Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526704
144 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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Introduction

n° 197 2002/1

2002 Diogène Introduction

Indices de la société du savoir

Eduardo Portella  [*] (Université Fédérale de Rio de Janeiro.)
L’expression société de la connaissance est à la mode, si vous voulez, à l’ordre du jour [**]. La mode et l’ordre du jour sont des situations événementielles. On ne s’y arrête jamais. Tous les deux sont des lieux de passage, des passerelles. La société post-moderne a un penchant pour les étiquettes. Elle a tendance à tout réduire – et si possible à des slogans. Notre effort ici sera d’arracher le savoir des griffes du slogan. Mais pour interpeller la société de la connaissance, il faut s’arrêter – observer, réfléchir, choisir. Critiquement.
Plus que jamais, plus encore qu’à l’époque de Francis Bacon, “ knowledge is power ”. Et pour être légitime, la connaissance doit s’ancrer dans la vie sociale, s’enraciner dans la vie du monde, être en mesure de remplacer les locuteurs par les interlocuteurs. La société de la connaissance est, bien entendu, un programme voué à l’action – action qualifiée qui engage à la fois l’éducation, les sciences, la culture, la communication.
Il est impossible de penser, c’est-à-dire, de questionner librement les sociétés d’aujourd’hui, si ce n’est par l’intermédiaire d’un dialogue ou d’une confrontation avec les technologies d’information et communication. Pouvons-nous imaginer que nous sommes dans une société fondée sur la connaissance ? La réponse sera certainement négative. Pouvons-nous conclure que notre société est une société du savoir ? Il est difficile de dire oui. Nous sommes, je suppose, dans une société d’information à de nouvelles échelles d’échanges. Rien de plus. Beaucoup d’information ; peu de savoir.
L’effort intellectuel de nos projets doit aller vers la reconstruction qualitative, le renforcement intersubjectif, si nous voulons aboutir à une société du savoir, égalitaire et juste.
Le fossé qui sépare connaissance et information enregistre un déficit réflexif inquiétant. Et il souligne un défi jusqu’ici insurmontable. Dans la trame impitoyable qui se déroule sur les non-lieux du cyberespace, on ajoute à l’exclusion sociale, que l’on connaît depuis longtemps, l’exclusion digitale et son cortège d’interdictions.
Les inégalités demeurent le point aveugle du monde social et des systèmes technologiques. Les cultures carrément hégémoniques s’éloignent des constructions ouvertement démocratiques. Il convient donc de renverser les autoroutes, de “ désincompatibiliser ” savoir et émancipation. Mais que cette force émancipatrice ne soit jamais utilisée pour publier une deuxième édition, non corrigée et augmentée, du despote éclairé. En tout état de cause, il est inconcevable d’ignorer les impacts sociétaux des nouvelles technologies, ces irremplaçables moteurs de nos sociétés. Renverser les itinéraires préétablis correspond à profiter des technologies de pointe pour élargir la circulation des savoirs, pour accélérer et démocratiser la connaissance.
Pour conduire une entreprise d’une telle responsabilité, il faut se prémunir contre toutes les tentations de la pensée unique, en redessinant le statut interdisciplinaire de la connaissance. Il n’y a pas d’histoire unique, de culture unique ou unanime, il n’y a pas de société unique. Il est donc impossible d’imaginer une pensée, un savoir, une connaissance – je préfère éviter la rigidité nominaliste – unique. L’histoire a, bien entendu, plusieurs visages. L’histoire agonisante est l’histoire unanime. L’autre vient à peine de commencer.
La pensée unique a été plongée dans un réductionnisme absolu, intellectuellement insuffisant. D’une part, il y a la politique de résultats pure et dure, toute vouée à la performance, mais négligeante par rapport aux valeurs. D’autre part, il y a la dénégation de l’intersubjectivité, au profit d’une rentabilité soit douteuse, soit trompeuse. Dans les deux cas on peut identifier la modernité sans imagination — monofocale, unidirectionnelle. Dans le premier cas, la performance se réduit à une simple opération comptable. D’inlassables préoccupations boursières nous mènent tout droit à la désertification intellectuelle. Dans le deuxième cas, la peur de l’enchantement, le fantôme bureaucratique et son catalogue d’interdits nous bloquent l’accès aux passages trépidants, aux turbulences salutaires, aux pratiques, aux aspirations, aux rencontres et aux malentendus de la vie du monde.
Dans la basse modernité, dans cet espace que des penseurs renommés préfèrent appeler post-modernité, la connaissance et le savoir-faire ont signé un accord de coopération. Je doute fort que les signataires de ce protocole en aient tiré un quelconque bénéfice. Les besoins performatifs ont encore une fois laissé s’écrouler un répertoire de valeurs. Le manque de volonté de penser n’a pas épargné sa contribution : on constate aisément le retour dangereux à la connaissance positive ou positiviste. L’opacité du savoir-faire est une modalité de langue de bois, du moins lorsque celle-ci devient le paradis des experts. Le savoir-faire a tendance à être un faire sans savoir. Autant de chapitres insolites de cette espèce de performance naïve, qui parle au nom de l’efficacité. Et en général de façon autoritaire.
Inscrite dans l’horizon démocratique, la société du savoir ne peut être qu’un droit fondamental de l’homme. Le savoir est un droit humain fondamental, mais ne saurait appartenir à l’humanité sans passer par la société. Les savoirs se nourrissent et s’oxygènent par la société. À leur tour, les diverses formes du “ vivre-ensemble ” qui constituent cette dernière ont pour boussole le savoir. On revient à la zone de turbulences.
Les droits de l’homme, inséparables des droits de l’autre – l’autre en tant qu’idée, culture, croyance, couleur, sexe, insertion ou non-insertion sociale –, ne seront évidents que dans une société où sera assuré le droit au savoir. Nous sommes peut-être face à une nouvelle renaissance. Celle-ci ne sera plus utopique, comme l’avait été la première Renaissance. Là où le soleil avait éclairé la connaissance, c’est désormais la connaissance qui éclairera la terre, la société et les relations interpersonnelles de façon plus large. Les difficultés persistent. Est-ce encore possible de penser les droits de l’homme dans la circonscription État-Nation? Qu’est-ce qui prédomine aujourd’hui : les fondements de la souveraineté ou la souveraineté des fondements ? Les interrogations augmentent. En tout cas, il n’y a pas de droits de l’homme au singulier. Et la société et le savoir le savent.
 
Remerciements
 
La rédaction de la revue Diogène remercie très vivement tous ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Frances Albernaz, Véronique Aldebert, Daniel Arapu, Dominique Arnouil, Janette Arnulf, Emmanuelle Auroi, Jean-Godefroy Bidima, Maria Letizia Cravetto, Pierrette Friedman, Georges Kutukdjian, Lionel Moutot, Fatma Oussedik, Luca Maria Scarantino, Imre Toth.
Toute notre gratitude, habituelle et constante, à Emo Lessi.
 
NOTES
 
[*]Eduardo Portella est essayiste, Professeur émérite à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et Président de la Fondation Biblioteca Nacional du Brésil. Ancien Ministre de l’éducation, de la culture et des sciences du Brésil, fondateur du Colégio do Brasil et de la revue Tempo brasileiro, il a exercé à l’unesco les fonctions de Directeur général adjoint et de Président de la Conférence générale. Auteur de plusieurs ouvrages sur la modernité, la culture, l’éducation, la politique et la littérature, il est chargé de la coordination du Comité d’orientation Chemins de la pensée à l’aube du troisième millénaire.
[**]Selon la proposition et sous la direction du coordonnateur du réseau transdisciplinaire “ Chemins de la pensée à l’aube du troisième millénaire ”, Eduardo Portella, une rencontre internationale organisée sous les auspices de l’UNESCO et du CIPSH, consacrée au thème Société, connaissance et savoir-faire, a eu lieu à l’Istituto Italiano per gli Studi Filosofici de Naples (Italie), les 6 et 7 décembre 2001.Le numéro 197 de Diogène réunit certains des textes de cette rencontre : seuls les textes de Homi K. Bhabha et Sergio Paulo Rouanet ont été élaborés en dehors de ce contexte.Un remerciement très particulier à Frances Albernaz, de la section “ Sciences humaines et philosophie ” auprès de l’unesco, dont l’énergie, le talent et la passion ont enrichi aussi bien la réunion de Naples que le travail de la rédaction (N.d.l.R.).
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