Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526711
176 pages

p. 21 à 28
doi: 10.3917/dio.198.0021

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Langues, culture et l'universalisation de l'anglais

n° 198 2002/2

2002 Diogène Langues, culture et l’universalisation de l’anglais

L’anglais comme langue globale : problèmes, dangers, opportunités

Eva Kushner  [*] (Université de Toronto.)
Dire que la mondialisation préoccupe tout le monde serait à la fois banal et excessif. Nous savons pourtant depuis longtemps que nous vivons dans le « village global » ; et, plus particulièrement, nous nous sommes réjouis, nous qui sommes « humanistes », de voir différentes technologies faciliter communications et voyages, faisant ainsi l’unité de notre monde d’une manière concrète et visible. Nous savons que l’Autre n’est pas là-bas, ailleurs, mais ici même ; que la souffrance de l’Autre, celle du Tiers Monde en particulier, nous accompagne à travers images et statistiques. À bien des égards nous vivons l’accomplissement de rêves chrétiens, humanistes, cosmopolites : l’unification du genre humain.
Il y a une dizaine d’années j’ai fait au Japon une communication intitulée « La littérature dans le village global ». J’y évoquais la réalisation de ce rêve : l’universel, les universaux, l’universalisation mentale à laquelle tout cela mène et qui est si facilement déformée par ses origines humaines, si sujette à la relativité. On ne pouvait que constater à quel point le sujet cartésien moderne était occidental, blanc, masculin, et probablement contaminé par le capitalisme. Dans nos études littéraires et culturelles il nous fallait tenter de sauver le rêve de ses ruines en mettant en relief l’identité culturelle, en glorifiant la différence. Du coup, notre manière de construire l’histoire, de théoriser, de valoriser se trouvait remise en question, car il fallait éviter de surimposer de faux universaux à des cultures divergentes ; autrement dit, il fallait que les universaux deviennent plus réellement universels en préservant et mettant en évidence le particulier qu’ils recèlent. Il ne suffisait pas d’habiter le village global pour être automatiquement en possession d’un cadre conceptuel capable d’embrasser cette universalité diversifiée, et d’apprécier son attrait.
Des questions semblables allaient se poser, et se posent encore, lorsqu’on se demande si, et dans quelle mesure, les langues expriment des aspects de notre humanité commune ou peut-être, au contraire, nos immenses différences. Bien entendu, les deux extrêmes se rejoignent. Prenons comme exemple la distinction que font les linguistes entre idiolecte et sociolecte comme variations d’une langue naturelle, l’un étant son adaptation par un individu ou une minorité, et l’autre le modèle plus généralement accepté par une communauté linguistique. L’état des langues est d’une infinie fluidité ; elles sont exposées à la domination et à l’appropriation. Pour s’en persuader, il suffit d’écouter de la publicité, de la propagande, ou le jargon d’une profession quelconque. Pourtant, les langues sont également considérées, puisqu’elles véhiculent – et de l’avis de certains créent – la pensée, comme un puissant facteur d’unification. Au sein des mouvements panslaviques qui s’entrecroisaient dans l’empire austro-hongrois, chaque langue cimentait une culture et un peuple. Au Zimbabwe aujourd’hui il existe quatorze langues officielles exigeant codification, traduction et interprétation dans les autres langues, pour servir tant dans les circonstances de la vie quotidienne que dans le domaine légal et politique. Les exemples seraient innombrables. Examinez-vous vous-même : vous verrez en votre for intérieur à quel point votre moi coïncide avec votre langage. Si vous êtes bilingue ou polyglotte la question se pose immédiatement de savoir laquelle de vos langues vous exprime le mieux : votre langue maternelle, ou la langue étrangère qui vous est la plus familière. Il n’y a pas de meilleur exemple de la relation complexe entre l’universel et le particulier, puisque dans le langage le plus intimement personnel il entre en symbiose avec la plus collective des possessions.
Rendre cette communauté de biens plus réelle et plus universelle encore, tel a été le rêve de certains idéalistes. Pensons à l’espéranto, dont l’échec nous en a tant appris sur la difficulté de créer artificiellement une unité linguistique. Il existe pourtant de nos jours un exemple de langue recréée et unifiée : c’est la langue hébraïque moderne. Mais un phénomène nouveau s’est graduellement imposé sur la scène linguistique du monde : c’est l’apparition d’une langue commune d’une puissance irrésistible – la langue anglaise, bien entendu.
Je ne saurais couvrir ici tous les aspects de ce phénomène partout si évident. En voici quelques exemples. Dans de nombreux pays, l’anglais a remplacé la langue étrangère enseignée de préférence dans les écoles. En ancienne Tchécoslovaquie, la première langue étrangère enseignée était l’allemand ; après la guerre de 1939-45, ce fut le russe ; puis, au cours des années 80, avant même la fin du communisme, l’allemand revint, malgré de grandes résistances psychologiques, parce que des relations commerciales s’étaient rétablies avec l’Allemagne de l’Est. Mais, déjà, l’anglais gagnait du terrain, et s’est établi depuis comme la langue étrangère dominante. Dans des pays aussi variés que le Brésil, la Russie, et plusieurs pays de l’Europe centrale et orientale tels que la Roumanie, le français a été la langue étrangère de prédilection des classes privilégiées ; l’Alliance française était dans maintes villes un centre important de vie culturelle et sociale ; et surtout, le français avait été pendant des siècles la langue de la diplomatie. Il n’en est plus ainsi. Une jeune Canadienne d’origine iranienne, à qui j’ai confié un petit projet de recherche portant sur le présent sujet, rapporte qu’en Iran, autour de sa grand-mère, le français avait joué le rôle qui vient d’être décrit, mais que la situation a changé.
Il est de vastes états tels que l’Inde où l’anglais a servi de lingua franca pour des raisons historiques. Aujourd’hui, l’anglais comme langue de communication est co-présent avec le Hindi, comme il l’est en Afrique avec le swahili. Mais, de toute évidence, d’autres raisons que le besoin de communication à l’intérieur d’états nationaux ont propulsé l’anglais vers sa position dominante de langue mondiale, raisons économiques, techniques et scientifiques. Il serait peu réaliste de ne pas admettre que les États-Unis sont devenus la force motrice de ce mouvement. Partout dans le monde, y compris en Chine et au Japon, des hommes d’affaires étudient en masse l’anglais.
Reformulons maintenant le problème, car je ne souhaite pas donner l’impression que cette vague relativement nouvelle de prédominance de l’anglais m’apparaît comme une invasion inattendue ou indue, alors que partout et dans tous les contextes, qu’ils soient diplomatiques, scientifiques, commerciaux ou techniques, la langue anglaise est présente pour des raisons spécifiques et n’est jamais implantée sans réflexion de la part des éducateurs ou autres intervenants.
Le phénomène a tout un côté positif. Rappelons-nous le rêve humaniste mentionné plus haut, celui d’une langue commune qui unirait l’humanité et qui pourrait aussi bien être une langue naturelle autre que l’anglais qu’une langue artificielle. Pourquoi pas l’anglais si toutes les forces historiques dont nous venons de parler et sans doute bien d’autres nous l’offrent comme instrument de communication ? Il arrive parfois que l’histoire opère des améliorations non planifiées, et qui avaient paru impensables. (Ainsi, aux États-Unis, au cours de la guerre de 1939-45, blancs et noirs furent mobilisés ensemble ; et ce compagnonnage au sein des forces armées fit davantage, ou du moins autant, pour l’égalité raciale, que quelques-uns des mouvements d’intégration les plus activistes). Dans le même esprit pourrait-on dire que, d’une certaine manière, la mondialisation de l’anglais offre à d’innombrables personnes à travers le monde la possibilité de communiquer alors qu’auparavant cela ne leur aurait pas été possible ? Et n’y a-t-il pas là un modeste progrès vers un monde meilleur ? C’est une hypothèse qu’il nous incombe d’examiner en tant qu’enseignants des langues et littératures, comme elle l’a déjà été à divers niveaux dans de nombreux pays et contextes. À coup sûr, une de nos responsabilités dans ce domaine consiste à surveiller la qualité de l’anglais enseigné en tant que langue seconde ; là, nos critères doivent être aussi rigoureux que dans l’enseignement de toute autre langue. Mais c’est une norme difficile à observer dans le monde des affaires où il y a urgence, donc tentation d’exiger et d’enseigner un minimum de connaissance de la langue anglaise.
De ce fait les puristes en matière d’enseignement des langues ne considèrent pas nécessairement la mondialisation de l’anglais comme un remède à la confusion de la tour de Babel. Les spécialistes de linguistique appliquée, les professeurs de langue, les psychologues savent fort bien à quel point les talents linguistiques peuvent varier d’un individu à l’autre dans une population donnée.
L’aviation fournit un exemple majeur du rôle que joue la langue anglaise dans le monde, que ce soit dans le domaine du contrôle de la circulation, ou de la technologie, ou de la gestion des aéroports et des relations avec la clientèle. Le plus souvent, à bord des avions, les annonces faites dans la langue du pays propriétaire de la ligne aérienne sont répétées en anglais.
Notre sujet englobe également un autre aspect : l’acceptation quasi universelle de l’anglais comme la langue des sciences : autre phénomène aussi nouveau que rapidement survenu : il n’y a pas si longtemps, l’allemand était une langue dominante en chimie… Je ne serais nullement surprise si aujourd’hui on persuadait les jeunes scientifiques de ce que pour réussir il faut publier dans les périodiques de langue anglaise, seuls en mesure de garantir la circulation des résultats dans le monde entier. Au Canada, où la province de Québec possède son propre organisme de subventions ainsi que son propre budget pour le soutien de la recherche et de la communication entre chercheurs, nombreux sont ceux qui pensent que les chercheurs francophones doivent être encouragés à publier dans leur propre langue, et des fonds sont effectivement disponibles pour le développement de revues scientifiques en langue française. Idéalement, on devrait pouvoir travailler dans les deux directions par l’intermédiaire de la traduction ; mais cela pose immédiatement le problème du financement.
À mon sens, il n’y a pas de réponse simple à la question de savoir si la prépondérance de la langue anglaise dans le domaine scientifique est profitable à l’humanité ou si elle ne fait que produire un nivellement culturel sans retour. Bien entendu, c’est au chercheur individuel qu’il incombe de cultiver son talent pour la communication scientifique en anglais en même temps que sa propre langue et sa propre culture nationale ou régionale. Voilà sans doute un idéal complexe et exigeant, mais que de nombreux scientifiques mettent déjà en pratique. C’est dire que dans ce domaine du moins, s’il ne règne ni la mentalité de la tour de Babel ni l’euphorie d’une langue unique universellement acceptée, il existe du moins un modus vivendi qui fonctionne.
À mesure que le monde devient de plus en plus un seul monde – les forces qui entraînent cette unité étant parfois désirables, comme par exemple l’avènement de l’Europe, et parfois indésirables, comme par exemple la menace du terrorisme – on constate l’importance de préserver la diversité linguistique. Au sein d’un régime fédéral, point n’est besoin d’imposer une seule langue, bien au contraire, comme en témoigne l’exemple de la Suisse qui démontre la viabilité des langues en situation fédérale. Il faut toujours y tenir compte du coût des droits linguistiques et ne pas le sous-estimer. C’est là un domaine où les humanistes peuvent intervenir d’une manière responsable en justifiant les dépenses et en défendant le budget que nécessite une politique juste en matière linguistique. On nous informe par exemple qu’au Conseil de l’Europe, on a récemment remis en question les politiques concernant les langues en présence. Auparavant on traduisait à partir des langues de tous les états membres vers le français et l’allemand aussi bien que l’anglais ; pour des raisons d’économie, on a tenté de ne plus traduire qu’en anglais, mais à la suite de protestations de la part des instances francophones et germanophones, on a recommencé à traduire dans les trois langues.
Dans la pratique de la Fondation européenne pour la science deux langues officielles sont utilisées : l’anglais et le français ; mais il semblerait qu’en fait l’anglais l’emporte de plus en plus sur le français. Une fois de plus, la raison en est l’économie de temps et d’argent ; et une fois de plus les responsables doivent discerner entre simples susceptibilités nationales et réelles injustices linguistiques.
En prenant ces exemples parmi des organisations internationales de très haut niveau, je ne fais qu’égratigner la surface du réel problème humain sous-jacent qui est la survie même de la diversité et de l’intégrité des langues à l’échelle mondiale ; il s’agit primordialement de la protection des langues en danger, qui est une des nombreuses missions de l’unesco. Thomas Homer-Dixon, savant canadien, professeur à l’université de Toronto et qui fait autorité dans le domaine de la résolution des conflits, a récemment consacré à ce problème un article intitulé « Il nous faut une forêt de langues [1] », où il affirme que la diversité linguistique nous est tout aussi inconditionnellement indispensable que la biodiversité. Il commence par prendre position contre Ken Wiwa, fils de l’écrivain nigérian Saro-Wiwa, exécuté il y a quelques années par le régime au pouvoir. Le fils partage d’une manière absolue les convictions humanistes de son père disparu. Ce n’est donc pas sans songer à ces convictions humanistes qu’il a pu écrire : « Ne nous inquiétons pas trop du déclin de la diversité linguistique dans le monde. » Il citait une nouvelle étude en provenance du Worldwatch Institute, étude selon laquelle la moitié des langues du monde pourrait bientôt disparaître ; les langues les plus vulnérables seraient les langues indigènes parlées seulement par quelques milliers de personnes. C’est à cause du rapport étroit qui existe entre littérature et culture que le Worldwatch Institute sonnait l’alarme : voir disparaître des langues serait aussi voir disparaître des cultures. Ken Wiwa se déclarait en désaccord avec cet avertissement : selon lui, il est futile de tenter de préserver des langues moribondes ; le monde change trop vite pour que l’on puisse les figer dans une phase du temps. Par voie de contraste, considérons l’adaptabilité de l’anglais ! Homer-Dixon s’accorde avec Wiwa sur l’inutilité de tenter de préserver artificiellement des langues incapables d’adaptation à la vie ; mais il pense que la mort des langues ne devrait pas devenir un simple fait accompli, que le processus devrait être ralenti. « Pourquoi regretter cette déperdition dans la diversité ? Il se peut que le reste du monde ne soit pas trop gravement affecté par la perte d’une langue et de sa culture, ou bien de deux langues, voire une douzaine. Mais si nous laissons se perdre la moitié des langues de la planète – même si la plupart d’entre elles sont des langues marginales, de petite diffusion, parlées seulement dans des endroits distants – nous compromettrons le bien-être de la société humaine en général [2]. »
Homer-Dixon montre ensuite comment l’humanité a eu tendance à homogénéiser l’agriculture en essayant de la rendre plus efficace. Aujourd’hui nous « homogénéisons nos écosystèmes à l’échelle planétaire, transformant forêts et prairies en monocultures d’arbres et céréales, pavant nos terres humides pour y installer des lotissements et des centres commerciaux, et remplaçant par des bassins d’aquaculture nos lieux de pêche naturels, qui sont épuisés [3]. »
Ce n’est pas seulement par voie de métaphore que Homer-Dixon compare l’homogénéisation de l’agriculture avec l’évolution actuelle des langues. « Les différences linguistiques et culturelles font obstacle au commerce et au profit ; le capitalisme global a besoin, pour fonctionner, d’un milieu plus transparent et plus facile à gérer. » Il va de soi que partout on veuille profiter des avantages du système économique global. C’est pourquoi « du haut en bas et du bas en haut, on cherche à démanteler les barrières. Deux des principaux instruments de ce démantèlement sont la langue anglaise, et la culture occidentale qu’elle véhicule [4]. » Autrement dit, selon Homer-Dixon, les peuples eux-mêmes sont les agents de l’homogénéisation des écosystèmes comme de celle des systèmes linguistiques. Ainsi sont déchaînées des forces de moins en moins contrôlables qui opèrent un appauvrissement culturel, de même que l’homogénéisation en matière d’agriculture a pour résultat un appauvrissement agricole.
Ce n’est pas nécessairement le sort de telle ou telle langue particulière qui préoccupe Homer-Dixon ; ce qu’il défend, c’est le nombre et la diversité des langues en général. Quant à nous, en tant qu’humanistes, nous devons être de plus en plus attentifs aux rapports qui existent en profondeur entre langue, culture et vie en société tout simplement ; et nous devons explorer des moyens fructueux d’interaction plutôt que de laisser, par inertie, la langue anglaise devenir (ou donner l’impression qu’elle devient) un moyen de domination politique.
Les pays anglophones n’ont pas été sans prendre conscience de leurs responsabilités à cet égard. Considérons, par exemple, les efforts faits aux États-Unis pour accorder des chances égales aux minorités linguistiques. Des millions de citoyens américains ont une langue maternelle autre que l’anglais ; de vastes programmes ont été mis sur pied pour répondre à leurs besoins. « Le coût du développement des programmes, de la préparation des manuels et de la formation d’enseignants pour tant de langues différentes est gigantesque. Pour répondre aux besoins qui se font jour, le gouvernement fédéral a mis en Å“uvre un vaste et complet système de soutien offrant documentation, centres de dissémination et de formation à l’échelle du pays, y compris un Bureau national de l’éducation bilingue à Arlington en Virginie… Il semble probable que le soutien à l’éducation bilingue demeurera pour le gouvernement fédéral une priorité [5]. »
Ces phrases furent écrites il y a plus de vingt ans. Pour continuer, bien modestement, à mettre à l’épreuve cette intention professée par les pays anglophones de se montrer accueillants pour d’autres langues, j’ai demandé à une assistante de recherche de m’aider à effectuer une rapide enquête parmi les enfants et petits-enfants d’immigrants qu’elle connaît à Toronto. Elle écrit : « Personnellement, le seul lien que j’ai avec ma culture d’origine, c’est la langue. Je vis en Amérique du Nord depuis l’âge de quatre ans ; mais grâce à l’insistance de mon père qui voulait qu’on ne parle à la maison que le persan, j’ai réussi à pouvoir le parler couramment. Avec l’âge, je me rends compte de l’importance de préserver ma langue d’origine, car elle est liée à ma culture d’origine. Ma culture est majoritairement canadienne puisque j’ai passé presque toute ma vie ici ; toutefois, parce qu’il m’a été donné de préserver ma langue maternelle, j’ai accès à une autre culture qui fera toujours partie de moi. La plupart de mes amis étudient des langues autres que leur langue maternelle afin de connaître d’autres cultures. Par ailleurs, il faut connaître la langue principale du pays que l’on habite pour pouvoir participer à la vie commune. Ma grand’mère, en Iran, étudia le français au cours des années 50 parce que c’était la langue de la diplomatie, mais maintenant, c’est l’anglais. Selon mon expérience, la valeur des langues étrangères, c’est qu’elles garantissent la diversité… Ma meilleure amie, Canadienne de la seconde génération, veut apprendre l’hébreu et pouvoir visiter Israël et peut-être y vivre quelque temps afin de mieux connaître sa culture d’origine. Comme moi, elle relie la langue à la culture et voit la valeur de l’apprentissage des langues… Quelques-uns de mes amis qui sont nés au Canada, mais sont d’origine chinoise, ont réussi à préserver leur langue et parlent couramment le cantonais. Pour eux, c’est le moyen de préserver leur culture. Toutes les personnes que j’ai interrogées partagent cette attitude : il faut impérativement connaître la langue du pays où l’on vit. Au Canada, l’anglais n’est pas répressif ; il est indispensable à notre succès. Les immigrants appartenant à des générations plus vieilles ont une connaissance exceptionnelle de leur langue d’origine mais n’apprennent guère la langue de leur nouveau pays, et cela leur crée des limites. Conserver sa culture d’origine à travers sa langue d’origine est secondaire par rapport à l’apprentissage de la langue communément parlée là où l’on vit. »
J’ai longuement cité Pegah Aarabi, parce qu’elle me paraît exprimer une attitude créatrice vis-à-vis de la prédominance de l’anglais au Canada anglais (elle s’abstient de parler de la langue française qui est l’autre langue du Canada) : à savoir que si, sur de vastes territoires, l’anglais doit être la langue de communication, il est néanmoins possible de mener sa vie culturelle dans d’autres langues.
Ainsi, s’il est vrai que l’omniprésence de l’anglais est loin d’annoncer l’avènement d’un monde plus fraternel, elle n’entraîne pas automatiquement pour autant une domination occidentale culturelle et politique, bien qu’elle puisse l’entraîner, ou qu’elle puisse être perçue comme l’entraînant. Nos disciplines universitaires devraient donc continuer fidèlement à stimuler et préserver l’intégrité des langues et des cultures. Cela inclut parmi d’autres responsabilités celle de contrôler la qualité de l’enseignement de l’anglais comme langue étrangère. Cela exige également de prêter une attention constante aux programmes d’enseignement des autres langues, à tous les niveaux et partout, et de contribuer ainsi à défendre le droit de tous les êtres humains à s’exprimer et à communiquer en toute liberté.
 
NOTES
 
[*]Eva Kushner a été présidente, de 1979 à 1982, de l’Association internationale de littérature comparée, et de la Fédération internationale des langues et littératures modernes de 1996 à 1999. Entre 1987 et 1994, elle a été présidente de la Victoria University, qui est fédérée de l’Université de Toronto, où elle enseigne dans les domaines des études sur la Renaissance et de la littérature comparée. Son premier livre a été Le mythe d’Orphée dans la littérature française contemporaine, 1961. Le dernier est The Living Prism. Itineraries in Comparative Literature, 2001. (Voir aussi dans Diogène, n° 185, 1999 « Sire, le peuple a faim! – Qu’on lui donne des symboles ! Les études littéraires et linguistiques entre le xxe et le xxie siècle »).
[1]The Globe and Mail, 7 juillet 2001.
[2]Loc. cit. Traduit de l’anglais.
[3]Ibid.
[4]Ibid.
[5]C. Richard Tucker et Tracy C. Gray, « The pursuit of equal opportunity », Language and Society, n° 2, été 1980, Ottawa, Commissioner of Official languages, p. 8.
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[1]
The Globe and Mail, 7 juillet 2001. Suite de la note...
[2]
Loc. cit. Traduit de l’anglais. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
[5]
C. Richard Tucker et Tracy C. Gray, « The pursuit of equal ...
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