Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522164
16 pages

p. 95 à 103
doi: 10.3917/dio.196.0095

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n°196 2001/4

Donner une définition [1] exacte de l’hypertexte présente des difficultés, car à l’usage d’outil technique s’ajoute la dimension conceptuelle d’un espace d’organisation de la mémoire et de production de traces. La confusion est fréquente entre le dispositif hypertextuel qui permet, grâce au support numérique, d’associer des objets de natures différentes, et les productions (compositions ?) engendrées grâce à cette technique. L’hypertexte n’est pas réductible à l’un ou à l’autre de ces aspects. Il est à l’image de l’encre et du papier, un support de composition et d’expression et doit aussi être perçu comme tel. Quelle que soit sa finalité, et même s’il s’agit d’agréger des pages de manière hasardeuse sur le Web, l’hypertexte délimite des lieux de connaissance et contribue ainsi à faire émerger une double temporalité, l’une propre aux documents, l’autre caractérisée par l’actualisation instantanée (qui coïncide avec la suppression de toute distance ou durée entre les informations).
Les chercheurs d’Altavista et de Compaq montrent que le Web génère une forme en « nÅ“ud papillon [2] » dont le cÅ“ur serait, au détriment de ses ailes, hyperconnecté. C’est, en filigrane, un espace de composition qu’il faut voir là. S’il a fallu pléthore d’outils et d’analyses pour prouver que le Web n’était pas organisé comme une toile d’araignée, il est possible, à une échelle plus réduite, de montrer qu’un hypertexte produit une forme plus ou moins dessinée. Parce que les contenus dans la mémoire numérique n’ont ni temps, ni lieu, l’usage des hypertextes peut laisser croire qu’un écran succède à un autre écran, l’organisation des liens apparaissant alors comme secondaire par rapport à l’information.
La finalité de l’hypertexte n’est pas uniquement d’associer des documents mais aussi de constituer, à partir de données connues, un nouveau document même si celui-ci est par nature hétérogène. Il est possible alors d’envisager l’hypertexte à partir d’un modèle abstrait, en tant que structure évolutive, comme une construction de parcours probables ; ceux-ci ne définissent pas des points de ralliement d’un nÅ“ud à un autre mais des contextes mouvants qui s’informent mutuellement.
La complexité des hypertextes tient aussi du fait que le temps de la fabrication qui correspondrait au temps de l’écriture et le temps de son utilisation qui renverrait à la lecture, peuvent techniquement se confondre. Il semble alors intéressant de développer l’idée d’un hypertexte où la structure évoquée ne serait pas la résultante des interventions des utilisateurs mais une partition prédéterminée pour que le jeu de contextualisation soit pertinent.
L’hypertexte est un domaine novateur où les conceptions qui prennent en compte cette dimension de structure sont encore balbutiantes. Je suis partie de l’hypothèse que les méthodes de classement, de signalétique et d’interprétation utilisées en génétique textuelle pouvaient constituer un terrain d’expérimentation approprié.
Mémoire statique, l’avant-texte est le lieu où par l’écriture, l’auteur singularise la langue et questionne son étrangeté. Gage du secret de l’Å“uvre en progrès, le manuscrit renvoie aussi à la complexité de ses relations sémantiques et de ses temporalités. Pour le généticien, il constitue des ensembles d’objets qui font système entre eux, graphismes, espaces blancs, textualités, mais pour lesquels il s’agit de retrouver des origines, des continuités et des transformations. L’espace du texte manuscrit, à la fois mémoire éclatée et totalité construite, donne également une approche complexe de la lecture parce que la construction linéaire du texte est latente. En exigeant de recomposer mentalement les relations sous-jacentes du texte, cette lecture qui fait appel au travail de mémoire comme de l’oubli ouvre ainsi un champ d’expérimentation aux modes d’écritures des hypertextes.
De fait, éditer sous forme électronique la genèse d’un avant-texte permet de soulever les problématiques conceptuelles de l’hypertexte dans sa dimension d’objet à (re)composer, il s’agit par exemple de déterminer un modèle d’organisation, des unités référentes à partir desquelles il sera possible de programmer des parcours, et les représentations formelles et plastiques de l’hypertexte.
Face à l’impossibilité de mesurer l’ampleur des relations entre chaque source d’informations, le travail du généticien consiste à pointer, mémoriser, classer, compiler différents types de liens qui permettront de révéler en partie les mécanismes d’écriture et de pensée. Toute lecture d’un dossier manuscrit procède ainsi d’une déconstruction et, par hypothèses successives, d’une reconfiguration de l’espace textuel. Compte tenu aussi de la difficulté matérielle à consigner des repères dans le manuscrit même et à en extraire physiquement des unités, l’édition imprimée d’une étude génétique, à défaut de pouvoir présenter visuellement les étapes et les motifs aboutissant au classement, a toujours eu recours au commentaire descriptif. À ce titre, les technologies numériques apportent des alternatives pour représenter un avant-texte et transmettre son interprétation. Il devient par exemple réaliste de donner à lire le dossier dans sa totalité tout en bénéficiant de l’aspect dynamique du support. En outre, la possibilité de créer et de fixer des parcours permet à l’utilisateur de réitérer la lecture du chercheur.
Le projet d’éditer Cela a eu lieu [3] sous forme électronique a pour vocation de restituer l’étude de la genèse de cet avant-texte. Il permet de faire émerger certaines questions liées à l’élaboration d’une édition électronique savante stabilisée.
Concernant la conception du projet lui-même, trois modalités d’accès aux documents ont été envisagées :
  • un accès aux sources originelles paginées par défaut ;
  • un accès à l’ordre génétique restitué sous forme d’une représentation topologique ;
  • un accès à des outils permettant à l’utilisateur d’organiser les ressources selon ses propres critères.
Se pose d’emblée la question du choix du dispositif de consultation quant à l’ergonomie de l’écran, la gestion des unités documentaires, la restitution des contextes et la « prise en main » des outils de recherche.
De façon à ne pas entraver le processus de continuité des parcours, s’est imposée la nécessité de restreindre la prolifération de fenêtres [4] à l’écran ; la contrepartie supposant alors de respecter un format d’écran minimum en-deçà duquel il n’est tout simplement pas possible de lire un document dans sa totalité affichée à l’écran.
Sans entrer dans le détail de toutes les fonctions d’une édition de genèse, la partie qui suit illustre deux propositions qui concernent la configuration de l’espace visible et l’organisation des parcours. Ces points ont été développés dans l’idée de conforter la logique des parcours et d’organiser la structure de l’hypertexte dans un unique écran. L’un et l’autre sont donc parfaitement dépendants.
 
La transparence comme concept de structure spatiale
 
 
Afin d’éviter les représentations complexes en 3 dimensions, l’interface de Cela a eu lieu a été traitée pour tirer un autre parti de la profondeur de l’écran. Jouer sur le principe de calque permet de superposer des plans et de créer une sorte de couplage visuel immédiat entre plusieurs documents ou entre le dispositif de navigation et un document.
Agrandir l'image 1
L’image ci-dessus, représentée dans cet article à une échelle réduite et en noir et blanc, montre une lecture d’écran à deux niveaux :
  • le premier plan correspond à des outils de navigation (qui peuvent être masqués). Réduits à une expression graphique très simple, ils laissent libre champ à la consultation des documents situés en arrière plan ;
  • le second plan, qui donne ici à lire une page manuscrite et sa transcription en vis-à-vis, recueille les données de l’hypertexte.
Métaphore du tableau de bord, ce dispositif permet à l’utilisateur d’effectuer certaines fonctions routinières (recherche des contextes, annotations, etc.) sans rompre le fil de sa lecture.
Cette seconde illustration présente deux documents manuscrits derrière lesquels apparaît leur transcription respective. Cette configuration permet au lecteur de lire le texte transcrit, l’écriture manuscrite étant parfois difficile à déchiffrer, et de mesurer l’écart entre le texte codé et le document d’origine. Il est également possible de modifier les contrastes de l’un ou l’autre plan et de supprimer la transcription ou le manuscrit pour des besoins particuliers. Ce jeu de transparence facilite, lors de la recherche d’occurrences, la localisation instantanée, dans la trame du feuillet manuscrit, de la chaîne de caractère recherchée.
Agrandir l'image 2
Cette autre forme de couplage évite de trancher quant au choix préalable d’une numérisation en mode chaîne de caractère ou en mode image [5] dans la mesure ou les deux modes, simultanément ou non, sont proposés.
 
Construction des parcours et représentation cartographique
 
 
Dans une bibliothèque, il est possible d’identifier un document par rapport à sa place géographique ou son critère de classement, en revanche il est impensable de se représenter les lieux et la nature des informations stockées dans la mémoire numérique. La projection cartographiée de la structure d’un hypertexte, parce qu’elle restitue l’ensemble des contextes, peut à cet effet être envisagée comme une technique de mémorisation de la localisation des données et par ricochet des contenus eux-mêmes.
Le synoptique de la genèse présenté à la page suivante, permet d’une part de rendre compte visuellement de l’ordre du classement et de la localisation de chaque folio dans le contexte général du dossier génétique et, d’autre part, parce qu’il rend visible les circulations entre les documents, de préparer et guider la lecture du dossier.
Dans les hypertextes le parcours définit les mouvements d’informations, l’intervalle entre des ensembles de points. Si l’on s’en tient à l’idée d’hypertexte, telle qu’elle résulte entre autre de l’usage d’Internet, les parcours n’existent qu’à posteriori – la fonction « go previous » conduit toujours à la page que l’on vient de visiter. Cette carte donne au contraire l’idée que tout ce qui se présente comme un commencement, correspond en fait à une intersection de parcours.
Agrandir l'image 3
Cette carte présente les différentes structures spatio-temporelles de la genèse : la séquentialité du texte représentée en « y » et les phases de réécriture données en « x » et « z ». La lecture de ce diagramme (interactif dans le programme) opère à plusieurs niveaux symbolisés par ces axes et par la numérotation, la couleur [6] et les tracés de liens.
La forme déterminée par le classement du dossier, qui va ici du feuillet 16 le plus éloigné génétiquement au feuillet T12 le plus proche dans le temps, montre que le dossier se compose de deux versions auxquelles s’ajoute un dactylogramme. La distribution de la première version rend compte de la difficulté pour le chercheur à fixer d’une manière sûre les phases d’écriture.
Cette forme se schématise selon deux axes temporels; la chronologie du « récit » (la flèche du temps) en « y », et la chronologie de l’écriture (les repentirs) en « x ». Dans cet exemple, le feuillet 35 est la suite du 34 qui est la suite du 19, etc. ; de même pour l’axe des « x », le feuillet 48r est réécrit en 46 lui même réécrit en 42r, etc., on observe en outre un axe « z » qui est particulier à cette genèse. Il désigne une temporalité différente des deux autres axes qu’il n’est pas possible de faire fusionner avec les autres.
Hormis ce premier niveau d’information qui rend compte d’un classement, la carte peut être appréhendée à travers de multiples parcours dont je présente ici deux cas qui correspondent à des interprétations.
Agrandir l'image 4
Chacun de ces parcours tracés sur un segment de la carte, est rendu visible dans le contexte global dès lors que l’utilisateur choisit un point d’entrée sur la carte ou dans une liste. Une fois tous les parcours activés, la carte restitue sous forme d’itinéraires tracés, l’ensemble des interprétations qui ont conduit à la genèse. Elle pourrait tout aussi bien montrer les hypothèses et points de vue engagés par les chercheurs pour rendre compte des méthodes génétiques.
La superposition de toutes sortes de relations (déclinées une à une dans l’interface) qu’elles soient intertextuelles, structurelles, didactiques, etc., sur une même carte lui donnerait certes peu de lisibilité mais soulignerait bien les différents niveaux d’appréhension de la lecture d’un corpus.
Partant de l’hypothèse qu’un hypertexte est au-delà d’une technique, un support de production de sens, les aspects développés dans cet article à propos de l’édition électronique d’une genèse, mettent l’accent sur les partis pris d’affichage des documents et sur la représentation des relations entre les données, ces deux points étant des conditions nécessaires pour privilégier l’émergence de parcours plutôt qu’une succession de liens.
Ni les outils de traitement des données mis à la disposition du « lecteur savant » ni l’aspect esthétique du programme n’ont été traités. Il convient malgré tout d’insister sur la fonction importante de l’historique des actions de l’utilisateur, qui consiste à mémoriser ses déplacements et manipulations, parce qu’elle permet de fixer une origine à un enchaînement de pensée réitérable. Toute action sur l’écran ainsi enregistrée, restitue chaque état dans une chronologie ; l’utilisateur a alors la possibilité en conservant ou en effaçant ces traces, d’y adjoindre des notes et d’élaborer ses parcours.
L’aspect esthétique du programme renvoie pour sa part, aux choix plastiques et rythmiques de l’édition elle-même. Il fait appel à l’idée de charte graphique, aux fonctions iconographiques, à l’impact de la couleur sur la lisibilité, etc. Il suffit ici d’évoquer que tout choix de navigation, de fonctionnement de l’interface, toute décision prise pour discrétiser des informations tout en gardant une référence à un ensemble, se traduit par des partis pris qui sont nécessairement dépendants de la logique de construction de l’hypertexte.
L’intérêt des chercheurs en génétique textuelle pour les nouvelles technologies n’est pas dû au hasard : l’étude du manuscrit pour toutes les raisons qui ont été exprimées ici encourage l’usage de l’hypertexte à la fois comme mode de stockage d’informations structurées et comme mode d’écriture. De plus, la perspective d’entrevoir, au détour des méthodes appliquées à la génétique un modèle d’hypertexte, conforte l’idée que l’essor de la génétique textuelle n’est pas dû à la nostalgie des objets perdus de la « graphosphère » comme semble l’affirmer Régis Debray. Bien au contraire, le manuscrit extériorise de façon exemplaire les enjeux des hypertextes et leur approche cognitive.
 
NOTES
 
[*]Aurèle Crasson, architecte de formation, aujourd’hui assistante ingénieur à l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM-CNRS) et doctorante de l’université Paris VIII. Elle travaille actuellement sur l’élaboration d’un modèle d’édition électronique de dossiers génétiques d’Å“uvres littéraires. Articles : “ L’Å“uvre d’Edmond Jabès peut-elle se lire sous forme de 0 et de 1 ? ” ; “ Portrait d’Edmond Jabès ” ; “ Pour une lecture ouverte du texte électronique ”.
[1]On entend communément par « hypertexte » un dispositif constitué par des liens et des ancres permettant de croiser des unités textuelles dans un ensemble de documents. Ce dernier engendre un mode de lecture dynamique, laissant à l’utilisateur l’initiative de choisir une suite de liens en fonction de ses besoins, d’un raisonnement logique ou au gré de son intuition.
[2]Voir l’article de Libération du mercredi 17 mai 2000, Le Web est un gros nÅ“ud pap’.
[3]Manuscrit d’Edmond Jabès, dont le texte a été publié en 1992 comme un inédit aux éditions Fourbis et réédité sous sa forme scénaristique originelle en 1995 aux éditions Jean-Michel Place.
[4]À ce titre, l’exemple du livre électronique fait de feuilles à encre rechargeable illustre ce parti de ne pas laisser les fenêtres vagabonder, de pallier à cette pénurie d’espace. Dans une plus large mesure, on peut même imaginer pouvoir déployer des parcours de lecture dans une architecture virtuelle.
[5]Le mode chaîne de caractère permet en effet des traitements automatisables sur le texte alors que le mode image contredit presque la démarche d’abstraction du numérique et de l’autonomie des unités de l’hypertexte en ce sens qu’il n’est pas encore possible de coder les éléments d’une image. Un des problèmes à résoudre, encore difficile à automatiser, serait, pour rendre interactive l’image du manuscrit, de faire correspondre précisément chaque zone, (frontière spatiale, transition, césures typographiques) chaque mot, chaque espace formel, tels les repentirs, à un équivalent codé numériquement.
[6]Pour des raisons d’impression, la couleur n’a pas été ici retenue ; elle permet dans le programme original de donner des repères visuels sur l’identité de chaque matériau et de codifier les caractéristiques physiques des feuillets (recto, verso, formats, etc.).
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Aurèle Crasson, architecte de formation, aujourd’hui assist...
[suite] Suite de la note...
[1]
On entend communément par « hypertexte » un dispositif cons...
[suite] Suite de la note...
[2]
Voir l’article de Libération du mercredi 17 mai 2000, Le We...
[suite] Suite de la note...
[3]
Manuscrit d’Edmond Jabès, dont le texte a été publié en 199...
[suite] Suite de la note...
[4]
À ce titre, l’exemple du livre électronique fait de feuille...
[suite] Suite de la note...
[5]
Le mode chaîne de caractère permet en effet des traitements...
[suite] Suite de la note...
[6]
Pour des raisons d’impression, la couleur n’a pas été ici r...
[suite] Suite de la note...