer, adopter plusieurs principes de classement simultanés.
La carte permet le développement d’un savoir sur les livres en tant qu’objets déclinables en séries. Les livres y sont réduits à des fiches signalétique. L’identification strictement bibliographique de l’Å“uvre délimite un espace dans lequel peuvent être intégrées des informations biographiques, critiques, historiques. Ce qui se dessine alors est un savoir sur les genres littéraires, sur les champs scientifiques et les disciplines intellectuelles, et l’entrée bibliographique du catalogue devient une rubrique d’encyclopédie offrant un vaste spectre d’informations contextuelles.
Alexandrie fut sans doute le seul moment où la carte put prétendre à une identité parfaite avec le territoire, où le catalogue de la bibliothèque universelle pouvait affirmer cartographier la totalité de la culture écrite, en recenser tous les auteurs. La destruction d’Alexandrie marqua la fin de cette utopie. La totalité fut désormais inaccessible, et même le catalogue de Callimaque disparut lui aussi. Avant de reconstituer le territoire, il fallait reconstruire la carte, et redéployer l’universalité et la complétude aux dimensions du catalogue seul, du catalogue qui enregistrerait l’ampleur des pertes et serait donc l’arche de Noé échappant à la submersion de l’histoire, avec la liste des livres perdus.
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Comment la recherche d’un historien sur les bibliothèques anciennes et les pratiques intellectuelles qui leur étaient associées peut-elle s’articuler à la réflexion d’ingénieurs, d’informaticiens et de philosophes sur les mutations technologiques actuelles ? Quels effets heuristiques, quels modèles d’intelligibilité circulent de l’un à l’autre de ces deux mondes ?
Il ne s’agit pas simplement dans ce dialogue de juxtaposer les pôles extrêmes d’une histoire et de projeter sur l’Antiquité des métaphores opératoires, comme celle de l’hypertexte. Il ne s’agit pas non plus de poser les bases d’une histoire linéaire, où un dispositif social, comme celui de la conservation de la mémoire écrite, serait historicisé par ses mutations techniques successives, qui ont conduit de la tablette d’argile aux disques durs des ordinateurs, de la niche creusée dans le mur à la bibliothèque “ hors les murs ” et en réseau.
S’il faut se garder des correspondances faciles, des analogies de surface ou des oppositions immédiates, une telle confrontation peut néanmoins avoir une valeur exploratoire pour le chercheur aux prises avec le très ancien ou le contemporain et son devenir. Un premier effet serait de poser les bases d’une réflexion historiographique d’un nouveau type : peut-on concevoir une forme d’histoire culturelle qui serait attentive aux dispositifs sociaux et techniques permettant la production, l’archivage, la transmission des discours et des savoirs, à l’articulation des artefacts, des gestes, des opérations mentales et des structures institutionnelles qui légitiment ces usages et en définissent la finalité aussi bien que l’efficacité ? Dans une telle forme d’histoire, il s’agirait moins d’observer l’évolution diachronique de grandes fonctions, comme la mémorisation, l’archivage, la transmission, la visualisation, que de dégager les nouveaux partages instaurés entre le technique, le mental et le social, dans un milieu donné : quels sont les déplacements, les principes de redistribution, les modalités d’accès à la mémoire écrite, les procédures d’archivage des textes et des objets de savoir et les conditions de leur réactivation ? Quel est le degré de contrainte et de programmation des dispositifs sociaux et techniques par rapport à ces usages, quels en sont les prescripteurs et à quelles fins politiques et symboliques ?
Le second bénéfice que le chercheur peut retirer de ce dialogue est un certain modèle de problématisation et de constitution de son objet. Car au fond, l’observateur du contemporain et l’archéologue du passé s’attachent à comprendre la même configuration : comment s’articulent les pratiques individuelles et sociales de production du sens et du savoir et de perpétuation de la mémoire collective, à partir de supports externes et matériels qui permettent l’archivage de la pensée et du langage ? De quel ordre sont les médiations qui permettent l’exploitation de ces gisements ? Comment s’articulent les technologies de stockage et de circulation du savoir, à un moment et dans une société donnés, et les pratiques intellectuelles de ceux qui s’en servent ? De quel ordre sont les déterminations qui lient le support, l’inscription, les modalités de sa conservation, de sa circulation, de son usage ? Les limitations physiques du support et la spécificité des systèmes d’écriture, comme les techniques de reproduction des textes déterminent l’ergonomie de la lecture, dans ses dimensions sociales, vocales, gestuelles, mais aussi les procédures mentales mises en Å“uvre dans l’activité du savant, du lettré, de l’intellectuel, qui produit du savoir ou de nouveaux textes à partir de ses lectures. Mémoriser, corréler des données ou des énoncés décontextualisés, classer, archiver et retrouver les informations archivées, réunir des données empiriques pour en dégager une loi générale, résumer ou synthétiser un texte, le traduire, l’éditer, le critiquer, le commenter, l’instrumentaliser dans une argumentation, une méditation, la construction d’un nouveau texte : ces différentes pratiques savantes sont à la fois des opérations mentales, des gestes impliquant la manipulation de supports, d’inscriptions et d’instruments d’écriture, des postures socialement définies et associées à des statuts et parfois à des institutions (l’exégète, le grammairien, l’enseignant, le bibliothécaire…) et des dynamiques collectives, où se déploient les champs et les traditions de savoir d’une société. Ces opérations, ces gestes, ces postures définissent une ergonomie du travail intellectuel, lettré ou savant, et en conditionnent la portée, les objets, la nature même pour une société donnée.
Dès lors, entre l’historien du passé lointain et l’observateur du présent, peuvent se tisser les fils d’un dialogue comparatiste : dans la différence des sociétés, des technologies, des inscriptions et des projets intellectuels, l’un et l’autre chercheront à comprendre comment des individus, des communautés ou des instances de pouvoir s’efforcent de perpétuer et d’enrichir des savoirs, de les transmettre et de les actualiser, d’imposer des interprétations. Ils interrogeront par exemple ces figures centrales que sont l’appropriation et la maîtrise, la condensation et l’expansion, l’accumulation et la synthèse, la centralisation et la dispersion de la mémoire : ces catégories prennent forme et sens à l’intersection des projets intellectuels, des instruments et des lieux de travail, des techniques de l’écriture et de la circulation de l’écrit, mais aussi des formes de pouvoir politique, des institutions, de l’économie.
La bibliothèque est indiscutablement un bon objet pour une telle expérience et l’archéologie de ce dispositif interroge notre modernité sur le statut de la mémoire et ses risques de saturation, sur le statut des pôles centralisateurs et des espaces concentriques ou réticulaires qu’ils organisent, sur l’adaptation des opérations mentales de production du sens et du savoir à la matérialité et à l’ergonomie des supports. La maîtrise de l’accumulation, les dispositifs de classement et de visualisation synoptique, la mise au point de formes discursives et graphiques permettant de transformer la lecture en écriture, la recherche d’interfaces se prêtant à la décontextualisation des mots, des idées, des informations et des citations et à leur redistribution selon d’autres logiques intellectuelles : autant d’enjeux des nouvelles Alexandries de ce iiie millénaire.
 
NOTES
 
[*]Christian Jacob est directeur de recherche au CNRS (Centre Louis Gernet, Paris). Spécialiste de la culture grecque ancienne, il travaille plus particulièrement sur l’histoire des pratiques lettrées et intellectuelles liées à l’usage des livres et des bibliothèques, notamment autour de la bibliothèque d’Alexandrie. Il déploie ses interrogations sur la lecture, l’écriture et les techniques du travail intellectuel dans un réseau de recherche interdisciplinaire et comparatiste, “ Les mondes lettrés ”, réunissant autour de lui des spécialistes de l’Orient ancien, de la Chine, du Japon, de l’Islam et de la tradition européenne. Choix de publications : “ Les gardiens du texte ”, Diogène, n° 186, avril-juin 1999 (direction du numéro) ; Du livre au texte. Des Alexandries I, 2001, sous presse (ouvrage co-dirigé avec L. Giard) ; Les métamorphoses du lecteur. Des Alexandries II, (à paraître: 2002).
[1]Qu’il me soit permis de renvoyer à quelques étapes antérieures de cette réflexion : “ Navigations alexandrines : lire pour écrire ”, dans Le Pouvoir des Bibliothèques. La mémoire des livres en Occident, M. Baratin et C. Jacob (éds), Paris, Albin Michel 1996, p. 47-83 ; “ La Bibliothèque, la Carte et le Traité: Les formes de l’accumulation du savoir à Alexandrie ”, dans : Sciences exactes et sciences appliquées à Alexandrie (iiie siècle av. J.-C. - ier siècle ap. J.-C.), Actes du Colloque international de Saint Étienne (6-8 juin 1996), G. Argoud et J.-Y. Guillaumin (éds), Publications de l’Université de Saint-Étienne 1998, p. 19-37 ; “ La bibliothèque et le livre. Formes de l’encyclopédisme alexandrin ”, Diogène, 178, “ Aux origines du rêve encyclopédique ” 1997, p. 64-85 ; “ Vers une histoire comparée des bibliothèques. Questions préliminaires, entre Grèce et Chine anciennes ”, Quaderni di Storia, 48, 1998, p. 87-122.
[2]Voir Isidore de Séville, Etymologies, VI.3.1.
[3]Il était une fois le livre, sous la direction de E. Portella, Paris, Éditions unesco, La Bibliothèque du philosophe, à paraître en 2001.
[4]Pour une première réflexion comparatiste et typologique sur les bibliothèques anciennes, voir les contributions réunies dans la partie “ Bibliothèques et lettrés ” de Des Alexandries I. Du livre au texte, L. Giard et C. Jacob (éds), Paris, Bibliothèque nationale de France 2001, sous presse.
[5]Sur les bibliothèques chinoises, voir l’ouvrage essentiel de J.-P. Drège, Les Bibliothèques en Chine au temps des manuscrits (jusqu’au xe siècle), Paris, Publication de l’École Française d’Extrême-Orient, CLXI 1991.
[6]Je renvoie aux réflexions de Luciano Canfora, La Bibliothèque d’Alexandrie et l’histoire des textes, Université de Liège, Centre de documentation de papyrologie littéraire (CEDOPAL) 1992.
[7]Quelques repères bibliographiques : P. M. Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford, Clarendon Press 1972, I, p. 305-335 ; L. Canfora, La véritable histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères 1986.
[8]G. Nagy, “ Homère comme modèle classique pour la Bibliothèque antique : les métaphores du corpus et du cosmos ”, dans Des Alexandries I. Du livre au texte, cit.
[9]M. J. Carruthers, The Book of Memory. A Study in memory in Medieval Culture, Cambridge, Cambridge University Press 1990, p. 33 sq. Voir aussi sa contribution au présent numéro de Diogène.
[10]M. J. Carruthers, op. cit., p. 43-45.
[11]Vitruve, Sur l’architecture, VII, Préface, 4.
[12]Histoire Naturelle, VII.24.
[13]Voir C. Jacob, “ Du livre au texte. Pour une histoire comparée des philologies ”, Diogène, 186, avril-juin 1999, p. 3-27.
[14]Pour une présentation d’ensemble de l’Å“uvre et de cette problématique, voir C. Jacob, “ Ateneo, o il Dedalo delle parole ”, introduction générale à Ateneo, I Deipnosofisti, Roma, Salerno Editrice 2001 (sous presse).
[15]“ Scribes, érudits et bibliothèques en Mésopotamie ”, in Du livre au texte. Des Alexandries I, cit. Voir aussi la contribution de J.-J. Glassner à ce numéro de Diogène.
[16]Cette réflexion m’a été suggérée par la lecture de A. Serrai, Storia della Bibliografia II. Le Enciclopedie rinascimentali (II). Bibliografi Universali, Maria Cochetti (éd.), Rome, Bulzoni Editore 1991.
[17]Voir, dans le numéro 141 de Diogène “ Les bibliothèques ”, l’article de Gilles Lapouge : “ Livres en flammes ”, Paris, Gallimard 1988. (N.d.l.R.)
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Christian Jacob est directeur de recherche au CNRS (Centre ...
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[1]
Qu’il me soit permis de renvoyer à quelques étapes antérieu...
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[2]
Voir Isidore de Séville, Etymologies, VI.3.1. Suite de la note...
[3]
Il était une fois le livre, sous la direction de E. Portell...
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[4]
Pour une première réflexion comparatiste et typologique sur...
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[5]
Sur les bibliothèques chinoises, voir l’ouvrage essentiel d...
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[6]
Je renvoie aux réflexions de Luciano Canfora, La Bibliothèq...
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[7]
Quelques repères bibliographiques : P. M. Fraser, Ptolemaic...
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[8]
G. Nagy, “ Homère comme modèle classique pour la Bibliothèq...
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[9]
M. J. Carruthers, The Book of Memory. A Study in memory in ...
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[10]
M. J. Carruthers, op. cit., p. 43-45. Suite de la note...
[11]
Vitruve, Sur l’architecture, VII, Préface, 4. Suite de la note...
[12]
Histoire Naturelle, VII.24. Suite de la note...
[13]
Voir C. Jacob, “ Du livre au texte. Pour une histoire compa...
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[14]
Pour une présentation d’ensemble de l’Å“uvre et de cette pro...
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[15]
“ Scribes, érudits et bibliothèques en Mésopotamie ”, in Du...
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[16]
Cette réflexion m’a été suggérée par la lecture de A. Serra...
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[17]
Voir, dans le numéro 141 de Diogène “ Les bibliothèques ”, ...
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