2002
Diogène
Annexe
Présentation : la Fédération Internationale des Langues et Littératures modernes
David A. Wells
[*]
Ce numéro de Diogène réunit en Annexe un ensemble de brefs articles dus à la plume de responsables de 18 des associations-membres de la Fédération internationale des langues et littératures modernes (FILLM) afin d’expliquer l’histoire, les objectifs et le fonctionnement de ces sociétés savantes internationales. Elles sont représentatives des différentes branches du champ des langues modernes, au moment-même où le rôle de ces institutions est souvent remis en question par les professionnels qui travaillent dans cette discipline, comme est ignorée leur existence au-delà de leur champ, même au sein du public cultivé. La FILLM est l’une des premières organisations-membres du Conseil international pour la philosophie et les Sciences Humaines (CIPSH) : elle a pris naissance à sa fondation à Oslo en 1928 sous le nom de Commission internationale d’histoire littéraire moderne, avant de changer de structure en 1951, avec la formation de l’UNESCO. Quant au CIPSH, c’est en 1948 que Julian Huxley, alors directeur de l’Organisation, promut la réunion des grandes fédérations internationales de sociétés savantes en un Conseil international de la philosophie et des sciences humaines chargé d’assurer le relais entre cette Organisation internationale, se donnant pour tâche de promouvoir de grands objectifs mondiaux, et le monde de la recherche. Aujourd’hui le CIPSH réunit 14 grandes fédérations internationales, qui à leur tour rassemblent plus de 1600 sociétés scientifiques dans les cinq continents. Il exerce ainsi sa vocation à la coopération scientifique, à la fois internationale et interdisciplinaire, et promeut l’échange entre ses différentes Organisations-membres et entre celles-ci et l’UNESCO. Comme le CIPSH et même l’UNESCO, la FILLM a partagé durant toute son histoire les problèmes d’identité et de fonctionnement de toutes les grandes institutions internationales qui ont été créées au xxe siècle avec le double objectif de représenter un besoin particulier de l’humanité ou une discipline académique au niveau global, et de faciliter la communication et la compréhension internationales de ces domaines aussi bien pour le professionnel que l’honnête homme. L’aspiration de telles associations savantes s’est très vite concrétisée, dans la deuxième moitié du xxe siècle, mais avec un prix considérable à payer : la spécialisation de plus en plus grande des chercheurs universitaires individuels, alors que le coût de leur croissance, constante depuis les années 60, rendait l’identification de chacun avec les objectifs et les idéaux des organisations internationales « parapluie » de moins en moins claire. Ceci marque l’incapacité de plus en plus flagrante des organisations internationales à trouver une fonction utile à ceux qui veulent dépasser la pure représentation ; et met à jour également la frustration constante qui découle du manque de ressources attribuées aux organisations internationales et aux humanités en général par les gouvernements. Ceux-ci promettent du bout des lèvres une aide aux idéaux humanistes tout en concentrant en fait leurs ressources sur les domaines à vocation scientifique et économique avec l’objectif très matériel de créer des richesses ou de prolonger la vie, sans se soucier de l’état spirituel, intellectuel et moral de ceux qui vont devoir exprimer leur gratitude pour ces bénéfices matériels dans l’isoloir.
Le décalage que nous venons d’évoquer n’est nulle part plus apparent dans les faits que pour les langues et les littératures modernes. Ces domaines, aptes à fournir au monde les moyens les plus immédiats d’améliorer la communication et la compréhension entre les peuples sont aujourd’hui en pratique parmi les plus négligés et dévalorisés de toutes les disciplines universitaires. Lors d’un des débats annuels au bureau de la FILLM, au 21e congrès international à Harare en juillet 1999, touchant – ce qui est souvent le cas dans ces débats – au rôle de la FILLM face à ses associations-membres, il a été suggéré que la prochaine réunion s’accompagne d’un bref colloque où un responsable de chaque association pourrait décliner l’histoire, la structure, les activités, les aspirations, le fonctionnement et les problèmes des associations traitant des disciplines humanistes, sans but utilitaire, et que ces articles fassent ensuite l’objet d’une courte publication. C’est cette publication qui vous est présentée dans cette partie finale du numéro 198 de la revue Diogène. Son intention est d’offrir aux lecteurs un panorama des activités – étonnamment variées – qui constituent notre engagement universitaire actuel en faveur des langues et des littératures modernes comme de la manière dont ces sociétés indépendantes, internationales par définition car affiliées à la FILLM, stimulent une recherche originale par le biais de conférences internationales en maintenant son haut niveau grâce à un processus ininterrompu de critiques et de publications de ses résultats dans des revues et des séries monographiques de niveau international. On ne soulignera jamais assez que toute cette activité est administrée – à l’exception notable d’une des plus grandes de ses associations membres –par un personnel universitaire volontaire non rémunéré, qui assume ces tâches en plus d’obligations universitaires à plein temps, souvent payées à bas prix en regard des exigences intellectuelles et des responsabilités culturelles habituelles. Ce système, qui dans d’autres conditions sociales pourrait être taxé d’exploitation, a néanmoins l’avantage suprême de voir sa qualité assurée par des collaborateurs qui comprennent véritablement ce qu’ils font. Le message aux gouvernements, élus démocratiquement ou autrement, est clair : les sociétés savantes basées sur le volontariat ont montré pendant le dernier demi-siècle que, même dans des domaines peu valorisés comme les langues et les littératures modernes, les experts sont capables à la fois d’étendre les frontières de la recherche et de maintenir et améliorer les standards de la discipline. Elles ont prouvé également que l’intervention des agences gouvernementales dans l’évaluation de la recherche en sciences humaines qui caractérise à présent, au moins dans une grande partie des pays occidentaux, l’enseignement supérieur, interfère inutilement et coûteusement avec les libertés universitaires fondamentales, ce qui a plus à faire avec les programmes de gouvernements dirigés par la finance et les intérêts égocentriques et parasitaires de la bureaucratie qu’avec une compréhension des valeurs humaines soutenant ce domaine de recherche.
Comme nous l’avions indiqué dans notre contribution sur l’Association de recherche sur les humanités modernes, il existe de grandes différences de taille, d’administration et de fonctionnement parmi les associations membres de la FILLM et cette diversité est la bienvenue en tant qu’elle fonde une véritable réflexion sur l’actuelle diversification de la discipline des langues et littératures modernes. Nous ne présenterons donc pas d’excuses pour l’hétérogénéité de la substance, de la structure et de la longueur des différents articles. Il a été demandé aux auteurs de présenter les sujets importants aux yeux de leurs propres associations à la lumière des conditions présentes, en tenant compte à la fois de la cohérence globale que présente actuellement la discipline en question et de la représentation des chercheurs de base. Pour certaines associations, la continuité avec le passé est importante, lorsque la discipline est considérée comme bien établie par elle-même : certaines associations existent uniquement pour accueillir un grand congrès international dans un domaine important d’études sur la langue à intervalles fixes ; et le travail d’organisation ne demande rien des instances supérieures si ce n’est l’ajustement des dates de réunion permettant de présenter au mieux les derniers résultats. Pour d’autres, l’innovation, le prosélytisme et la rupture avec les domaines traditionnels de la langue sont d’importantes raisons d’être, et ces dernières années, la FILLM elle-même a entamé un processus nécessaire de régénération par l’admission de quatre ou cinq associations internationales nouvelles, vouées à des domaines aussi spécifiques que la littérature pour enfants ou à des approches particulières, théoriques et interdisciplinaires, de l’étude de la langue et de la littérature. Ce mouvement vers l’interdisciplinarité – dans le plus large sens du terme – est une résultante de l’expansion réussie de la recherche de la dernière génération. Il introduit une certaine modération à une époque où, dans le même processus, on a vu également des domaines entiers (une fois acceptés comme une partie cohérente de la discipline, tels que bon nombre d’aspects de la linguistique) casser le moule « langue et littérature » pour constituer de nouveaux champs avec une représentation internationale concentrée surtout dans d’autres organisations membres du CIPSH.
Il doit être probablement vrai que plus une association se situe en haut de la pyramide de l’UNESCO, plus son organisation et ses objectifs sont problématiques. Ceci a également été exacerbé ces dernières années par le succès véritable de la recherche individuelle en langues et littératures modernes, comme dans bien d’autres domaines. Ce petit corpus de contributions n’a pas vocation à insister sur les problèmes particuliers rencontrés par la FILLM elle-même pendant ces dernières années. Ceux-ci avaient été exposés déjà dans l’un de nos articles de 1988, et situés dans le contexte du manque croissant d’efficacité de l’UNESCO, et il a été suggéré récemment que la dernière décennie n’a pas apporté un grand changement. La question du rôle de la FILLM revient dans des considérations similaires concernant le CIPSH. La fonction la plus importante de la FILLM dans les années 50 et 60 était de tenir des congrès internationaux parapluie à assez grande échelle, où tous les aspects de la discipline étaient représentés et où la participation étrangère était comprise dans le véritable esprit d’idéalisme de l’après-guerre et dans un esprit de corps. Une forte rivalité professionnelle et la fragmentation de la discipline mentionnée ci-dessus s’y sont substituées. Mais comme les initiatives d’en haut ne sont pas à la charge des gouvernements tant que les choses vont bien en bas, ce fut aussi le cas de la FILLM : même si différentes initiatives utiles prises par le bureau de la FILLM (comme l’établissement de comités de recherche et des dispositions, auparavant négligées, d’appui pédagogique à la discipline) portent déjà leurs fruits, la FILLM, avec son importante fonction représentative au CIPSH et à l’UNESCO, est essentiellement ce que dit son nom, une fédération réunissant les énormes efforts collectifs de ses associations-membres, qui à leur tour existent grâce à leurs membres individuels et à la recherche que ceux-ci entreprennent, présentent et publient. Même si, pour d’évidentes raisons de place, il n’a pas été possible d’inclure ici une liste de tous les noms de ceux qui ont été ou sont actifs dans toutes les associations-membres représentées ici, en leur qualité administrative ou comme participants individuels, le lecteur comprendra que c’est surtout cette participation tout autour du globe que nous entendons célébrer, à tous les niveaux d’une discipline savante qui, peut-être plus que toute autre, a le pouvoir de briser les barrières pour faire augmenter, au niveau international, la tolérance et la compréhension.
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David A.
Wells est secrétaire général de la FILLM depuis 1981. Il a participé également, pendant de nombreuses années, aux activités de l’Association de recherche sur les humanités modernes, comme secrétaire honoraire, 1969-2001, et maintenant comme trésorier. Il a enseigné à l’Université de Southampton, au Collège Bedford (Université de Londres) et à la Queen’s University de Belfast ; depuis 1987, il a été professeur à l’École de langues, linguistique et culture au Collège Birkbeck (Université de Londres). A travaillé comme germaniste médiéviste en publiant des monographies et des articles sur toute une série de sujets, en particulier sur le corpus de la poésie religieuse allemande du
xiie siècle, la poésie didactique du début du Moyen-Âge et le dialogue religieux polémique, ainsi que leur assimilation par les poètes de la période classique du moyen haut-allemand. Il travaille actuellement à la rédaction d’un commentaire thématique et exégétique sur l’
Å“uvre du début du
xiie siècle appelée
Bible rimée en moyen franconien (
Mittelfränkische Reimbibel).