Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526704
144 pages

p. 13 à 28
doi: en cours

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Savoirs et sociétés en transformation

n° 197 2002/1

2002 Diogène Savoirs et sociétés en transformation

Défis pour l’éducation dans la liquidité des temps modernes

Zygmunt Bauman  [*] (Université de Leeds.)
La Pologne étant à l’époque, selon la plupart des observateurs, “ la baraque la plus libre et la plus amusante du camp soviétique ”, le département de sociologie de l’Université de Varsovie représentait dans les années ’50 peut-être l’unique lieu à l’Est et à l’Ouest du “ rideau de fer ” où toutes les variétés des doctrines en cours dans les sciences sociales et humaines – depuis les versions les plus fossilisées du dogme soviétique marxiste jusqu’aux dernières modes de la “ science sociale bourgeoise ” – étaient enseignées côte à côte. On laissait aux étudiants la tâche de résoudre les contradictions et de jeter un pont par-dessus les abîmes entre les pensées que poursuivaient les penseurs sur le champ de bataille. À certaines occasions, les différences entre les versions concurrentes de la réalité humaine paraissaient infranchissables, sans possibilité de jeter des ponts ; les troupes lourdement armées déployées le long des frontières des blocs ajoutaient une note de gravité et d’urgence à la plus stupide dispute d’experts, en gonflant outre mesure les plus petits accrochages des opinions – dans une bataille à vie et à mort et un casus belli pour une interminable guerre d’usure.
Je me souviens clairement d’un couple de points de vue, censés s’opposer, chacun jouissant de la faveur de l’une des deux superpuissances en conflit, qu’en dépit de toutes les exagérations propres à la mentalité de la Guerre froide et des pressions de mes professeurs, je n’ai pas réussi à considérer comme mutuellement incompatibles et exclusifs. Les deux vues aspiraient à déchiffrer les mystères du comportement humain, mais chacune tirait son argument profond d’expériences de laboratoire avec des animaux. Une des vues était la théorie de Pavlov sur le “ réflexe conditionné ” ; l’autre, la “ théorie du renforcement ”, provenait d’une longue série de travaux des psychologues américains, de Watson à Skinner. Chaque théorie occupait dans son propre camp (politique) une position dominante, incontestée et inexpugnable, où aucune discordance ou opposition n’était tolérée. Les prêcheurs de chaque théorie voyaient les avocats de l’autre côté comme des agents de l’ennemi, des charlatans ou des défenseurs d’une cause perdue, et leur évangile comme une nouvelle manifestation de l’entêtement ou de la traîtrise de l’ennemi. Et pourtant, je le répète, le conflit me semblait franchement imaginaire. Les adversaires pouvaient bien s’affronter dans un combat mortel, mais les images de l’humain étant-dans-le-monde qu’ils prêchaient me paraissaient d’une ressemblance frappante, au point presque de ne pas pouvoir les distinguer.
Les deux théories se sont mises d’accord sur plusieurs points, vraiment cruciaux, et que j’estime décisifs. Premièrement : la voie humaine d’être-dans-le-monde est le processus d’apprentissage. Deuxièmement : l’apprentissage est déclenché par la nécessité de l’organisme de satisfaire ses besoins, qui aussi longtemps que la satisfaction n’arrive pas, provoquent une tension déplaisante cherchant à s’apaiser jusqu’à ce que le besoin soit assouvi. Troisièmement : l’apprentissage consiste en une reconstruction de la régularité du monde dans le pattern de comportement routinier de l’organisme qui apprend. Quatrièmement : à travers cette transformation l’organisme s’adapte au monde et acquiert la capacité de poursuivre ses buts avec succès. En bref : pour survivre dans le monde, l’organisme doit se soumettre à ses règles. L’hypothèse sous-jacente à tous ces points de vue était la régularité essentielle du monde, qui ne pouvait être contestée qu’en mettant en danger l’organisme vivant, sans jamais conduire au succès.
Pour démontrer ces propositions sur lesquelles les deux positions adverses étaient d’accord, la version “ béhavioriste ” avait surtout recours aux expériences avec des rats dans un labyrinthe. Le labyrinthe était fait de passages délimités par des parois fixes, opaques et rigides. Chaque passage conduisait à un carrefour avec plusieurs directions, dont une seule menait dans la bonne direction : c’est-à-dire, vers une palette de nourriture dont les rats affamés étaient en manque. Les rats cherchaient le bon itinéraire de manière erratique, à travers une série d’essais et d’erreurs ; ils choisissaient les bons tournants par un accident heureux – mais une fois cet itinéraire trouvé, la récompense (le soulagement de la tension déplaisante en satisfaisant le besoin qui l’avait provoquée) servait de “ renforcement ” du choix aléatoire initial. Comme les parois restaient fixes pendant toute l’expérience et que la nourriture était toujours placée dans le même coin du labyrinthe, l’impulsion de répéter le bon choix et de rejeter les alternatives était constamment renforcée à chaque tour. Les rats ont appris. On pouvait mesurer leur intelligence par le nombre de tours nécessaires pour apprendre et mémoriser le bon itinéraire et la vitesse avec laquelle la cible était atteinte. Le succès était proportionnel à l’adaptation rapide du comportement du rat à la forme du monde qui restait la même à jamais et ne pouvait pas être contestée (toute tentative de contester ou d’ignorer la forme du monde aurait prolongé déraisonnablement le temps d’apprentissage). À cause de la forme immuable du monde, les rats qui réussissent (rats intelligents, apprentissage rapide et mémorisation de ce qui est appris) ne connaîtraient plus jamais la faim pendant longtemps.
Pavlov va démontrer ensuite des vérités similaires en suivant une route un peu différente. Il a choisi des chiens pour ses expériences à la place des rats. Lorsqu’ils avaient faim, tous les chiens salivaient en voyant la nourriture. Dans le laboratoire de Pavlov, la distribution de nourriture était précédée par un son de cloche. Après avoir répété un certain nombre de fois la séquence cloche-nourriture, les chiens commençaient à saliver “ par anticipation ”, juste après le son de cloche, que le son soit suivi ou non par la vue et l’odeur de la nourriture. Dans le schéma expérimental de Pavlov, l’artificialité et la “ manipulabilité ” de la situation d’apprentissage, et surtout la stature de dieu de son auteur, le véritable Créateur du monde des chiens (c’était, après tout, l’expérimentateur qui décidait que la cloche aller précéder la distribution de nourriture, et qui fixait les intervalles séparant le son de la distribution) sont mieux mises en évidence que dans les expériences béhavioristes.
J’ai tendance à penser maintenant que c’est pour cette raison que les dirigeants d’un État totalitaire préféraient ce schéma à l’approche américaine. Après tout, ces dirigeants s’étaient mis en devoir de conjurer l’avènement d’un monde artificiel et complètement manipulable pour lequel le laboratoire de Pavlov pouvait servir de métaphore. En maintenant dans l’ombre le rôle de l’expérimentateur, les expériences américaines paraissaient soutenir au contraire la croyance libérale fondamentale selon laquelle il appartient aux individus de trouver leur voie, et de le faire par leurs propres moyens. Les expériences avec des rats dans le labyrinthe correspondaient mieux que les tests avec des chiens qui salivent à la convention sociale censée incarner une telle croyance. Mais, autrement, l’axiome du monde comme cadre de référence immuable pour l’apprentissage, le seul guide fiable pour poursuivre l’apprentissage et le juge suprême et incorruptible des effets de l’apprentissage, a étayé les deux stratégies expérimentales dans une forme virtuellement identique.
On m’a raconté, lorsque j’étais étudiant, un récit édifiant, montrant les conséquences effrayantes et finalement morbides d’un état où cet axiome est suspendu et le monde envoie des signaux confus et ambivalents concernant la différence entre le bien et le mal. Le héros de cette histoire était un poisson appelé épinoche. Les épinoches mâles construisent des nids pour que les femelles y déposent et stockent les Å“ufs. Les mâles gardent les nids jusqu’à éclosion des Å“ufs. Une frontière invisible sépare le “ chez-soi ” autour du nid (qui est l’espace que le mâle défend contre les envahisseurs, en attaquant tous les épinoches mâles qui s’y aventurent), du “ territoire étranger ” (qui est tout le reste de l’espace, où le mâle s’enfuit s’il tombe par hasard sur un autre membre de son espèce). Dans les expériences en laboratoire, deux épinoches mâles étaient mises pendant la saison de la ponte dans un bassin d’eau trop petit pour permettre un “ chez-soi ” pour chacun. Les mâles perplexes, obtenant des signaux contradictoires et irréconciliables, n’étaient pas capables de choisir sans ambiguïté entre combat et fuite et tendaient à prendre une posture verticale “ neutre ”, avec la tête enfouie dans le sable – une réponse évidemment mal adaptée au problème, et encore moins à sa solution. L’épinoche, on nous a dit, mène sa vie “ normale ” et heureuse, “ qui lui convient ” grâce au monde univalent (eindeutig, comme diraient les Allemands) qui perdure autour de lui, s’empêchant d’émettre des signaux confus laissant place à une ambivalence, et également grâce à la “ parfaite adaptation ” entre les routines du comportement et le monde qui leur permet de continuer. Si ces conditions ne sont pas remplies, l’apprentissage va se transformer d’un puissant capital que les créatures vivantes déploient pour rester en vie, dans la plus formidable incapacité, pouvant menacer leur survie.
Je me souviens de m’être senti mal à l’aise en apprenant comment les humains menaient leur vie à travers ces expériences sur des chiens, des rats et des épinoches… C’était probablement le cas également de nombreux de mes collègues, et même de certains des enseignants. Pourtant, je ne me rappelle pas d’objections exprimées, mais seulement de révoltes d’étudiants ou d’enseignants ayant des pensées secondes et exprimant des regrets. Je m’étonne souvent que ces histoires étaient avalées, hameçon y compris. L’explication la plus crédible à laquelle je puisse arriver est que (sans compter notre malaise spirituel) nous nous doutions que le triste état des rats et des chiens de laboratoire était très semblable au nôtre, et que nous avions reconnu dans les tourments de l’épinoche notre propre anxiété pendant les moments peu nombreux et douloureux lorsque le monde paraissait s’échapper de la routine bien ordonnancée du laboratoire.
Je devine que nous croyions que le monde autour de nous était immuable, dur, intraitable et impénétrable, mais aussi régulier : avec les bonnes routes, de même qu’avec les allées aveugles, restant toujours aux mêmes endroits, en attente d’être découvertes et cartographiées. Ce qui nous restait était d’apprendre leurs positions par cÅ“ur et de suivre ensuite les premières et d’éviter les secondes. Et alors, peut-être, tout comme les rats et les chiens récompensés pour leur intelligence et leur zèle à apprendre, nous n’aurions plus jamais à avoir peur de la faim… Ainsi, le monde que nous voyions illustrait la règle aristotélicienne affirmant que “ ce que nous devons apprendre à faire, nous l’apprenons en le faisant ”. Le monde et ses règles paraissaient tout aussi durables ; au moins, plus que nos vies mortelles, ridiculement courtes. Nous croyions ainsi que tout ce que nous apprenions du monde avait une bonne chance de nous servir pour le restant de notre vie. Nous espérions que le moment n’arriverait jamais où l’apprentissage paraîtrait en rétrospective une perte de temps, encore moins une recette d’échec pour répondre proprement aux défis de la vie.
Après avoir comparé les idées pédagogiques et les institutions éducatives de treize civilisations différentes, Edward D. Myers a noté, dans un livre publié en 1960 [1], “ la tendance croissante à voir l’éducation comme un produit plutôt que comme un processus. Lorsqu’elle est regardée comme un produit, elle est conçue comme quelque chose qui peut être “obtenue”, totale et accomplie, ou plus ou moins ; par exemple, il n’est pas rare d’entendre maintenant une personne demandant à une autre, “Votre éducation vous l’avez acquise où ?”, en attendant la réponse, “Au Collège Un-tel”. L’implication est que le diplômé a appris tout ce qu’il lui faut savoir des techniques théoriques et pratiques du langage et des mathématiques, et de toute la connaissance accumulée concernant les relations entre êtres humains, sa dette envers le passé, l’ordre naturel et sa relation avec lui, et, de même le domaine des aspirations et des valeurs : tout ce qu’il doit connaître, ce qui représente les exigences demandées pour sa tâche particulière ”.
Myers n’a pas aimé ce qu’il a découvert ; il aurait plutôt voulu voir traiter l’éducation comme un effort continu, à l’échelle de toute une vie, car il réprouvait la tendance à couper le gâteau de la connaissance en tranches fines, une pour chaque métier ou profession. La connaissance objectivement accumulée et potentiellement disponible était énorme, sans arrêter de s’accroître. L’effort pour l’assimiler ne devrait pas s’arrêter le jour de l’obtention du diplôme. “ L’appétit de connaissance ” devrait rester allumé pendant toute la vie, pour que l’homme “ continue à vivre et à croître ”, en devenant de la sorte une personne meilleure. La personne pouvait s’approprier cette connaissance en tant que propriété durable. Myers le tenait pour garanti et incontestable. Comme pour une autre propriété de l’étape “ solide ” de la modernité, la grandeur était belle en signifiant ce qu’il y avait de meilleur. Ce que Myers trouvait mal, c’était uniquement l’idée d’acquérir son éducation en une seule fois, comme pour un achat à la pièce, plutôt que de rester à l’affût en vue de possessions de plus en plus riches.
À son état “ solide ”, maintenant dépassé, la modernité – elle-même une réaction contre la fragilité d’un ancien régime pré-moderne qui perdait rapidement son pouvoir de conservation – avait l’obsession de la durabilité. La durabilité, bien sûr, a été hautement appréciée depuis la nuit des temps (toutes les classes supérieures de l’histoire ont voulu s’entourer de possessions durables et rendre leur descendance et la mémoire de leurs faits éternellement présentes ; la frontière entre les classes supérieures et inférieures a coïncidé pour tous les aspects de la vie avec la ligne qui sépare le durable du transitoire). Mais la décomposition accélérée de l’ancien régime a rajouté une urgence particulière au souci de rendre durables les institutions sociales. La solidité assurée autrefois matériellement par la reproduction autonome de l’ordre social, n’arrivait plus à s’entretenir elle-même et semblait demander une action dans ce sens. Pour faire appel à la fameuse métaphore de Karl Marx en la développant, nous pouvons dire que la modernité n’a fondu les solides existants et déjà déformés que pour verser le contenu de leur réalité dans des formes mieux conçues, promettant une plus longue conservation. L’horizon ultime de la refonte moderne de la condition humaine était une société en “ état de perfection ”, défini au seuil de l’ère moderne par Leon Battista Alberti comme un état où tout nouveau changement n’apporterait rien de bon. La transformation radicale devait aboutir à un ordre conçu rationnellement, planifié scientifiquement et bâti vigoureusement rendant toute transformation ultérieure redondante et indésirable.
Par conséquent, la conservation de sa propriété était un des droits humains les plus essentiels proclamés par les documents fondateurs du programme moderne. Au sujet de John D. Rockefeller, qui pourrait être considéré comme l’incarnation la plus évidente de tout ce que la modernité attachait à la valeur de solidité, Richard Sennett écrira deux siècles plus tard qu’il “ voulait posséder des puits de pétrole, des bâtiments, des machines ou des lignes de chemin de fer pour le long terme [2] ”. Rockefeller, comme la modernité solide dont il a incarné l’esprit et les ambitions, voulait s’engager sur l’avenir et ne pouvait le faire qu’en s’engageant lui-même.
L’image de la connaissance a reflété cet engagement et la vision de l’éducation a reproduit les tâches que celui-ci mettait dans son plan d’actions. La connaissance avait de la valeur puisqu’elle était censée durer, et de même l’éducation car elle offrait une telle connaissance durable. L’éducation, qu’elle soit vue comme un épisode unique ou comme l’effort d’une vie, devait être une activité visant la livraison d’un produit qui, comme toutes les autres possessions, pouvait et aurait dû être conservé à jamais.
Nous rencontrons ici le premier des nombreux défis que l’éducation contemporaine doit affronter et supporter. À notre époque “ moderne-fluide ”, les possessions durables, les produits censés être appropriés une fois pour toutes et jamais remplacés, ont perdu leur attraction passée. Ils étaient vus autrefois comme un capital, ils risquent maintenant d’être vus comme des dettes. D’objets de désir, ils sont devenus objets de ressentiment.
L’histoire de l’éducation a été remplie de périodes critiques où il est devenu évident que les prémisses et les stratégies éprouvées et apparemment fiables perdaient leur prise sur la réalité et demandaient des révisions et des réformes. Il paraît, néanmoins, que la crise présente est différente de celles du passé. Les défis du présent frappent durement l’essence même de l’idée d’éducation, telle qu’elle s’est constituée au seuil de la longue histoire de la civilisation : ils mettent en question les invariants de l’idée, les caractéristiques constitutives de l’éducation qui ont supporté tous les défis du passé en sortant indemnes de toutes les crises – les hypothèses jamais mises en doute auparavant sont soupçonnées d’être en bout de course et devant être remplacées.
Dans le monde moderne-fluide la solidité des choses, tout comme celle des liens humains, est ressentie comme une menace : tout serment d’allégeance, tout engagement à long-terme (et a fortiori éternel), annonce un avenir encombré par des obligations qui restreignent la liberté de mouvement et réduisent la capacité, comme jamais auparavant, de profiter des nouvelles chances lorsqu’elles vont se présenter (inévitablement). La perspective de se trouver collé à une chose pour toute la vie est totalement répugnante et effrayante. Et ceci n’est point étonnant – puisque même les choses les plus convoitées vieillissent vite, perdent leur brillant en un rien de temps et se transforment de marque d’honneur en signe de honte. Les éditeurs de magazines de luxe ont bien senti l’air du temps : en même temps que les nouveautés à “ faire ” et à “ avoir ”, ils fournissent régulièrement à leurs lecteurs des conseils sur ce qui est “ passé de mode ” et dont il faut se débarrasser. Notre monde rappelle de plus en plus la “ ville invisible ” de Leonia imaginée par Italo Calvino, où “ l’opulence n’est pas tellement mesurée par les choses fabriquées, vendues et achetées chaque jour… mais plutôt par les choses qui chaque jour sont jetées pour faire place aux nouvelles ”. La joie de se “ débarrasser ”, en éliminant et en vidant est la vraie passion de notre monde.
La capacité de durer longtemps ne parle plus en faveur des choses. Les choses et les liens sont censés servir pendant un “ temps déterminé ” seulement et être mises en lambeaux ou traitées d’autre façon similaire à la fin de la période où elles doivent être utiles. Ainsi, les possessions, et en particulier celles qui durent, dont il est difficile de se défaire, doivent être évitées. Le consumérisme d’aujourd’hui ne consiste pas en une accumulation de choses, mais dans le plaisir éphémère qu’elles procurent. Pourquoi l’ensemble de connaissances obtenues en fréquentant l’école ou le collège devrait-il faire exception à cette règle universelle ? Dans le tourbillon du changement, la connaissance est adaptée à un usage instantané et est prévue pour une utilisation unique : la connaissance prête-à-utiliser et prête-à-jeter, du genre promis par les programmes informatiques entrant et sortant des boutiques spécialisées en une succession de plus en plus rapide, paraît bien plus attractive.
Et ainsi la pensée que l’éducation peut être un “ produit ”, destiné à être acquis et conservé, est en déclin et, sûrement, ne parle plus en faveur de l’éducation institutionnalisée. Pour convaincre leurs enfants de l’utilité de l’apprentissage, les pères et mères de jadis avaient l’habitude de leur dire que “ ce que vous avez appris, ne vous sera jamais enlevé par personne ” ; ceci a pu être une promesse encourageante pour leurs enfants, mais serait une perspective horrible pour la jeunesse contemporaine. Les engagements tendent à être mal acceptés, à moins d’y prévoir une clause “ jusqu’à plus ample information ”. Dans un nombre croissant de villes américaines les permis de construire ne sont plus distribués qu’accompagnés de permis de démolition, tandis que, récemment, des généraux américains ont refusé l’engagement de leurs troupes en attendant l’élaboration d’un “ scénario d’évacuation ” convaincant…
Le second défi opposé aux prémisses fondamentales de l’éducation provient de la nature erratique et essentiellement imprévisible des changements contemporains et renforce le premier défi. De tout temps, la connaissance a été appréciée pour sa re-présentation véridique du monde ; mais que se passe-t-il si le monde change d’une façon qui défie continuellement la vérité de la connaissance existante, en prenant au dépourvu constamment même les personnes les “ mieux informées ” ? Werner Jaeger, l’auteur d’une étude classique sur les anciennes racines du concept de pédagogie et d’apprentissage [3], croyait que l’idée d’éducation (Bildung, formation) était née sur la base de deux hypothèses jumelles : celle de l’ordre immuable du monde sous-jacent à toute la variété superficielle de l’expérience humaine, et celle sur la nature également éternelle des lois qui gouvernent la nature humaine. La première hypothèse a justifié la nécessité et les avantages de la transmission des connaissances des professeurs aux élèves. La seconde a rempli de confiance le professeur, qui devait graver sur les personnalités des élèves, comme les sculpteurs du marbre, la forme supposée être, à tout jamais, juste, belle et bonne – et, par conséquent, vertueuse et noble. Si les découvertes de Jaeger sont correctes (et elles n’ont pas été réfutées), l’“ éducation telle que nous l’avons connue ” est en crise – puisqu’il serait aujourd’hui difficile de soutenir l’une ou l’autre de ces hypothèses et encore plus difficile de les considérer comme allant de soi.
À la différence du labyrinthe des béhavioristes, le monde tel qu’il est vécu aujourd’hui est ressenti plus comme une machine à oublier que comme une place prévue pour l’apprentissage. Les parois peuvent être, comme dans le labyrinthe du laboratoire, impénétrables – mais elles sont montées sur des roulettes et en mouvement constant, en faisant disparaître avec elles les passages testés et explorés hier. Malheur aux gens à la mémoire tenace – car les traces sûres d’hier se retrouvent conduire, peu de temps après, droit dans le mur ou dans les sables mouvants, tout comme, les patterns de comportement habituels, éprouvés autrefois, commencent à mener au désastre plutôt qu’au succès. Dans un tel monde, l’apprentissage est voué à une course sans fin après un objet qui se dérobe toujours et qui, en outre, commence à fondre au moment même où il est saisi. Puisque les récompenses pour une bonne action tendent, d’un jour à l’autre, à changer de place, les renforcements peuvent, à titre égal, tromper ou rassurer : il s’agit de pièges à observer et à éviter, car ils peuvent inculquer des habitudes et des impulsions se révélant, en un rien de temps, inutiles, sinon nocives.
Comme l’a observé il y a longtemps Ralph Waldo Emerson, lorsque l’on est sur des patins à glace, le salut se trouve dans la vitesse. Ceux qui cherchent le salut seraient bien avisés de bouger suffisamment vite pour ne pas risquer de trop solliciter la résistance de chaque endroit. Dans le monde volatile de la modernité fluide, où presque aucune forme ne se conserve suffisamment longtemps pour garantir la confiance et pour geler en tant que garantie à long terme (de toute façon, rien ne dit à quel moment le gel se produira, et il est même probable qu’il n’arrivera jamais), marcher vaut mieux que de rester assis, courir vaut mieux que de marcher et surfer sur les vagues vaut mieux que de courir. Cette dernière attitude est avantagée par la légèreté et la présence d’esprit du surfeur ; celui-ci en bénéficiera même s’il ne connaît pas trop les courants et les marées à affronter, mais est toujours prêt à se débarrasser des préférences déjà acquises.
Ceci va à l’encontre de tous les éléments contenus dans l’apprentissage et l’éducation, tels qu’ils ont été pratiqués pendant la plupart de leur histoire. Après tout, ils étaient faits à la mesure d’un monde qui était durable, censé le rester et même le devenir encore plus avec le passage du temps. Dans un tel monde, la mémoire était un capital : plus la mémoire embrassait le passé et pouvait se conserver longtemps, plus ce capital était considéré riche. Aujourd’hui une telle mémoire solidement enfouie apparaît comme potentiellement incapacitante dans de nombreux cas, trompeuse et inutile encore plus souvent. Il est étonnant de voir à quel point la carrière rapide et spectaculaire des serveurs et des réseaux électroniques a été due aux problèmes de stockage, élimination et recyclage des déchets que ces serveurs promettaient de résoudre ; pendant que le travail de mémorisation produisait plus de déchets que de produits utilisables et en l’absence de méthode précise pour décider à l’avance qui est quoi (quels produits apparemment utiles vont se démoder rapidement et quels autres, apparemment inutiles, vont bénéficier d’un regain soudain de demande), la chance de stocker toutes les informations dans des conteneurs éloignés suffisamment des cerveaux (où l’information stockée aurait pu prendre subrepticement le contrôle sur le comportement) a été une proposition opportune et tentante.
Dans notre monde volatile, fait de changements instantanés et erratiques, les habitudes enracinées, les cadres cognitifs solides et la préférence des valeurs stables, ces objectifs derniers de l’éducation orthodoxe, sont devenus des handicaps. Au moins, ils ont été rejetés comme tels par le marché de la connaissance, pour lequel (comme pour tous les marchés et toutes les marchandises) la loyauté, les liens sacrés et les engagements à long terme sont honnis – autant d’obstacles dont il faut débarrasser la voie. Nous sommes passés du labyrinthe immuable modélisé par les béhavioristes et la routine monotone modélisée par Pavlov à un marché ouvert où tout peut arriver à tout moment, mais rien ne peut être fait une fois pour toutes, et où les pas qui réussissent dépendent de la pure chance et ne garantissent d’aucune façon la répétition du succès. C’est le moment de se souvenir et de tirer toutes les conséquences du fait que de nos jours le marché et le mappa mundi et vitae se superposent. Comme Dany-Robert Dufour l’a observé récemment [4] – “ le capitalisme rêve non seulement d’étendre … le territoire où chaque objet est une marchandise (droits sur l’eau, droits sur le génome, les espèces vivantes, les bébés, les organes humains …) jusqu’aux limites du globe, mais de le prolonger également en profondeur pour couvrir les affaires autrefois privées, à la charge de l’individu (subjectivité, sexualité…), mais maintenant incluses dans la marchandise. ”
Ainsi nous sommes tous, la plupart du temps et indépendamment de nos préoccupations du moment, des épinoches exposées à des signaux conflictuels et confus. Le comportement bizarre de l’épinoche mâle, ne sachant pas où sont les frontières qui séparent les patterns de comportement contradictoires, est en train de se transformer vite dans la conduite la plus courante des humains, mâles et femelles. Les réponses tendent à devenir confuses, comme le sont les signaux. En l’absence de précédents fiables et de patterns de comportement testés, les réponses se font selon la règle essai-et-erreur. Dès que nous nous tirons d’un embarras (surtout à la manière du baron de Münchhausen : par notre tirant de botte), nous retombons tout de suite dans un autre. Nous n’apprenons pas beaucoup pendant le processus – sauf le besoin de nous blinder en vue de situations encore plus douteuses et risquées et de supporter les conséquences des nouveaux faux pas. “ Vous valez exactement autant que votre dernier succès ” – telle est la sagesse de la vie dans un monde où les règles changent pendant le jeu et il s’en faut de peu que ces règles ne durent pas plus que le temps nécessaire pour les apprendre et les mémoriser. Les taux de succès emportés par les réponses provenant de l’apprentissage, de l’entraînement et des routines s’écroulent rapidement ; actuellement, le mot-clef est “ souplesse ”. La capacité d’abandonner les habitudes présentes devient vite plus importante que l’apprentissage de nouvelles habitudes. Nous sommes tous poussés à pratiquer, comme une norme, le style de vie que Søren Kierkegaard, il y a deux siècles, a trouvé pathologique chez Don Giovanni : “ finir vite et recommencer depuis le début ”.
Le problème est que très peu, sinon rien, ne peut y être remédié par la seule réforme des stratégies de l’éducation, aussi ingénieuse et complète qu’elle soit. Ni l’état critique de l’épinoche, devenu courant, ni l’attraction soudaine pour la stratégie de vie de Don Giovanni ne peuvent être proposés aux éducateurs, qui seraient coupables de fautes ou de négligences. C’est le monde hors de l’école qui est devenu très différent du genre de monde dans lequel les écoles, telles que décrites par Myers ou Jaeger, avaient l’habitude de préparer leurs diplômés. En ce nouveau monde, on invite les humains à chercher des solutions privées aux problèmes générés par la société, et non des solutions générées par la société aux problèmes privés.
Pendant la phase “ solide ” de l’histoire moderne, la règle pour les actions humaines était d’émuler, aussi loin que possible, le pattern du labyrinthe béhavioriste, où la distinction entre itinéraires vrai et faux était nette et permanente, de sorte que ceux qui manquaient ou rejetaient les bons chemins étaient punis sans exception et sur le champ, tandis que ceux qui les suivaient avec obéissance et célérité étaient récompensés. Les grandes usines à la “ Ford ” et les armées de conscription de masse, les deux bras les plus longs du pouvoir “ panoptique ”, furent les incarnations les plus complètes de cette tendance à transformer en routine les stimuli et les réponses. La “ domination ” consistait dans le droit de poser des règles infranchissables, de superviser leur mise en Å“uvre, de placer ceux qui étaient obligés de suivre les règles sous surveillance continuelle, de ramener les récalcitrants sur la bonne voie ou de les éliminer si l’effort de les réformer échouait. Ce pattern de domination a requis un engagement constant mutuel des dirigeants et des dirigés. En chaque structure panoptique on trouvait un Pavlov qui décidait la séquence des mouvements et veillait à ce qu’ils se répètent de manière monotone, à l’abri de toutes contre-pressions présentes ou futures. Du temps des concepteurs et des superviseurs des panoptiques garantissant la durabilité des constructions et la répétition des situations et des choix, il était payant d’apprendre les règles par cÅ“ur et de les assimiler sous forme d’habitudes profondément imprégnées et suivies automatiquement. La modernité “ solide ” a été en effet l’époque où de telles constructions durables, dirigées et surveillées de près, approchaient au mieux la réalité.
À l’époque “ liquide ” de la modernité, la demande de fonctions de direction “ orthodoxes ” diminue rapidement. La domination peut être gagnée et maintenue avec une dépense bien moindre d’effort, de temps et d’argent : par la menace de désengagement ou le refus de s’engager, plutôt que par un contrôle et une surveillance voyants. La menace de désengagement fait passer le onus probandi sur l’autre, le côté dominé. Il appartient maintenant aux subordonnés de se comporter de manière à donner d’eux une image favorable aux yeux des chefs et à les allécher pour faire “ acheter ” leurs services et leurs “ produits ” conçus individuellement – tout comme les autres producteurs et commerciaux séduisent les clients prospectifs pour leur faire désirer les marchandises à vendre. “ Suivre la routine ” ne suffirait pas pour atteindre ce but. Comme Luc Boltanski et Ève Chiapello l’ont trouvé [5], celui qui veut gagner dans le schéma ayant remplacé l’emploi du genre “ labyrinthe des rats ”, doit faire preuve de capacités de convivialité et de communication, d’ouverture et de curiosité – en offrant à la vente sa propre personne, toute sa personne, comme une valeur unique et irremplaçable qui pourrait améliorer la qualité de l’équipe. Il appartient maintenant à l’employé actuel ou éventuel de se “ surveiller soi-même ” afin d’assurer que son activité est convaincante et a des chances d’être approuvée – et d’être toujours approuvée en cas de changement du goût des spectateurs ; ce n’est plus aux chefs de traiter les particularités de leurs employés, d’homogénéiser leur conduite et de couler leurs actions dans le cadre rigide de la routine.
La recette du succès est “ d’être soi-même ”, pas “ comme les autres ”. C’est la différence, non l’identité qui se vend mieux. Avoir les connaissances et les expériences “ exigées par la tâche ”, possédées déjà par les autres, qui ont fait ce travail avant ou qui demandent à le faire maintenant, ne suffirait pas ; plus vraisemblablement, ce serait considéré comme un désavantage. On doit, à la place, proposer des idées inhabituelles, des projets exceptionnels que personne avant n’avait suggérés, et surtout posséder la tendance propre au chat de suivre ses propres voies solitaires. Ces qualités ont peu de chance d’être trouvées et apprises dans des livres (sauf dans les manuels de plus en plus nombreux qui enseignent à défier la connaissance et la sagesse reçues et à faire preuve de courage pour y aller seul à la tâche). Par définition, ces qualités devraient être développées “ de l’intérieur ”, en libérant et augmentant les “ forces internes ” que l’on suppose être cachées dans la personnalité en attendant d’être éveillées et mises à l’Å“uvre.
C’est le genre de connaissance (plutôt d’inspiration) convoitée par les hommes et les femmes de l’époque moderne-liquide. Ils désirent des conseillers qui montrent comment avancer, plutôt que des enseignants qui contrôlent que c’est toujours la seule et unique route, toujours encombrée, qui est prise. Les conseillers qu’ils désirent, et pour les services desquels ils sont prêts à payer ce qu’il faut, devraient les aider à puiser dans les profondeurs de leur caractère et de leur personnalité, où les riches dépôts de minerais précieux sont censés se cacher ne demandant qu’à monter à la lumière du jour. Les conseillers reprocheront probablement aux clients une certaine paresse ou négligence, plutôt que leur ignorance ; ils distribueront un genre de connaissance du type “ comment faire ”, savoir être ou vivre plutôt que le “ savoir ” dans le sens de celui que les éducateurs orthodoxes voulaient répandre et étaient à même de transmettre à leurs élèves. Le culte actuel de l’“ éducation tout le long de la vie ” se concentre en partie sur la nécessité de mettre à jour l’information professionnelle sur l’“ état de l’art ” – mais aussi dans une mesure égale, sinon supérieure, sur la conviction croissante que la mine de la personnalité n’est jamais épuisée et que les maîtres spirituels, qui savent comment atteindre les dépôts encore inexploités, que les autres guides n’ont pas pu trouver ou ont ignorés, sont encore à trouver. Ils le seront moyennant l’effort nécessaire et assez d’argent pour pouvoir payer les nouveaux services.
La marche triomphale de la connaissance à travers le monde habité/vécu par les hommes et les femmes modernes a procédé sur deux fronts. Sur le premier, des territoires nouveaux et encore inexplorés du monde ont été envahis, capturés, domestiqués et cartographiés. L’empire bâti grâce aux progrès du premier front était celui de l’information censée représenter le monde : au moment de la représentation, la partie représentée du monde a été considérée comme conquise et réclamée pour les humains. Le second front fut celui de l’éducation : il a progressé en étendant la règle de l’“ homme éduqué ” et en augmentant ses capacités de perception et de mémorisation. Sur les deux fronts, la “ ligne ultime ” de l’avancée – la fin de la guerre – a été clairement visualisée dès le début : toutes les taches blanches seront finalement remplies, une carte du monde complète sera dessinée avec toutes les informations nécessaires pour bouger librement à travers le monde cartographié seront rendues disponibles aux membres de l’espèce humaine en fournissant le nombre nécessaire de voies de transmission de l’éducation.
Plus la guerre avançait et pendant que la chronique des batailles victorieuses prenait de l’ampleur, la “ ligne ultime ” a paru cependant reculer. Maintenant, nous sommes inclinés à croire que la guerre était, et reste, ingagnable, et sur les deux fronts.
Pour commencer, la représentation sur la carte de chaque territoire nouvellement conquis a paru augmenter plutôt que diminuer la taille et le nombre des taches blanches, et ainsi le moment de dessiner une carte du monde complète ne semblait plus imminent. En outre, le monde “ là-bas ”, que l’on espérait autrefois incarcérer et immobiliser dans l’acte de représentation, paraît maintenant s’écouler goutte à goutte de chaque forme enregistrée ; c’est un joueur (et sûrement un joueur doué et malin) dans le jeu de la vérité, plutôt que la dépouille et le prix que les joueurs humains espéraient se partager. Dans la description [6] très vivante de Paul Virilio, “ Le monde d’aujourd’hui n’a plus aucun genre de stabilité ; il se décale, flotte entre deux eaux, s’éloigne en glissant tout le temps ”.
Des nouvelles encore plus originales arrivent pourtant du deuxième front éducatif, celui de la distribution-des-connaissances. Pour citer Virilio une fois de plus [7] – “ L’inconnu a changé de position : depuis le monde, qui était bien trop vaste, mystérieux et sauvage ”, vers “ la galaxie nébuleuse de l’image ”. Les explorateurs voulant examiner cette galaxie dans sa totalité sont peu nombreux, et ceux qui en sont capables le sont encore moins … “ Les scientifiques, les artistes, les philosophes… nous nous retrouvons dans une espèce de “nouvelle alliance” pour l’exploration [de cette galaxie] ” – un genre d’alliance à laquelle les gens du commun pourraient renoncer à jamais. La galaxie est, purement et simplement, inassimilable. Ce n’est pas tellement le monde dont l’information parle, mais l’information elle-même qui est devenue le premier site de l’“ inconnu ”. C’est l’information qui est ressentie comme “ bien trop vaste, mystérieuse et sauvage ”. Ce sont les volumes gigantesques d’information en compétition pour solliciter l’attention que les hommes et femmes ordinaires d’aujourd’hui ressentent comme considérablement plus menaçants que les quelques “ mystères de l’univers ” restants, n’intéressant qu’un petit nombre d’amateurs de science et ceux, encore moins nombreux, qui concourent pour le prix Nobel.
Toutes les choses inconnues paraissent menaçantes, mais elles déclenchent des réactions différentes. Les taches blanches sur la carte de l’univers excitent la curiosité, poussent à l’action en fournissant détermination, courage et confiance à l’aventureux. Elles promettent une vie de découvertes intéressantes. Elles augurent d’un meilleur avenir, libéré peu à peu des nuisances qui empoisonnent la vie. Ceci devient différent avec la masse impénétrable des informations : tout est là, disponible maintenant et à portée de main, bien qu’à une distance qui vous raille et vous met en furie, obstinément étrangère, au-delà de tout espoir d’atteinte. Le futur n’est plus un temps à attendre : il ne fera qu’augmenter le problème présent, en rajoutant de manière exponentielle d’autres éléments à la masse des connaissances déjà inhumaine et glaçante, qui interdit le salut qu’elle offre elle-même avec séduction. C’est la masse elle-même des connaissances offertes qui est l’obstacle principal contre l’acceptation de l’offre. C’est également la menace principale contre la confiance : il est sûr qu’il doit y avoir quelque part, dans cette masse horrible d’informations, une réponse à chaque problème qui nous hante, et ainsi, si les solutions manquent, il s’ensuivra immédiatement une réelle dévalorisation et dérision de soi-même.
C’est la masse des connaissances accumulées qui est devenue l’exemple même du désordre et du chaos. Dans cette masse, tous les instruments traditionnels d’ordonnancement : sujets pertinents, attribution de l’importance, utilité définie par les besoins et antériorité déterminant la valeur, ont été progressivement engloutis et dissous. La masse rend ses contenus uniformément incolores. Dans cette masse, on peut dire, tous les bits d’information flottent avec le même poids spécifique ; les gens n’ont plus le droit de demander une expertise pour leurs propres jugements, mais sont ballottés par les courants des expertises contradictoires proclamant qu’il n’y a pas de moyen de trier le grain de la paille.
Dans la masse, le paquet de connaissances détaché pour une consommation et un usage personnels ne peut être évalué que de manière quantitative ; il n’y a aucune chance de comparer sa qualité avec le reste de la masse. Un bit d’information vaut un autre. Les concours de télévision reflètent fidèlement cette nouvelle allure de la connaissance humaine : pour chaque bonne réponse, le même nombre de points est attribué au participant, indépendamment du sujet des questions.
Attribuer une importance aux divers morceaux d’information, et même plus, attribuer plus d’importance à certains qu’à d’autres, est peut-être la tâche la plus embarrassante et la décision la plus difficile à prendre. La seule règle empirique pouvant être suivie est l’importance sur le coup – mais alors cette importance varie d’un moment à l’autre et les morceaux assimilés perdent leur signification aussitôt qu’ils ont été utilisés. Comme d’autres articles du marché, ceci est destiné à une consommation instantanée, sur place et par une seule pièce.
L’éducation a pris par le passé de nombreuses formes et a prouvé sa capacité d’adaptation dans des circonstances changeantes, en se posant de nouveaux buts et en concevant de nouvelles stratégies. Mais, je dois le répéter : le changement présent n’est pas comme ceux du passé. À aucun des points tournants de l’histoire humaine, les éducateurs n’ont été confrontés à un défi réellement comparable à celui que présente la ligne de partage contemporaine. Tout simplement, nous ne nous sommes jamais trouvés dans une telle situation avant. L’art de vivre dans un monde sur-saturé d’information doit encore être appris. Et il en est de même du fait de préparer les humains à cette façon de vivre.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
 
NOTES
 
[*]Zygmunt Bauman, professeur émérite de sociologie aux Universités de Leeds et de Varsovie, a enseigné à Tel Aviv et à la London School of Economics. Son Å“uvre, couronnée par le Prix Theodor W. Adorno et le Prix européen Amalfi, porte notamment sur les interactions complexes qui se nouent entre l’ordre et la liberté, l’égalité et la différence, la tolérance et la solidarité. Il est l’auteur du Prix humain de la mondialisation, de Moderne und Ambivalenz. Das Ende der Eindeutigkeit, de Dialektik der Ordnung et de Work Ethic, Consumerism and the Poor.
[1]Edward D. Myers, Education in the Perspective of History, New York, Harper 1960, p. 262.
[2]Richard Sennett, The Corrosion of Character, Londres, W. W. Norton 1998, p. 62.
[3]Voir Werner Jaeger, Paidea, Die Formung des griechischen Menschen, Berlin, Walter de Gruyter 1958.
[4]Dany-Robert Dufour, “ Malaise dans l’éducation ”, Le Monde diplomatique, novembre 2001, p. 11.
[5]Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard 1999, p. 171.
[6]“ From modernism to hypermodernism and beyond ”, dans : Virilio Live : Selected Interviews, édité par John Armitage, Londres, Sage 2001, p. 40 (traduction libre)..
[7]Interview avec Jérôme Sans, ibid., p. 118.
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[6]
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[7]
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